L’idée de rédiger "Sous le signe de l’ancre d'or" correspond à un vieux projet qui a pris forme lorsque j’ai été affecté comme directeur des études au Centre militaire d’information et de documentation sur l’outre-mer et l’étranger (CMIDOME) de Versailles, entre 1998 et 2000, devenu depuis Ecole militaire de Spécialisation pour l'Outre-mer et l'étranger (EMSOME). Ayant découvert à cette occasion le contenu des enseignements qui étaient autrefois dispensés à nos Anciens… enseignements matérialisés par de vieux documents jaunis qui dormaient désormais dans des cartons stockés dans les caves de la caserne d’Artois… j'ai immédiatement eu envie d'exhumer et de faire revivre cette mémoire qui pouvait encore être utile aux plus jeunes.
Ces documents étaient en fait de deux ordres, à savoir des mémoires outre-mer et des textes de conférences...
S'agissant des mémoires, ils avaient été rédigés soit par de jeunes officiers dans le cadre de leur préparation au service outre-mer, soit par des cadres affectés ou rentrant d’une affectation sous les tropiques...
Parmi les mémoires les plus anciens et relatifs à l'Indochine ou à l'Afrique, certains m'ont marqué comme par exemple celui rédigé par un "certain" sous-lieutenant Delayen sur lequel le colonel Boucher de Crévecoeur avait annoté en substance "travail très moyen"... Ceux qui connaissent le parcours légendaire du général Delayen apprécieront cette remarque émanant toutefois d'un officier qui n'était pas "n'importe qui", parce qu'avant de devenir le directeur du centre d'études asiatiques et africaines le colonel Boucher de Crèvecoeur s’était illustré dans la lutte contre les Japonais… et avait un temps porté avec sa colonne venue du Laos les espoirs de recueil des assiégés de Dien Bien Phû…
A ces documents s'ajoutaient par ailleurs de nombreux textes de conférences prononcées à l’occasion des stages de formation entre 1950 et 1967 par différents intervenants, militaires ou civils. Parmi ces intervenants, il y avait ainsi des noms prestigieux comme ceux de Marcel Griaule, de Théodore Monod et même de Léopold Senghor futur président du Sénégal…
En ce qui concerne les textes de conférences, force était de constater que certains m’auraient été particulièrement utiles pour mon premier départ pour l’Afrique comme par exemple "La psychologie du musulman" ou "Politesse et savoir vivre en milieu musulman" du capitaine Beslay… pour ne citer que ceux-là…
Pour compléter ces données on n'oubliera pas enfin le Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer rédigé entre 1934 et 1950, qui en quatre volumes et près de 2000 pages, dressait un tour d’horizon du service outre-mer. Ayant eu le loisir de photocopier en partie ce manuel pendant mon affectation au CMIDOME, j'en citerai régulièrement des extraits à des fins d’illustration car il constitue une mine d'informations inestimable.
Inutile de dire en découvrant ces vieux papiers, parfois moisis par l’humidité, combien je regrettais de ne pas y avoir eu accès avant mon départ pour les différentes destinations qui avaient été les miennes car ces travaux avaient été rédigés par de vrais spécialistes qui avaient arpenté pendant des années les contrées où nous servons encore aujourd’hui…
Mais sans doute pensait-on désormais, décolonisation oblige, que la "Méthode de la Découverte" et la pratique du "Bouche à oreille" valaient mieux pour la formation des jeunes cadres que la lecture de vieux mémoires rédigés aux heures chaudes, sur une table de campagne poussiéreuse au fond d’un bordj saharien décrépi, par un vieux marsouin très certainement "percuté mais superbe" comme le dit l’adage…
En guise d'information, pour ma première affectation (hors plan de mutation annuel) à Djibouti ce fut donc à l'occasion d'un passage personnel de quelques heures sur Versailles, un exposé "à l'arrache" fait sur un coin de bureau du CMIDOM de l'époque par un vieux lieutenant-colonel d'origine Corse, marsouin blanchi sous le harnais et passionné, qui de toute évidence souhaitait revenir servir à Djibouti... Lors de cette "mini formation" de deux heures je fus abreuvé de données géopolitiques relatives à la corne de l'Afrique, de renseignements politiques et économiques au sujet du jeune État djiboutien devenu indépendant six ans plus tôt... le tout au milieu d'un feu d'artifice de noms inconnus et aussitôt vite oubliés... Mais à ma grande déception, mon intervenant n'aborda pas la question des mentalités locales, des us et coutumes des populations, des clivages ethniques et bien entendu... du comportement à adopter pour travailler en coopération en milieu musulman...
Revenu bien des années plus tard comme directeur des études du CMIDOME, ce fut donc en raison de ces impressions mitigées retirées lors de ce premier passage que je décidais de m'atteler à la refonte de certains cours... renouant ainsi très modestement et toute proportion gardée avec le type d'enseignement autrefois mis en œuvre par nos Anciens à l'époque où cette maison s'appelait encore la section d'étude des troupes coloniales...
Aujourd’hui, c'est-à-dire à l’ère du GPS, des transmissions satellitaires et des reconnaissances par drones… ces textes forts instructifs qui sont pour la plupart désormais stockés au Centre d'Histoire et d'Etudes des Troupes d'Outre-mer de Fréjus (CHETOM) n’intéressent que peu de lecteurs, excepté des thésards et quelques retraités ou passionnés… Pourtant, l’essentiel de ce qu’il faut savoir en matière de service ultramarin y est consigné… Je ne saurais donc trop recommander leur lecture, en particulier à ceux qui vont avoir à travailler dans le cadre de la coopération technique ou du Service militaire adapté, voire à œuvrer dans le domaine du renseignement, que ce soit en Afrique ou Outre-mer. Sur ce dernier point, les écrits du général Jean Nemo, ce grand colonial futur créateur du SMA à propos des opérations outre-mer (1960) ou du colonel Lacheroy spécialiste de la guerre révolutionnaire, méritent encore tout notre intérêt... Une idée force à conserver à l'esprit est que l'apprentissage du Service outre-mer / étranger est une quête permanente qui doit se prolonger sur des années et... qui ne finit jamais... Un peu à la façon des couches sédimentaires que la mer dépose au fur et à mesure du temps, l'appropriation du Savoir être et du Savoir faire s'opère sous la forme de connaissances et de réflexions se superposant, se nuançant... au fil des années, des pays, des usages nouveaux... qu'on découvre mais aussi de notre propre prise de recul par rapport aux évènements et au temps.
Certains penseront inévitablement que ces textes qui remontent aux années soixante, voire plus avant, sont caducs du fait des évolutions survenues depuis, avec les accessions à l’indépendance, la diffusion du progrès technique, l’évolution des mœurs… sans oublier le phénomène de mondialisation qui a affecté les manières de vivre, de consommer, de communiquer... des populations. Ce n’est pas là toutefois mon avis et l’expérience du terrain acquise tout au long du quart de siècle que je viens de passer hors de France m’a montré que bien des constats et des recommandations qu’on peut trouver dans ces documents sont toujours de mise. Ceci est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’environnements inhospitaliers aux climats extrêmes et de contrées où le poids de l’histoire a laissé dans les mémoires et la culture locale des traces indélébiles... Une fois qu’on a "dépoussiéré" ces documents et qu’on en a expurgé tout ce qui n’a plus lieu d’être, ces vieux écrits se révèlent être une mine d’informations pour qui sait les lire afin de bien appréhender la vie et le travail au contact des populations de nombre de pays africains, asiatiques ou de territoires ultra-marins. C’est en tous cas-là, je le répète, mon sentiment profond au terme de cinq séjours de longue durée que j’ai pu effectuer, autant en Afrique que dans les départements et collectivités d’outre-mer… sentiment que je continue à conforter aujourd’hui encore sur les bords de la mer de Chine où pour des raisons familiales je suis venu poser mon sac, une fois venue l’heure du départ en retraite, mon épouse étant Thaïe d'origine chinoise.
Ayant été sollicité en 2021 pour participer comme intervenant au stage de formation des jeunes officiers des Troupes de marine, mais pour des raisons d'éloignement géographique ne pouvant nécessairement toujours répondre présent, j'ai donc eu l'idée d'ouvrir ce blog destiné à développer l'enseignement que je dispensais autrefois au CMIDOME devenu EMSOME suite au changement d'appellation et de missions de cet organisme...
Même si mon expérience ne prétend pas rivaliser avec celle que nos Anciens pouvaient engranger autrefois, elle m’a paru toutefois suffisamment utile pour que je ressente le besoin de la faire partager en illustrant mon propos par certains des textes que j'ai jugés les plus intéressants...
Le recueil d'observations, voire de conseils qui figurent dans mes billets, à défaut de dire tout ce qu’il faut faire, chose dont je serais bien incapable, met surtout l’accent sur ce qu’il faut éviter de faire... Les erreurs, les fautes de comportement que j’ai personnellement commises ou vu commettre sont suffisamment nombreuses pour être riches en enseignements. Comme on est dans la Coloniale... l’humour ne sera pas non plus absent de ce travail, notamment dans mes témoignages et dans les nombreux exemples d’illustration tirés de mon bêtisier personnel car l'important est de ne jamais se prendre au sérieux, n'en déplaise aux "coincés du bulbe" et aux carriéristes...
A chacun ensuite de faire la part des choses en fonction du contexte où il se trouve, des contraintes auxquelles il doit faire face, de la mission qui lui incombe… et bien entendu de ses interlocuteurs...
La seule prétention de ce travail de synthèse est, j’insiste, de fournir une base de connaissances et de réflexions ainsi que quelques recommandations modestes à l'usage de tous ceux qui iront servir pour la première fois dans des contrées inconnues au contact de populations atypiques... que nos Anciens connaissaient par contre très bien...
Outre la publication préalable à des fins de cadrage théorique et de mise en perspective d'un certain nombre de synthèses tirées du cours de management interculturel que j'ai dispensé pendant quelques années au profit d'étudiants en commerce international, je posterai donc sur ce blog une série de billets assortis de libellés de référence abordant les différents thèmes de la vie et du travail sous les tropiques. Pour ce faire j’inviterai donc le lecteur à m’accompagner dans un voyage qui partant des bords de la Mer Rouge, nous conduira jusqu’à l’Asie du Sud-est en passant par l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Ouest, la Guyane, les Antilles et enfin les deux principaux territoires du Pacifique que sont la Nouvelle Calédonie et la Polynésie française...
Pour terminer, les billets relatifs au sud-est asiatique seront en fait destinés aux rares élus qui auront un jour la chance d'aller servir au sein de la mission militaire de coopération au Cambodge...
Pour illustrer mon propos ou le compléter, ainsi que je l'ai dit, je publierai de nombreux extraits de textes empruntés dans certaines documents légués par nos Anciens ou tirés de conférences prononcées dans les années 60 au profit de nos prédécesseurs ; ces documents d’époque n’étant pas aisément accessibles, sauf à se rendre au CHETOM, il serait en effet dommage de passer à côté… Ceux qui auront la patience de les lire se rendront compte que tout ceci s’inscrit dans une certaine continuité car « il n’y a rien de nouveau sous le soleil » en fait…
On peut parcourir ce blog de différentes façons possibles...
- Une première option est de le lire de façon chronologique en suivant mon modeste parcours de carrière. Ceci permettra de découvrir mon apprentissage, puis mon vécu du service outre-mer étranger à travers le regard d’un lieutenant chef de section servant dans le cadre de l’Assistance militaire technique en poste isolé, d’un capitaine commandant de compagnie de combat au sein d’un bataillon pré-positionné en Afrique, d’un officier supérieur chef de bureau opérations-instruction d’une unité des forces de souveraineté, d’un chef de corps de régiment du Service Militaire Adapté et enfin d’un colonel chef d’état-major interarmées et adjoint Terre.. sans oublier le modeste retour d'expérience de l’officier ayant servi en opération extérieure et en mission de courte durée. Je complèterai pour terminer cette narration professionnelle par mon approche personnelle de la vie en expatriation en Asie... histoire d'avoir couvert les cinq continents...
- Une seconde option possible est d'aborder ce blog de façon thématique pour découvrir soit une facette particulière du service outre-mer étranger, soit un milieu géographique et humain donné, voire même une destination, en choisissant un des libellés figurant dans le cartouche de droite.
L'approche physique permettra donc de parler du désert, de la forêt tropicale humide, de la savane sahélienne, de la ville africaine et des îles tropicales...
L'approche humaine permettra de donner un coup de projecteur sur les particularités de la vie et du travail en milieu arabo-musulman et dans le monde africain mais aussi au sein des sociétés multi séculaires du Pacifique ou des sociétés créoles nées de la traite négrière.
Pour clore cet avant-propos, je tiens enfin à adresser quelques mots à l'attention des lecteurs qui ne manqueraient pas de décréter que mon propos est réducteur pour ne pas dire simpliste… ou à l'inverse exagéré... Certains trouveront en effet que je suis trop catégorique, pas assez nuancé dans mon propos, voire même que j’enfonce des portes ouvertes en disant des banalités...
D'autres critiqueront la liberté de ton avec laquelle je publie mes témoignages estimant que je manque de discipline intellectuelle et ne suis pas assez respectueux, trop polémique...
S'agissant du premier point, le fait est que pour l’heure je n’ai pas encore trouvé d’ouvrage récent qui s’attache réellement à expliquer ce qu’est ce fameux "Savoir être outre-mer" dont comme "l'Arlésienne", on nous parle tant mais qu’on ne voit jamais explicité…
En ce qui concerne le second point, à soixante cinq ans passés j'estime que le temps du conformisme est passé depuis longtemps n'en déplaise aux adeptes du politiquement correct... Qu'on se le dise...
En réponse à ces inévitables critiques, je dirai juste que c’est le droit le plus strict de chacun de ne pas partager mon point de vue… comme c’est aussi le mien d’exprimer ce que je pense… et que je reste ouvert à la discussion, car c’est de l’échange mutuel que nous pouvons enrichir le retour d’expérience pour le plus grand profit de nos jeunes.
J'invite donc tous ceux qui estiment qu’à ma place ils n’auraient pas formulé les choses de la même façon à le faire… en s’installant derrière un clavier pour nous faire enfin partager leurs observations et leurs recommandations… voire à repartir autour du monde pour aller approfondir la question… sans oublier quand même de consulter auparavant les écrits légués par nos Anciens que je citerai régulièrement à titre d'illustration...
Sur ce bonne lecture à tous… et « Au nom de Dieu vive la coloniale !"










