Exposé : Approche du monde arabo-musulman (1)... Quelques données fondamentales...


            Les éléments figurant ci-après et qui sont extraits de documents que j'ai utilisés pour monter le cours de management interculturel que je dispensais dans le temps, constituent des données génériques relatives aux mentalités musulmanes arabes ou africaines auxquelles on peut se référer pour l’approche de nos partenaires. 


Ces données sont une synthèse de différentes sources, notamment de vieux mémoires oubliés trouvés dans la documentation CMIDOME, mais dont j’ai fait valider le contenu après « dépoussiérage » par une spécialiste d’origine marocaine, Mme Magda Fahsi auteur de « Bien communiquer avec vos interlocuteurs arabes ».

Pour ceux qui voudraient relire dans leur version d'origine ces documents CMIDOME il s'agit des conférences du Chef de bataillon François Beslay (1921 - 2005) : "Réflexions sur la mentalité musulmane" (conférence CMISOM du 8 mars 1956 publiée dans la revue Tropiques n°383 d'avril 1956) , "Politesse et savoir vivre en milieu musulman" (conférence SDMOM du 4eme trimestre 1955) qui en principe doivent figurer dans la bibliothèque de l'EMSOME...

A ces deux documents que j'ai repris, il conviendrait aussi de rajouter "La condition de la femme en AFN" du 2eme trimestre 1955 mais ce document ayant "vieilli" il ne revêt pas la même importance que les deux précédentes conférences.


Ceux qui souhaitent en savoir davantage sur cet officier, spécialiste reconnu du monde arabo-musulman, peuvent consulter l'article suivant : Le Chef de bataillon François Beslay, un officier « hors-cadres ...https://books.openedition.org › pur › 117639 › lang=fr


Pour ceux qui ne seraient pas en mesure d'accéder à ces différents documents, je recommande néanmoins la lecture de ce petit ouvrage de Magda Fahsi, facile à trouver sur Internet, et qui comme le montre la carte de couverture permet de s'y retrouver dans un certain nombre de pays où nos armes sont intervenues :




Un des soucis que je rencontre lorsque j'évoque les conférences du Chef de bataillon Beslay est qu'on me rétorque régulièrement que ces approches ont vieilli, concernent plus le Maghreb que l'Afrique de l'Ouest ou le Proche et Moyen Orient, sont partisanes... pour ne pas dire moralisatrices et empreintes du sentiment de supériorité de "l'homme blanc" sur les populations indigènes, etc. 

Personnellement, avec le recul j’ai pu constater que les traits de caractère décrits par le chef de bataillon Beslay, qu’il ne faut absolument pas considérer comme des stéréotypes comportementaux mais bien plutôt comme des modèles type de référence, m’auraient permis, si j’en avais eu connaissance avant, de mieux comprendre un certain nombre de situations auxquelles j’ai été confrontées dans le passé en Afrique de l’Ouest ou à Djibouti. Libre à chacun d'en penser ce qu'il veut mais en ce qui me concerne ces documents m'ont aidé à mieux interpréter a posteriori pas mal de choses...

Même s’il est évident que ces données générales ne reflètent que partiellement les mentalités de nos correspondants, chaque population ayant ses propres particularismes et chaque individu sa personnalité, ces points de repère peuvent en effet nous servir de base de départ pour cerner progressivement la mentalité et la façon de raisonner de nos interlocuteurs afin de pouvoir traiter avec eux avec l’intelligence des situations requise…

Ceci étant, il est toutefois certain que le plus difficile sera de conserver en permanence ces repères en tête pour ne pas se faire piéger ou se retrouver en porte à faux… 



1 - Quelques rappels de base.


On ne saurait imaginer entreprendre une quelconque action de coopération dans l’aire arabo-musulmane en ignorant le fait religieux, qui au-delà de sa dimension purement spirituelle régit une façon de vivre et de penser ainsi qu’un mode de fonctionnement de la société dans son ensemble.

 

L’islam est la troisième religion monothéiste, apparue après le judaïsme et le christianisme au début du VII° siècle AP JC suite aux prêches de Mahomet à qui Dieu s’est adressé par l’intermédiaire de l’archange Gabriel (570-632).

L’une des particularités de l’islam est d’être une religion qui s’est adaptée partout dans le monde afin d’être compatible avec les cultures traditionnelles locales.

L’islam est à la fois une religion prêchée par le prophète Mahomet il y a 1400 ans dans la péninsule arabique ainsi qu'une manière de vivre, la compréhension de ce dernier point étant essentielle pour une bonne prise en compte des mentalités locales. 

En termes d'adeptes, l’islam est pratiqué par une population d’environ 1,2 milliards de personnes vivant dans une soixantaine de pays différents.

D'une façon schématique on peut dire que l’islam se décompose en deux branches principales :

- les Chiites (vivant essentiellement Iran) qui ont un clergé ;

- les Sunnites qui eux n’ont pas de clergé.

Le Coran étant assimilé à la parole de Dieu directement apportée aux croyants par la parole du Prophète Mahomet, il ne peut donc faire l’objet d’aucune critique ou discussion… Il importe donc de le considérer comme un sujet « tabou ».

La prière islamique étant une rencontre individuelle et personnelle avec Dieu, il n’y a pas de prêtre dans les mosquées : la prière est simplement conduite par un « Imam » (celui qui guide), chef religieux qui a étudié le Coran.

La mosquée, interdite aux non musulmans, est un lieu de prière (prière du vendredi) et de dévotion mais aussi de rencontre pour tous les croyants, quel que soit leur niveau social et leur provenance.


En ce qui concerne la pratique religieuse il y a quelques points à conserver en tête. Être musulman c’est se soumettre à Dieu et respecter les cinq piliers de l’islam précisés dans le Coran :    

- la profession de foi (shahâda) (« Allah est le seul Dieu et Mahomet est son prophète ») ;

- la prière (salât) à pratiquer cinq fois par jour à l’appel du muezzin (aube, midi, après midi, soir et nuit), là où on se trouve, tourné vers la Kaaba (pierre noire) de La Mecque (ville sainte), après avoir procédé aux ablutions rituelles (visage, mains, bras, pieds) pour enlever symboliquement ses péchés avant de se présenter devant Dieu ;

- l’aumône obligatoire (zakat), taxe à payer au gouvernement pour les actions charitables ;

- le jeûne du ramadam (sawm) pratiqué pendant le 9° mois du calendrier lunaire (abstention de manger et de boisson entre le lever et le coucher du soleil) ;

- le pèlerinage à la Mecque (Hadj), pratiqué pendant une période bien précise et obligatoire pour tous ceux qui ont les moyens de le faire, même si le petit pèlerinage (Umrah) peut être accompli à tout moment.

 


2 - Approche des mentalités.


Les éléments précisés dans les lignes suivantes sont directement extraits des conférences du chef de bataillon Beslay, dans le cadre de ses interventions au profit des stagiaires du Centre d'information sur l'Afrique et le monde arabe.


21) Les éléments qui sont présentés ci-dessous ne constituent pas un stéréotype, répétons le, mais une ligne de repère pour comprendre et approcher progressivement les modes de pensée de nos interlocuteurs…

Ces quelques réflexions à conserver en tête à propos de la psychologie musulmane peuvent permettre d’éclairer les dimensions du fossé séparant les communautés orientales et occidentales et de déceler les points où il est possible d’établir une passerelle, de mieux communiquer en adoptant d'emblée la bonne attitude car d’une façon générale, en Orient l’homme est jugé d’abord sur son comportement, ensuite seulement sur ses réalisations

Il serait très long et hors de mes compétences d’essayer d’analyser le fond de la pensée musulmane et de mesurer la profondeur de l’empreinte que l’Islam a laissé dans la mentalité des individus, dans leur comportement, dans leurs attitudes mais en se limitant à quelques traits de caractère dominants on peut dresser un tour d’horizon de ce qui nous sépare afin de relativiser ou d’anticiper sur les points où nos approches respectives sont très différentes… 

 

22) Ce qui peut nous choquer dans nos comportements respectifs…

Deux éléments de vie courante sont susceptibles de nous choquer lorsqu'on est conduit à travailler avec des interlocuteurs appartenant à la sphère arabo-musulmane :

En premier lieu on peut relever une conception de la propreté et de l’hygiène différente de la notre parce que d’intention religieuse ; ceci nous donne à penser que les différents pays musulmans où nous pouvons être conduits à servir se caractérisent par la saleté...

Pour autant :

- il est essentiel de garder en tête que pour un bon musulman, les véritables souillures sont d’ordre religieux ;

- ensuite il faut savoir que les musulmans portent à l'inverse un regard critique vis-à-vis de certaines de nos propres pratiques qu'ils considérent comme impures...

Un second élément de différence avec notre culture occidentale est l'importance très relative qui est accordée à la notion de travail :

- l’oisiveté a traditionnellement été considérée en Orient comme signe de richesse et de détachement spirituel des biens terrestres...

- A l'inverse, notre considération pour la notion de travail peut donc être jugée vulgaire par certains et nous faire passer pour des gens grossiers, démesurément matérialistes...

 

23) L’importance accordée à la politesse et au respect des formes…

Une autre donnée essentielle qu'il importe de garder à l'esprit à travers tout le monde arabe-musulman est l'importance accordée par nos correspondants ou partenaires à la mise en oeuvre de certaines règles de politesse et au respect des formes...

S'agissant des règles de politesse, il faut savoir écrivait le chef de bataillon Beslay qu'elles répondent traditionnellement à un triple impératif d'ordre religieux, traditionnel et... magique :

- notre non respect des usages musulmans découlant essentiellement des prescriptions religieuses nous fait passer pour des mécréants ;

- cet irrespect des coutumes et des convenances traditionnelles ne nous rend pas en outre toujours très sympathiques car nous passons souvent pour des gens « impolis » et mal éduqués ;

- notre comportement et nos propos irréfléchis risquent même, et c'est très grave, d’attirer le mauvais sort… donc de faire de nous des individus plus ou moins dangereux à fréquenter… Il y a donc des mots à ne pas prononcer, des sujets à ne pas évoquer, des comparaisons à ne pas faire... pour ne pas provoquer le destin...

Tout aussi important est le fait que le musulman, susceptible et soucieux des formes, l’est également de la dignité et du rang que lui confèrent sa famille, sa fortune, son rôle ; il est donc très attaché au respect des formes et des usages :

- il n’aime pas qu’on critique ou se moque de ses traditions, de ses institutions et s’étonne de nous voir critiquer les nôtres... notamment dans le domaine de la politique ;

- il n’apprécie ni la vulgarité ni la familiarité dans les rapports humains.

Ne jamais oublier donc que derrière chaque interloculeur il y a une famille et manquer de respect à celui-ci équivaut à manquer de respect aux siens... Même si notre interlocuteur peut relativiser les choses il n'en restera pas moins tenu de réagir en fonction de cette donnée...

 

24) Une vision différente de la morale…

S'agissant des valeurs morales, deux points sont là encore à conserver en mémoire :

Tout d'abord, il importe de se rappeler que le fait de quémander a toujours été considéré en Orient comme une chose normale et absolument pas honteuse car on ne fait qu’essayer de récupérer des biens matériels par essence « méprisables »… en faisant appel au sentiment de pitié d’autrui…

Par ailleurs, la malhonnêteté n’est pas non plus considérée comme immorale car en Islam la justice est religieuse avant d’être sociale : ce que nous appelons nous autres Occidentaux du vol n’est que de la « débrouillardise » ou la mise à profit d’une situation dont la responsabilité incombe à Dieu seul… et qui est seul à même de nous juger. Tant pis pour celui qui se fait dépouiller, car cela prouve qu'il n'est pas quelqu'un de réfléchi, de prudent, et Dieu le punit donc en conséquence...

Enfin le mensonge et la dissimulation ne sont pas considérés comme de la fourberie car :

- la seule vérité qui importe est celle exprimée dans la profession de foi « Il n’y de Dieu qu’Allah et Mahomet est son prophète »… tout le reste étant incertain, changeant, relatif… donc peu important ;

- dire les choses de façon claire ou catégorique peut être grossier, présomptueux, voire parfois même dangereux… donc les individus sont enclins par prudence à biaiser et à tenir des propos mesurés en toutes circonstances.

Le Musulman peut ainsi nous paraître faux, fourbe ou dissimulé dans ses propos alors qu’il n’est que bien élevé ou prudent : « Bouche close, n’y pénètre mouche » dit un proverbe arabe particulièrement explicite…

 

25) Un souci de justice exacerbé et un respect profond de l’autorité…

Le temps n’ayant pas la même valeur en Orient qu’en Occident, le musulman aime souvent les longues joutes verbales, les palabres sans fin, qui débouchent souvent sur des querelles, les chikayas comme on dit en Afrique du nord, en raison de son profond attachement à la justice et aux palabres…

Le respect de la force, du pouvoir, de l’autorité du « puissant » est une obligation en Orient :

- celui qui en est détenteur l’est parce qu’ayant été choisi par la volonté divine : il faut lui obéir non pas par réel opportunisme mais par soumission vis-à-vis de l’élu de Dieu ;

 - à l’inverse, celui pour qui la chance en affaires ou en politique tourne, la baraka, doit être abandonné et ne mérite plus le respect et l’obéissance des hommes car Dieu se détourne de lui… Rappelons à cet égard le comportement des goumiers et des tirailleurs nord africains vis à vis de leurs chefs pendant la seconde guerre mondiale ou le conflit indochinois lorsque les choses "tournaient mal" illustre parfaitement cet état d'esprit... 

 

26) Le regard du musulman sur la civilisation occidentale et ses réalisations…

Même si les jeunes se démarquent de plus en plus de ce modèle traditionnel, le mode de vie occidental est pour bien des musulmans traditionalistes jugé comme un mode de vie trop matérialiste, sans fondement religieux car en cherchant à dominer le monde nous ne nous soucions pas suffisamment de notre devenir dans "l’au-delà". Les réalisations techniques, les produits élaborés que nous leur proposons dans le commerce ne sont que des biens matériels dont nous ne saurions tirer aucun mérite ni aucun prestige : si nous produisons, vendons ces choses ce n’est pas parce que nous sommes plus intelligents mais simplement du fait de la volonté divine… 

Aucune reconnaissance d’ordre moral ni aucune admiration n’est donc à attendre quelle que soit la qualité ou les performances de ce que nous proposons… C’est là un fait acquis, sans plus. S'il est de bon ton donc de faire appel à l'Occident pour certaines réalisations techniques ou architecturales il est tout aussi de bon ton en interne de relativiser ces réalisations d'ordre matériel... qui ne sont qu'un reflet éphémère de la réussite, sans plus... Aucune fierté personnelle particulière à en tirer.

 

27) Un mode de pensée fondamentalement différent…

L’acceptation de l’Islam étant synonyme de soumission à Dieu, le musulman a pris pour habitude dès le début de son éducation d’accepter les choses sans chercher d’inutiles questionnements à propos de leur origine, de leur bien fondé, sans chercher non plus à différencier le bien du mal, le permis du défendu… 

Les raisonnements logiques et les argumentaires n’ont donc pas la même portée qu’en Occident : la relation de causalité échappe souvent à des esprits refusant la recherche d’explications à ce qui ne saurait être considéré que comme la manifestation de la volonté divine. L’appel aux sentiments et à la fibre affective est donc toujours préférable au recours à de longues démonstrations pour convaincre un interlocuteur.



(A suivre)...

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