Pour débuter la publication de ce blog dédié à la transmission de mémoire aux profit des jeunes cadres des Troupes de marine, j'ai décidé de commencer par une petite rétrospective de carrière me concernant. Mon passé ne s'apparentant nullement au « secret des Atlantes », rien ne s'oppose à ce que j'en parle, d'autant que cela ne pourra manquer d'aider ceux qui me liront à comprendre dans quel état d'esprit j'ai abordé et vécu le service outre-mer / étranger...
Avant de parler de management interculturel et de savoir-être outre-mer, je vous invite donc à m’accompagner dans un petit tour du globe qui m’a conduit depuis ma sortie de la Spéciale, c'est à dire de Saint-Cyr, à traîner mes tongs sur les cinq continents... Dans la rubrique "Témoignage" je développerai donc dans le cadre d'une approche à la fois géographique et thématique, les différents milieux naturels que j'ai découverts au fil de ma carrière et les différentes formes de service ultramarin dans lesquelles j'ai été impliqué.
Ayant eu la chance de pouvoir choisir l’arme des Troupes de marine - spécialité Infanterie en sortant de Saint-Cyr, j’ai poursuivi ma scolarité à l’École d'application de l'infanterie de Montpellier de 1980 à 1981. Après une année d’application dont je garde un souvenir relativement mitigé faute d'avoir pu choisir à mi scolarité les troupes aéroportées, j’ai rejoint la 9ème DIMa et le 1er Régiment d’Infanterie de marine stationné alors sur deux emprises, Granville et Saint Lô.
La basse Normandie avec son bocage et ses vertes prairies étant un peu trop humide à mon goût, c’est avec un plaisir certain et une joie non dissimulée que j’ai entamé début 1983 mon initiation au service outre-mer en m’envolant pour six mois vers la Nouvelle Calédonie, destination de rêve pas encore réellement touchée à cette époque par les troubles… Je garde de ce magnifique pays d’outre-mer, qui m’a beaucoup marqué à de nombreux égards, le souvenir d’une période d’insouciance où l’on faisait alterner traversières et tournées de brousse dans un décor somptueux et envoûtant en semaine, avec des dégagements mémorables sur Nouméa le week-end… époque où l’on ne comptait pas encore. La vraie vie quoi !
A peine de retour en métropole en septembre 1983, on m’a annoncé lors de notre pot d’arrivée au régiment qu’il était inutile de défaire mes bagages vu que je repartais dans la foulée pour servir en Assistance militaire technique (AMT) à Djibouti… ce qui signifie qu’en quelques jours j’allais balayer la palette des affectations colo qui va de la langueur des plages de cocotiers du Pacifique à la rusticité du désert de cailloux africain…
S’il était de bon ton autour de moi de s’exclamer que j’avais une chance incroyable, tout à la fois de partir en Afrique, de découvrir l’assistance militaire technique et la vie en poste isolé… force est tout de même de constater que les candidats ne s’étaient pas bousculés pour venir occuper ce poste apparemment tant "convoité" … Entre le départ de mon prédécesseur, qui soit dit en passant ne s’était pas éternisé à Hol-Hol vu qu'aux dires de ceux qui l'avaient croisé il s'était rapidement trouvé une mission de longue durée en ville pour encadrer l’équipe militaire de cross Djiboutienne… et mon arrivée, près de six mois s’étaient en effet écoulés... Ces six mois avaient en fait correspondu au temps mis par la Direction du personnel militaire de l’armée de Terre pour trouver un "candidat" à cette affectation. Soucieux à juste titre d’éviter à des cadres mariés un tel "séjour", nos gestionnaires préféraient bien évidemment y envoyer un jeune lieutenant célibataire... même inexpérimenté et n’ayant jamais mis les pieds en Afrique… De toutes façons, ainsi que nous le répétaient à l'envi les cadres plus anciens, "un lieutenant colo ça va où on lui dit d’aller et ça ferme sa gueule "… La fermer, certes… mais cela n’interdit pas de penser… en particulier à propos de la façon dont je venais d'apprendre ma mutation... Plutôt que de m'en informer par message avant notre retour, ce fut en effet lors de notre pot d'arrivée au mess qu'un officier du régiment m'apprit un verre à la main qu'il était inutile pour moi de défaire mes bagages car je repartais dans la foulée dans quelques jours... et que je devais passer ma section à mon adjoint... Visiblement, "Gérer" et "Surprendre" allaient de pair à cette époque...
Venant juste d’échapper quelques mois auparavant à une prévision d’affectation sur l’île de Mohéli aux Comores grâce à mon précédent chef de corps qui trouvait que ce type de désignation en AMT n’était pas judicieux pour un jeune lieutenant encore en formation, j’avais en fin de compte en mon for intérieur le sentiment de tomber de Charybde en Scylla… En effet, tant qu’à faire, une île de l’océan indien m’aurait quand même davantage séduit que ce paysage lunaire de pierrailles calcinées par le soleil… mais personne ne s’était posé de question au sujet des préférences d’affectation outre-mer d’un lieutenant colo... et c’est sans doute mieux ainsi parce que sinon on y serait encore…
Bien que certains officiers m’aient dit m’envier ($$$$...), j’aurais pourtant dû me méfier lorsqu’un vieux sous-officier est venu me dire avec la mine de celui qui vous présente des condoléances qu’une telle affectation "ce n’était pas un cadeau pour un jeune lieutenant"… vu que le poste de Hol-Hol était au "milieu de nulle part", que j’allais bosser avec des autochtones aux mentalités "très particulières" (doux euphémisme comme je devais le constater...)… et qu'avec le sous-officier qui m'accompagnait nous serions oubliés de tous dans ce désert minéral...
Le bougre avait bien raison car pendant tout le temps que j'ai passé dans ce poste nous n'avons jamais été trop dérangé, ni par les visites (excepté celle d’Hugo Pratt auteur de Corto Maltese qui est un jour passé en reconnaissance de paysages) ni par les précipitations, que ce soit une ondée tropicale ou que ce soit en ce qui me concerne une pluie de "barreaux"... La priorité semblait aller dans ce domaine (je cite mon chef de corps de l'époque…) à des anciens qui stagnaient en matière d'avancement… tout en buvant frais en famille à Djibouti-ville et en taillant des croupières aux broussards qui avaient la chance de "vivre à la campagne" mais qui se plaignaient... Grandeur, servitude et surtout… solitude du lieutenant colo célibataire, juste troublée par le ronronnement du groupe électrogène le soir, les cris des cynocéphales assoiffés et le passage du train Djibouti - Addis Abeba sur un viaduc qui aurait bien plu à Sergio Leone… Pas d’internet ni de TV mais juste Radio France International avec une antenne filaire en travers de la popote… Heureusement qu’il y avait pour garder le moral un certain nombre de joies simples comme nos descentes mensuelles sur Djibouti et ces réunions de philosophes de comptoir entre broussards, dans des "débits de boisson ouverts tard la nuit" (et pas très recommandables)…
Bien que la Direction du personnel militaire de l'armée de Terre (DPMAT) n’ait jamais donné comme chacun sait dans le sentimental, nos gestionnaires m’ont alors proposé une affectation préférentielle pour mon "retour à la vie normale" début 1985. Attiré par le 21° Régiment d’Infanterie de marine de Fréjus, seule unité interarmes de métropole constituée de deux compagnies de combat sur VAB, de deux escadrons AMX 10 RC, d’une batterie de 155 TRF1 et d’une unité d’appui intégrant une section de sapeurs, j’ai renoncé à une affectation TAP… Grossière erreur, car à mon arrivée l’expérience de l’interarmes s’achevait, le 21° RIMa rentrait dans le rang après une épopée tchadienne apparemment mémorable… et je devenais officier adjoint dans un escadron AMX 10 qu’il fallait transformer en compagnie de combat. En résumé, un boulot de "père fouettard" où je me suis encore plus usé la santé et le moral qu’en Assistance militaire technique tant la culture de la spécialité était forte...
Au terme de deux années et demie en unité de combat, ponctuées de missions de courte durée ou OPEX en Nouvelle Calédonie, Centre-Afrique et Tchad… et de quelques péripéties sur lesquelles je ne m’étendrai pas mais que mes bons potes connaissent par cœur (!)… nos gestionnaires ont alors décidé de m’expédier au Sénégal en octobre 1987 pour prendre une compagnie de combat au 23° Bataillon d’Infanterie de marine de Dakar.
Bien que déçu de quitter le 21° RIMa et un chef de corps que j'ai beaucoup apprécié, le fait que ma nouvelle unité qui comprenait une section d’appui mortiers soit entièrement équipée de VLRA et que nous ayons à notre disposition un magnifique environnement sahélien où l’on pouvait à l’époque monter sans entrave ni surtout trop de contrôles des parcours à tirs réels dantesques, m'a permis de m'éclater et très rapidement de me faire plaisir dans ce décor de sable et de baobabs... Je reviendrai un peu plus loin plus longuement sur ce qui aura été pour moi toutefois un "survol" de l'Afrique au regard de ce que j'avais connu à Djibouti...
Comme cela est le cas pour chacun d’entre nous, après le temps de commandement de capitaine est venue ensuite la "traversée du désert", désert tout relatif puisque l’on m’a affecté fin 1989 au Bureau emploi de la 9° Division d'Infanterie de Marine de Nantes, formation colo et garnison bien agréable à vivre. Tenaillé par la bougeotte, je suis toutefois parvenu à m’en échapper pour une mission d’assistance militaire technique de six mois en Guinée Conakry, histoire de former de futurs officiers issus de l’armée et de l’ancienne milice, autrement dit, côte à côte des victimes et des bourreaux de l’ancienne époque Sékou Touré… Une mission passionnante au plan humain et très émouvante du fait des fantômes légués par cette triste période qui a ensanglanté ce magnifique pays. Là encore, comme à Djibouti, j'ai pu découvrir par le biais d'un commandement direct en Assistance militaire technique une population de l'intérieur, expérience incomparable...
Oublié par la guerre du Golfe pour cause de préparation du concours de l'enseignement militaire supérieur du 2ème degré, suite à ma réussite au concours de l’EMSSST / SH, j’ai rejoint Paris à la rentrée 1992 pour une scolarité I.E.P. Paris en D.E.A. de Sociologie des organisations (des organisations en deux mots !!!), scolarité "agrémentée" de stages d’étude terrain en Somalie et en ex-Yougoslavie.
Après le CID effectué sans cocher au préalable la case CSEM, ce qui m’aurait pourtant été bien utile pour la suite, j’ai été muté au Centre des Relations humaines de l’armée de Terre, le fameux CRH immortalisé par le mémorable PMG du "père Poisson" et l’inénarrable rapport sur le moral... De 1995 à 1998, j’ai donc servi dans le seul bureau à visage humain de l’EMAT où comme j’avais coutume de dire, si un papier urgent arrivait c’était forcément une erreur de courrier... A ce titre, j’ai eu à mener un certain nombre d’études sociales destinées à l’éclairage du commandement, la plus notable étant "Le devenir de la notion d’arme dans la mise en œuvre de la gestion croisée"… Confier une telle étude à un marsouin, revenait vous en conviendrez, à introduire le renard dans le poulailler car j’avais déjà les conclusions en main avant de commencer le boulot !!!
Je ne sais pas s’il faut y voir un lien avec les recommandations de mon étude mais dans la foulée la DPMAT a alors décidé de m’envoyer en 1998 en pénitence pour deux ans, comme chef de BOI au 9° Régiment d’infanterie de marine de Cayenne, sans doute encore une fois faute de volontaires… beaucoup de camarades préférant pour d'obscures raisons (?...) l'Afrique à ce département qui a depuis toujours une mauvaise réputation injustifiée. A défaut de préparer le CEITO, je me suis donc occupé de missions en forêt équatoriale et de patrouilles fluviales sur le Maroni, au sein d’un régiment œuvrant dans un cadre par nature opérationnel dès qu’on franchissait les portes du quartier, en raisons de contraintes physiques à mon sens encore plus marquantes que dans le désert. Parmi mes affectations passées la Guyane fut ainsi sans doute l'une de celles que j'ai préférées...
Au retour de Guyane, en attente de temps de commandement, j’ai réussi à rejoindre en 2000 le CMIDOME de Versailles, devenu aujourd’hui EMSOME, où même si je n’ai pas conduit beaucoup d’études prospectives, j’ai pu me plonger comme un rat de bibliothèque dans le fonds documentaire de ce qui était autrefois la section d’études des troupes coloniales. Ce fut un régal, mon seul regret étant comme je l'ai dit précédemment qu’on ne nous ait pas enseignés plus tôt en matière de "savoir-être" tout ce que je lisais dans les écrits des Anciens des années 50-60...
Les candidats au commandement d’une unité du Service militaire adapté n’étant apparemment pas nombreux à cette époque au sein des Troupes de marine et souhaitant compte tenu de mon passé professionnel impérativement commander outre-mer, c’est sans difficulté aucune que je me suis vu confier en 2002 le Régiment du SMA de la Martinique à Fort de France, unité où la prise en compte du facteur humain est plus que partout ailleurs la clé de la réussite et de l’intégration, tant sont forts les particularismes légués par la traite négrière. Aucun regret, croyez-moi, même si j’aurais aussi aimé commander comme beaucoup un régiment de combat… mais ainsi va la vie et puis après tout il fallait bien quelqu’un pour assumer, même très modestement, une part de l’héritage de bâtisseur légué par Gallieni… dont le portrait ornait mon bureau. Ce qui est certain c'est que ma liberté d'action était sans comparaison possible avec celle d'un chef de corps des Forces et c'est là sans doute l'un des attraits majeurs d'un commandement SMA, attrait qui permet de dépasser aisément la frustration naturelle qu'on ressent en se mettant en marge du métier des armes...
Ayant apparemment fait l’affaire dans ce "métier", je suis alors monté pour trois années comme Chef d'état-major du Commandement du SMA au ministère de l’Outre-mer. De 2004 à 2007, en même temps que la découverte des subtilités de la politique française outre-mer et des budgets ministériels, j’ai ainsi pu parcourir à de multiples reprises et dans tous les sens l’ensemble des départements et collectivités d’outre-mer, histoire de vérifier comment se passait l’élevage des cochons, la culture des salades en hydroponie ou la pose du Placoplatre sous les tropiques… et plus sérieusement… la resocialisation et l’insertion d’une jeunesse ultramarine en perte de repères et en voie (plus qu’avancée…) d’exclusion sociale…
Pour boucler ce parcours de marsouin, il ne me restait alors plus qu’à rejoindre de 2007 à 2010 ce qui devait être ma dernière affectation hors métropole, la cinquième depuis ma sortie d’école. Initialement retenu pour le poste d'Attaché de Défense au Gabon, la réorganisation du Commandement en Afrique fit qu'en lieu et place de Libreville ce fut l’état-major interarmées de Papeete en Polynésie française que je rejoignis en fin de compte comme Chef d'état-major et colonel adjoint Terre de l’amiral COMSUP / ALPACI. Tout en découvrant les us et coutumes surprenants d’un état-major à culture fortement Marine, ce qui m’a conduit à réapprécier la lecture du livre "Ouragan sur le Caine", j’ai pu visiter un grand nombre d’îles et d’atolls tant dans le cadre de nos exercices que des travaux de déconstruction des ouvrages de béton de l’époque du CEP, disséminés dans les Tuamotu et les Gambier. Croyez-moi sur parole, la Polynésie, c’est beau sur les cartes postales mais l’envers du décor n’est pas toujours très reluisant… que ce soit dans un atoll perdu ou dans ces magnifiques îles Marquises célébrées par Gauguin et Brel ! Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet dans un billet qui traitera du mythe des îles tropicales...
En 2010, malheureusement divorcé comme bien des camarades et mon parcours professionnel placé "sous le signe de l’ancre" laissant pour le moins dubitative la DPMAT en termes d’avenir étoilé… si vous voyez ce que je veux dire… j’ai décidé de « jeter l’éponge » au terme de trente années de carrière et de faire un "reset" complet en disant "Zut" (pour rester poli...) aux bien-pensants et au politiquement correct pour continuer cette vocation de découverte de ce qu'il y a "au-delà de la ligne d'horizon"... En bon marsouin j’ai donc pris mon sac et suis parti explorer l’Asie, histoire de débuter une nouvelle vie digne de "l’exotique" que je suis depuis toujours... et dans un pays où le sans plomb coûte accessoirement la moitié du vôtre... ce qui est fort appréciable à la retraite… Remarié depuis quelques années, mon épouse Orasa étant Thaïlandaise d’origine chinoise, je partage désormais mon temps entre la France et la Thaïlande. Vous allez sans doute penser que vivre sur le mode des "oiseaux migrateurs" est bien agréable quand arrivent les frimas, je ne le conteste pas, mais croyez-moi, ce n’est pas toujours chose aisée car cela oblige à avoir deux résidences, deux voitures et beaucoup de choses en double (sauf l’épouse…) ainsi que pas mal de frais annexes… Quoi qu’il en soit, mettant à profit la situation privilégiée de Bangkok en Asie, je me consacre désormais avec mon épouse à la découverte des pays voisins, de Singapour et de la Malaisie toute proche à la Corée où vit une partie de sa famille, en passant bien entendu par l’ex-Indochine française (Cambodge, Laos, Vietnam)… du moins tant qu’Alzheimer ne m’empêche pas de placer ces destinations sur la carte...
C’est précisément à ce titre qu’à diverses reprises je suis allé redécouvrir les anciens champs de bataille où se sont illustrés nos anciens, notamment la RC 4 et ses postes sur la frontière de Chine ainsi que le parcours du repli de Tulé du 6ème BPC du CBA Bigeard que j'ai refait récemment sac au dos jusqu’à Nasan... J’invite d’ailleurs les nostalgiques qui ont toujours rêvé de cette période à aller sur le blog que j’ai consacré à ces « pèlerinages » ( http://indochine-images.blogspot.com/ ) tout en restant à la disposition de ceux qui passeraient par Bangkok pour me rencontrer, du moins si nous y sommes à cette période…
Quant à ceux qui ne pousseraient pas jusqu'en Asie je reste bien entendu à leur disposition pour échanger par mail à propos d'une des destinations que j'évoquerai sur ce blog ou pour parler des particularismes des populations qui y vivent : jean-luc.martin@live.fr ...
Colonialement votre !
Colonel (ER) Jean Luc Martin / TDM-Inf - Cyr 78-80
NB : Les deux dessins d'illustration sont tirées du site Facebook "Les dessins de Jovano", un jeune cyrard doté d'une remarquable don artistique que j'envie...




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