Avant propos : un vieux projet...

L’idée de rédiger "Sous le signe de l’ancre d'or" correspond à un vieux projet qui a pris forme lorsque j’ai été affecté comme directeur des études au Centre militaire d’information et de documentation sur l’outre-mer et l’étranger (CMIDOME) de Versailles, entre 1998 et 2000, devenu depuis Ecole militaire de Spécialisation pour l'Outre-mer et l'étranger (EMSOME). Ayant découvert à cette occasion le contenu des enseignements qui étaient autrefois dispensés à nos Anciens… enseignements matérialisés par de vieux documents jaunis qui dormaient désormais dans des cartons stockés dans les caves de la caserne d’Artois… j'ai immédiatement eu envie d'exhumer et de faire revivre cette mémoire qui pouvait encore être utile aux plus jeunes.

 

Ces documents étaient en fait de deux ordres, à savoir des mémoires outre-mer et des textes de conférences...

S'agissant des mémoires, ils avaient été rédigés soit par de jeunes officiers dans le cadre de leur préparation au service outre-mer, soit par des cadres affectés ou rentrant d’une affectation sous les tropiques...

Parmi les mémoires les plus anciens et relatifs à l'Indochine ou à l'Afrique, certains m'ont marqué comme par exemple celui rédigé par un "certain"  sous-lieutenant Delayen sur lequel le colonel Boucher de Crévecoeur avait annoté en substance "travail très moyen"... Ceux qui connaissent le parcours légendaire du général Delayen apprécieront cette remarque émanant toutefois d'un officier qui n'était pas "n'importe qui", parce qu'avant de devenir le directeur du centre d'études asiatiques et africaines le colonel Boucher de Crèvecoeur s’était illustré dans la lutte contre les Japonais… et avait un temps porté avec sa colonne venue du Laos les espoirs de recueil des assiégés de Dien Bien Phû…


A ces documents s'ajoutaient par ailleurs de nombreux textes de conférences prononcées à l’occasion des stages de formation entre 1950 et 1967 par différents intervenants, militaires ou civils. Parmi ces intervenants, il y avait ainsi des noms prestigieux comme  ceux de Marcel Griaule, de Théodore Monod et même de Léopold Senghor futur président du Sénégal… 

En ce qui concerne les textes de conférences, force était de constater que certains m’auraient été particulièrement utiles pour mon premier départ pour l’Afrique comme par exemple "La psychologie du musulman" ou "Politesse et savoir vivre en milieu musulman" du capitaine Beslay… pour ne citer que ceux-là… 


Pour compléter ces données on n'oubliera pas enfin le Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer rédigé entre 1934 et 1950, qui en quatre volumes et près de 2000 pages, dressait un tour d’horizon du service outre-mer. Ayant eu le loisir de photocopier en partie ce manuel pendant mon affectation au CMIDOME,  j'en citerai régulièrement des extraits à des fins d’illustration car il constitue une mine d'informations inestimable. 

 

Inutile de dire en découvrant ces vieux papiers, parfois moisis par l’humidité, combien je regrettais de ne pas y avoir eu accès avant mon départ pour les différentes destinations qui avaient été les miennes car ces travaux avaient été rédigés par de vrais spécialistes qui avaient arpenté pendant des années les contrées où nous servons encore aujourd’hui… 

Mais sans doute pensait-on désormais, décolonisation oblige, que la "Méthode de la Découverte" et la pratique du "Bouche à oreille" valaient mieux pour la formation des jeunes cadres que la lecture de vieux mémoires rédigés aux heures chaudes, sur une table de campagne poussiéreuse au fond d’un bordj saharien décrépi, par un vieux marsouin très certainement "percuté mais superbe" comme le dit l’adage… 

En guise d'information, pour ma première affectation (hors plan de mutation annuel) à Djibouti ce fut donc à l'occasion d'un passage personnel de quelques heures sur Versailles, un exposé "à l'arrache" fait sur un coin de bureau du CMIDOM de l'époque par un vieux lieutenant-colonel d'origine Corse, marsouin blanchi sous le harnais et passionné, qui de toute évidence souhaitait revenir servir à Djibouti... Lors de cette "mini formation" de deux heures je fus abreuvé de données géopolitiques relatives à la corne de l'Afrique, de renseignements politiques et économiques au sujet du jeune État djiboutien devenu indépendant six ans plus tôt... le tout au milieu d'un feu d'artifice de noms inconnus et aussitôt vite oubliés... Mais à ma grande déception, mon intervenant n'aborda pas la question des mentalités locales, des us et coutumes des populations, des clivages ethniques et bien entendu... du comportement à adopter pour travailler en coopération en milieu musulman... 



Revenu bien des années plus tard comme directeur des études du CMIDOME, ce fut donc en raison de ces impressions mitigées retirées lors de ce premier passage que je décidais de m'atteler à la refonte de certains cours... renouant ainsi très modestement et toute proportion gardée avec le type d'enseignement autrefois mis en œuvre par nos Anciens à l'époque où cette maison s'appelait encore la section d'étude des troupes coloniales...


Aujourd’hui, c'est-à-dire à l’ère du GPS, des transmissions satellitaires et des reconnaissances par drones… ces textes forts instructifs qui sont pour la plupart désormais stockés au Centre d'Histoire et d'Etudes des Troupes d'Outre-mer de Fréjus (CHETOM) n’intéressent que peu de lecteurs, excepté des thésards et quelques retraités ou passionnés… Pourtant, l’essentiel de ce qu’il faut savoir en matière de service ultramarin y est consigné… Je ne saurais donc trop recommander leur lecture, en particulier à ceux qui vont avoir à travailler dans le cadre de la coopération technique ou du Service militaire adapté, voire à œuvrer dans le domaine du renseignement, que ce soit en Afrique ou Outre-mer. Sur ce dernier point, les écrits du général Jean Nemo, ce grand colonial futur créateur du SMA à propos des opérations outre-mer (1960) ou du colonel Lacheroy spécialiste de la guerre révolutionnaire,  méritent encore tout notre intérêt... Une idée force à conserver à l'esprit est que l'apprentissage du Service outre-mer / étranger est une quête permanente qui doit se prolonger sur des années et... qui ne finit jamais... Un peu à la façon des couches sédimentaires que la mer dépose au fur et à mesure du temps, l'appropriation du Savoir être et du Savoir faire s'opère sous la forme de connaissances et de réflexions se superposant, se nuançant... au fil des années, des pays, des usages nouveaux... qu'on découvre mais aussi de notre propre prise de recul par rapport aux évènements et au temps.


Certains penseront inévitablement que ces textes qui remontent aux années soixante, voire plus avant, sont caducs du fait des évolutions survenues depuis, avec les accessions à l’indépendance, la diffusion du progrès technique, l’évolution des mœurs… sans oublier le phénomène de mondialisation qui a affecté les manières de vivre, de consommer, de communiquer... des populations. Ce n’est pas là toutefois mon avis et l’expérience du terrain acquise tout au long du quart de siècle que je viens de passer hors de France m’a montré que bien des constats et des recommandations qu’on peut trouver dans ces documents sont toujours de mise. Ceci est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’environnements inhospitaliers aux climats extrêmes et de contrées où le poids de l’histoire a laissé dans les mémoires et la culture locale des traces indélébiles... Une fois qu’on a "dépoussiéré" ces documents et qu’on en a expurgé tout ce qui n’a plus lieu d’être, ces vieux écrits se révèlent être une mine d’informations pour qui sait les lire afin de bien appréhender la vie et le travail au contact des populations de nombre de pays africains, asiatiques ou de territoires ultra-marins. C’est en tous cas-là, je le répète, mon sentiment profond au terme de cinq séjours de longue durée que j’ai pu effectuer, autant en Afrique que dans les départements et collectivités d’outre-mer… sentiment que je continue à conforter aujourd’hui encore sur les bords de la mer de Chine où pour des raisons familiales je suis venu poser mon sac, une fois venue l’heure du départ en retraite, mon épouse étant Thaïe d'origine chinoise.

 

Ayant été sollicité en 2021 pour participer comme intervenant au stage de formation des jeunes officiers des Troupes de marine, mais pour des raisons d'éloignement géographique ne pouvant nécessairement toujours répondre présent, j'ai donc eu l'idée d'ouvrir ce blog destiné à développer l'enseignement que je dispensais autrefois au CMIDOME devenu EMSOME suite au changement d'appellation et de missions de cet organisme...

Même si mon expérience ne prétend pas rivaliser avec celle que nos Anciens pouvaient engranger autrefois, elle m’a paru toutefois suffisamment utile pour que je ressente le besoin de la faire partager en illustrant mon propos par certains des textes que j'ai jugés les plus intéressants...

Le recueil d'observations, voire de conseils qui figurent dans mes billets, à défaut de dire tout ce qu’il faut faire, chose dont je serais bien incapable, met surtout l’accent sur ce qu’il faut éviter de faire... Les erreurs, les fautes de comportement que j’ai personnellement commises ou vu commettre sont suffisamment nombreuses pour être riches en enseignements. Comme on est dans la Coloniale... l’humour ne sera pas non plus absent de ce travail, notamment dans mes témoignages et dans les nombreux exemples d’illustration tirés de mon bêtisier personnel car l'important est de ne jamais se prendre au sérieux, n'en déplaise aux "coincés du bulbe" et aux carriéristes...

A chacun ensuite de faire la part des choses en fonction du contexte où il se trouve, des contraintes auxquelles il doit faire face, de la mission qui lui incombe… et bien entendu de ses interlocuteurs... 

La seule prétention de ce travail de synthèse est, j’insiste, de fournir une base de connaissances et de réflexions ainsi que quelques recommandations modestes à l'usage de tous ceux qui iront servir pour la première fois dans des contrées inconnues au contact de populations atypiques... que nos Anciens connaissaient par contre très bien...


Outre la publication préalable à des fins de cadrage théorique et de mise en perspective d'un certain nombre de synthèses tirées du cours de management interculturel que j'ai dispensé pendant quelques années au profit d'étudiants en commerce international, je posterai donc sur ce blog une série de billets assortis de libellés de référence abordant les différents thèmes de la vie et du travail sous les tropiques. Pour ce faire j’inviterai donc le lecteur à m’accompagner dans un voyage qui partant des bords de la Mer Rouge, nous conduira jusqu’à l’Asie du Sud-est en passant par l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Ouest, la Guyane, les Antilles et enfin les deux principaux territoires du Pacifique que sont la Nouvelle Calédonie et la Polynésie française... 

Pour terminer, les billets relatifs au sud-est asiatique seront en fait destinés aux rares élus qui auront un jour la chance d'aller servir au sein de la mission militaire de coopération au Cambodge... 

Pour illustrer mon propos ou le compléter, ainsi que je l'ai dit, je publierai de nombreux extraits de textes empruntés dans certaines documents légués par nos Anciens ou tirés de conférences prononcées dans les années 60 au profit de nos prédécesseurs ; ces documents d’époque n’étant pas aisément accessibles, sauf à se rendre au CHETOM,  il serait en effet dommage de passer à côté… Ceux qui auront la patience de les lire se rendront compte que tout ceci s’inscrit dans une certaine continuité car « il n’y a rien de nouveau sous le soleil » en fait…


On peut parcourir ce blog de différentes façons possibles...

- Une première option est de le lire de façon chronologique en suivant mon modeste parcours de carrière. Ceci permettra de découvrir mon apprentissage, puis mon vécu du service outre-mer étranger à travers le regard d’un lieutenant chef de section servant dans le cadre de l’Assistance militaire technique en poste isolé, d’un capitaine commandant de compagnie de combat au sein d’un bataillon pré-positionné en Afrique, d’un officier supérieur chef de bureau opérations-instruction d’une unité des forces de souveraineté, d’un chef de corps de régiment du Service Militaire Adapté et enfin d’un colonel chef d’état-major interarmées et adjoint Terre.. sans oublier le modeste retour d'expérience de l’officier ayant servi en opération extérieure et en mission de courte durée. Je complèterai pour terminer cette narration professionnelle par mon approche personnelle de la vie en expatriation en Asie... histoire d'avoir couvert les cinq continents...

- Une seconde option possible est d'aborder ce blog de façon thématique pour découvrir soit une facette particulière du service outre-mer étranger, soit un milieu géographique et humain donné, voire même une destination, en choisissant un des libellés figurant dans le cartouche de droite.

L'approche physique permettra donc de parler du désert, de la forêt tropicale humide, de la savane sahélienne, de la ville africaine et des îles tropicales...

L'approche humaine permettra de donner un coup de projecteur sur les particularités de la vie et du travail en milieu arabo-musulman et dans le monde africain mais aussi au sein des sociétés multi séculaires du Pacifique ou des sociétés créoles nées de la traite négrière.


Pour clore cet avant-propos, je tiens enfin à adresser quelques mots à l'attention des lecteurs qui ne manqueraient pas de décréter que mon propos est réducteur pour ne pas dire simpliste… ou à l'inverse exagéré... Certains trouveront en effet que je suis trop catégorique, pas assez nuancé dans mon propos, voire même que j’enfonce des portes ouvertes en disant des banalités...

D'autres critiqueront la liberté de ton avec laquelle je publie mes témoignages estimant que je manque de discipline intellectuelle et ne suis pas assez respectueux, trop polémique... 

S'agissant du premier point, le fait est que pour l’heure je n’ai pas encore trouvé d’ouvrage récent qui s’attache réellement à expliquer ce qu’est ce fameux "Savoir être outre-mer" dont comme "l'Arlésienne", on nous parle tant mais qu’on ne voit jamais explicité… 

En ce qui concerne le second point, à soixante cinq ans passés j'estime que le temps du conformisme est passé depuis longtemps n'en déplaise aux adeptes du politiquement correct... Qu'on se le dise...


En réponse à ces inévitables critiques, je dirai juste que c’est le droit le plus strict de chacun de ne pas partager mon point de vue… comme c’est aussi le mien d’exprimer ce que je pense… et que je reste ouvert à la discussion, car c’est de l’échange mutuel que nous pouvons enrichir le retour d’expérience pour le plus grand profit de nos jeunes.

J'invite donc tous ceux qui estiment qu’à ma place ils n’auraient pas formulé les choses de la même façon à le faire… en s’installant derrière un clavier pour nous faire enfin partager leurs observations et leurs recommandations… voire à repartir autour du monde pour aller approfondir la question… sans oublier quand même de consulter auparavant les écrits légués par nos Anciens que je citerai régulièrement à titre d'illustration...

 

Sur ce bonne lecture à tous… et « Au nom de Dieu vive la coloniale !"

Témoignage : Trente années sous le signe de l'ancre...


Pour débuter la publication de ce blog dédié à la transmission de mémoire aux profit des jeunes cadres des Troupes de marine, j'ai décidé de commencer par une petite rétrospective de carrière me concernant. Mon passé ne s'apparentant nullement au « secret des Atlantes », rien ne s'oppose à ce que j'en parle, d'autant que cela ne pourra manquer d'aider ceux qui me liront à comprendre dans quel état d'esprit j'ai abordé et vécu le service outre-mer / étranger... 

Avant de parler de management interculturel et de savoir-être outre-mer, je vous invite donc à m’accompagner dans un petit tour du globe qui m’a conduit depuis ma sortie de la Spéciale, c'est à dire de Saint-Cyr, à traîner mes tongs sur les cinq continents... Dans la rubrique "Témoignage" je développerai donc dans le cadre d'une approche à la fois géographique et thématique, les différents milieux naturels que j'ai découverts au fil de ma carrière et les différentes formes de service ultramarin dans lesquelles j'ai été impliqué.


@lesdessinsdejovano
De l'insouciance du jeune cyrard choisissant l'arme des Troupes de marine à sa sortie d'école...


Ayant eu la chance de pouvoir choisir l’arme des Troupes de marine - spécialité Infanterie en sortant de Saint-Cyr, j’ai poursuivi ma scolarité à l’École d'application de l'infanterie de Montpellier de 1980 à 1981. Après une année d’application dont je garde un souvenir relativement mitigé faute d'avoir pu choisir à mi scolarité les troupes aéroportées, j’ai rejoint la 9ème DIMa et le 1er Régiment d’Infanterie de marine stationné alors sur deux emprises, Granville et Saint Lô.


La basse Normandie avec son bocage et ses vertes prairies étant un peu trop humide à mon goût, c’est avec un plaisir certain et une joie non dissimulée que j’ai entamé début 1983 mon initiation au service outre-mer en m’envolant pour six mois vers la Nouvelle Calédonie, destination de rêve pas encore réellement touchée à cette époque par les troubles… Je garde de ce magnifique pays d’outre-mer, qui m’a beaucoup marqué à de nombreux égards, le souvenir d’une période d’insouciance où l’on faisait alterner traversières et tournées de brousse dans un décor somptueux et envoûtant en semaine, avec des dégagements mémorables sur Nouméa le week-end… époque où l’on ne comptait pas encore. La vraie vie quoi ! 

 

A peine de retour en métropole en septembre 1983, on m’a annoncé lors de notre pot d’arrivée au régiment qu’il était inutile de défaire mes bagages vu que je repartais dans la foulée pour servir en Assistance militaire technique (AMT) à Djibouti… ce qui signifie qu’en quelques jours j’allais balayer la palette des affectations colo qui va de la langueur des plages de cocotiers du Pacifique à la rusticité du désert de cailloux africain… 

S’il était de bon ton autour de moi de s’exclamer que j’avais une chance incroyable, tout à la fois de partir en Afrique, de découvrir l’assistance militaire technique et la vie en poste isolé… force est tout de même de constater que les candidats ne s’étaient pas bousculés pour venir occuper ce poste apparemment tant "convoité" … Entre le départ de mon prédécesseur, qui soit dit en passant ne s’était pas éternisé à Hol-Hol vu qu'aux dires de ceux qui l'avaient croisé il s'était rapidement trouvé une mission de longue durée en ville pour encadrer l’équipe militaire de cross Djiboutienne… et mon arrivée, près de six mois s’étaient en effet écoulés... Ces six mois avaient en fait correspondu au temps mis par la Direction du personnel militaire de l’armée de Terre pour trouver un "candidat" à cette affectation. Soucieux à juste titre d’éviter à des cadres mariés un tel "séjour", nos gestionnaires préféraient bien évidemment y envoyer un jeune lieutenant célibataire... même inexpérimenté et n’ayant jamais mis les pieds en Afrique… De toutes façons, ainsi que nous le répétaient à l'envi les cadres plus anciens, "un lieutenant colo ça va où on lui dit d’aller et ça ferme sa gueule "… La fermer, certes… mais cela n’interdit pas de penser… en particulier à propos de la façon dont je venais d'apprendre ma mutation... Plutôt que de m'en informer par message avant notre retour, ce fut en effet lors de notre pot d'arrivée au mess qu'un officier du régiment m'apprit un verre à la main qu'il était inutile pour moi de défaire mes bagages car je repartais dans la foulée dans quelques jours... et que je devais passer ma section à mon adjoint... Visiblement, "Gérer" et "Surprendre" allaient de pair à cette époque... 

Venant juste d’échapper quelques mois auparavant à une prévision d’affectation sur l’île de Mohéli aux Comores grâce à mon précédent chef de corps qui trouvait que ce type de désignation en AMT n’était pas judicieux pour un jeune lieutenant encore en formation, j’avais en fin de compte en mon for intérieur le sentiment de tomber de Charybde en Scylla… En effet, tant qu’à faire, une île de l’océan indien m’aurait quand même davantage séduit que ce paysage lunaire de pierrailles calcinées par le soleil… mais personne ne s’était posé de question au sujet des préférences d’affectation outre-mer d’un lieutenant colo... et c’est sans doute mieux ainsi parce que sinon on y serait encore…

Bien que certains officiers m’aient dit m’envier ($$$$...), j’aurais pourtant dû me méfier lorsqu’un vieux sous-officier est venu me dire avec la mine de celui qui vous présente des condoléances qu’une telle affectation "ce n’était pas un cadeau pour un jeune lieutenant"… vu que le poste de Hol-Hol était au "milieu de nulle part", que j’allais bosser avec des autochtones aux mentalités "très particulières" (doux euphémisme comme je devais le constater...)… et qu'avec le sous-officier qui m'accompagnait nous serions oubliés de tous dans ce désert minéral... 

Le bougre avait bien raison car pendant tout le temps que j'ai passé dans ce poste nous n'avons jamais été trop dérangé, ni par les visites (excepté celle d’Hugo Pratt auteur de Corto Maltese qui est un jour passé en reconnaissance de paysages) ni par les précipitations, que ce soit une ondée tropicale ou que ce soit en ce qui me concerne une pluie de "barreaux"... La priorité semblait aller dans ce domaine (je cite mon chef de corps de l'époque…) à des anciens qui stagnaient en matière d'avancement… tout en buvant frais en famille à Djibouti-ville et en taillant des croupières aux broussards qui avaient la chance de "vivre à la campagne" mais qui se plaignaient... Grandeur, servitude et surtout… solitude du lieutenant colo célibataire, juste troublée par le ronronnement du groupe électrogène le soir, les cris des cynocéphales assoiffés et le passage du train Djibouti - Addis Abeba sur un viaduc qui aurait bien plu à Sergio Leone… Pas d’internet ni de TV mais juste Radio France International avec une antenne filaire en travers de la popote… Heureusement qu’il y avait pour garder le moral un certain nombre de joies simples comme nos descentes mensuelles sur Djibouti et ces réunions de philosophes de comptoir entre broussards, dans des "débits de boisson ouverts tard la nuit" (et pas très recommandables)…

 

Bien que la Direction du personnel militaire de l'armée de Terre (DPMAT) n’ait jamais donné comme chacun sait dans le sentimental, nos gestionnaires m’ont alors proposé une affectation préférentielle pour mon "retour à la vie normale" début 1985. Attiré par le 21° Régiment d’Infanterie de marine de Fréjus, seule unité interarmes de métropole constituée de deux compagnies de combat sur VAB, de deux escadrons AMX 10 RC, d’une batterie de 155 TRF1 et d’une unité d’appui intégrant une section de sapeurs, j’ai renoncé à une affectation TAP… Grossière erreur, car à mon arrivée l’expérience de l’interarmes s’achevait, le 21° RIMa rentrait dans le rang après une épopée tchadienne apparemment mémorable… et je devenais officier adjoint dans un escadron AMX 10 qu’il fallait transformer en compagnie de combat. En résumé, un boulot de "père fouettard" où je me suis encore plus usé la santé et le moral qu’en Assistance militaire technique tant la culture de la spécialité était forte...

Au terme de deux années et demie en unité de combat, ponctuées de missions de courte durée ou OPEX en Nouvelle Calédonie, Centre-Afrique et Tchad… et de quelques péripéties sur lesquelles je ne m’étendrai pas mais que mes bons potes connaissent par cœur (!)… nos gestionnaires ont alors décidé de m’expédier au Sénégal en octobre 1987 pour prendre une compagnie de combat au 23° Bataillon d’Infanterie de marine de Dakar.


@ non déterminé
... au capitaine d'infanterie de marine encore "un peu fou"...


Bien que déçu de quitter le 21° RIMa et un chef de corps que j'ai beaucoup apprécié, le fait que ma nouvelle unité qui comprenait une section d’appui mortiers soit entièrement équipée de VLRA et que nous ayons à notre disposition un magnifique environnement sahélien où l’on pouvait à l’époque monter sans entrave ni surtout trop de contrôles des parcours à tirs réels dantesques, m'a permis de m'éclater et très rapidement de me faire plaisir dans ce décor de sable et de baobabs... Je reviendrai un peu plus loin plus longuement sur ce qui aura été pour moi toutefois un "survol" de l'Afrique au regard de ce que j'avais connu à Djibouti...

 

Comme cela est le cas pour chacun d’entre nous, après le temps de commandement de capitaine est venue ensuite la "traversée du désert", désert tout relatif puisque l’on m’a affecté fin 1989 au Bureau emploi de la 9° Division d'Infanterie de Marine de Nantes, formation colo et garnison bien agréable à vivre. Tenaillé par la bougeotte, je suis toutefois parvenu à m’en échapper pour une mission d’assistance militaire technique de six mois en Guinée Conakry, histoire de former de futurs officiers issus de l’armée et de l’ancienne milice, autrement dit, côte à côte des victimes et des bourreaux de l’ancienne époque Sékou Touré… Une mission passionnante au plan humain et très émouvante du fait des fantômes légués par cette triste période qui a ensanglanté ce magnifique pays. Là encore, comme à Djibouti, j'ai pu découvrir par le biais d'un commandement direct en Assistance militaire technique une population de l'intérieur, expérience incomparable...

 

Oublié par la guerre du Golfe pour cause de préparation du concours de l'enseignement militaire supérieur du 2ème degré, suite à ma réussite au concours de l’EMSSST / SH, j’ai rejoint Paris à la rentrée 1992 pour une scolarité I.E.P. Paris en D.E.A. de Sociologie des organisations (des organisations en deux mots !!!), scolarité "agrémentée" de stages d’étude terrain en Somalie et en ex-Yougoslavie.

Après le CID effectué sans cocher au préalable la case CSEM, ce qui m’aurait pourtant été bien utile pour la suite, j’ai été muté au Centre des Relations humaines de l’armée de Terre, le fameux CRH immortalisé par le mémorable PMG du "père Poisson" et l’inénarrable rapport sur le moral... De 1995 à 1998, j’ai donc servi dans le seul bureau à visage humain de l’EMAT où comme j’avais coutume de dire, si un papier urgent arrivait c’était forcément une erreur de courrier... A ce titre, j’ai eu à mener un certain nombre d’études sociales destinées à l’éclairage du commandement, la plus notable étant "Le devenir de la notion d’arme dans la mise en œuvre de la gestion croisée"… Confier une telle étude à un marsouin, revenait vous en conviendrez, à introduire le renard dans le poulailler car j’avais déjà les conclusions en main avant de commencer le boulot !!!

 

Je ne sais pas s’il faut y voir un lien avec les recommandations de mon étude mais dans la foulée la DPMAT a alors décidé de m’envoyer en 1998 en pénitence pour deux ans, comme chef de BOI au 9° Régiment d’infanterie de marine de Cayenne, sans doute encore une fois faute de volontaires… beaucoup de camarades préférant pour d'obscures raisons  (?...) l'Afrique à ce département qui a depuis toujours une mauvaise réputation injustifiée. A défaut de préparer le CEITO, je me suis donc occupé de missions en forêt équatoriale et de patrouilles fluviales sur le Maroni, au sein d’un régiment œuvrant dans un cadre par nature opérationnel dès qu’on franchissait les portes du quartier, en raisons de contraintes physiques à mon sens encore plus marquantes que dans le désert. Parmi mes affectations passées la Guyane fut ainsi sans doute l'une de celles que j'ai préférées...


Au retour de Guyane, en attente de temps de commandement, j’ai réussi à rejoindre en 2000 le CMIDOME de Versailles, devenu aujourd’hui EMSOME, où même si je n’ai pas conduit beaucoup d’études prospectives, j’ai pu me plonger comme un rat de bibliothèque dans le fonds documentaire de ce qui était autrefois la section d’études des troupes coloniales. Ce fut un régal, mon seul regret étant comme je l'ai dit précédemment qu’on ne nous ait pas enseignés plus tôt en matière de "savoir-être" tout ce que je lisais dans les écrits des Anciens des années 50-60... 

 

Les candidats au commandement d’une unité du Service militaire adapté n’étant apparemment pas nombreux à cette époque au sein des Troupes de marine et souhaitant compte tenu de mon passé professionnel impérativement commander outre-mer, c’est sans difficulté aucune que je me suis vu confier en 2002 le Régiment du SMA de la Martinique à Fort de France, unité où la prise en compte du facteur humain est plus que partout ailleurs la clé de la réussite et de l’intégration, tant sont forts les particularismes légués par la traite négrière. Aucun regret, croyez-moi, même si j’aurais aussi aimé commander comme beaucoup un régiment de combat… mais ainsi va la vie et puis après tout il fallait bien quelqu’un pour assumer, même très modestement, une part de l’héritage de bâtisseur légué par Gallieni… dont le portrait ornait mon bureau. Ce qui est certain c'est que ma liberté d'action était sans comparaison possible avec celle d'un chef de corps des Forces et c'est là sans doute l'un des attraits majeurs d'un commandement SMA, attrait qui permet de dépasser aisément la frustration naturelle qu'on ressent en se mettant en marge du métier des armes...

 

Ayant apparemment fait l’affaire dans ce "métier", je suis alors monté pour trois années comme Chef d'état-major du Commandement du SMA au ministère de l’Outre-mer. De 2004 à 2007, en même temps que la découverte des subtilités de la politique française outre-mer et des budgets ministériels, j’ai ainsi pu parcourir à de multiples reprises et dans tous les sens l’ensemble des départements et collectivités d’outre-mer, histoire de vérifier comment se passait l’élevage des cochons, la culture des salades en hydroponie ou la pose du Placoplatre sous les tropiques… et plus sérieusement… la resocialisation et l’insertion d’une jeunesse ultramarine en perte de repères et en voie (plus qu’avancée…) d’exclusion sociale… 

 

Pour boucler ce parcours de marsouin, il ne me restait alors plus qu’à rejoindre de 2007 à 2010 ce qui devait être ma dernière affectation hors métropole, la cinquième depuis ma sortie d’école. Initialement retenu pour le poste d'Attaché de Défense au Gabon, la réorganisation du Commandement en Afrique fit qu'en lieu et place de Libreville ce fut l’état-major interarmées de Papeete en Polynésie française que je rejoignis en fin de compte comme Chef d'état-major et colonel adjoint Terre de l’amiral COMSUP / ALPACI. Tout en découvrant les us et coutumes surprenants d’un état-major à culture fortement Marine, ce qui m’a conduit à réapprécier la lecture du livre "Ouragan sur le Caine", j’ai pu visiter un grand nombre d’îles et d’atolls tant dans le cadre de nos exercices que des travaux de déconstruction des ouvrages de béton de l’époque du CEP, disséminés dans les Tuamotu et les Gambier. Croyez-moi sur parole, la Polynésie, c’est beau sur les cartes postales mais l’envers du décor n’est pas toujours très reluisant… que ce soit dans un atoll perdu ou dans ces magnifiques îles Marquises célébrées par Gauguin et Brel ! Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet dans un billet qui traitera du mythe des îles tropicales...


@lesdessinsdejovano
... avant la "sagesse" du colon de la coloniale qui est censé "savoir"...

En 2010, malheureusement divorcé comme bien des camarades et mon parcours professionnel placé "sous le signe de l’ancre" laissant pour le moins dubitative la DPMAT en termes d’avenir étoilé… si vous voyez ce que je veux dire… j’ai décidé de « jeter l’éponge » au terme de trente années de carrière et de faire un "reset" complet en disant "Zut" (pour rester poli...) aux bien-pensants et au politiquement correct pour continuer cette vocation de découverte de ce qu'il y a "au-delà de la ligne d'horizon"... En bon marsouin j’ai donc pris mon sac et suis parti explorer l’Asie, histoire de débuter une nouvelle vie digne de "l’exotique" que je suis depuis toujours... et dans un pays où le sans plomb coûte accessoirement la moitié du vôtre... ce qui est fort appréciable à la retraite… Remarié depuis quelques années, mon épouse Orasa étant Thaïlandaise d’origine chinoise, je partage désormais mon temps entre la France et la Thaïlande. Vous allez sans doute penser que vivre sur le mode des "oiseaux migrateurs" est bien agréable quand arrivent les frimas, je ne le conteste pas, mais croyez-moi, ce n’est pas toujours chose aisée car cela oblige à avoir deux résidences, deux voitures et beaucoup de choses en double (sauf l’épouse…) ainsi que pas mal de frais annexes… Quoi qu’il en soit, mettant à profit la situation privilégiée de Bangkok en Asie, je me consacre désormais avec mon épouse à la découverte des pays voisins, de Singapour et de la Malaisie toute proche à la Corée où vit une partie de sa famille, en passant bien entendu par l’ex-Indochine française (Cambodge, Laos, Vietnam)… du moins tant qu’Alzheimer ne m’empêche pas de placer ces destinations sur la carte...


@JLM
... sans oublier la sérénité du retraité qui continue sac au dos à découvrir le monde...


C’est précisément à ce titre qu’à diverses reprises je suis allé redécouvrir les anciens champs de bataille où se sont illustrés nos anciens, notamment la RC 4 et ses postes sur la frontière de Chine ainsi que le parcours du repli de Tulé du 6ème BPC du CBA Bigeard que j'ai refait récemment sac au dos jusqu’à Nasan... J’invite d’ailleurs les nostalgiques qui ont toujours rêvé de cette période à aller sur le blog que j’ai consacré à ces « pèlerinages » ( http://indochine-images.blogspot.com/ ) tout en restant à la disposition de ceux qui passeraient par Bangkok pour me rencontrer, du moins si nous y sommes à cette période…

 

Quant à ceux qui ne pousseraient pas jusqu'en Asie je reste bien entendu à leur disposition pour échanger par mail à propos d'une des destinations que j'évoquerai sur ce blog ou pour parler des particularismes des populations qui y vivent : jean-luc.martin@live.fr ...

 

 

 

Colonialement votre !

 

Colonel (ER) Jean Luc Martin / TDM-Inf - Cyr 78-80



NB : Les deux dessins d'illustration sont tirées du site Facebook "Les dessins de Jovano", un jeune cyrard doté d'une remarquable don artistique que j'envie...

L'entrée dans la Coloniale



          L’entrée dans les Troupes de Marine d’un jeune marsouin, ceci quel que soit son grade, constitue à de nombreux égards une rupture par rapport à la vie civile qu’il menait jusque-là. D’aucuns me diront que cette rupture est aussi valable pour d’autres armes, voire d’autres professions, certes, mais au-delà de l’aspect purement professionnel il y a l’acculturation à un milieu particulier, celui de la Coloniale. Cette acculturation ne se limite pas à l’apprentissage d’usages et de coutumes forgées dans le passé et qu’il faut respecter pour s'intégrer, mais elle implique aussi l’adoption d’une dose certaine d’humour et de fatalisme face aux évènements de la vie, complétée par un zeste d’originalité, quand bien même cette dernière qualité ne paierait pas en termes d’avancement…
Aujourd’hui, même si beaucoup de choses ont changé depuis l’époque où nos Anciens partaient au delà des mers découvrir le monde, j’estime qu’il est encore important de marquer ce grand moment et c’est aux prédécesseurs de faciliter cet apprentissage. Pour ce baptême, car c’en est un, il existe de nombreuses façons de marquer l’entrée dans un milieu humain et professionnel nouveau. Au-delà des discours sérieux auxquels nous avons eu droit ou des bizutages, c’est pour moi l’accueil que reçut lors de son engagement comme simple soldat en 1941 au 43ème régiment d’Infanterie coloniale alors stationné à Bizerte le marsouin Guinarou, de son vrai nom De Saint Simon, qui mériterait d’être remis à l’honneur. Voici précisément ce qu’il écrit dans son recueil « Chroniques de la Coloniale 1941 – 1987 »,  ouvrage truculent où il relate nombre de péripéties vécues tout au long d'une carrière qui le conduisit des combats de la Libération jusqu'au sauvetage des boat people en mer de Chine... en le faisant passer du grade de seconde classe à celui de lieutenant colonel...
Mon regret est de ne jamais avoir su que ''Guinarou'' résidait encore à Versailles lorsque j'étais au CMIDOME, car si cela avait été le cas je l'aurais nécessairement invité à ouvrir les stages que nous organisions pour les jeunes officiers et sous officiers arrivant dans l'Arme... Il est hélas trop tard car l'intéressé est décédé en 2007 à 86 ans, preuve s'il en est que le vin rouge de la Coloniale n'est pas si mauvais que ça pour la santé...






« Arrivée dans l’Arme en 1941 »…

«  Guinarou était en 1940 élève au Prytanée militaire de la flèche, replié depuis septembre 1940 à la caserne Baquet à Valence (Drôme). Avec sept de ses camarades, il s’évada de cette caserne début novembre 1940 pour tenter de rejoindre les Forces françaises libres du général de Gaulle en Angleterre ou en Égypte. Repris par les gendarmes français à Marseille fin décembre 1940, les huit furent reconduits au Prytanée de Valence où ls furent traduits devant un tribunal militaire qui leur donna à choisir entre la prison jusqu’à leur majorité ou un engagement dans l’armée d’armistice.
Trois d’entre eux choisirent l’engagement pour cinq ans dans les troupes coloniales et se retrouvèrent affectés au 43ème Régiment d’Infanterie coloniale en garnison à Bizerte en Tunisie. Guinarou était du nombre.
Débarqués en février 1941 d’un horrible rafiot, ils arrivèrent à la caserne Japy à Bizerte en tenue de marsouins de l’époque : vareuse à double rangée de boutons à l’ancre, bandes molletières et brodequins à clous modèle 14-18, képi à ancre rouge.
Les vingt engagés de leur détachement furent réunis dès leur arrivée dans la salle d’honneur du régiment et se retrouvèrent face à un adjudant-chef aux traits burinés, cicatrice à la joue, képi bahuté, Médaille militaire, Croix de guerre conséquente. 

Ce dernier leur tint le discours suivant, dont un demi-siècle plus tard Guinarou ne croit pas avoir oublié un seul mot :
«  Bande de bleusailles, vous entrez aujourd’hui volontairement dans l’Armée coloniale. Souvenez-vous toujours que vous avez signé, donc pas de rouspétances ni de regrets, ils ne seraient pas tolérés ici.
La Coloniale est une famille. Vous y serez traités avec justice, mais sans indulgence ni partis pris. Si vous vous y comportez correctement, vous y aurez une bonne vie comme celle que moi, sous-officier de carrière, ai eue en y servant pendant vingt et un ans.
Vous allez d’abord subir trois mois d’instruction à la dure avant d’obtenir le droit de porter la fourragère de notre Régiment qu’il faudra mériter. Pendant cette instruction, vous allez en baver. C’est le prix à payer pour devenir Marsouin à part entière.
Voici le premier enseignement que je vous livre. Il existe un grand livre relié en peaux de couilles et frappé d’une ancre d’or sur la couverture. Il comporte trois colonnes. Dans la première est inscrit « Marsouin X », dans la deuxième « Entré le… », dans la troisième « Sorti le… ».
Vous Bleusailles, vous ne pouvez pas lire la date inscrite dans la troisième colonne et qui marque d’avance la date de votre sortie de l’Arme. C’est pour cela qu’il est inutile de vous cacher derrière des murettes ou dans des trous quand les balles sifflent. S’il y a une position à prendre, défendue par une mitrailleuse ennemie, mettez baïonnette au canon, enfoncez votre képi et foncez hardiment sur elle en criant « Vive la Coloniale ! ».
Si ce n’est pas le jour de sortie inscrit en face de votre nom dans la troisième colonne, vous aurez la croix de Guerre. Si par contre c’est ce jour-là, vous aurez droit à une croix de bois.
Deuxième enseignement. Vous êtes jeunes et, c’est normal, vous avez envie de baiser. Il y a à Bizerte un énorme bataillon de putes pas très chères qui vous attendent. Moi qui vous parle, j’ai vu une tapée de marsouins revenir de Chine ou d’Afrique avec leur bengala dans la poche gauche de leur chemisette, car il était tombé victime des chancres rongeurs. Alors, mettez des capotes pour ne pas subir le même sort.
Maintenant, continua l’adjudant-chef, y a t-il parmi vous des bacheliers ?
Les trois brutions, dont Guinarou était, avaient passé trois ans au Prytanée et cette question les fit bien rire. Aucun d’entre eux ne leva la main. Mais il y avait dans le détachement des élèves des bons pères jésuites et autres boites de curés qui, fiers de leurs diplômes, se signalèrent.
Très bien, dit le sous-officier, sortez des rangs sur la droite. Le caporal B va vous fournir tout le matériel nécessaire pour nettoyer les chiottes. Quant aux autres, vous avez droit à deux heures de cantine pour enlever la poussière du voyage et arroser votre arrivée dans la Coloniale.
Il y a beaucoup d’autres enseignements que je puis vous donner pour vous permettre de faire carrière dans l’Arme et éviter le maximum de déboires dans le service. Assez parlé, il se fait soif. Je suis disposé à vous donner d’autres explications au foyer en échange de quelques verres de rouge que vous m’offrirez ; Et maintenant, je veux entendre de vous, venant du fond de vos tripes, une gueulante à faire péter tous les carreaux de la caserne : « Au nom de Dieu, vive la Coloniale ! ».
Rompez les rangs ! » 


… Sur ce, quoi d’autre à rajouter… sinon à espérer que la date de sortie du grand livre de la Coloniale soit pour chacun la plus lointaine possible…


Nota : Guinarou, de son vrai nom Louis de Rouvroy, colonel et comte de Saint-Simon, nous conte l'aventure coloniale. Il s'épanche peu sur ses propres combats, mais décrit un choc culturel. Il médite sur les fondements de l'autorité. Vous rirez, éventuellement jaune, aux élucubrations des hommes politiques en tournée, aux consignes moralisatrices ou civilisatrices des gouverneurs. Avec un humour froid, Guinarou décrit le quotidien d'un officier juvénile bombardé responsable d'un immense territoire, véritable vice-roi en son royaume de sable ou de savane, abandonné à lui-même, avec pour seul viatique les conseils de ses anciens.




La vie de l'officier outre-mer... pendant l'entre deux guerres.


            Voici la vision qu’on donnait pendant l’entre-deux guerres du Service aux colonies… Afin de présenter aux jeunes Saint-cyriens sortant d’école les différentes facettes du métier des armes, le Ministère de la guerre publia en octobre 1928 une brochure intitulée “Saint Cyr et la vie militaire”, préfacée par le Maréchal Pétain. J’en ai donc extrait la partie destinée aux futurs jeunes marsouins et bigors… Ceux qui ont lu “L’officier colonial” du colonel Ferrandi, “Le Ferrandi” comme on disait autrefois, ne manqueront pas de relever certaines similitudes existant entre le contenu de ces articles et les chapitres du livre, preuve sans doute que le colonel Ferrandi s’en est inspiré pour rédiger son manuel… à moins qu’il ne soit lui même l’auteur de ces articles… 



1 - Aux origines d’une vocation de soldat de Marine…


          


" Qui n’a lu dans sa jeunesse, les ouvrages de Jules Verne et ne s’est pas vu en rêve courant les aventures avec le Capitaine Nemo, Michel Strogoff, Philéas Fogg, le Professeur Paganel ou Robur le Conquérant ? Qui n’a contemplé, songeur, les panneaux réclame ou les devantures des agences de voyage et n’a soupiré d’envie en regardant les affiches, où des passagères élégantes fleurettent sur le pont de paquebots monstrueux qui s’amarrent à des jetées couvertes de foules multicolore, ombragées de palmiers derrière lesquelles se profilent, sur le ciel d’un bleu gris, les dômes et les minarets d’une cité tropicale ? Qui n’a comparé avec mélancolie le pauvre gibier de poil et de plume, apporté d’une pénible randonnée dans les guérets, aux tableaux de chasse offerts par la voie de la presse dans les districts réservés de l’Afrique et de l’Asie, où, contre un permis payé quelques centaines de livres sterling, les modernes Nemrods sont sûrs d’abattre des girafes, des tigres, des éléphants ? Qui n’a suivi avec regret, sur une carte, les itinéraires classiques où les entreprises de tourisme promènent de palace en palace les voyageurs riches, et n’a murmuré : “ Sont ils heureux de voir toutes ces belles choses ! Et combien je voudrais pouvoir faire comme eux… "

Il y a cependant de jeunes hommes qui vivent en action des aventures que Jules Verne n’a pas imaginées. Légers d’argent, sinon d’espérance, ils parcourent en grands seigneurs les routes de la mer ; ils séjournent, des mois ou des années, dans des paysages fantastiques, loin des sentiers battus où les Cicerone des tournées Cook escortent leurs caravanes de snobs ; ils rapportent de leurs voyages des trophées que les règlements cynégétiques n’ont pas limités, des souvenirs qu’ils évoqueront aux heures où l’existence leur paraîtra lourde et banale, et parfois une auréole de gloire autour de leur nom. Ces jeunes hommes sont de chez nous ; ils sont issus de toutes les classes sociales ; ils n’ont de commun que la même instruction et le même idéal : ce sont les officiers.

“Partir, c’est mourir un peu” disait le poète. Il ne songe pas à mourir, celui que son libre choix à l’Ecole Spéciale Militaire ou le tour de départ envoie dans nos possessions d’outre-mer. Il va échapper pendant deux ou trois années à la tutelle étroite de chefs toujours présents, à la minutie d’un “tableau de service” d’où l’imprévu est banni, à l’obsession des rites mondains et de l’exercice en commun dans les petites garnisons, aux soucis matériels ou à l’isolement dans la foule des grandes cités. L’espace lui est ouvert, cet espace peuplé d’Arabes, de Chinois, de sauvages et de fauves vers lequel l’entraîne son imagination d’adolescent. Mais, mieux averti que Tartarin, il ne s’attend pas à rencontrer des lions ou des Pavillons Noirs aux abords du débarcadère. Il ne s’embarrasse donc pas d’armes perfectionnées, de bagages volumineux et d’ustensiles compliqués, car les anciens lui ont dit que les moyens de transport ne sont pas sans limites, et que le Dioula, le Chinois, le Srien et le Grec remlacent Chauchard, Boucicaut ou Cognacq dans les postes les plus reculés. Pourvu qu’il soit muni de ce qui est nécessaire pour lire, dessiner, chasser et se vêtir, il peut recevoir avant le départ les conseils et les adieux avec une certaine condescendance : l’avenir est à lui, et tous les pigeons voyageurs ne reviennent pas “traînant l’aile et tirant le pied”. "


 

2 - Le premier départ au delà des mers…

 

Poursuivant cette chronique "La Coloniale au fil des pages", rejoignons notre jeune officier embarquant pour la première fois sur le bateau qui va le conduire vers les Tropiques... Reconnaissons tout de même que les choses ont bien changé en matière de départ, ce départ comme disait le colonel Ferrandi ponctué d'au revoirs dont on savait que c'étaient parfois plutôt des adieux... Nous y reviendrons.



" A son arrivée sur le paquebot qui va l’emporter, l’officier est accueilli avec déférence par le personnel du bord. Qu’importe que ses “cantines” fassent piètre figure dans la cale de prévoyance, à côté des somptueuses malles en cuir des voyageurs payants ! Qu’importe que nulle lettre de crédit ne se dissimule dans la minceur de son portefeuille ! Quel que soit son grade, il est “passager de première” et ce titre le range d’emblée dans l’aristocratie. Tel un millionnaire naviguant pour son plaisir, il sera chez lui dans la cabine coquette comme un boudoir, sur le pont promenade que d’impératives consignes ont hiérarchisé ; il pourra s’affaler pour d’interminables siestes dans les profonds fauteuil de cuir du fumoir, faire un quatrième dans les groupes de bridgeurs qui accaparent les salons de jeu, déployer ses grâces chorégraphiques ou spirituelles dans l’enceinte élégante du salon de musique, marivauder sous les ampoules discrètes du salon de conversation ou contre les bastingages, quand tout s’est tu sur les chaises longues et quand les reflets des étoiles s’estompent dans la phosphorescence des flots. Il voguera vers le rivage que lui aura inspiré son humeur vagabonde. S’il est officier métropolitain, l’Afrique du Nord et le Levant le sollicitent avec leur orientalisme de bazar ; s’il est colonial, ses fantaisies ont des choix plus divers : la 8ème Direction du Ministère de la Guerre est en effet, par tradition, accueillante à tous les désirs. Entre tous les officiers qu’elle doit expédier outre-mer, elle a coutume de distinguer les préférences personnelles, pour mettre d’accord, autant que possible, l’intérêt général et les goûts particuliers. Outre les colonies, protectorats et territoires à mandat du Bassin méditerranéen, elle offre à ses “marsouins” et ses “bigors” la Chine ou l’Indochine, l’Inde ou le pays Somali, les immensités africaines de l’Océan au Ouadaï, du Tibesti au Congo, les Antilles ou la Guyane, le Pacifique ou Madagascar. Tour à tour, pendant sa carrière, l’officier se mêlera donc aux peuples les plus différents. Il verra se déchirer les Chinois selon les ambitions rivales qui ravagent l’héritage des Fils du Ciel ; il contemplera l’évolution des Annamites, des Cambodgiens et des Laotiens sous la tutelle débonnaire de la France ; il protégera les élections et les usines dans les vestiges de l’empire fondé par Dupleix ; il écoutera dans “les îles”, les récits des exploits des anciens flibustiers, ou rêvera devant les écueils qui firent sombrer le Saint-Géran ; il admirera l’oeuvre effondrée de Jean Laborde au royaume des Hovas ; il foulera les mêmes sentiers que René Caillé, Binger, Monteil, Lamy ou Marchand, et regrettera de ne pas avoir été parmi leurs émules ou leurs compagnons d’armes. Ayant beaucoup vu, il aura beaucoup retenu. Au retour, dans les parlottes d’après dîner, dans les salles de conférences ou de rédaction, il pourra disserter congrûment sur le “péril jaune” et l’évolution des races, sur la mise en valeur des pays neufs et le protectionnisme, sur le Transsaharien et la politique du pétrole, du caoutchouc ou du coton. S’il pense que les spéculations de l’économie politique, ou de la politique tout court, ne sont que nuées, s’il a le style agréable et l’esprit observateur, il pourra exploiter le filon littéraire découvert par Loti et qui n’est pas encore épuisé.

Plus heureux en effet que le touriste mondain ou le “chargé de mission” qui passent et regardent selon les guides Joanne ou Baedeker, l’officier ne s’attardera pas dans les caravansérails de luxe qui jalonnent les itinéraires conduisant aux sites et spectacles que le monde prescrit de visiter et d’admirer. Il voit mieux et plus loin que Marrakech la “ville des palmes”, les casbahs des “Gra nds Seigneurs” de l’Atlas, Biskra, Touggourt et Timgad, Damas, Palmyre, Baalbek, Tombouctou “la mystérieuse”, Angkor, la muraille de Chine et les tombeaux des Empereurs. Pas plus qu’à ces lieux consacrés des pèlerinages de touristes, il ne demandera ses impressions d’exotisme aux villes où se concentrent les organismes administratifs, militaires, industriels et commerciaux du pays qu’il doit habiter. Ces villes, d’ailleurs, ne manquent pas d’agrément, de pittoresque ; elles font presque toutes connaître aux nouveaux débarqués ce que fut chez nous la “douceur de vivre” avant la guerre et la crise du franc.

Dans ces garnisons relativement nombreuses, l’officier a des obligations professionnelles tempérées par le climat. Le soleil est souverain, et l’on ne saurait sans danger méconnaître sa puissance ; les loisirs qu’elle impose réservent aux loisirs plus de temps que n’en prennent les travaux guerriers. Quoique les hommes d’épée soient toujours considérés comme des parents pauvres dans la petite famille des Blancs, constituée par les nababs du négoce et les mamamouchis de l’administration, leurs soldes leurs permettent de faire bonne figure et de vivre dignement. S’ils ont des goûts mondains, les occasions de les satisfaire ne manquent pas. Les maîtresses de maison sont accueillantes et Brillat-Savarin eût loué leurs cuisiniers ; les réunions de tennis, de golf et de danse sont nombreuses et conservent, en notre époque d’américanisme à outrance, le “charme créole” d’autrefois. Concerts des sociétés philharmoniques, séances des sociétés savantes - il y en a dans toutes les grandes villes d’outre-mer - représentent les joies de l’esprit auxquelles nul officier n’est insensible, à Tananarive comme à Oran, à Beyrouth comme à Saïgon. "



3 - La découverte de la brousse…

 

Une fois arrivé à destination, notre jeune officier va enfin découvrir ce pourquoi il a traversé les mers, à savoir représenter la France dans un coin perdu du désert, de la savane, de la forêt tropicale humide... Solitude et abnégation étaient de mise lorsqu'on était chargé d'administrer un poste isolé aux confins de l'empire colonial français... En lisant ces lignes je ne peux m'empêcher de penser à mon propre vécu lors de mon premier séjour de longue durée outre-mer en AMT au poste de Hol Hol (Djibouti), expérience marquante et inoubliable car riche en enseignements humains, et que j'évoquerai prochainement...



“ Mais ce n’est pas pour se plonger dans de telles délices, pimentées par une chaleur moite et des moustiques entreprenants, que l’officier traverse les mers. Le désir de vivre comme un “fils de famille” copieusement renté n’est pas, à lui seul, un mobile assez puissant pour déterminer l’abandon, même temporaire, de tout ce qui attache au sol natal. Des joies plus austères et plus nobles le sollicitent, qu’il ne connaîtra que loin des centres où sévissent les civilisés. Et c’est sans regret des splendeurs entrevues aux ports d’arrivée qu’il poursuivra sa route vers le poste lointain qui deviendra sa résidence.

Qu’il s’enfonce dans les profondeurs du bled nord-africain ou syrien, qu’il chemine à travers la brousse soudanaise ou indochinoise, qu’il franchisse les forêts de l’Afrique tropicale ou de Madagascar, il a le temps de juger et de comprendre l’œuvre héroïque et patiente de ses prédécesseurs. Les récits qu’il entend, les lectures qu’il a faites, lui rendent sensible le contact de ce qu’il voit et de ce qui fut autrefois. Sans doute, l’aspect du pays, le caractère et les mœurs des habitants n’ont guère changé ; mais, dans ces plaines, ces clairières, ces vallées où il passe à peu près sans escorte, d’effroyables hécatombes, avec leur cortège de pillages et d’incendies, établissaient naguère le fragile pouvoir de despotes bientôt renversés par des compétiteurs encore plus féroces et audacieux ; ces déserts, ces montagnes, ces sylves impénétrables, étaient les citadelles de chefs de bandes qui, de là, s’élançaient vers les rives populeuses des cours d’eau, vers les plaines plantureuses des deltas, pour y perpétrer de sanglantes razzias d’esclaves et de troupeaux. Maintenant, les Béhanzin, les Samory, les Rabah ne sont plus. Dodds, Gouraud, Lamy, tous trois Saint-Cyriens, les ont abattus. Les Pavillons Jaunes ou Noirs cultivent la terre et se contentent de voler de temps en temps quelques buffles ou de passer en contrebande quelques boites d’opium. Seuls les Toubbous, Touaregs et autres Regueibats continuent d’écumer de temps à autres les parcours des caravanes, où ils récoltent d’ailleurs plus de coups que de profits. Les indigènes vivent et se multiplient en paix ; dans leurs villages, leurs douars, ils savent que le petit convoi où flotte un drapeau tricolore, qui suit la piste ou vogue sur la rivière et s’approche, n’est pas l’avant-garde d’une imminente catastrophe. Ils accourent et saluent au passage le Blanc, qui représente chez eux l’autorité bienfaisante, mère de la richesse et de la sécurité.

Les chemins de fer qui pénètrent de plus en plus loin des côtes, les routes pour automobiles qui prolongent le rail, substituent ça et là, sur plusieurs centaines de kilomètres, les moyens rapides et modernes de transport aux systèmes traditionnels de déplacement : chameaux, pirogues ou chalands, hamacs, filanzanes ou chaises à porteurs. Cependant, la transformation est loin d’être générale et complète ; la façon de voyager gardera longtemps encore sa couleur locale et sa lenteur apaisante. Pour arriver à destination, l’officier restera parfois trois mois en route. Par étapes de 30 à 40 kilomètres, on s’avance vers le but ; la forêt dévoile lentement ses mystères ; le fleuve, la vie intense qu’il entretient sur ses rives et dans ses profondeurs ; le désert révèle des pièges cachés dans son immensité. On campe dans une clairière, sur un îlot, sur une dune ou près d’un puits ; le Maître Jacques, tirailleur ou boy dont on s’est assuré les services, a prestement dressé l’abri et préparé le repas. Si l’on a des compagnons de voyage, on devise ensemble autour du photophore, sur les incidents de la journée ; si l’on est seul, on coordonne ses souvenirs : coups de fusil plus ou moins heureux sur le crocodile, l’hippopotame, l’antilope ou le flamant qu’on salue au passage ; cordiale palabre dans quelque village avec le vétéran retraité des campagnes contre Samory ou le Dê-Tham, qui ne manque jamais de venir saluer le convoi ; emplettes au marché, où les étalages des femmes et des colporteurs sont uniquement composés de merveilles ; échouage dans un rapide ou sur un banc de sable ; incendie de brousse où l’on a failli être cerné par le feu ; tornade fauchant comme des épis des arbres séculaires, qui s’abattent sur le sentier ; coups de vents subits qui embrument l’horizon et couchent bêtes et gens dans un linceul de sable.

Tout au long du chemin, on voit les lieux, fameux dans l’histoire locale, qui marquent les progrès de la conquête. Le chef ou le guide du convoi, les anciens qui reviennent dans une région familière, connaissent les péripéties des événements qui s’y sont accomplis ; leurs récits, transmis par une immuable tradition orale, émeuvent ou enchantent les nouveaux arrivants. C’est toute l’épopée coloniale qui se déroule sous les yeux, commentée parfois par quelques uns de ses obscurs acteurs, et ces spectacles-là, les habitués des circuits touristiques ne les verront sans doute jamais.

Séparés par des centaines de kilomètres, comme des jalons sur la piste qui les relie, la chrétienté du missionnaire, le comptoir du traitant, les postes administratifs ou militaires, sollicitent au repos le petit convoi. Une hospitalité sans réserve attend les passagers. Leur hôte les accable sous toutes les réjouissances dont il est le souverain dispensateur : cérémonies d’un christianisme naissant, si touchantes par le caractère et l’étrangeté des fidèles, chants de la vieille France, hurlés ou nasillés avec conviction par les écoliers que disciplinent les instituteurs bénévoles, laïques ou religieux ; couscous, tam-tam ou feux d’artifice d’honneur, représentation théâtrale, chasses dignes de Nemrod, repas dignes de Pantagruel. Il les initie à ses affaires et à ses projets : l’histoire, la politique du pays, les hypothèses ethnographiques et géologiques concernant les territoires à la ronde, n’ont bientôt plus de secret pour eux ; il leur fait visiter son école, son dispensaire, son ouvroir, son hôpital, ses chantiers et son jardin, et il leur explique ses déboires et ses espérances.

A feuilleter de poste en poste les encyclopédies vivantes que sont ces propagateurs et ces gardiens de notre civilisation, l’on constate combien ils sont différents des types consacrés dans la métropole par une littérature frelatée. On finit par comprendre et savoir ce que l’on devra être à son tour. Le vent de l’océan ou du désert, de la forêt ou de la savane a déjà balayé les préventions et libéré la personnalité individuelle, prête désormais pour l’effort intelligent de l’homme d’action, effort obscur qui n’aura souvent que la conscience pour juge et la joie intérieure pour récompense, mais dont les résultats seront toujours féconds. ”



 4 - La vie de poste… 


Une fois arrivé à destination, notre jeune officier va enfin découvrir ce pourquoi il a traversé les mers, à savoir représenter la France dans un coin perdu du désert, de la savane, de la forêt tropicale humide... Solitude et abnégation étaient de mise lorsqu'on était chargé d'administrer un poste isolé aux confins de l'empire colonial français... En lisant ces lignes je ne peux m'empêcher de penser à mon propre vécu lors de mon premier séjour de longue durée outre-mer en AMT au poste de Hol Hol (Djibouti), expérience marquante et inoubliable car riche en enseignements humains, et que j'évoquerai prochainement...



“ La vie de poste est, en effet, la meilleure des écoles pour la formation des caractères. Elle exerce un attrait singulier sur quiconque en a éprouvé les joies et les soucis. Elle fait du jeune homme, à qui la garde du drapeau est confiée dans un district lointain, le chevalier servant des idées que ce drapeau représente et le féodal qui met la force au service du droit. Comme le féodal, il construit et entretient sa forteresse, il loge et nourrit ses hommes d’armés, il enrichit et protège ses ressortissants, qui sont les sujets de la France. Si le missionnaire qui recrute des chrétiens, le traitant qui gagne des clients, concourent eux aussi à la grandeur de la Patrie commune, l’officier doit, autant qu’eux, attirer l’indigène par l’affection ou l’intérêt, et de plus, guerroyer à l’occasion pour conserver ou défendre sa conquête. Il a ainsi un rôle double, et ne saurait, sans danger, être inférieur à l’une ou l’autre de ses obligations.

Sans doute, les limites de notre empire colonial sont pour longtemps immuables ; les garnisons qui l’occupent sont eu à peu fixées sur les emplacements que l’expérience a consacrés. L’officier a donc peu de chance de faire du nouveau ; il doit en général se contenter de perfectionner l’œuvre  de ses devanciers. Mais cette œuvre n’est jamais parfaite ; le poste qui la représente et la protège, dont il devient un des gardiens, n’est jamais terminé. Comme au couteau de Jeannot, il faut en remplacer les divers éléments à mesure que le temps les détruit. Tandis qu’en France le Génie fait les plans, réunit et surveille les entrepreneurs, veille avec un soin jaloux au respect de “l’assiette du casernement” jusque dans les moindres détails, le chef de poste est, outre-mer, son propre architecte, son propre fabricant, son propre entrepreneur. Peu à peu, sous son impulsion diligente, les abris improvisés ou vétustes se changeront en bâtiments solides et confortables ; il devra s’ingénier à trouver des matériaux ou à tirer parti de ce que lui offrent la nature et la tradition, c’est à dire qu’il sera géologue, bûcheron, chaufournier, briquetier, maçon. Ici le pisé, là le torchis ou les clayonnages, ailleurs la brique ou le moellon, formeront les murailles de ses logis et de ses magasins ; il choisira et débitera le bois de ses charpentes, ou, faute d’arbres, il emploiera des bambous ou des stipes d’aloès ; il fera des toits en terrasse, en herbe à paillotes, en feuilles de latanier. Il métamorphosera pour son mobilier les caisses vides, les touques à farine ou à pétrole de l’intendance, qui auront, grâce à lui, les destins les plus inattendus. Si, au début, la nouveauté, l’étendue et la variété des connaissances nécessaires le découragent, il apprendra vite que l’empirisme est une formule aisément accessible du savoir. D’ailleurs, plus heureux que Robinson Crusoé, il aura l’aide de plusieurs Vendredis, sous-officiers, soldats ou tirailleurs, que la vie de poste a déjà façonnés à la pratique des divers corps de métier du bâtiment. Il agrandira, il fondera l’école et l’infirmerie indigènes qui préparent des auxiliaires et multiplient les partisans. Il exécutera des ponts, aménagera des fontaines, agrandira ou fondera un jardin potager qui fournira des légumes à toute la garnison, et la basse cour sera l’objet d’une sollicitude sans cesse en éveil. A ces plaisirs simples et sain du constructeur, de maraîcher et de l’éleveur, il devra le bien être pour lui même et pour sa troupe, bien être nécessaire à l’entretien de l’activité physique et de la santé, dans lesquelles il risque de ne pouvoir, au moment opportun, répondre à l’appel furtif d’une fugitive occasion. ”

 


5 - La Tournée de brousse…

 

          Pour compléter ce chapitre consacré à la vie, en poste isolé il restait à évoquer les tournées de brousse qui permettent au “broussard” à la fois de “s’aérer” en rompant la monotonie du quotidien mais aussi de faire de la “présence” et du renseignement tout en menant une action au profit des populations. Bien que le document d’où sont extraits ces textes ait été rédigé à l’attention des jeunes Saint-cyriens afin de leur présenter la réalité du service outre-mer, ces activités étaient aussi celles de tous les cadres de la Coloniale dispersés à travers l’empire, qu’ils soient officiers, sous officiers voire pour certains simple marsouins ou bigors.

A une époque plus récente, ceux d’entre nous qui ont servi dans des unités du type Garde nomade au Tchad ou Groupement nomade autonome à Djibouti, voire au titre de l’Assistance militaire technique pour les plus jeunes, ont pu découvrir et vivre certaines des facettes de ce métier si particulier qui faisait alors tout l’intérêt du service des armes sous l’Ancre d’or.



“ Tout en vivant des joies du gentilhomme-fermier, il ne cesse pas en effet d’être homme de guerre, et l’homme de guerre, digne de ce nom, ne borne pas son horizon au cercle étroit de ses occupations journalières. Les motifs de l’élargir ne manquent pas. En maintes régions, les chefs de poste cumulent encore les pouvoirs militaires et administratifs ; ils sont à la fois protecteurs et juges, répartiteurs et collecteurs d’impôts, maîtres d’école et médecins. Même dans les territoires dits civils, certains districts particulièrement déshérités ou dangereux leur sont réservés. Certes, l’épopée coloniale est close : le temps n’est plus où de jeunes officiers montraient les premiers nos couleurs dans des contrées inconnues, renversaient des dynasties, traitaient avec des souverains, annexaient des États, transposaient dans les immensités africaines ou les deltas asiatiques les exploits de Pizarre et de Cortez, de La Salle et de Champlain. Mais ils sont encore nombreux, ceux qui commandent avec une autorité souveraine dans des pays dont l’étendue varie entre celle de l’arrondissement et de plusieurs départements de France. Plus qu’un sous-préfet ou un préfet, ils peuvent dire “mon sultan”, mes chefs de tribu et de canton, mes contribuables et mes partisans”. Cette autorité, ils l’exercent non plus devant une machine à écrire ou un téléphone, mais au grand soleil, à cheval ou à chameau, ainsi qu’il sied à un  guerrier, chef de guerriers.

La mobilité, témoignage visible de la vigilance, n’est pas seulement une obligation d’état. L’espace, libre parfois jusqu’à des centaines de kilomètres autour du poste, est aussi une tentation incessante offerte à la curiosité. Tournées de police, reconnaissances topographiques, justifient des voyage dont la durée n’est limitée que par les circonstances ou la fatigue du voyageur. Mais ces randonnées sont bien différentes des trajets en pays civilisé, où l’on est ballotté comme un colis entre les parois d’une automobile ou d’un wagon, et même des pérégrinations sur la route d’étapes que l’on a parcourue après le débarquement. On n’est plus l’arrivant qui passe, semblable à tant d’autres qui vous ont précédé ; on est à la fois le protecteur qui surveille, encourage et châtie, le touriste à la recherche de spectacles nouveaux, le savant qui observe, compare et déduit. Selon les goûts personnels, la nature du pays et les mœurs locales, on se déplace en modeste apparat ou dans tout l’éclat de la puissance : ici quelques fantassins d’escorte suffiront ; là, on s’entourera de cavaliers somptueux ; ailleurs, une troupe de toutes armes, une section de méharistes, seront nécessaires.

On règle les départs et on choisit les bivouacs ; on s’arrête au gré de la fantaisie ou des événements. On interroge les habitants, on écoute leurs doléances, on réprime sur le champ des abus. On se fait raconter les légendes, on cherche à débrouiller le chaos des procès, des parentés, des coutumes, on s’efforce de discerner les origines obscures qui ont si bien multiplié les dialectes et diversifié les mœurs que deux villages ou deux tribus limitrophes semblent faire partie de deux mondes différents. On soigne des malades, on dresse des statistiques, on note des vocabulaires, on prépare des mémoires, on se flatte d’apporter des arguments nouveaux dans les controverses qui divisent les savants. La boussole du topographe et le marteau du géologue à la main, on corrige les cartes, on en réduit les blancs si vastes et si nombreux ; on scrute les rochers et les terrains pour découvrir une source inconnue de richesses ; on étudie les mouvements du sol et les courants des échanges ou de la population pour préconiser un tracé de route, de voie ferrée ou de canal ; on jongle avec les difficultés de la police frontière, et l’on déjoue les intrigues des dissidents. On combine des visites de voisinage avec les camarades des autres districts, autant pour se donner la joie de rencontrer des semblables que pour montrer aux indigènes la continuité du réseau de protection qui s’étend sur eux. A la file indienne sous la voûte des forêts, en caravane méfiante dans les immensités du désert, en pirogue sur les cours d’eau qui dévalent et grondent sur les rochers des rapides ou s’étalent larges comme des bras de mer, on chemine et l’on vit comme les nomades, dont ont finit par envier l’existence. Qu’importe que la fatigue soit épuisante et la chaleur intolérable, que les repas soient rudimentaires et les moustiques harcelants ! On garde le souvenir de ces randonnées comme celui d’un intermède agréable, que l’on souhaite revoir bientôt.

De retour au poste, dans la chambrette où s’ébattent les cancrelats, on compulse les carnets d’observations, les croquis d’itinéraire, et l’on rédige avec amour des rapports qui s’en iront grossir les cartons verts dans quelque dépôt ignoré d’archives. Parfois, cependant, un hasard les faits surgir de l’oubli auquel ils étaient destinés ; ils ont plu parce qu’ils répondaient à des préoccupations lointaines d’hommes d’affaires ou d’hommes d’Etat, et la notoriété récompense leur auteur. Ils ouvrent aussitôt la porte de ces missions que tout officier rêve d’exécuter : délimitation sur le terrain, d’après les lignes tracées sur des cartes incomplètes par les négociateurs d’un congrès ; solution d’une énigme séculaire où s’exerça vainement la sagacité des géographes de cabinet ; recherche d’une voie de pénétration qui bouleversera le régime économique d’une contrée. Dès lors, les distinctions pleuvent, la carrière est assurée, car les lauriers de la science ont, chez les militaires, autant d’éclat que les exploits guerriers. ”



          C’est sur ces dernières lignes que je clôturerai cette évocation du Service outre mer tel qu’on le concevait et le “vendait” aux jeunes Saint-cyriens pendant l’entre deux guerres… Dans une prochaine publication j’aborderai les conseils que donnait à une époque plus récente à l’occasion d’une conférence donnée au CMISOM et destinée aux jeunes cadres, le général Nemo, celui là même qui fut le créateur du SMA mais aussi un de nos plus grands coloniaux…