L’entrée dans les Troupes de Marine d’un jeune marsouin, ceci quel que soit son grade, constitue à de nombreux égards une rupture par rapport à la vie civile qu’il menait jusque-là. D’aucuns me diront que cette rupture est aussi valable pour d’autres armes, voire d’autres professions, certes, mais au-delà de l’aspect purement professionnel il y a l’acculturation à un milieu particulier, celui de la Coloniale. Cette acculturation ne se limite pas à l’apprentissage d’usages et de coutumes forgées dans le passé et qu’il faut respecter pour s'intégrer, mais elle implique aussi l’adoption d’une dose certaine d’humour et de fatalisme face aux évènements de la vie, complétée par un zeste d’originalité, quand bien même cette dernière qualité ne paierait pas en termes d’avancement…
Aujourd’hui, même si beaucoup de choses ont changé depuis l’époque où nos Anciens partaient au delà des mers découvrir le monde, j’estime qu’il est encore important de marquer ce grand moment et c’est aux prédécesseurs de faciliter cet apprentissage. Pour ce baptême, car c’en est un, il existe de nombreuses façons de marquer l’entrée dans un milieu humain et professionnel nouveau. Au-delà des discours sérieux auxquels nous avons eu droit ou des bizutages, c’est pour moi l’accueil que reçut lors de son engagement comme simple soldat en 1941 au 43ème régiment d’Infanterie coloniale alors stationné à Bizerte le marsouin Guinarou, de son vrai nom De Saint Simon, qui mériterait d’être remis à l’honneur. Voici précisément ce qu’il écrit dans son recueil « Chroniques de la Coloniale 1941 – 1987 », ouvrage truculent où il relate nombre de péripéties vécues tout au long d'une carrière qui le conduisit des combats de la Libération jusqu'au sauvetage des boat people en mer de Chine... en le faisant passer du grade de seconde classe à celui de lieutenant colonel...
Mon regret est de ne jamais avoir su que ''Guinarou'' résidait encore à Versailles lorsque j'étais au CMIDOME, car si cela avait été le cas je l'aurais nécessairement invité à ouvrir les stages que nous organisions pour les jeunes officiers et sous officiers arrivant dans l'Arme... Il est hélas trop tard car l'intéressé est décédé en 2007 à 86 ans, preuve s'il en est que le vin rouge de la Coloniale n'est pas si mauvais que ça pour la santé...
« Arrivée dans l’Arme en 1941 »…
« Guinarou était en 1940 élève au Prytanée militaire de la flèche, replié depuis septembre 1940 à la caserne Baquet à Valence (Drôme). Avec sept de ses camarades, il s’évada de cette caserne début novembre 1940 pour tenter de rejoindre les Forces françaises libres du général de Gaulle en Angleterre ou en Égypte. Repris par les gendarmes français à Marseille fin décembre 1940, les huit furent reconduits au Prytanée de Valence où ls furent traduits devant un tribunal militaire qui leur donna à choisir entre la prison jusqu’à leur majorité ou un engagement dans l’armée d’armistice.
Trois d’entre eux choisirent l’engagement pour cinq ans dans les troupes coloniales et se retrouvèrent affectés au 43ème Régiment d’Infanterie coloniale en garnison à Bizerte en Tunisie. Guinarou était du nombre.
Débarqués en février 1941 d’un horrible rafiot, ils arrivèrent à la caserne Japy à Bizerte en tenue de marsouins de l’époque : vareuse à double rangée de boutons à l’ancre, bandes molletières et brodequins à clous modèle 14-18, képi à ancre rouge.
Les vingt engagés de leur détachement furent réunis dès leur arrivée dans la salle d’honneur du régiment et se retrouvèrent face à un adjudant-chef aux traits burinés, cicatrice à la joue, képi bahuté, Médaille militaire, Croix de guerre conséquente.
Ce dernier leur tint le discours suivant, dont un demi-siècle plus tard Guinarou ne croit pas avoir oublié un seul mot :
« Bande de bleusailles, vous entrez aujourd’hui volontairement dans l’Armée coloniale. Souvenez-vous toujours que vous avez signé, donc pas de rouspétances ni de regrets, ils ne seraient pas tolérés ici.
La Coloniale est une famille. Vous y serez traités avec justice, mais sans indulgence ni partis pris. Si vous vous y comportez correctement, vous y aurez une bonne vie comme celle que moi, sous-officier de carrière, ai eue en y servant pendant vingt et un ans.
Vous allez d’abord subir trois mois d’instruction à la dure avant d’obtenir le droit de porter la fourragère de notre Régiment qu’il faudra mériter. Pendant cette instruction, vous allez en baver. C’est le prix à payer pour devenir Marsouin à part entière.
Voici le premier enseignement que je vous livre. Il existe un grand livre relié en peaux de couilles et frappé d’une ancre d’or sur la couverture. Il comporte trois colonnes. Dans la première est inscrit « Marsouin X », dans la deuxième « Entré le… », dans la troisième « Sorti le… ».
Vous Bleusailles, vous ne pouvez pas lire la date inscrite dans la troisième colonne et qui marque d’avance la date de votre sortie de l’Arme. C’est pour cela qu’il est inutile de vous cacher derrière des murettes ou dans des trous quand les balles sifflent. S’il y a une position à prendre, défendue par une mitrailleuse ennemie, mettez baïonnette au canon, enfoncez votre képi et foncez hardiment sur elle en criant « Vive la Coloniale ! ».
Si ce n’est pas le jour de sortie inscrit en face de votre nom dans la troisième colonne, vous aurez la croix de Guerre. Si par contre c’est ce jour-là, vous aurez droit à une croix de bois.
Deuxième enseignement. Vous êtes jeunes et, c’est normal, vous avez envie de baiser. Il y a à Bizerte un énorme bataillon de putes pas très chères qui vous attendent. Moi qui vous parle, j’ai vu une tapée de marsouins revenir de Chine ou d’Afrique avec leur bengala dans la poche gauche de leur chemisette, car il était tombé victime des chancres rongeurs. Alors, mettez des capotes pour ne pas subir le même sort.
Maintenant, continua l’adjudant-chef, y a t-il parmi vous des bacheliers ?
Les trois brutions, dont Guinarou était, avaient passé trois ans au Prytanée et cette question les fit bien rire. Aucun d’entre eux ne leva la main. Mais il y avait dans le détachement des élèves des bons pères jésuites et autres boites de curés qui, fiers de leurs diplômes, se signalèrent.
Très bien, dit le sous-officier, sortez des rangs sur la droite. Le caporal B va vous fournir tout le matériel nécessaire pour nettoyer les chiottes. Quant aux autres, vous avez droit à deux heures de cantine pour enlever la poussière du voyage et arroser votre arrivée dans la Coloniale.
Il y a beaucoup d’autres enseignements que je puis vous donner pour vous permettre de faire carrière dans l’Arme et éviter le maximum de déboires dans le service. Assez parlé, il se fait soif. Je suis disposé à vous donner d’autres explications au foyer en échange de quelques verres de rouge que vous m’offrirez ; Et maintenant, je veux entendre de vous, venant du fond de vos tripes, une gueulante à faire péter tous les carreaux de la caserne : « Au nom de Dieu, vive la Coloniale ! ».
Rompez les rangs ! »
… Sur ce, quoi d’autre à rajouter… sinon à espérer que la date de sortie du grand livre de la Coloniale soit pour chacun la plus lointaine possible…
Nota : Guinarou, de son vrai nom Louis de Rouvroy, colonel et comte de Saint-Simon, nous conte l'aventure coloniale. Il s'épanche peu sur ses propres combats, mais décrit un choc culturel. Il médite sur les fondements de l'autorité. Vous rirez, éventuellement jaune, aux élucubrations des hommes politiques en tournée, aux consignes moralisatrices ou civilisatrices des gouverneurs. Avec un humour froid, Guinarou décrit le quotidien d'un officier juvénile bombardé responsable d'un immense territoire, véritable vice-roi en son royaume de sable ou de savane, abandonné à lui-même, avec pour seul viatique les conseils de ses anciens.

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