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Témoignage : Trente années sous le signe de l'ancre...


Pour débuter la publication de ce blog dédié à la transmission de mémoire aux profit des jeunes cadres des Troupes de marine, j'ai décidé de commencer par une petite rétrospective de carrière me concernant. Mon passé ne s'apparentant nullement au « secret des Atlantes », rien ne s'oppose à ce que j'en parle, d'autant que cela ne pourra manquer d'aider ceux qui me liront à comprendre dans quel état d'esprit j'ai abordé et vécu le service outre-mer / étranger... 

Avant de parler de management interculturel et de savoir-être outre-mer, je vous invite donc à m’accompagner dans un petit tour du globe qui m’a conduit depuis ma sortie de la Spéciale, c'est à dire de Saint-Cyr, à traîner mes tongs sur les cinq continents... Dans la rubrique "Témoignage" je développerai donc dans le cadre d'une approche à la fois géographique et thématique, les différents milieux naturels que j'ai découverts au fil de ma carrière et les différentes formes de service ultramarin dans lesquelles j'ai été impliqué.


@lesdessinsdejovano
De l'insouciance du jeune cyrard choisissant l'arme des Troupes de marine à sa sortie d'école...


Ayant eu la chance de pouvoir choisir l’arme des Troupes de marine - spécialité Infanterie en sortant de Saint-Cyr, j’ai poursuivi ma scolarité à l’École d'application de l'infanterie de Montpellier de 1980 à 1981. Après une année d’application dont je garde un souvenir relativement mitigé faute d'avoir pu choisir à mi scolarité les troupes aéroportées, j’ai rejoint la 9ème DIMa et le 1er Régiment d’Infanterie de marine stationné alors sur deux emprises, Granville et Saint Lô.


La basse Normandie avec son bocage et ses vertes prairies étant un peu trop humide à mon goût, c’est avec un plaisir certain et une joie non dissimulée que j’ai entamé début 1983 mon initiation au service outre-mer en m’envolant pour six mois vers la Nouvelle Calédonie, destination de rêve pas encore réellement touchée à cette époque par les troubles… Je garde de ce magnifique pays d’outre-mer, qui m’a beaucoup marqué à de nombreux égards, le souvenir d’une période d’insouciance où l’on faisait alterner traversières et tournées de brousse dans un décor somptueux et envoûtant en semaine, avec des dégagements mémorables sur Nouméa le week-end… époque où l’on ne comptait pas encore. La vraie vie quoi ! 

 

A peine de retour en métropole en septembre 1983, on m’a annoncé lors de notre pot d’arrivée au régiment qu’il était inutile de défaire mes bagages vu que je repartais dans la foulée pour servir en Assistance militaire technique (AMT) à Djibouti… ce qui signifie qu’en quelques jours j’allais balayer la palette des affectations colo qui va de la langueur des plages de cocotiers du Pacifique à la rusticité du désert de cailloux africain… 

S’il était de bon ton autour de moi de s’exclamer que j’avais une chance incroyable, tout à la fois de partir en Afrique, de découvrir l’assistance militaire technique et la vie en poste isolé… force est tout de même de constater que les candidats ne s’étaient pas bousculés pour venir occuper ce poste apparemment tant "convoité" … Entre le départ de mon prédécesseur, qui soit dit en passant ne s’était pas éternisé à Hol-Hol vu qu'aux dires de ceux qui l'avaient croisé il s'était rapidement trouvé une mission de longue durée en ville pour encadrer l’équipe militaire de cross Djiboutienne… et mon arrivée, près de six mois s’étaient en effet écoulés... Ces six mois avaient en fait correspondu au temps mis par la Direction du personnel militaire de l’armée de Terre pour trouver un "candidat" à cette affectation. Soucieux à juste titre d’éviter à des cadres mariés un tel "séjour", nos gestionnaires préféraient bien évidemment y envoyer un jeune lieutenant célibataire... même inexpérimenté et n’ayant jamais mis les pieds en Afrique… De toutes façons, ainsi que nous le répétaient à l'envi les cadres plus anciens, "un lieutenant colo ça va où on lui dit d’aller et ça ferme sa gueule "… La fermer, certes… mais cela n’interdit pas de penser… en particulier à propos de la façon dont je venais d'apprendre ma mutation... Plutôt que de m'en informer par message avant notre retour, ce fut en effet lors de notre pot d'arrivée au mess qu'un officier du régiment m'apprit un verre à la main qu'il était inutile pour moi de défaire mes bagages car je repartais dans la foulée dans quelques jours... et que je devais passer ma section à mon adjoint... Visiblement, "Gérer" et "Surprendre" allaient de pair à cette époque... 

Venant juste d’échapper quelques mois auparavant à une prévision d’affectation sur l’île de Mohéli aux Comores grâce à mon précédent chef de corps qui trouvait que ce type de désignation en AMT n’était pas judicieux pour un jeune lieutenant encore en formation, j’avais en fin de compte en mon for intérieur le sentiment de tomber de Charybde en Scylla… En effet, tant qu’à faire, une île de l’océan indien m’aurait quand même davantage séduit que ce paysage lunaire de pierrailles calcinées par le soleil… mais personne ne s’était posé de question au sujet des préférences d’affectation outre-mer d’un lieutenant colo... et c’est sans doute mieux ainsi parce que sinon on y serait encore…

Bien que certains officiers m’aient dit m’envier ($$$$...), j’aurais pourtant dû me méfier lorsqu’un vieux sous-officier est venu me dire avec la mine de celui qui vous présente des condoléances qu’une telle affectation "ce n’était pas un cadeau pour un jeune lieutenant"… vu que le poste de Hol-Hol était au "milieu de nulle part", que j’allais bosser avec des autochtones aux mentalités "très particulières" (doux euphémisme comme je devais le constater...)… et qu'avec le sous-officier qui m'accompagnait nous serions oubliés de tous dans ce désert minéral... 

Le bougre avait bien raison car pendant tout le temps que j'ai passé dans ce poste nous n'avons jamais été trop dérangé, ni par les visites (excepté celle d’Hugo Pratt auteur de Corto Maltese qui est un jour passé en reconnaissance de paysages) ni par les précipitations, que ce soit une ondée tropicale ou que ce soit en ce qui me concerne une pluie de "barreaux"... La priorité semblait aller dans ce domaine (je cite mon chef de corps de l'époque…) à des anciens qui stagnaient en matière d'avancement… tout en buvant frais en famille à Djibouti-ville et en taillant des croupières aux broussards qui avaient la chance de "vivre à la campagne" mais qui se plaignaient... Grandeur, servitude et surtout… solitude du lieutenant colo célibataire, juste troublée par le ronronnement du groupe électrogène le soir, les cris des cynocéphales assoiffés et le passage du train Djibouti - Addis Abeba sur un viaduc qui aurait bien plu à Sergio Leone… Pas d’internet ni de TV mais juste Radio France International avec une antenne filaire en travers de la popote… Heureusement qu’il y avait pour garder le moral un certain nombre de joies simples comme nos descentes mensuelles sur Djibouti et ces réunions de philosophes de comptoir entre broussards, dans des "débits de boisson ouverts tard la nuit" (et pas très recommandables)…

 

Bien que la Direction du personnel militaire de l'armée de Terre (DPMAT) n’ait jamais donné comme chacun sait dans le sentimental, nos gestionnaires m’ont alors proposé une affectation préférentielle pour mon "retour à la vie normale" début 1985. Attiré par le 21° Régiment d’Infanterie de marine de Fréjus, seule unité interarmes de métropole constituée de deux compagnies de combat sur VAB, de deux escadrons AMX 10 RC, d’une batterie de 155 TRF1 et d’une unité d’appui intégrant une section de sapeurs, j’ai renoncé à une affectation TAP… Grossière erreur, car à mon arrivée l’expérience de l’interarmes s’achevait, le 21° RIMa rentrait dans le rang après une épopée tchadienne apparemment mémorable… et je devenais officier adjoint dans un escadron AMX 10 qu’il fallait transformer en compagnie de combat. En résumé, un boulot de "père fouettard" où je me suis encore plus usé la santé et le moral qu’en Assistance militaire technique tant la culture de la spécialité était forte...

Au terme de deux années et demie en unité de combat, ponctuées de missions de courte durée ou OPEX en Nouvelle Calédonie, Centre-Afrique et Tchad… et de quelques péripéties sur lesquelles je ne m’étendrai pas mais que mes bons potes connaissent par cœur (!)… nos gestionnaires ont alors décidé de m’expédier au Sénégal en octobre 1987 pour prendre une compagnie de combat au 23° Bataillon d’Infanterie de marine de Dakar.


@ non déterminé
... au capitaine d'infanterie de marine encore "un peu fou"...


Bien que déçu de quitter le 21° RIMa et un chef de corps que j'ai beaucoup apprécié, le fait que ma nouvelle unité qui comprenait une section d’appui mortiers soit entièrement équipée de VLRA et que nous ayons à notre disposition un magnifique environnement sahélien où l’on pouvait à l’époque monter sans entrave ni surtout trop de contrôles des parcours à tirs réels dantesques, m'a permis de m'éclater et très rapidement de me faire plaisir dans ce décor de sable et de baobabs... Je reviendrai un peu plus loin plus longuement sur ce qui aura été pour moi toutefois un "survol" de l'Afrique au regard de ce que j'avais connu à Djibouti...

 

Comme cela est le cas pour chacun d’entre nous, après le temps de commandement de capitaine est venue ensuite la "traversée du désert", désert tout relatif puisque l’on m’a affecté fin 1989 au Bureau emploi de la 9° Division d'Infanterie de Marine de Nantes, formation colo et garnison bien agréable à vivre. Tenaillé par la bougeotte, je suis toutefois parvenu à m’en échapper pour une mission d’assistance militaire technique de six mois en Guinée Conakry, histoire de former de futurs officiers issus de l’armée et de l’ancienne milice, autrement dit, côte à côte des victimes et des bourreaux de l’ancienne époque Sékou Touré… Une mission passionnante au plan humain et très émouvante du fait des fantômes légués par cette triste période qui a ensanglanté ce magnifique pays. Là encore, comme à Djibouti, j'ai pu découvrir par le biais d'un commandement direct en Assistance militaire technique une population de l'intérieur, expérience incomparable...

 

Oublié par la guerre du Golfe pour cause de préparation du concours de l'enseignement militaire supérieur du 2ème degré, suite à ma réussite au concours de l’EMSSST / SH, j’ai rejoint Paris à la rentrée 1992 pour une scolarité I.E.P. Paris en D.E.A. de Sociologie des organisations (des organisations en deux mots !!!), scolarité "agrémentée" de stages d’étude terrain en Somalie et en ex-Yougoslavie.

Après le CID effectué sans cocher au préalable la case CSEM, ce qui m’aurait pourtant été bien utile pour la suite, j’ai été muté au Centre des Relations humaines de l’armée de Terre, le fameux CRH immortalisé par le mémorable PMG du "père Poisson" et l’inénarrable rapport sur le moral... De 1995 à 1998, j’ai donc servi dans le seul bureau à visage humain de l’EMAT où comme j’avais coutume de dire, si un papier urgent arrivait c’était forcément une erreur de courrier... A ce titre, j’ai eu à mener un certain nombre d’études sociales destinées à l’éclairage du commandement, la plus notable étant "Le devenir de la notion d’arme dans la mise en œuvre de la gestion croisée"… Confier une telle étude à un marsouin, revenait vous en conviendrez, à introduire le renard dans le poulailler car j’avais déjà les conclusions en main avant de commencer le boulot !!!

 

Je ne sais pas s’il faut y voir un lien avec les recommandations de mon étude mais dans la foulée la DPMAT a alors décidé de m’envoyer en 1998 en pénitence pour deux ans, comme chef de BOI au 9° Régiment d’infanterie de marine de Cayenne, sans doute encore une fois faute de volontaires… beaucoup de camarades préférant pour d'obscures raisons  (?...) l'Afrique à ce département qui a depuis toujours une mauvaise réputation injustifiée. A défaut de préparer le CEITO, je me suis donc occupé de missions en forêt équatoriale et de patrouilles fluviales sur le Maroni, au sein d’un régiment œuvrant dans un cadre par nature opérationnel dès qu’on franchissait les portes du quartier, en raisons de contraintes physiques à mon sens encore plus marquantes que dans le désert. Parmi mes affectations passées la Guyane fut ainsi sans doute l'une de celles que j'ai préférées...


Au retour de Guyane, en attente de temps de commandement, j’ai réussi à rejoindre en 2000 le CMIDOME de Versailles, devenu aujourd’hui EMSOME, où même si je n’ai pas conduit beaucoup d’études prospectives, j’ai pu me plonger comme un rat de bibliothèque dans le fonds documentaire de ce qui était autrefois la section d’études des troupes coloniales. Ce fut un régal, mon seul regret étant comme je l'ai dit précédemment qu’on ne nous ait pas enseignés plus tôt en matière de "savoir-être" tout ce que je lisais dans les écrits des Anciens des années 50-60... 

 

Les candidats au commandement d’une unité du Service militaire adapté n’étant apparemment pas nombreux à cette époque au sein des Troupes de marine et souhaitant compte tenu de mon passé professionnel impérativement commander outre-mer, c’est sans difficulté aucune que je me suis vu confier en 2002 le Régiment du SMA de la Martinique à Fort de France, unité où la prise en compte du facteur humain est plus que partout ailleurs la clé de la réussite et de l’intégration, tant sont forts les particularismes légués par la traite négrière. Aucun regret, croyez-moi, même si j’aurais aussi aimé commander comme beaucoup un régiment de combat… mais ainsi va la vie et puis après tout il fallait bien quelqu’un pour assumer, même très modestement, une part de l’héritage de bâtisseur légué par Gallieni… dont le portrait ornait mon bureau. Ce qui est certain c'est que ma liberté d'action était sans comparaison possible avec celle d'un chef de corps des Forces et c'est là sans doute l'un des attraits majeurs d'un commandement SMA, attrait qui permet de dépasser aisément la frustration naturelle qu'on ressent en se mettant en marge du métier des armes...

 

Ayant apparemment fait l’affaire dans ce "métier", je suis alors monté pour trois années comme Chef d'état-major du Commandement du SMA au ministère de l’Outre-mer. De 2004 à 2007, en même temps que la découverte des subtilités de la politique française outre-mer et des budgets ministériels, j’ai ainsi pu parcourir à de multiples reprises et dans tous les sens l’ensemble des départements et collectivités d’outre-mer, histoire de vérifier comment se passait l’élevage des cochons, la culture des salades en hydroponie ou la pose du Placoplatre sous les tropiques… et plus sérieusement… la resocialisation et l’insertion d’une jeunesse ultramarine en perte de repères et en voie (plus qu’avancée…) d’exclusion sociale… 

 

Pour boucler ce parcours de marsouin, il ne me restait alors plus qu’à rejoindre de 2007 à 2010 ce qui devait être ma dernière affectation hors métropole, la cinquième depuis ma sortie d’école. Initialement retenu pour le poste d'Attaché de Défense au Gabon, la réorganisation du Commandement en Afrique fit qu'en lieu et place de Libreville ce fut l’état-major interarmées de Papeete en Polynésie française que je rejoignis en fin de compte comme Chef d'état-major et colonel adjoint Terre de l’amiral COMSUP / ALPACI. Tout en découvrant les us et coutumes surprenants d’un état-major à culture fortement Marine, ce qui m’a conduit à réapprécier la lecture du livre "Ouragan sur le Caine", j’ai pu visiter un grand nombre d’îles et d’atolls tant dans le cadre de nos exercices que des travaux de déconstruction des ouvrages de béton de l’époque du CEP, disséminés dans les Tuamotu et les Gambier. Croyez-moi sur parole, la Polynésie, c’est beau sur les cartes postales mais l’envers du décor n’est pas toujours très reluisant… que ce soit dans un atoll perdu ou dans ces magnifiques îles Marquises célébrées par Gauguin et Brel ! Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet dans un billet qui traitera du mythe des îles tropicales...


@lesdessinsdejovano
... avant la "sagesse" du colon de la coloniale qui est censé "savoir"...

En 2010, malheureusement divorcé comme bien des camarades et mon parcours professionnel placé "sous le signe de l’ancre" laissant pour le moins dubitative la DPMAT en termes d’avenir étoilé… si vous voyez ce que je veux dire… j’ai décidé de « jeter l’éponge » au terme de trente années de carrière et de faire un "reset" complet en disant "Zut" (pour rester poli...) aux bien-pensants et au politiquement correct pour continuer cette vocation de découverte de ce qu'il y a "au-delà de la ligne d'horizon"... En bon marsouin j’ai donc pris mon sac et suis parti explorer l’Asie, histoire de débuter une nouvelle vie digne de "l’exotique" que je suis depuis toujours... et dans un pays où le sans plomb coûte accessoirement la moitié du vôtre... ce qui est fort appréciable à la retraite… Remarié depuis quelques années, mon épouse Orasa étant Thaïlandaise d’origine chinoise, je partage désormais mon temps entre la France et la Thaïlande. Vous allez sans doute penser que vivre sur le mode des "oiseaux migrateurs" est bien agréable quand arrivent les frimas, je ne le conteste pas, mais croyez-moi, ce n’est pas toujours chose aisée car cela oblige à avoir deux résidences, deux voitures et beaucoup de choses en double (sauf l’épouse…) ainsi que pas mal de frais annexes… Quoi qu’il en soit, mettant à profit la situation privilégiée de Bangkok en Asie, je me consacre désormais avec mon épouse à la découverte des pays voisins, de Singapour et de la Malaisie toute proche à la Corée où vit une partie de sa famille, en passant bien entendu par l’ex-Indochine française (Cambodge, Laos, Vietnam)… du moins tant qu’Alzheimer ne m’empêche pas de placer ces destinations sur la carte...


@JLM
... sans oublier la sérénité du retraité qui continue sac au dos à découvrir le monde...


C’est précisément à ce titre qu’à diverses reprises je suis allé redécouvrir les anciens champs de bataille où se sont illustrés nos anciens, notamment la RC 4 et ses postes sur la frontière de Chine ainsi que le parcours du repli de Tulé du 6ème BPC du CBA Bigeard que j'ai refait récemment sac au dos jusqu’à Nasan... J’invite d’ailleurs les nostalgiques qui ont toujours rêvé de cette période à aller sur le blog que j’ai consacré à ces « pèlerinages » ( http://indochine-images.blogspot.com/ ) tout en restant à la disposition de ceux qui passeraient par Bangkok pour me rencontrer, du moins si nous y sommes à cette période…

 

Quant à ceux qui ne pousseraient pas jusqu'en Asie je reste bien entendu à leur disposition pour échanger par mail à propos d'une des destinations que j'évoquerai sur ce blog ou pour parler des particularismes des populations qui y vivent : jean-luc.martin@live.fr ...

 

 

 

Colonialement votre !

 

Colonel (ER) Jean Luc Martin / TDM-Inf - Cyr 78-80



NB : Les deux dessins d'illustration sont tirées du site Facebook "Les dessins de Jovano", un jeune cyrard doté d'une remarquable don artistique que j'envie...

Témoignage : Servir en Assistance militaire technique (1)... La vie en poste isolé, une aventure humaine.


            Si je fais abstraction d'une mission extérieure de six mois effectuée en Nouvelle Calédonie et à propos de laquelle je reviendrai plus loin, mon véritable apprentissage du service outre-mer a commencé réellement un soir du mois d’octobre 1983, alors que la jeep Toyota dans laquelle j’avais pris place rebondissait de trou en trou sur la piste qui me conduisait au poste de Hol-Hol en république de Djibouti, ma prochaine affectation pour les deux années qui allaient venir…



Assommé tout à la fois par la chaleur et la sécheresse du désert, par le décalage horaire et par les nuits d’insomnie dues autant au changement de rythme de vie et au décalage horaire qu’à l’accueil sympathique qui m’avait été réservé à l'arrivée par mes camarades du 5° Régiment Interarmes d’Outre-mer (5° RIAOM), je me demandais bien ce que j’avais fait au bon Dieu, qui est comme chacun sait notre Saint patron à nous les marsouins, pour me retrouver dans ce coin perdu d’un désert de pierres noircies… Quand on a vingt-cinq ans, qu’on laisse derrière soi des êtres chers, ses amis, sa famille, qu’on abandonne le cadre sécurisant de la compagnie de combat où l’on servait depuis sa sortie d’école voici deux ans à peine, pour se retrouver projeté sans préavis particulier en assistance militaire technique dans un poste isolé de l’Est africain, il y a en effet de quoi s’interroger sur sa vocation à servir sous le signe de l’ancre… 

Pour compléter le tableau, ajoutons à ceci le fait que venant de rentrer d'une mission extérieure de six mois en Nouvelle Calédonie, notre compagnie y ayant été envoyée en détachement de renfort du Régiment d'infanterie de marine du Pacifique, je balayais en quelques jours la palette des possibles affectations tropicales, passant brutalement des plages de cocotiers des mers du sud aux cailloux du désert djiboutien... Pour un choc, c'était un choc... et ma vision idyllique du service sous les tropiques en prenait un sérieux coup avec cette affectation dans un poste bâti avant l'indépendance pour servir de cantonnement à une compagnie de la 13ème DBLE en charge de la surveillance des frontières sud de l’ancien Territoire français des Afars et des Issas (TFAI). 

Ce qui est certain, c’est que j’étais bien loin de ce qu’écrivait dans les années 30 le colonel Ferrandi dans son livre « L’officier colonial » à propos des impressions ressenties par le jeune officier qui découvre le poste de brousse où il va effectuer son premier séjour outre-mer :

« Je ne connais pas d’ivresse pareille à celle qui s’empare d’un officier colonial de tempérament robuste et d’esprit optimiste lorsqu’il arrive en vue du poste dont il va prendre le commandement et qui est là, sur la crête, devant lui, avec ses murs de pierres ou de briques séchées au soleil, son mat de pavillon fait d’un fut de palmier, droit et fier, où flottent nos trois couleurs, le camp des tirailleurs avec ses cases rondes et ses moussos, revêtues d’étoffes polychromes, à la poursuite d’une marmaille qui court, nombril à l’air et petite tresse hérissée sur le crâne… » 

 

Si d'aventure l'un de mes lecteurs venait à être confronté dans l'avenir au même type de situation dans le cadre de l'Assistance militaire technique (AMT), sans prétendre nullement détenir la vérité, loin s'en faut, à défaut de conseils je souhaiterais donc mettre à sa disposition ce témoignage... 

            


Le village de Hol Hol, première affectation de longue durée outre-mer



1 -  L’AMT, UNE MUTATION SURVENUE TROP TOT DANS MA CARRIERE…

 

En premier lieu, la première chose dont il faut être bien conscient avec une affectation comme celle-là, c’est que la vie en poste isolé n'est absolument pas la même suivant qu'on est affecté seul comme c’était mon cas ou en unité constituée, même réduite, avec au-dessus de soi des cadres plus expérimentés et plus gradés, qu'on agit dans le cadre d'une intervention française ou à l'inverse au titre de la coopération technique et enfin qu'on remplit une mission opérationnelle avec des hommes à commander ou au contraire une mission de conseil sans véritable commandement direct... 

Je n'ai bien entendu pas été le seul à me retrouver dans ce type de situation, certains de mes camarades ayant été affectés aux Comores, d'autres en Mauritanie... mais pour avoir souvent échangé avec ceux qui revenaient par exemple d'Atar, j'ai noté pas mal de différences entre nos vécus respectifs...

En ce qui me concerne, avec le recul et au regard des soucis qui furent les miens pendant ce premier séjour outre-mer, je considère que ma désignation pour cette affectation fut une erreur de la part du gestionnaire car pour ce type d’emploi où on est livré à soi-même, il aurait fallu quelqu’un de plus expérimenté que moi, avec plus de "bouteille"… L’assistance militaire technique est déjà en soi une expérience professionnelle à part, mais quand en plus elle concerne un pays comme Djibouti, au carrefour d’influences culturelles multiples, l’affaire tend à se corser… Ceux qui en doutent n’ont qu’à relire ce qu’écrivait en son temps Henry de Monfreid à propos des mentalités locales… ou à échanger avec des marsouins qui connaissent autre chose que le plateau du serpent et la plage du Héron… 

En termes de travail, ce qui m'a sans doute le plus manqué dans cette affaire, outre une bonne préparation aux spécificités des mentalités locales, c'est l'absence de patron direct vers qui me tourner et sur lequel m'appuyer pour mener à bien ma mission... une mission au demeurant assez floue et dans un cadre très fluctuant, puisque si on m'avait mis en place pour monter un stage de formation de cadres, on me laissait en revanche toute latitude pour en organiser le programme, fixer mes demandes de moyens … et surtout me les procurer… Dans un cadre normal de régiment il y aurait eu un bureau opérations - instruction pour me fixer le cadre et les moyens de ma mission, le calendrier de travail, etc... mais dans le cas présent c'était l'inconnu total... La liberté d'action c'est bien et c’est grisant... mais jusqu'à un certain point tout de même... 

J'avais bien entendu un patron local, un capitaine djiboutien, ancien sergent-chef du 5ème RIAOM à l'époque du TFAI, assez bien disposé disait-on vis à vis des Français, mais il ne me fut hélas d'aucune utilité car il était régulièrement absent, davantage préoccupé me semble t-il par une affectation sur Djibouti-ville où résidait sa famille que par le déroulement de mon stage… 

Malgré les difficultés rencontrées il n’en reste pas moins que cette expérience fut très formatrice pour moi sur le plan humain du fait de la vie en vase clos, qu'elle m'a fait découvrir un quotidien très particulier, à savoir celui de l'assistance militaire technique, et qu’enfin elle m'a plongé dans ce milieu physique et humain particulièrement atypique qu’est cette Corne de l’Afrique auquel on ne peut rester indifférent.

Une chose est certaine, après ce "séjour cailloux" il devenait difficile pour les "Anciens" de "m'expliquer la vie" ou de m’en imposer... car sur le plan personnel, les choses avaient quand même été parfois un peu difficiles à vivre... 

 



2 – LA DECOUVERTE DE PERSONNALITES ATYPIQUES MAIS ATTACHANTES….

 

Lors de mon arrivée à Hol Hol il y avait déjà deux sous-officiers dans le poste, mais du fait de la relève et de leur rapatriement en fin de séjour, je me retrouvais au bout de quelques mois seul avec un adjudant-chef tout nouvellement affecté. Réflexion faite, c’était mieux ainsi car à trois personnes, c’est toujours au plan relationnel deux contre un… et quand les trois broussards sont deux sous-officiers anciens et un jeune officier encore inexpérimenté… les jeux sont vite faits… C'est là l'ordre normal des choses.

A cette époque, indépendamment des conseillers français affectés dans la capitale auprès de l'état-major et des unités de l'Armée nationale djiboutienne (AND), la mission d'assistance militaire en République de Djibouti ne comptait que sept broussards, à savoir moi-même secondé par un adjudant-chef au centre de formation de Hol Hol situé à une cinquantaine de kilomètres de Djibouti ville et cinq autres sous-officiers servant au sein du Groupement commando, des frontières (GCF), héritier de l'ancien Groupement nomade autonome (GNA) : deux étaient en poste à Ali Sabieh, un à Dihkil, un à Yoboki et un à Assa Galla tout à fait dans le nord du territoire, au pied du massif du Moussa Alli... De nous tous, c'était incontestablement ce dernier qui vivait le plus rustiquement car son logement n'était guère plus qu'un "toucoul" à peine amélioré avec juste un frigo à pétrole pour conserver ses aliments... L’honnêteté m’oblige à préciser toutefois que notre homme n'était pas réellement seul car il avait un âne à qui  parler... et il se disait même dans la communauté des broussards que l'âne lui répondait... 


Une chose est certaine, la vie dans les postes isolés était alors indissociable de la présence de personnalités atypiques, vieux routiers de l’AMT aptes à supporter ce mode de vie particulièrement rustique, qui après avoir parfois défrayé la chronique locale avaient souvent du mal à se ré-acclimater au retour en France... Inutile de dire que leur fréquentation était "croustillante" pour le jeune officier que j’étais... et c'est d'ailleurs en fréquentant ce type de lascar que je compris tout le sens de l'expression "percuté mais superbe"...

Pour en revenir par exemple à notre ami d'Assa Galla, je ne sais pas si c'est dû aux conditions du séjour ou si c'est du fait de sa personnalité, mais ce qui est certain c'est que l'intéressé avait quelque peu perdu ses repères comportementaux en fin d’affectation… Lors de son vol de rapatriement vers Paris il arrosa ainsi un peu trop son départ avant le décollage… au point de finir par débarquer à Roissy... disons accompagné... au terme semble t-il d'une partie de gifles dans l’avion avec les stewards d'Air France qui refusaient de le servir compte tenu de son état d’ébriété...

Un autre de mes bons camarades, l'adjudant-chef T...  avec qui j'ai fait par la suite un DAMI de six mois en Guinée Conakry et qui avait aussi servi en poste à Djibouti avant l'indépendance n'avait trouvé rien de mieux quant à lui que d'accueillir la relève en tirant à la mitrailleuse de 12,7 au-dessus des intéressés... Jugeant qu'il n'avait pas terminé la mission de réfection du poste qui lui avait été confiée, il estimait qu'il était hors de question pour lui de partir... d'autant que personne ne l'attendait en France... Je tiens ces confidences de la bouche même de cet excellent camarade.

Parmi mes autres "voisins" de brousse il y avait aussi l'adjudant-chef M... qui était un spécialiste des courses de chiens de traineaux et qui avant sa mutation préparait une épreuve réputée dans le monde, je ne sais plus si c'est en Amérique du Nord ou en Scandinavie... La Direction du personnel militaire de l'armée de Terre, sans doute dans un accès d'humour, n'avait bien entendu rien trouvé de mieux que de le muter à Yoboki dans un des endroits les plus chauds du globe... ce qui nous faisait beaucoup rire... 



Le viaduc et le poste de Hol-Hol au second plan



3 - UNE EXPERIENCE NECESSITANT TOUTEFOIS DES QUALITES HUMAINES INDENIABLES…

 

Pour séjourner dans un poste 24 heure sur 24 et sept jours par semaine en compagnie d'un sous-officier ancien, célibataire endurci, un brin rude et grognon... outre une santé à toute épreuve et des capacités de "démerde" il faut surtout une certaine souplesse de caractère et une bonne capacité d'adaptation... qualités qui m'ont, je le reconnais, fait défaut les premiers temps... 

 

Pour une affectation dans ce type de poste AMT, l'expérience et la personnalité de l'intéressé aurait pourtant due être prise en compte mais il semble que ce soit simplement le critère du statut familial, à savoir le fait d'être célibataire, qui ait compté...

Visiblement les gestionnaires de la DPMAT de l'époque n'avaient pas lu ces quelques lignes extraites du Manuel à l'usage des troupes employées outre-mer (1934) où pourtant tout est dit :

"Tous les Européens ne sont pas aptes à servir aux troupes noires ; les uns n'en comprennent pas la mentalité, les autres ont des défauts particuliers, tels que la violence, la nervosité exagérée, la légèreté du caractère ou des mœurs. De tels gradés doivent être écartés à tout prix des formations indigènes de nos colonies d'Afrique, où le principe " tant valent les cadres, tant vaut la troupe", est encore plus juste qu'en France"

 

Près d'un siècle plus tard, exception faite des références aux termes "formations indigènes" et "colonies d'Afrique", je dirais par expérience qu'il n'y a rien à changer à ces lignes en matière de critères de désignation d'un cadre pour l'envoyer servir dans le cadre de la coopération technique ou au titre du Service militaire adapté... Je doute toutefois que la personnalité de l'intéressé soit réellement étudiée avant sa désignation... le critère "nombre d'enfants à charge" me semblant peser plus lourd au plan financier pour un gestionnaire qui compte désormais en ETP...

 

Dans mon cas personnel, pour compenser mon inexpérience, ma chance a été que mon sous-officier adjoint soit un type remarquable, aguerri car ancien de la brigade para au Zaïre, très sportif et très dynamique, avec qui des liens d'amitié se sont tissés au fil des mois, au point que nous ayons demandé et obtenu tous deux pour notre retour en France le 21ème RIMa en espérant servir à nouveau ensemble dans la même unité... 

 

Quand on est laissés à son propre sort, comme ce fut notre cas, car on ne peut pas dire que nous ayons été beaucoup soutenus par notre mission de coopération, il faut savoir se débrouiller et trouver soi-même des solutions à une multitude de problèmes... qui vont de l'approvisionnement en nourriture et en eau à la gestion des rapports, pas toujours simples, avec les locaux.


En matière de liaisons extérieures, faute de disposer d'une connexion internet alors inexistante ou d'un téléphone, nos contacts avec Djibouti se faisaient exclusivement par radio mais celle-ci étant dans un local de l'Armée nationale djiboutienne (AND) nous étions tributaires de la bonne volonté de nos partenaires... ou par courrier.

 

Dans le domaine pratique, nous ne disposions d'aucune aide des Djiboutiens et ne devions compter que sur nous pour nos approvisionnements ce qui nous obligeait à descendre en ville par la piste pour acheter tout le nécessaire et remonter notre courrier.

Cette affaire de ravitaillement tournait parfois au sketch comme lorsque le jour où j'ai entrepris de ramener un gâteau d'anniversaire pour mon binôme sur ma moto de Trail Suzuki 400 DR... Vu l'état de la piste, à l'arrivée le résultat valait son pesant de crème renversée...

Le plus difficile pour moi en matière de vie courante, si l’on fait abstraction de la pénurie d’eau et des coupures de courant, c’était la corvée de cuisine car même si nous disposions d'une employée locale qui venait du village pour faire un peu à manger et nettoyer, il fallait parfois se débrouiller, notamment le soir et le week-end, avec en ce qui me concerne des talents culinaires plus que réduits...

S’agissant du courrier personnel, dont chacun connaît l’importance, il nous arrivait de façon irrégulière et encore, je l'ai dit, fallait-il se rendre spécialement en ville pour le récupérer. Pour autant, en dépit de son irrégularité, à ma connaissance nous ne nous sommes jamais trouvés dans cet état d’esprit décrit par le général Gouraud où « lorsque approche la date habituelle de l’arrivée du courrier, on se sent pris d’une sorte d’énervement. Et si le courrier n’est pas arrivé à la date, l’énervement s’accroît, devient agressif. La moindre plaisanterie est prise en mauvaise part : les grands chefs sont traités sans respect, les boys font bien de ne pas choisir malencontreusement cette période pour casser une assiette ou un verre… ».

Cette influence du courrier sur le moral, chez les hommes mais aussi chez les gradés, en particulier ceux qui ont des problèmes d’ordre "domestique", phénomène dont étaient parfaitement conscients nos Anciens, doit toutefois être prise très au sérieux par les jeunes officiers. Le mieux en la matière est d’opérer lors de la distribution du courrier un suivi même discret du personnel tous grades confondus pour dépister par avance ceux qui ne reçoivent jamais de nouvelles, car ce sont là des sujets qui risquent à la longue de manifester une fragilité ou de faire dans le domaine disciplinaire preuve de réactions inattendues… voire de se livrer à des gestes de désespoir quand leur moral est au plus bas… Derrière cette absence de lettres il y a souvent un souci, voire un drame familial sous-jacent...

 

Ce qui est aussi particulièrement important dans ce type d’affectation, c'est de respecter impérativement une bonne hygiène de vie... en commençant par effectuer avant le départ un vrai bilan santé, notamment dentaire… Si au plan santé rien ne m’est arrivé de grave pendant ce séjour, je n’ai toutefois pas pu échapper à une pulpite qui m’a contraint à descendre chez un dentiste de Djibouti… après m’avoir fait souffrir le martyre pendant plusieurs jours... expérience que je ne souhaite à personne…

Une autre recommandation, sans pour autant imiter cet Anglais qui dit-on revêtait un smoking pour dîner seul le soir dans le désert, c’est de conserver une tenue impeccable en toutes circonstances, de s'astreindre au sport et à un emploi du temps rigoureux en marquant impérativement le break de fin de semaine, qui pour nous intervenait le vendredi, calendrier musulman oblige. 

Bien évidemment, il faut aussi s'efforcer de compenser l'isolement et la monotonie par la pratique d'un passe-temps... A Djibouti, la chasse étant interdite, pour certains c'était la recherche de géodes, pour d'autre la collection de fusils gras... pour moi c'était la moto et la photo... Pour d'autres camarades affectés ailleurs il y eut la lecture, l'écriture, la préparation d'un concours ou d'un niveau de langues voire tout simplement comme  à Atar en Mauritanie, la recherche de pointes de flèches dans les sables du Sahara... Pour un jeune capitaine que j'ai connu plusieurs années après sur l'atoll de Hao où était stationnée une de nos compagnies du Service militaire adapté, il y avait par exemple la chasse sous-marine dans le lagon, notamment de nuit... activité à risques ainsi que je lui avais dit, compte tenu de l’éloignement de Papeete… Le mettant en garde contre les dangers de la mer et de sa faune, je lui prédis qu'un jour il finirait par ''voir le diable''... chose qui un soir arriva mais par chance le requin ne fit que l'effleurer...

Peu importe l'activité, le tout est de savoir s'occuper et la passion vient ensuite très vite... et à partir de ce moment-là on ne voit plus le temps passer...

 

Jacques Frémeaux, dans son livre « L’Afrique à l’ombre des épées » nous relate la façon dont nos Anciens s’y prenaient pour pallier ce problème :

« Pour échapper à la dépression et à l’ennui, les solutions sont diverses, mais finalement peu variées. Un des principaux moyens qu’ont les « exilés » de garder le moral est, comme l’indique Gouraud, de ne pas couper « le fil qui les relie à la famille, aux amis, à la France ». Se mettre en scène, décrire son existence, souvent avec humour, permet de prendre un certaine distance vis-à-vis de soi-même. échanger des informations, des conseils, qu’il s’agisse des petits évènements familiaux ou de commentaires sur la politique, signifie que la vie continue ailleurs, dans cette France qu’il faudra retrouver un jour, et dans une société où il importe de faire son chemin. Ainsi s’explique que, à une époque où, en règle générale, on écrit plus qu’aujourd’hui, les « coloniaux » entretiennent de fréquentes correspondances. »

A l’heure d’Internet, les courriels, les réseaux sociaux et la tenue d’un blog sont ainsi une façon moderne de remettre à l’ordre du jour cette pratique de l’écriture, qui sert autant d’exutoire que de lien avec ceux qui sont loin… mais cela ne nous était bien évidemment pas possible à l’époque.

 

Pour ceux qui ont des talents artistiques, comme nous le rappelle Jacques Frémeaux, ils peuvent toujours s’adonner à leur passion :

« Il existe bien d’autres façons de lutter contre la solitude. Des musiciens emportent toujours avec eux leur instrument. « Jamais, raconte un familier du général Niéger, qui servit au Sahara entre 1901 et 1914, dans les longs périples qu’il accomplit à travers le Sahara, son violon ne l’a quitté. Et le soir, au bivouac, dans l’immensité du désert, il jouait pour lui-même avec plus de passion me disait-il, que devant le plus sélect auditoire. Il n’était pas pour lui de meilleur repos ».

Personnellement je n’ai aucun don pour la musique ou pour la peinture et je le déplore, surtout s’agissant de ce dernier domaine car j’aurais pu réaliser des aquarelles magnifiques dans certains lieux où je suis passé par la suite, comme par exemple le Tibesti…



    Quoi qu’il en soit, malgré certaines difficultés nous survécûmes... en partageant force rigolades, quelques "coups de gueules" inévitables dans une « vie de couple »... et s’il m’était donné de revivre la même expérience, soyez certains que je signerais à nouveau des deux mains…


Qu'on se le dise donc !!!


(A suivre)...





 










Témoignage : Servir en Assistance militaire technique (2) ... A la découverte du milieu djiboutien.


Parmi les souvenirs que j’ai gardés de ce premier séjour, il y a bien entendu la découverte d’horizons nouveaux et de populations très particulières… S’agissant de ce sujet, je ne vais pas développer outre mesure des données qui en principe figurent dans les monographies remises avant le départ mais je ne peux pour autant faire l’économie de parler un peu du pays et de ses habitants en reprenant quelques extraits tirés des documents qui m’avaient été remis en 1983 avant mon départ ou de certaines de mes lectures… On ne saurait en effet appréhender correctement les traits de caractère des populations sans connaître l’influence que le milieu fait peser sur elles...

 

Si la vie en poste n’était pas toujours chose aisée, ainsi que je l'ai dit, avec mon adjoint nous avions en contrepartie le plaisir de "courir la brousse" librement pour mener à bien le stage de formation qui nous avait été confiés. Par rapport aux forces françaises ou à ceux de mes camarades AMT qui étaient affectés en ville, l’avantage majeur que nous avions était en effet de pouvoir disposer d’une liberté d’action et de déplacement fort appréciable, ce qui m’a ainsi permis de découvrir grandeur nature un territoire très particulier où le volcanisme est omniprésent.

 

 

1 – UN TELLURISME VIVACE ET OMNIPRESENT.

 

Pour décrire de façon succincte ce territoire, le mieux est encore de se reporter à certains extraits de la monographie qui m’avait été remise à l’époque et que j’ai conservée :

« Ancien territoire des Afars et des Issas, la République de Djibouti est située sur la côte orientale de l’Afrique, au débouché de la Mer Rouge et du Golfe d’Aden. Ses frontières terrestres sont communes au nord avec l’Éthiopie et au Sud-est avec la Somalie. Les côtes, souvent plates et sablonneuses s’étendent sur environ 370 km. L’origine volcanique des sols et le climat semi-aride chaud donnent au pays un caractère désertique ; les précipitations étant par ailleurs très faibles et aléatoires. /…/.

La République de Djibouti est située en totalité à l’intérieur de la zone d’effondrement terrestre provenant de l’écartement progressif de l’Arabie et du continent africain. Son aspect révèle les convulsions qui l’ont bouleversée au cours des âges géologiques car cette région de l’écorce terrestre semble encore mal consolidée et les secousses sismiques y sont relativement fréquentes. Mais placée sur la frange de la grande cassure de la Corne orientale africaine courant de la Rift Valley à la Mer Rouge et qui se matérialise dans le Golfe de Tadjourah par plusieurs failles, elle reste en dehors des grandes manifestations telluriques. La dernière éruption, celle de l’Ardoukoba date de novembre 1978.

Le relief d’origine volcanique est constitué en grande partie d’une série de plateaux bordés de failles enserrant de vastes plaines plates et basses. » 


Photo @mohamedrayed@hotmail.fr

Le volcan Adourkoba


Quand on parcours ce territoire de Djibouti on s’aperçoit très vite qu’on peut y distinguer trois grandes régions : la région Nord au contact de l’Éthiopie et de l’Érythrée, la région Sud bordant la Somalie et l’Éthiopie, et entre les deux, une zone d’effondrement qui donnera un jour naissance à la mer Erythréenne...





Pour décrire la brousse djiboutienne telle que je l’ai vue je préfère céder la parole à André Laudouze, auteur d’un livre que je recommande» « Djibouti : Nation carrefour » , et qui s’avère être un conteur hors pair… même s’il embellit souvent la réalité :

« Si notre voyageur commençait son périple par le sud du pays, il pourrait, la nuit, s’approcher dans un silence extraordinaire, du fort blanchi d’Assamo aux confins de l’Éthiopie dans un décor digne du désert des Tartares de Dino Buzzati. Peut-être parcourait-il l’une ou l’autre de ces failles parallèles, séparées par des plateaux basaltiques, donnant naissance à des plaines où une végétation africaine permet la nomadisation des troupeaux : plaine de Hanlé, de Gobaad, de Gagadé. Paysages bibliques ! Au rythme des caravanes ou des troupeaux, il lui faudrait aller et venir entre les haltes salutaires des oueds tapissées de jujubiers, de tamaris, d’épineux et d’acacias. Après la traversée en jeep, du désert argileux du grand Bara, peut être faudrait-il pousser, cap à l’ouest, vers le lac Abbé qui fait frontière avec l’Éthiopie : un lac aux  reflets bleu indigo. S’y dressent d’immenses et bizarres cheminées calcaires. S’y ébattent de magnifiques flamants roses… Notre voyageur aura sans doute, entre-temps, durant sa marche, rencontré quelques agglomérations : au nord Tadjourah et Obock ainsi que Dorra. Au sud, Ali Sabieh, Dikhil. Ici et là, en transhumance ou en semi-sédentarité, des campements de bergers… »



2 – LE CLIMAT ET LA VEGETATION..

 

Au point de vue climatique il est bien connu que Djibouti se situe au rang des pays les plus chauds du globe… La rumeur populaire a ainsi colporté l’idée que seul un palmier en zinc pouvait survivre dans cette antichambre de l’enfer… donnant ainsi son nom à ce célèbre bar de la place Ménélik qui existait encore à mon époque mais qui depuis a hélas été détruit… 

Si en zone côtière, notamment à Djibouti-ville on baigne une partie de l’année dans une désagréable atmosphère chaude et poisseuse, en particulier en mai et en septembre, atmosphère certes parfois tempérée par la brise maritime, à Hol Hol en revanche on échappait davantage à cette humidité ambiante, les écarts de température étant assez marqués entre le jour et la nuit. Ceci ajouté à la climatisation mise en œuvre la nuit grâce à un groupe électrogène faisait que nous pouvions récupérer correctement. Le plus difficile à supporter était sans doute le khamsin brulant qui soufflait du Nord – Nord-ouest entre mai-juin et août-septembre en desséchant tout et en recouvrant de poussière chaque objet. Sans atteindre les effets extrêmes et bien connus de la « soudanite » il est certain toutefois que ce vent nous tapait parfois sur les nerfs et nous rendait irritables…

Nos Anciens savaient d’ailleurs pertinemment qu’en Afrique le climat exerce une influence certaine sur les comportements et les humeurs des hommes ; il suffit pour s’en convaincre de se reporter aux propos de JC Froelich lors d’une conférence prononcée en 1959 au CMISOM et intitulée « La vie d’un commandant de cercle » :

« J’ai eu la malchance pour ma part de servir dans un poste où le docteur devenait fou (il attrapait la soudanite) entre le mois de mars et le mois d’avril. C’était un homme extrêmement courtois, très aimable, qui avait une femme charmante mais lorsque le mois de mars arrivait il se coiffait d’un chapeau tyrolien avec une plume, il n’allait plus à son hôpital et passait son temps à écrire des rapports contre moi. Bien entendu il me les faisait passer pour que je les transmette par la voie hiérarchique. La première fois j’ai été extrêmement ennuyé quand j’ai lu qu’il m’accusait des pires forfaitures. Tellement ennuyé qu’au lieu de transmettre le rapport j’ai d’abord téléphoné à mon commandant de cercle qui m’a dit : « Cela ne fait rien. Ne vous en faites pas, on connaît les rapports de ce docteur, on sait que pendant les deux ou trois mois chauds, il ne tourne plus rond ». Mais c’est que moi non plus je ne tournais plus très rond. Nous étions tous horriblement nerveux, j’ai fini par me disputer avec le docteur ; un inspecteur est venu voir ce qui se passait, il avait l’air apitoyé en nous regardant tous les deux… Il n’y a jamais eu de suite, on nous a seulement conseillés d’être un peu plus calmes et effectivement, lorsque les pluies sont arrivées fin avril, à la première tornade, j’ai vu le docteur s’approcher avec un casque colonial sur la tête et me dire, sans avoir l’air de rien, « Venez donc prendre l’apéritif à la maison ce soir », j’ai compris à ce moment-là que la soudanite était passée brusquement avec l’arrivée des pluies et que tout recommençait à marcher bien. »

Relativiser les tensions et les coups de gueule qui peuvent survenir dans ces conditions est donc nécessaire… faute de quoi on se brouille pour la durée du séjour…

 

Quand on doit « être et durer » dans ce type de conditions climatiques parfois extrêmes, il est impératif également de se préserver un rythme de vie équilibré en faisant surtout attention au sommeil. C’est d’ailleurs pour cette raison que nos Anciens vantaient les mérites de la sieste quotidienne, discipline dont je suis rapidement devenu un fervent adepte… mais qui nécessite toutefois d’être pratiquée avec certaines précautions comme le précisent ces lignes tirées du Manuel à l’usage des troupes employés outre-mer (1941) :

«  Dans les pays chauds, l’Européen perd une grande partie de son activité physique. Les heures chaudes de la journée sont souvent consacrées à de longues siestes, dont l‘abus provoque la surcharge graisseuse des tissus et l’anémie. La sieste est pourtant recommandable, principalement aux personnes dont l’estomac et l’intestin ont souffert du climat tropical. Elle doit suivre le repas de midi et sa durée ne dépassera pas une heure. Elle correspond à l’heure de repos allongé après le déjeuner que l’on prescrit aux dyspeptiques et aux malades atteints d’entérite ; mais rien n’est plus funeste et ne prédispose davantage aux congestions du foie que la sieste prolongée jusqu’aux heures du soir, précédant la station au café e les apéritifs qui conduisent jusqu’au dîner. »

S’agissant des dangers de la sieste, n’oublions pas enfin de rappeler que nos Anciens ne la pratiquaient qu’avec le concours de la célèbre ceinture de flanelle destinée à protéger le ventre des refroidissements générés par les ventilateurs et à éviter les dysfonctionnements intestinaux car « avoir le ventre qui coule » comme on dit en Afrique n’est jamais bien agréable… 

Vous voilà donc prévenus sur cet important sujet… qui en a laissé plus d’un sur le flanc… et qu'il convient par précaution de "pratiquer seul"...

 

Quant à la végétation ambiante essentiellement arbustive, elle était parfaitement adaptée à ce climat désertique. Lors des progressions à pied de nuit il fallait en particulier prendre garde aux épineux en tous genres car les rencontres avec les espèces du type acacia n’étaient pas des plus agréables… Au Day c’était en revanche un tout autre milieu avec une végétation totalement différente, plus arborée qu’arbustive et héritée de la forêt primaire d’autrefois, hélas aujourd’hui bien dégradée, car tout comme à Arta, l’altitude générait un micro climat plus frais et bien agréable en saison chaude.

Quand on vit en milieu désertique ou sahélien il convient de porter une attention particulière à son environnement naturel… Sans parler de souci écologique, le fait de planter et d’entretenir un peu de végétation sur son lieu de vie contribue au moins sur le plan visuel à embellir un cadre souvent austère. Le colonel Ferrandi dans l’officier colonial disait à juste titre qu’il faut être « l’ami de l’arbre »… 





3 – LE SUD.


Du fait du positionnement géographique de Hol Hol, notre terrain d’action privilégié était le sud du territoire, une zone d’élévation moyenne ainsi décrite dans la monographie que j’ai conservée :

« Cette région est sans unité géologique et sans orientation de relief. Au sud du golfe de Tadjourah, quelques plateaux basaltiques comme celui de l’Arta (750 m) ont encore des bords abrupts témoignant d’effondrements. A l’extrême sud du territoire, la région d’Ali Sabieh présente un aspect très particulier avec ses massifs gréseux aux teintes ocres et vertes, ses pitons déchiquetés et chaotiques. Entre ces deux régions d’Est en Ouest, de Djibouti à Dakka s’étend une contrée basaltique monotone, coupée par les vallées des grands oueds : l’oued Oueah qui se jette dans la mer près de Djibouti sous le nom d’oued Ambouli, l’oued Beyade, l’oued Hol Hol, l’oued Cheikletti aboutissant au Hamle. Dans cette région, par endroits le basalte fait place à des plaines sablonneuses ou argileuses telles que le petit et le grand Bara. »

Ces grands oueds sont bien évidemment à sec toute l’année mais lors de certaines saisons des pluies ils se remplissent brutalement, laissant passer en quelques heures des torrents d’eau, de boue et de rochers qui déferlent vers l’aval. J’ai personnellement été témoin des dégâts que peuvent occasionner ces crues brutales, d’une part à Hol Hol où l’arrivée des eaux a été si brutale qu’elle a emporté le linge et les effets des femmes qui mettaient à profit la première pluie de l'année pour faire une lessive, d’autre part à Ambouli où j’ai ainsi vu un enfant être emporté par la vague et disparaître en se fracassant contre les rochers, sous les yeux impuissants de la foule massée près du gué devenu impraticable. Comme le disaient régulièrement les Anciens, cette dangerosité des oueds fait qu’il faut absolument s’abstenir d’installer un bivouac sur leurs berges, car même s’il ne pleut pas à cet endroit, rien ne dit que l’eau de pluie d’un orage survenu en amont ne va pas déferler sur nous quelques heures plus tard… En outre, l’accumulation dans le lit de ces oueds au fil du temps de débris végétaux fait que des barrages naturels se créent et lorsque une pluie survient, après avoir fait monter le niveau de l’eau dans ces réservoirs temporaires, ceux-ci cèdent brutalement libérant un mur d’eau qui ensuite emportera tout sur son passage… J'invite sur ce sujet à relire les écrits de Roger Frison-Roche ou de Théodore Monod...


S’agissant du grand Bara, une anecdote me revient en mémoire, anecdote relative à une mésaventure qui serait survenue à des légionnaires de la 13ème DBLE… Il se disait ainsi qu’à l’occasion d’une traversée du grand Bara en VLRA, véhicule tactique tout terrain doté de ce que nous appellerions aujourd’hui un régulateur de vitesse, nos camarades légionnaires auraient décidé de se livrer à un petit jeu pour rompre la monotonie de la traversée de cette cuvette argileuse, plate comme la main… Les deux VLRA roulant côte à côte hors-piste, le jeu aurait parait-il consisté à faire passer momentanément un groupe de combat d’un véhicule dans l’autre en laissant le premier poursuivre seul sa route sans conducteur ni équipage à travers l’étendue désertique puis de remonter à son bord quelques instants plus tard… Tout cela aurait pu se passer sans problème, comme bien des activités du club des joies simples, sauf que le « véhicule refuge » eut une panne imprévue… On vit alors le véhicule vide poursuivre au loin sa route, tout seul « comme un grand », en direction de la montagne… sous le regard impuissant des cadres… avec au point de rencontre avec les rochers le résultat final qu’on devine… J’ignore si cette histoire est fondée ou s’il s’agit d’un ragot de popote colporté par de mauvaises langues de la Coloniale, mais si tel est le cas, il est probable en reprenant l’argot Légion, qu’au retour au PC de la 13 à Gabode, il dut y avoir un « cigare » fait maison pour le « cosaque » responsable de cette « banane »…

 

 

4 – LE NORD.

 

Au nord de Djibouti, zone que j’ai eue l’occasion de découvrir durant une activité de nomadisation, la configuration du terrain était par contre beaucoup plus contrastée comme le précise ma monographie…

« Cette région est formée en majorité d’épanchements volcaniques. En arrière de la plaine côtière, on rencontre d’abord un complexe de hautes collines déchiquetées dont les parties les plus importantes sont la chaîne d’Aoale au Nord et le plateau de Dalha au Sud, raviné de profonds canyons et dont l’altitude dépasse parfois 900 m. Plus à l’Ouest, les basaltes récents forment au contraire un plateau bas d’une remarquable monotonie comprenant le bassin de l’oued Weima et le plateau de l’Alta. Cette région est dominée au Nord par le Moussa Ali aigu et stérile. Le long du golfe de Tadjourah se dresse un haut pays infiniment plus varié et pittoresque. C’est la chaîne que forment les monts Mabla à l’Est et Goda à l’Ouest. »

La pluviométrie étant toutefois très irrégulière, il peut se passer plusieurs années sans pluie puis comme en mars 1981, voir tomber brutalement plus de 250 mm d’eau en seulement 3 jours… S’il n’y a aucun cours d’eau permanent, exception faite de l’oued Toha dans le mont Goda et de quelques petits oueds dans les Mabla qui coulent sur quelques kilomètres avant de se perdre dans les sables et les graviers, il y a en revanche ne nombreux écoulements souterrains, ce qui permet la présence de forages et de puits, chaque point du territoire étant paraît-il à moins de 20 km d’un point d’eau…

Un de mes meilleurs souvenirs des périodes de terrain à Djibouti a précisément été cette nomadisation en semi-autonomie que nous avons faite en saison chaude avec ma section de stagiaires dans le Nord du pays. Partis de Sagalou sur les bords du Goubeth, nous avons crapahuté jusqu’à la forêt du Day en grimpant de nuit à travers la montagne puis poursuivi jusqu’au Moussa Alli. A cette occasion j’ai été surpris par le manque de sobriété de mes stagiaires qui buvaient plus que moi mais fort heureusement, au fur et à mesure que nous grimpions la température baissait et nous avons pu mettre à profit des sources d’eau suintant dans les rochers. Un grand moment fut incontestablement cette douche prise à la cacade de Bankoualé dans un décor digne de l’Atlantide de Pierre Benoit, un lieu grandiose entouré de falaises magnifiques et sans âme qui vive aux alentours… sans doute un des meilleurs souvenirs de ma vie de marsouin…

Quand on se retrouvait à l’époque sur les pentes du Moussa Alli (2028 m), au beau milieu d’une zone de pierrailles calcinées, désolée et éloignée de toute civilisation, on avait toutefois un peu de mal à imaginer qu’une route asphaltée passait aux dires de mes stagiaires à seulement quelques kilomètres de là, côté éthiopien… donc inaccessible pour nous. Ce volcan qui constitue le point culminant de Djibouti est aussi le point de tri jonction entre les frontières des trois États de Djibouti, d’Éthiopie et d’Érythrée.

Au cours de cette période de nomadisation il nous est arrivé de tomber sur des caravanes de dromadaires venant d’Éthiopie ou y retournant chargées de sel, par les pistes chamelières qui serpentent à travers la brousse et qui sont reconnaissables au fait qu’elles prennent l’apparence d’un sentier dégagé de pierres. Conduites par des nomades arborant à mon époque le traditionnel fusil Gras, ces caravanes se déplaçaient en respectant visiblement certaines mesures de sécurité… C’est ainsi que je constatais que les caravaniers qui lorsque nous les avions aperçus au loin portaient leurs armes en travers des épaules, en arrivant à notre contact les tenaient désormais bien en main, prêts à s’en servir si nécessaire…  

Signalons au passage dans le cadre des tragédies aériennes survenues dans ce secteur, le crash d’un Breguet Atlantic de l’aéronavale en mai 1986 dans la région du Day, au lieu-dit « la fosse aux cyno », l’accident faisant 19 victimes…



5 – LE CENTRE.

 

L’un des particularismes physiques les plus marquants de Djibouti se situe toutefois dans la partie centrale du territoire comme le mentionne cette même monographie de l’époque…

« Cette zone centrale d’effondrement commence à l’Est par le golfe de Tadjourah, profond parfois de près de 1000 m. Ce caractère de fosse tectonique récente est accentuée vers l’Ouest par le Goubet-El-Kharab qui, déjà, affecte l’orientation Nord-ouest – Sud-est. Le reste du territoire jusqu’à la frontière est formé d’une alternance de fossés d’effondrement et de lignes de crêtes brodées de failles rectilignes. Fossés et lignes de crêtes ont tous rigoureusement cette orientation NO – SE. On rencontre ainsi successivement en allant vers l’Ouest : 

- le fossé Lac Assal – Lac Alol, riche en manifestations volcaniques (fumerolles et petits cratères) ;

-  une série de crêtes partant de l’Hemed (1100 m) au sud du Goubet-El-Kharab pour culminer dans le massif du Garbi

- un fossé d’effondrement qui forme la vallée de l’oued Kori, la plaine de sable de Gagade et la plaine de Daoudaya, 

- les deux massifs de Baba Alou (967 m) eu sud et de Yaguerre (1300 m) au Nord, séparés par la, passe de Yoboki, 

- le fossé le plus important, formé par la plaine du Hanle et la cuvette du lac Alli ; cette plaine qui s’abaisse en pente douce du sud vers le Nord-est est dominée à la frontière par une région de plateaux assez larges, les Dakka (600 m), et la table des Gamarre

la dépression du lac Abbe – plaine du Gobad : le lac Abbe, carré presque régulier de 25 km de côté est situé à 153 m d’altitude ; ses eaux sur salées et putrides sont bordées à l’Est de marais à la boue inconsistante auxquels succède la plaine du Gobad traversée par un oued presque verdoyant. »

 

Si je n’ai pas eu l’occasion de mener des activités d’instruction dans ce secteur, je m’y suis rendu toutefois à titre privé en véhicule tout terrain, à une époque où n’existait pas encore la route de l’unité reliant Djibouti à Obock et à Tadjourah. Il fallait alors emprunter une piste caillouteuse aux marches parfois impressionnantes… avant de déboucher sur le Goubet par une pente dénommée la « rampe de la 2 CV »… allusion à un véhicule de ce type qui y avait rendu l’âme quelques années auparavant en tentant de forcer le passage…

Je n’ai jamais vu le lac Allol qui est un lac asséché, mais j’ai en revanche eu le plaisir de découvrir le lac Abbe, « site apocalyptique aux alignements déchiquetés et aux aiguilles calcaires, d’où s’échappent de nombreuses fumerolles aux senteurs de souffre ». J’ai le souvenir de ces sources d’eau bouillonnantes directement surgies des entrailles de la terre où bien entendu quelques imprudents se crurent obligés de tremper la main pour s’assurer de visu que l’eau était bien chaude… Inutile de dire que le résultat cuisant fut à la hauteur de leurs espérances… et que leur week-end en brousse s’acheva de façon douloureuse… 

Ajoutons enfin que c’est aussi tout près de ce lac Abbe que périt égorgé, en janvier 1935, le jeune administrateur Bernard au cours d’un combat inégal au cours duquel, accompagné de ses gardes indigènes, il tentait d’intercepter un important rezzou venu d’Éthiopie.

S’agissant du lac Assal, ce dernier, situé à 153 m en dessous du niveau de la mer, se caractérise par la présence d’une grande banquise de sel où viennent depuis l’antiquité s’approvisionner ces caravanes qui acheminent le sel vers l’Éthiopie. Du fait de son aspect, c’est là dit-on, que furent tournées certaines séquences du film « La planète des singes ».

En ce qui concerne le mont Garbi, rappelons enfin que c’est là que se crasha en février 1982 un Nord Atlas avec à son bord, outre l’équipage, une section de légionnaires du REP et un certain nombre d’autres passagers accompagnateurs, l’accident faisant au total 36 victimes…

 

 

    Bien évidemment, dans un environnement aussi atypique que Djibouti tout le monde ne réagit pas de la même manière. Certains aiment, d’autres non…  Il est certain que le désert de sable blond tel que j’ai pu l’observer par la suite ailleurs comme par exemple du côté de Faya Largeau au Tchad est beaucoup plus attrayant que le désert de pierres noircies qui s’étendait autour de mon poste…  Venant de débarquer tout droit des mers du sud ainsi que je l’ai déjà dit, je ne peux pas dire que j’ai été séduit d’emblée que ce soit par le pays comme par ses habitants. Haroun Tazief, lui-même reconnaissait dans la préface du livre d’André Laudouze « Djibouti nation – carrefour » qu’il lui a fallu du temps pour parvenir à l’apprécier, le déclencheur de cette passion nouvelle étant la découverte de sa tectonique… Je crois que je pourrais en dire autant en ce qui me concerne…


(A suivre)...