Pour achever ce témoignage relatif à ma première expérience du service dans le cadre de l'Assistance militaire technique, il me restait à aborder la question des relations parfois difficiles entre cadres français AMT et militaires nationaux du pays d'accueil... Les différences culturelles, les sensibilités parfois exacerbées... mais aussi la vision respective des différents partenaires en matière de service public et de gestion des biens de l'Etat... font que c'est là un sujet délicat... Pas plus que d'autres, je n'ai pu échapper à la montée de certaines tensions relationnelles aussi je vais livrer ci après un cas concret tiré de mon bêtisier personnel pour illustrer ce qu'il faut éviter de faire... Chacun en tirera les enseignements qu'il jugera utiles pour l'avenir... Je reviendrai par ailleurs dans le cadre de publications relevant du management interculturel et de façon plus théorique sur ces sujets, thématique pouvant intéresser les futurs stagiaires passant par l'EMSOME...
Les relations entre nous et certains de nos correspondants djiboutiens n'étaient pas toujours des plus chaleureuses... Sans doute en raison du fait que l'indépendance n'ayant été octroyée par la France que cinq ans plus tôt, nos camarades éprouvaient probablement le besoin d'affirmer leur identité face aux anciens "colonisateurs"... Réaction compréhensible... mais indéniablement difficile à vivre comme on va le voir...
Lors de cette première affectation en assistance militaire technique en République de Djibouti, au poste de Hol Hol, ainsi que je l’ai déjà précisé j’avais été chargé de mettre sur pied et de diriger un stage de formation de cadres de l’Armée nationale djiboutienne (AND) à l’attention d’un certain nombre de sous-officiers qui avaient été laissés pour compte au moment de l’indépendance. Insuffisamment préparé aux subtilités des rapports de coopération et des mentalités de la Corne de l’Afrique, je me suis retrouvé impliqué dans une querelle avec mon patron local de l’époque, querelle qui illustre parfaitement les mécanismes du conflit interculturel et que j’aurais pu éviter avec un peu plus d’expérience…
Devant me débattre avec les moyens réduits qui étaient les miens pour mettre sur pied ce stage, force fut de constater au terme de quelques semaines d’affectation que mes relations avec le commandant de l’école de Hol Hol, bien que pro-Français, sans toutefois être mauvaises n’étaient pas des plus chaleureuses… Le fait de ne pouvoir obtenir de sa part l’assistance que j’aurais espérée pour résoudre nombre de problèmes tant de travail que de vie courante, était décevant. Très souvent absent, il avait tendance en outre à traiter par-dessus la jambe ses coopérants techniques français, considérant sans doute qu’un jeune lieutenant et un adjudant-chef français étaient quantité négligeable et que le style de commandement qu’il utilisait vis à vis de ses propres hommes était valable aussi pour les assistants militaires techniques…
Parmi les tracasseries qui minaient nos relations, j’en citerai simplement deux…
Lui ayant soumis par exemple pour approbation mon programme d’activités dans un porte document personnel, approbation qui se faisait attendre, j’eu ainsi la surprise de le voir me retourner une liasse de papiers en vrac… sans le lutin qui les contenait et qu’il s’était approprié, le trouvant sans doute à son goût… Je trouvais le geste peu élégant… car la moindre des corrections aurait été de me le demander…
Un autre jour, il nous fit savoir qu’il envisageait de s’approprier nos locaux pour s’y installer, locaux qui bâtis un peu à l’écart de l’école étaient l’ancienne popote des officiers de la Légion ce qui nous permettait de bénéficier d’un peu de confort européen et de conserver un minimum de recul et d’intimité par rapport au quotidien des militaires djiboutiens… Refusant la perspective d’aller loger avec ses cadres dans un bâtiment qui était l’ancien "pouf" de la compagnie de Légion qui occupait autrefois le poste avant l’indépendance, je manifestais ouvertement mon désaccord en ajoutant que s’il persistait dans cette voie, mon adjoint et moi demanderions notre rapatriement…
L’attitude de mon patron était en réalité révélatrice des rapports hiérarchiques en vigueur dans l’AND et le fait que je puisse imaginer établir avec lui des rapports de courtoisie et de respect identiques à ceux que j’entretenais auparavant avec mon commandant d’unité français illustrait mon approche ethnocentrique du problème…
Les semaines passant, au fur et à mesure que les petits incidents se succédaient, le climat relationnel avec nombre de nos partenaires djiboutiens se dégradait progressivement et avec mon adjoint nous commencions à être sérieusement irrités de cette situation. L’arrêt sans préavis du groupe électrogène qui nous alimentait en électricité et les coupures d’eau intempestives nous posaient des problème de vie courante, les refus de moyens et les retards de réponse à nos demandes nous empêchaient de travailler efficacement… bref, rien ne se passait comme il l’aurait fallu… Peu à peu nous basculions progressivement dans le "eux" et "nous" en fustigeant de plus en plus leur manque d’ardeur au travail et d’honnêteté, considérant dans une parfaite illustration de ce qu’est un préjugé que nos partenaires n’étaient en fin de compte bons qu’à allier "la paresse naturelle africaine à la fourberie légendaire orientale"…
Le clash final survint le jour où ayant prévu de faire effectuer à mes stagiaires un certain nombre de tirs de formation nous dûmes réintégrer à la soute de l’école un nombre significatif de munitions non consommées car nous avions mal évalué notre commande… Saisissant ce petit "loupé" sans conséquence, mon patron me convoqua et me passa un "savon" en me disant que je dilapidais les ressources de l’armée nationale, que j’étais mal organisé, etc.
Ni une, ni deux, mon adjudant-chef et moi prirent notre jeep et descendîmes à l’état-major pour rendre compte à nos supérieurs français de l’incident, suivant en cela de près notre patron qui lui aussi était parti demander un arbitrage en se plaignant de ses coopérants français…
Cette affaire qui s’ajoutait à diverses autres déjà survenues ailleurs sur le territoire et impliquant d’autres assistants militaires français remonta bien entendu au niveau du chef de la Mission d’Assistance Militaire (MAM) qui faisait office de chef de corps et de l’Attaché de défense… Parmi ces autres affaires impliquant des broussards il y avait ainsi eu au GCF des histoires de trafic de carburants dans lesquels des camarades avaient publiquement refusé d’être impliqués ce qui avait mis en porte à faux leurs cadres djiboutiens ou la mise en résidence surveillée / séquestration d’un sous-officier dans son poste de brousse par son commandant de compagnie djiboutien, notoirement anti-Français…
Parfaitement conscient du climat très particulier de cette coopération au profit d’un pays devenu indépendant seulement six années auparavant et bien que comprenant parfaitement la situation, mon chef de MAM nous suggéra tout de même à ma grande déception de "mettre un peu d’eau dans notre vin"… En résumé, si on nous donnait raison sur la forme, on nous donnait quand même tort sur le fond car ce conflit relationnel était susceptible de remettre en cause le programme de formation de cadres… et partant, de nuire au climat de la coopération militaire franco-djiboutienne… Malheur donc à celui par qui le scandale arrive en somme… Fermez le ban !
Renvoyées dos à dos au nom de l’amitié franco-djiboutienne, les deux parties n’eurent d’autre alternative que de reprendre la piste et de regagner leurs "pénates"… pour continuer bon gré – mal gré à travailler ensemble… Il est toutefois évident que dans ces conditions le climat de défiance qui s’était instauré entre mon patron et moi ne fut jamais réellement dissipé… et jusqu’à la fin de mon séjour nos relations restèrent polies… sans plus…
L’enseignement que je retire avec le recul de cette affaire est qu’en fin de compte, indépendamment de la rigidité d’esprit avec laquelle j’avais affronté ces "agressions" ou tests de la part de mon interlocuteur, rigidité qui était à mettre au compte de ma jeunesse de caractère, de mon manque d’expérience et surtout de ma méconnaissance des mentalités très particulières de la corne de l’Afrique, mon tort avait été de ne pas avoir anticipé sur l’événement. J’aurais dû savoir aussi que tôt ou tard il y aurait une réponse à mon attitude car si "la vengeance est un plat qui se mange froid" comme dit l’adage… c’est incontestablement encore plus vrai dans le monde arabo-musulman où aucun affront ou refus à une autorité supérieure ne reste "impuni"...
Le seul conseil que je puisse donc donner en la matière à un jeune officier débutant une mission de coopération de courte ou de longue durée, c’est d’anticiper largement les évènements en imaginant tout ce qui pourrait survenir comme source de conflit avec ses partenaires locaux tant du fait des activités à mener, que des ressources à gérer, ou des responsabilités à assumer en cas de problème… en s’appuyant comme points de repères, et sans pour autant tomber dans les stéréotypes, sur les données relatives aux mentalités locales.
Épilogue :
Le destin étant parfois facétieux, le hasard a fait que j’ai recroisé en France quelques années plus tard deux de ces officiers qui nous avaient menés à mes camarades et moi la vie dure en assistance militaire technique…
Ainsi, lors de mon passage au cours des capitaines à l’École de d’application de l’Infanterie de Montpellier je me suis retrouvé dans ma brigade avec cet officier djiboutien très anti français et qui avait dans le temps, suite à un différend, séquestré dans son toucoul son assistant militaire… Notre camarade broussard avait certes rapidement retrouvé sa liberté... car il s'agissait forcément d'un "malentendu"... mais il n'en restait pas moins que c'était là une attitude que nous avions trouvé inacceptable de la part des locaux. Retrouvant en France cet officier djiboutien, je n'aurais pas fait état du passé si l’intéressé lors de son stage s’était comporté de façon correcte vis à vis de nous, mais toujours aussi peu coopératif, il refusa un jour d’exécuter un ordre de ma part concernant les tenues prescrites alors que j’étais officier de semaine. Convoqué par mon commandant de brigade, officier de Légion bien connu, au caractère disons entier et qui ne voulait pas donner dans les détails, j’ai failli être sanctionné par mon « vorace » pour cause de non-exécution par un de mes « camarades » des ordres donnés … Pour le coup c’était un peu fort à avaler aussi je lui ai donc déballé tout ce que j’avais sur le cœur à propos de ce stagiaire étranger, obligation de coopération ou pas... avant de m’expliquer avec ce dernier…
Quand à mon capitaine djiboutien de Hol Hol, que la presse locale devait appeler par la suite lors des affrontements fratricides entre Afars et Issas « le boucher de Obock », j’eus la surprise de le voir débarquer un jour dans mon bureau du CRH à l’École militaire pour me demander, en me tutoyant, mon aide pour des travaux d'état major car il était en stage au CID… Bien évidemment nous fîmes comme si de rien n’était et sincèrement enchantés de nous revoir après toutes ces années je fis tout mon possible pour répondre à ses attentes… car en fin de compte les torts dans le conflit qui nous avait opposés étaient incontestablement partagés…
Moralité, quand on porte l’ancre, sans pour autant se laisser prendre pour un imbécile au nom du respect des accords de coopération, il faut savoir être souple… et pardonner lorsque le temps est venu… Le mieux pour éviter tout ceci, est encore de toujours anticiper suffisamment l’inévitable conflit relationnel en prévoyant les contre-mesures adaptées aux mentalités locales et aux circonstances…
Excellent témoignage. Pour ma part j'ai découvert le "management multiculturel" après avoir quitté les TDM et l'Afrique (20 ans expat quand même). Et j'ai amèrement regretté de ne pas l'avoir découvert en début de carrière. Depuis... je l'enseigne et fait profiter les entreprises civiles de mon bêtisier personnel...
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