Voici la vision qu’on donnait pendant l’entre-deux guerres du Service aux colonies… Afin de présenter aux jeunes Saint-cyriens sortant d’école les différentes facettes du métier des armes, le Ministère de la guerre publia en octobre 1928 une brochure intitulée “Saint Cyr et la vie militaire”, préfacée par le Maréchal Pétain. J’en ai donc extrait la partie destinée aux futurs jeunes marsouins et bigors… Ceux qui ont lu “L’officier colonial” du colonel Ferrandi, “Le Ferrandi” comme on disait autrefois, ne manqueront pas de relever certaines similitudes existant entre le contenu de ces articles et les chapitres du livre, preuve sans doute que le colonel Ferrandi s’en est inspiré pour rédiger son manuel… à moins qu’il ne soit lui même l’auteur de ces articles…
1 - Aux origines d’une vocation de soldat de Marine…
" Qui n’a lu dans sa jeunesse, les ouvrages de Jules Verne et ne s’est pas vu en rêve courant les aventures avec le Capitaine Nemo, Michel Strogoff, Philéas Fogg, le Professeur Paganel ou Robur le Conquérant ? Qui n’a contemplé, songeur, les panneaux réclame ou les devantures des agences de voyage et n’a soupiré d’envie en regardant les affiches, où des passagères élégantes fleurettent sur le pont de paquebots monstrueux qui s’amarrent à des jetées couvertes de foules multicolore, ombragées de palmiers derrière lesquelles se profilent, sur le ciel d’un bleu gris, les dômes et les minarets d’une cité tropicale ? Qui n’a comparé avec mélancolie le pauvre gibier de poil et de plume, apporté d’une pénible randonnée dans les guérets, aux tableaux de chasse offerts par la voie de la presse dans les districts réservés de l’Afrique et de l’Asie, où, contre un permis payé quelques centaines de livres sterling, les modernes Nemrods sont sûrs d’abattre des girafes, des tigres, des éléphants ? Qui n’a suivi avec regret, sur une carte, les itinéraires classiques où les entreprises de tourisme promènent de palace en palace les voyageurs riches, et n’a murmuré : “ Sont ils heureux de voir toutes ces belles choses ! Et combien je voudrais pouvoir faire comme eux… "
Il y a cependant de jeunes hommes qui vivent en action des aventures que Jules Verne n’a pas imaginées. Légers d’argent, sinon d’espérance, ils parcourent en grands seigneurs les routes de la mer ; ils séjournent, des mois ou des années, dans des paysages fantastiques, loin des sentiers battus où les Cicerone des tournées Cook escortent leurs caravanes de snobs ; ils rapportent de leurs voyages des trophées que les règlements cynégétiques n’ont pas limités, des souvenirs qu’ils évoqueront aux heures où l’existence leur paraîtra lourde et banale, et parfois une auréole de gloire autour de leur nom. Ces jeunes hommes sont de chez nous ; ils sont issus de toutes les classes sociales ; ils n’ont de commun que la même instruction et le même idéal : ce sont les officiers.
“Partir, c’est mourir un peu” disait le poète. Il ne songe pas à mourir, celui que son libre choix à l’Ecole Spéciale Militaire ou le tour de départ envoie dans nos possessions d’outre-mer. Il va échapper pendant deux ou trois années à la tutelle étroite de chefs toujours présents, à la minutie d’un “tableau de service” d’où l’imprévu est banni, à l’obsession des rites mondains et de l’exercice en commun dans les petites garnisons, aux soucis matériels ou à l’isolement dans la foule des grandes cités. L’espace lui est ouvert, cet espace peuplé d’Arabes, de Chinois, de sauvages et de fauves vers lequel l’entraîne son imagination d’adolescent. Mais, mieux averti que Tartarin, il ne s’attend pas à rencontrer des lions ou des Pavillons Noirs aux abords du débarcadère. Il ne s’embarrasse donc pas d’armes perfectionnées, de bagages volumineux et d’ustensiles compliqués, car les anciens lui ont dit que les moyens de transport ne sont pas sans limites, et que le Dioula, le Chinois, le Srien et le Grec remlacent Chauchard, Boucicaut ou Cognacq dans les postes les plus reculés. Pourvu qu’il soit muni de ce qui est nécessaire pour lire, dessiner, chasser et se vêtir, il peut recevoir avant le départ les conseils et les adieux avec une certaine condescendance : l’avenir est à lui, et tous les pigeons voyageurs ne reviennent pas “traînant l’aile et tirant le pied”. "
2 - Le premier départ au delà des mers…
Poursuivant cette chronique "La Coloniale au fil des pages", rejoignons notre jeune officier embarquant pour la première fois sur le bateau qui va le conduire vers les Tropiques... Reconnaissons tout de même que les choses ont bien changé en matière de départ, ce départ comme disait le colonel Ferrandi ponctué d'au revoirs dont on savait que c'étaient parfois plutôt des adieux... Nous y reviendrons.
" A son arrivée sur le paquebot qui va l’emporter, l’officier est accueilli avec déférence par le personnel du bord. Qu’importe que ses “cantines” fassent piètre figure dans la cale de prévoyance, à côté des somptueuses malles en cuir des voyageurs payants ! Qu’importe que nulle lettre de crédit ne se dissimule dans la minceur de son portefeuille ! Quel que soit son grade, il est “passager de première” et ce titre le range d’emblée dans l’aristocratie. Tel un millionnaire naviguant pour son plaisir, il sera chez lui dans la cabine coquette comme un boudoir, sur le pont promenade que d’impératives consignes ont hiérarchisé ; il pourra s’affaler pour d’interminables siestes dans les profonds fauteuil de cuir du fumoir, faire un quatrième dans les groupes de bridgeurs qui accaparent les salons de jeu, déployer ses grâces chorégraphiques ou spirituelles dans l’enceinte élégante du salon de musique, marivauder sous les ampoules discrètes du salon de conversation ou contre les bastingages, quand tout s’est tu sur les chaises longues et quand les reflets des étoiles s’estompent dans la phosphorescence des flots. Il voguera vers le rivage que lui aura inspiré son humeur vagabonde. S’il est officier métropolitain, l’Afrique du Nord et le Levant le sollicitent avec leur orientalisme de bazar ; s’il est colonial, ses fantaisies ont des choix plus divers : la 8ème Direction du Ministère de la Guerre est en effet, par tradition, accueillante à tous les désirs. Entre tous les officiers qu’elle doit expédier outre-mer, elle a coutume de distinguer les préférences personnelles, pour mettre d’accord, autant que possible, l’intérêt général et les goûts particuliers. Outre les colonies, protectorats et territoires à mandat du Bassin méditerranéen, elle offre à ses “marsouins” et ses “bigors” la Chine ou l’Indochine, l’Inde ou le pays Somali, les immensités africaines de l’Océan au Ouadaï, du Tibesti au Congo, les Antilles ou la Guyane, le Pacifique ou Madagascar. Tour à tour, pendant sa carrière, l’officier se mêlera donc aux peuples les plus différents. Il verra se déchirer les Chinois selon les ambitions rivales qui ravagent l’héritage des Fils du Ciel ; il contemplera l’évolution des Annamites, des Cambodgiens et des Laotiens sous la tutelle débonnaire de la France ; il protégera les élections et les usines dans les vestiges de l’empire fondé par Dupleix ; il écoutera dans “les îles”, les récits des exploits des anciens flibustiers, ou rêvera devant les écueils qui firent sombrer le Saint-Géran ; il admirera l’oeuvre effondrée de Jean Laborde au royaume des Hovas ; il foulera les mêmes sentiers que René Caillé, Binger, Monteil, Lamy ou Marchand, et regrettera de ne pas avoir été parmi leurs émules ou leurs compagnons d’armes. Ayant beaucoup vu, il aura beaucoup retenu. Au retour, dans les parlottes d’après dîner, dans les salles de conférences ou de rédaction, il pourra disserter congrûment sur le “péril jaune” et l’évolution des races, sur la mise en valeur des pays neufs et le protectionnisme, sur le Transsaharien et la politique du pétrole, du caoutchouc ou du coton. S’il pense que les spéculations de l’économie politique, ou de la politique tout court, ne sont que nuées, s’il a le style agréable et l’esprit observateur, il pourra exploiter le filon littéraire découvert par Loti et qui n’est pas encore épuisé.
Plus heureux en effet que le touriste mondain ou le “chargé de mission” qui passent et regardent selon les guides Joanne ou Baedeker, l’officier ne s’attardera pas dans les caravansérails de luxe qui jalonnent les itinéraires conduisant aux sites et spectacles que le monde prescrit de visiter et d’admirer. Il voit mieux et plus loin que Marrakech la “ville des palmes”, les casbahs des “Gra nds Seigneurs” de l’Atlas, Biskra, Touggourt et Timgad, Damas, Palmyre, Baalbek, Tombouctou “la mystérieuse”, Angkor, la muraille de Chine et les tombeaux des Empereurs. Pas plus qu’à ces lieux consacrés des pèlerinages de touristes, il ne demandera ses impressions d’exotisme aux villes où se concentrent les organismes administratifs, militaires, industriels et commerciaux du pays qu’il doit habiter. Ces villes, d’ailleurs, ne manquent pas d’agrément, de pittoresque ; elles font presque toutes connaître aux nouveaux débarqués ce que fut chez nous la “douceur de vivre” avant la guerre et la crise du franc.
Dans ces garnisons relativement nombreuses, l’officier a des obligations professionnelles tempérées par le climat. Le soleil est souverain, et l’on ne saurait sans danger méconnaître sa puissance ; les loisirs qu’elle impose réservent aux loisirs plus de temps que n’en prennent les travaux guerriers. Quoique les hommes d’épée soient toujours considérés comme des parents pauvres dans la petite famille des Blancs, constituée par les nababs du négoce et les mamamouchis de l’administration, leurs soldes leurs permettent de faire bonne figure et de vivre dignement. S’ils ont des goûts mondains, les occasions de les satisfaire ne manquent pas. Les maîtresses de maison sont accueillantes et Brillat-Savarin eût loué leurs cuisiniers ; les réunions de tennis, de golf et de danse sont nombreuses et conservent, en notre époque d’américanisme à outrance, le “charme créole” d’autrefois. Concerts des sociétés philharmoniques, séances des sociétés savantes - il y en a dans toutes les grandes villes d’outre-mer - représentent les joies de l’esprit auxquelles nul officier n’est insensible, à Tananarive comme à Oran, à Beyrouth comme à Saïgon. "
3 - La découverte de la brousse…
Une fois arrivé à destination, notre jeune officier va enfin découvrir ce pourquoi il a traversé les mers, à savoir représenter la France dans un coin perdu du désert, de la savane, de la forêt tropicale humide... Solitude et abnégation étaient de mise lorsqu'on était chargé d'administrer un poste isolé aux confins de l'empire colonial français... En lisant ces lignes je ne peux m'empêcher de penser à mon propre vécu lors de mon premier séjour de longue durée outre-mer en AMT au poste de Hol Hol (Djibouti), expérience marquante et inoubliable car riche en enseignements humains, et que j'évoquerai prochainement...
“ Mais ce n’est pas pour se plonger dans de telles délices, pimentées par une chaleur moite et des moustiques entreprenants, que l’officier traverse les mers. Le désir de vivre comme un “fils de famille” copieusement renté n’est pas, à lui seul, un mobile assez puissant pour déterminer l’abandon, même temporaire, de tout ce qui attache au sol natal. Des joies plus austères et plus nobles le sollicitent, qu’il ne connaîtra que loin des centres où sévissent les civilisés. Et c’est sans regret des splendeurs entrevues aux ports d’arrivée qu’il poursuivra sa route vers le poste lointain qui deviendra sa résidence.
Qu’il s’enfonce dans les profondeurs du bled nord-africain ou syrien, qu’il chemine à travers la brousse soudanaise ou indochinoise, qu’il franchisse les forêts de l’Afrique tropicale ou de Madagascar, il a le temps de juger et de comprendre l’œuvre héroïque et patiente de ses prédécesseurs. Les récits qu’il entend, les lectures qu’il a faites, lui rendent sensible le contact de ce qu’il voit et de ce qui fut autrefois. Sans doute, l’aspect du pays, le caractère et les mœurs des habitants n’ont guère changé ; mais, dans ces plaines, ces clairières, ces vallées où il passe à peu près sans escorte, d’effroyables hécatombes, avec leur cortège de pillages et d’incendies, établissaient naguère le fragile pouvoir de despotes bientôt renversés par des compétiteurs encore plus féroces et audacieux ; ces déserts, ces montagnes, ces sylves impénétrables, étaient les citadelles de chefs de bandes qui, de là, s’élançaient vers les rives populeuses des cours d’eau, vers les plaines plantureuses des deltas, pour y perpétrer de sanglantes razzias d’esclaves et de troupeaux. Maintenant, les Béhanzin, les Samory, les Rabah ne sont plus. Dodds, Gouraud, Lamy, tous trois Saint-Cyriens, les ont abattus. Les Pavillons Jaunes ou Noirs cultivent la terre et se contentent de voler de temps en temps quelques buffles ou de passer en contrebande quelques boites d’opium. Seuls les Toubbous, Touaregs et autres Regueibats continuent d’écumer de temps à autres les parcours des caravanes, où ils récoltent d’ailleurs plus de coups que de profits. Les indigènes vivent et se multiplient en paix ; dans leurs villages, leurs douars, ils savent que le petit convoi où flotte un drapeau tricolore, qui suit la piste ou vogue sur la rivière et s’approche, n’est pas l’avant-garde d’une imminente catastrophe. Ils accourent et saluent au passage le Blanc, qui représente chez eux l’autorité bienfaisante, mère de la richesse et de la sécurité.
Les chemins de fer qui pénètrent de plus en plus loin des côtes, les routes pour automobiles qui prolongent le rail, substituent ça et là, sur plusieurs centaines de kilomètres, les moyens rapides et modernes de transport aux systèmes traditionnels de déplacement : chameaux, pirogues ou chalands, hamacs, filanzanes ou chaises à porteurs. Cependant, la transformation est loin d’être générale et complète ; la façon de voyager gardera longtemps encore sa couleur locale et sa lenteur apaisante. Pour arriver à destination, l’officier restera parfois trois mois en route. Par étapes de 30 à 40 kilomètres, on s’avance vers le but ; la forêt dévoile lentement ses mystères ; le fleuve, la vie intense qu’il entretient sur ses rives et dans ses profondeurs ; le désert révèle des pièges cachés dans son immensité. On campe dans une clairière, sur un îlot, sur une dune ou près d’un puits ; le Maître Jacques, tirailleur ou boy dont on s’est assuré les services, a prestement dressé l’abri et préparé le repas. Si l’on a des compagnons de voyage, on devise ensemble autour du photophore, sur les incidents de la journée ; si l’on est seul, on coordonne ses souvenirs : coups de fusil plus ou moins heureux sur le crocodile, l’hippopotame, l’antilope ou le flamant qu’on salue au passage ; cordiale palabre dans quelque village avec le vétéran retraité des campagnes contre Samory ou le Dê-Tham, qui ne manque jamais de venir saluer le convoi ; emplettes au marché, où les étalages des femmes et des colporteurs sont uniquement composés de merveilles ; échouage dans un rapide ou sur un banc de sable ; incendie de brousse où l’on a failli être cerné par le feu ; tornade fauchant comme des épis des arbres séculaires, qui s’abattent sur le sentier ; coups de vents subits qui embrument l’horizon et couchent bêtes et gens dans un linceul de sable.
Tout au long du chemin, on voit les lieux, fameux dans l’histoire locale, qui marquent les progrès de la conquête. Le chef ou le guide du convoi, les anciens qui reviennent dans une région familière, connaissent les péripéties des événements qui s’y sont accomplis ; leurs récits, transmis par une immuable tradition orale, émeuvent ou enchantent les nouveaux arrivants. C’est toute l’épopée coloniale qui se déroule sous les yeux, commentée parfois par quelques uns de ses obscurs acteurs, et ces spectacles-là, les habitués des circuits touristiques ne les verront sans doute jamais.
Séparés par des centaines de kilomètres, comme des jalons sur la piste qui les relie, la chrétienté du missionnaire, le comptoir du traitant, les postes administratifs ou militaires, sollicitent au repos le petit convoi. Une hospitalité sans réserve attend les passagers. Leur hôte les accable sous toutes les réjouissances dont il est le souverain dispensateur : cérémonies d’un christianisme naissant, si touchantes par le caractère et l’étrangeté des fidèles, chants de la vieille France, hurlés ou nasillés avec conviction par les écoliers que disciplinent les instituteurs bénévoles, laïques ou religieux ; couscous, tam-tam ou feux d’artifice d’honneur, représentation théâtrale, chasses dignes de Nemrod, repas dignes de Pantagruel. Il les initie à ses affaires et à ses projets : l’histoire, la politique du pays, les hypothèses ethnographiques et géologiques concernant les territoires à la ronde, n’ont bientôt plus de secret pour eux ; il leur fait visiter son école, son dispensaire, son ouvroir, son hôpital, ses chantiers et son jardin, et il leur explique ses déboires et ses espérances.
A feuilleter de poste en poste les encyclopédies vivantes que sont ces propagateurs et ces gardiens de notre civilisation, l’on constate combien ils sont différents des types consacrés dans la métropole par une littérature frelatée. On finit par comprendre et savoir ce que l’on devra être à son tour. Le vent de l’océan ou du désert, de la forêt ou de la savane a déjà balayé les préventions et libéré la personnalité individuelle, prête désormais pour l’effort intelligent de l’homme d’action, effort obscur qui n’aura souvent que la conscience pour juge et la joie intérieure pour récompense, mais dont les résultats seront toujours féconds. ”
Une fois arrivé à destination, notre jeune officier va enfin découvrir ce pourquoi il a traversé les mers, à savoir représenter la France dans un coin perdu du désert, de la savane, de la forêt tropicale humide... Solitude et abnégation étaient de mise lorsqu'on était chargé d'administrer un poste isolé aux confins de l'empire colonial français... En lisant ces lignes je ne peux m'empêcher de penser à mon propre vécu lors de mon premier séjour de longue durée outre-mer en AMT au poste de Hol Hol (Djibouti), expérience marquante et inoubliable car riche en enseignements humains, et que j'évoquerai prochainement...
“ La vie de poste est, en effet, la meilleure des écoles pour la formation des caractères. Elle exerce un attrait singulier sur quiconque en a éprouvé les joies et les soucis. Elle fait du jeune homme, à qui la garde du drapeau est confiée dans un district lointain, le chevalier servant des idées que ce drapeau représente et le féodal qui met la force au service du droit. Comme le féodal, il construit et entretient sa forteresse, il loge et nourrit ses hommes d’armés, il enrichit et protège ses ressortissants, qui sont les sujets de la France. Si le missionnaire qui recrute des chrétiens, le traitant qui gagne des clients, concourent eux aussi à la grandeur de la Patrie commune, l’officier doit, autant qu’eux, attirer l’indigène par l’affection ou l’intérêt, et de plus, guerroyer à l’occasion pour conserver ou défendre sa conquête. Il a ainsi un rôle double, et ne saurait, sans danger, être inférieur à l’une ou l’autre de ses obligations.
Sans doute, les limites de notre empire colonial sont pour longtemps immuables ; les garnisons qui l’occupent sont eu à peu fixées sur les emplacements que l’expérience a consacrés. L’officier a donc peu de chance de faire du nouveau ; il doit en général se contenter de perfectionner l’œuvre de ses devanciers. Mais cette œuvre n’est jamais parfaite ; le poste qui la représente et la protège, dont il devient un des gardiens, n’est jamais terminé. Comme au couteau de Jeannot, il faut en remplacer les divers éléments à mesure que le temps les détruit. Tandis qu’en France le Génie fait les plans, réunit et surveille les entrepreneurs, veille avec un soin jaloux au respect de “l’assiette du casernement” jusque dans les moindres détails, le chef de poste est, outre-mer, son propre architecte, son propre fabricant, son propre entrepreneur. Peu à peu, sous son impulsion diligente, les abris improvisés ou vétustes se changeront en bâtiments solides et confortables ; il devra s’ingénier à trouver des matériaux ou à tirer parti de ce que lui offrent la nature et la tradition, c’est à dire qu’il sera géologue, bûcheron, chaufournier, briquetier, maçon. Ici le pisé, là le torchis ou les clayonnages, ailleurs la brique ou le moellon, formeront les murailles de ses logis et de ses magasins ; il choisira et débitera le bois de ses charpentes, ou, faute d’arbres, il emploiera des bambous ou des stipes d’aloès ; il fera des toits en terrasse, en herbe à paillotes, en feuilles de latanier. Il métamorphosera pour son mobilier les caisses vides, les touques à farine ou à pétrole de l’intendance, qui auront, grâce à lui, les destins les plus inattendus. Si, au début, la nouveauté, l’étendue et la variété des connaissances nécessaires le découragent, il apprendra vite que l’empirisme est une formule aisément accessible du savoir. D’ailleurs, plus heureux que Robinson Crusoé, il aura l’aide de plusieurs Vendredis, sous-officiers, soldats ou tirailleurs, que la vie de poste a déjà façonnés à la pratique des divers corps de métier du bâtiment. Il agrandira, il fondera l’école et l’infirmerie indigènes qui préparent des auxiliaires et multiplient les partisans. Il exécutera des ponts, aménagera des fontaines, agrandira ou fondera un jardin potager qui fournira des légumes à toute la garnison, et la basse cour sera l’objet d’une sollicitude sans cesse en éveil. A ces plaisirs simples et sain du constructeur, de maraîcher et de l’éleveur, il devra le bien être pour lui même et pour sa troupe, bien être nécessaire à l’entretien de l’activité physique et de la santé, dans lesquelles il risque de ne pouvoir, au moment opportun, répondre à l’appel furtif d’une fugitive occasion. ”
5 - La Tournée de brousse…
Pour compléter ce chapitre consacré à la vie, en poste isolé il restait à évoquer les tournées de brousse qui permettent au “broussard” à la fois de “s’aérer” en rompant la monotonie du quotidien mais aussi de faire de la “présence” et du renseignement tout en menant une action au profit des populations. Bien que le document d’où sont extraits ces textes ait été rédigé à l’attention des jeunes Saint-cyriens afin de leur présenter la réalité du service outre-mer, ces activités étaient aussi celles de tous les cadres de la Coloniale dispersés à travers l’empire, qu’ils soient officiers, sous officiers voire pour certains simple marsouins ou bigors.
A une époque plus récente, ceux d’entre nous qui ont servi dans des unités du type Garde nomade au Tchad ou Groupement nomade autonome à Djibouti, voire au titre de l’Assistance militaire technique pour les plus jeunes, ont pu découvrir et vivre certaines des facettes de ce métier si particulier qui faisait alors tout l’intérêt du service des armes sous l’Ancre d’or.
“ Tout en vivant des joies du gentilhomme-fermier, il ne cesse pas en effet d’être homme de guerre, et l’homme de guerre, digne de ce nom, ne borne pas son horizon au cercle étroit de ses occupations journalières. Les motifs de l’élargir ne manquent pas. En maintes régions, les chefs de poste cumulent encore les pouvoirs militaires et administratifs ; ils sont à la fois protecteurs et juges, répartiteurs et collecteurs d’impôts, maîtres d’école et médecins. Même dans les territoires dits civils, certains districts particulièrement déshérités ou dangereux leur sont réservés. Certes, l’épopée coloniale est close : le temps n’est plus où de jeunes officiers montraient les premiers nos couleurs dans des contrées inconnues, renversaient des dynasties, traitaient avec des souverains, annexaient des États, transposaient dans les immensités africaines ou les deltas asiatiques les exploits de Pizarre et de Cortez, de La Salle et de Champlain. Mais ils sont encore nombreux, ceux qui commandent avec une autorité souveraine dans des pays dont l’étendue varie entre celle de l’arrondissement et de plusieurs départements de France. Plus qu’un sous-préfet ou un préfet, ils peuvent dire “mon sultan”, mes chefs de tribu et de canton, mes contribuables et mes partisans”. Cette autorité, ils l’exercent non plus devant une machine à écrire ou un téléphone, mais au grand soleil, à cheval ou à chameau, ainsi qu’il sied à un guerrier, chef de guerriers.
La mobilité, témoignage visible de la vigilance, n’est pas seulement une obligation d’état. L’espace, libre parfois jusqu’à des centaines de kilomètres autour du poste, est aussi une tentation incessante offerte à la curiosité. Tournées de police, reconnaissances topographiques, justifient des voyage dont la durée n’est limitée que par les circonstances ou la fatigue du voyageur. Mais ces randonnées sont bien différentes des trajets en pays civilisé, où l’on est ballotté comme un colis entre les parois d’une automobile ou d’un wagon, et même des pérégrinations sur la route d’étapes que l’on a parcourue après le débarquement. On n’est plus l’arrivant qui passe, semblable à tant d’autres qui vous ont précédé ; on est à la fois le protecteur qui surveille, encourage et châtie, le touriste à la recherche de spectacles nouveaux, le savant qui observe, compare et déduit. Selon les goûts personnels, la nature du pays et les mœurs locales, on se déplace en modeste apparat ou dans tout l’éclat de la puissance : ici quelques fantassins d’escorte suffiront ; là, on s’entourera de cavaliers somptueux ; ailleurs, une troupe de toutes armes, une section de méharistes, seront nécessaires.
On règle les départs et on choisit les bivouacs ; on s’arrête au gré de la fantaisie ou des événements. On interroge les habitants, on écoute leurs doléances, on réprime sur le champ des abus. On se fait raconter les légendes, on cherche à débrouiller le chaos des procès, des parentés, des coutumes, on s’efforce de discerner les origines obscures qui ont si bien multiplié les dialectes et diversifié les mœurs que deux villages ou deux tribus limitrophes semblent faire partie de deux mondes différents. On soigne des malades, on dresse des statistiques, on note des vocabulaires, on prépare des mémoires, on se flatte d’apporter des arguments nouveaux dans les controverses qui divisent les savants. La boussole du topographe et le marteau du géologue à la main, on corrige les cartes, on en réduit les blancs si vastes et si nombreux ; on scrute les rochers et les terrains pour découvrir une source inconnue de richesses ; on étudie les mouvements du sol et les courants des échanges ou de la population pour préconiser un tracé de route, de voie ferrée ou de canal ; on jongle avec les difficultés de la police frontière, et l’on déjoue les intrigues des dissidents. On combine des visites de voisinage avec les camarades des autres districts, autant pour se donner la joie de rencontrer des semblables que pour montrer aux indigènes la continuité du réseau de protection qui s’étend sur eux. A la file indienne sous la voûte des forêts, en caravane méfiante dans les immensités du désert, en pirogue sur les cours d’eau qui dévalent et grondent sur les rochers des rapides ou s’étalent larges comme des bras de mer, on chemine et l’on vit comme les nomades, dont ont finit par envier l’existence. Qu’importe que la fatigue soit épuisante et la chaleur intolérable, que les repas soient rudimentaires et les moustiques harcelants ! On garde le souvenir de ces randonnées comme celui d’un intermède agréable, que l’on souhaite revoir bientôt.
De retour au poste, dans la chambrette où s’ébattent les cancrelats, on compulse les carnets d’observations, les croquis d’itinéraire, et l’on rédige avec amour des rapports qui s’en iront grossir les cartons verts dans quelque dépôt ignoré d’archives. Parfois, cependant, un hasard les faits surgir de l’oubli auquel ils étaient destinés ; ils ont plu parce qu’ils répondaient à des préoccupations lointaines d’hommes d’affaires ou d’hommes d’Etat, et la notoriété récompense leur auteur. Ils ouvrent aussitôt la porte de ces missions que tout officier rêve d’exécuter : délimitation sur le terrain, d’après les lignes tracées sur des cartes incomplètes par les négociateurs d’un congrès ; solution d’une énigme séculaire où s’exerça vainement la sagacité des géographes de cabinet ; recherche d’une voie de pénétration qui bouleversera le régime économique d’une contrée. Dès lors, les distinctions pleuvent, la carrière est assurée, car les lauriers de la science ont, chez les militaires, autant d’éclat que les exploits guerriers. ”
C’est sur ces dernières lignes que je clôturerai cette évocation du Service outre mer tel qu’on le concevait et le “vendait” aux jeunes Saint-cyriens pendant l’entre deux guerres… Dans une prochaine publication j’aborderai les conseils que donnait à une époque plus récente à l’occasion d’une conférence donnée au CMISOM et destinée aux jeunes cadres, le général Nemo, celui là même qui fut le créateur du SMA mais aussi un de nos plus grands coloniaux…





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire