Quand on se retrouve dans des conditions de vie et de travail aussi particulières que les nôtres, il est évident que l’on peut difficilement mener l’existence de "monsieur tout le monde", notamment celle de nos camarades affectés en famille sur Djibouti-ville…
Quand on a vingt-cinq ans, dans cette ambiance un brin « virile » qui était alors la nôtre, la solitude était parfois difficile à supporter... en particulier l’absence de présence féminine… au point que l'un de mes camarades sous-officiers me disait régulièrement "Ne désespérez pas mon lieutenant, un jour vous verrez arriver un car de Suédoises dans la cour de Hol Hol..." Le comble fut que cette prédiction finit un jour par se réaliser... ou presque... car ce ne fut pas à proprement parler un car 45 places qui arriva mais plutôt un pick-up… et en guise de Suédoises ce ne furent que deux infirmières de brousse, une Canadienne et une Danoise. Ces deux broussardes que nous hébergeâmes ponctuellement pendant leur mission sanitaire au village de Hol Hol étaient des filles remarquables de dévouement et particulièrement "pêchues"… mais qui n'avaient pas "froid aux yeux » … c’est le moins qu’on puisse dire…
En dépit de notre éloignement les uns des autres, nous nous retrouvions toutefois de temps en temps à l'occasion de nos liaisons sur Djibouti pour des soirées plus que sympathiques entre broussards... dans des lieux de perdition nocturnes comme notamment « la Fléche rouge » ou le « Mic-Mac »... Ce terme de lieu de perdition était à mon sens démesurément exagéré car à ma connaissance aucun d’entre nous ne s’est jamais perdu en en sortant, chacun finissant toujours à la fin par retrouver le chemin de son lit... seul ou accompagné…
Les sous-officiers colos de l’AMT m'ayant gentiment adopté, car j’étais le benjamin des broussards, certains d'entre eux me prenant en pitié se dirent du haut de leurs tabourets de bar et entre deux verres de Jet 27, qu'il fallait sérieusement m'initier à la vie tropicale pour parfaire mon acculturation... A cette fin, dans un souci louable, l'un d'entre eux me "commanda" pour mon premier noël un "présent" assez particulier... dont je vous laisse deviner la nature... Quand le "cadeau" en question apprit sa destination de livraison, encore plus pommée que son lieu de provenance quelque part du côté d’Asmara, la transaction capota... sans jeu de mots... à mon grand soulagement je l'avoue, car j'étais en début de séjour et donc encore un peu innocent...
Certains bien-pensants réprouveront bien évidemment notre mode de vie en jetant un regard offusqué sur nos soirées passées en compagnie de ces « ambianceuses » victimes d’insomnie, venues sur Djibouti pour échapper à la misère, parfois à la guerre et aux exactions qui ravageaient leurs provinces éthiopiennes ou érythréennes d’origine. Dire que notre comportement était moral serait un brin exagéré mais pour autant chacun y trouvait son compte, du client assoiffé et en mal de chaleur humaine à « l’amie d’un soir » qui y trouvait un moyen de subsistance et d’aide à sa famille… Pour avoir vu certains de ces bien-pensants bon chic – bon genre et aux âmes sensibles, parfois adeptes du prie-Dieu et souvent chargés de famille, venir s’y encanailler en l’absence de leurs épouses, soit pas encore arrivées sur le territoire, soit momentanément en vacances en France… j’estime qu’il serait inopportun pour beaucoup de personnes de jeter l’opprobre sur le mode de vie des vrais célibataires que nous étions…
Entre deux verres nos compagnes de circonstance nous racontaient leur quotidien passé et comme tous les soldats du monde, à toutes les époques, nous les écoutions… sous le regard suspicieux de la tenancière de ce « débit de boisson ouvert tard la nuit » qui aurait toutefois apprécié nous voir consommer davantage plutôt que deviser entre « philosophes de comptoirs » à propos de la fin tragique du Négus ou de la vie pastorale sur les hauts plateaux éthiopiens…
Notre souci louable de l’économie nous poussant parfois à abandonner les lieux bien avant l’heure de fermeture officielle, nous donnions alors rendez-vous chez nous à notre « amie d’un soir »… Le tout était toutefois que cette dernière ne se trompe pas d’adresse comme cela arrivait parfois… Inutile de préciser auquel cas les dommages collatéraux induits chez nos voisins du fait du réveil intempestif de leurs épouses à une heure indue, par une jeune personne « peu fréquentable » s’acharnant sur la sonnette pour trouver le gite promis dans l'euphorie éthylique… et dont elles se demandaient, à juste titre, si elle n’avait pas participé à la « pendaison de crémaillère » de leur homme avant leur arrivée décalée sur le territoire… Dans ces conditions, vous comprendrez aisément que la phase d’exfiltration et d’évacuation des « achats » de la veille n’ait pas été le lendemain la séquence la plus simple de cette expérience « ethnographique » et quelles ruses de Sioux il fallait ensuite déployer pour échapper aux regards courroucés de nos voisines de pallier… ou narquois de certains supérieurs… Tout ceci se terminait ensuite fort heureusement au mess avec un pot colonial gracieusement offert pour faire oublier aux camarades les turpitudes ainsi que les cris et chuchotements de la veille… La fuite en brousse pour quelques semaines était ensuite la meilleure solution pour faire oublier ces frasques... Pour rester dans la mesure je ne détaillerai pas… outre mesure… nos soirées passées en compagnie de ces jeunes femmes, parfois d’une grande beauté car souvent issues d’un harmonieux métissage entre Italiens et Ethiopiennes... vu que cela ne se raconte pas mais se vit…
Une chose est certaine : nous étions célibataires et jeunes… et il fallait que jeunesse passe pour les marsouins que nous étions… car il y a temps pour tout dans une vie… Point barre…
Si après cela certains - et certaines - trouvent toutefois à redire à notre mode de vie, je ne peux que les renvoyer vers ces lignes écrites par Jacques Frémeaux dans « l’Afrique à l’ombre des épées », qui font apparaître que là encore il n’y avait rien de nouveau sous le soleil et que bien avant nous, nos Anciens s’efforçaient également de pallier l’absence féminine sans que personne n’y trouve à redire :
« On peut penser que, autant que la solitude pèse à ces jeunes officiers, la présence de ces hommes sans femmes fait problème pour les sociétés locales. Comme dans la société rurale française, le célibat est conçu comme une situation anormale pour un individu, passé l’adolescence. Anomalie encore plus ressentie dans une Afrique où le nombre d’épouses mesure la puissance d’un chef. Autant il paraît difficile à l’officier de vivre sans une compagne, autant pour les hommes mariés du pays il est très inquiétant de savoir sans épouse un personnage que son autorité pourrait pousser à s’emparer de celle d’autrui. Aussi voit-on l’officier recourir, le plus souvent au grand soulagement de ses administrés, à des formes diverses de liaison. Certains se mettent en « ménage » (en collage dit Laperrine) avec de pauvres filles, dont les hasards de la guerre ont fait des captives, et dont la communauté se débarrasse ainsi sans avoir l’impression de perdre grand-chose. D’autres, ce qui ne soulève guère plus d’émotion, partagent la vie de courtisanes dont les mœurs légères sont un fait admis, comme les petites Ouled-Nai de la conquête de l’Algérie. Parfois, cependant, ce sont des filles plus honorables que se voit proposer l’officier. Le modèle en est le « mariage à la mode du pays » tel que le décrit Faidherbe. »
Quand on sait en outre que même le très honorable colonel Ferrandi dans son livre incontournable « L’officier colonial » ne réprouvait pas ce type de fredaines comme il le disait lui-même… que les esprits chagrins s’en fassent donc une raison… et « que le c… leur pèle »…
Inutile de dire bien entendu que dans cette "maison de verre" qu'était la mission de coopération, pour reprendre une expression chère au général Nemo, toutes ces « fantaisies » finirent par remonter au niveau du colonel chef de la mission d'assistance militaire qui commença alors à s'inquiéter pour moi… et me le fit savoir lors de la lecture de mes notes... Notre colonel nous ayant toutefois avoués qu’adolescent il s’était fait prendre en 1954 en compagnie de son frère par la PM Légion dans un des quartiers chauds de Saigon, alors que faisant escale sur la route de Nouméa pour rejoindre leur père ils essayaient de découvrir la vie nocturne de cette ville, vous comprendrez qu’il ait été malgré tout bon public, même si apparemment la Colo n'était plus tout à fait celle dont on m'avait parlé… Bien des années plus tard, lors d’un salon du livre au musée des Troupes de marine de Fréjus, nous eûmes l’occasion d’en rire ensemble…
Mais que de souvenirs... même si l’originalité n’était déjà plus tout à fait de mise dans la Coloniale…
Disposant pour mes venues en ville d’un petit appartement dans le quartier de Boulaos, il m’arrivait aussi d’héberger ponctuellement et d’aider par du prêt de mobilier des camarades colos du 5° RIAOM … Ceux-ci ne disposant pas encore d’un logement attribué pour accueillir leur épouse venue « en sauvage » comme on disait alors, c’est à dire avant l’obtention de leur concession de passage gratuit, la fameuse CPG… ils étaient parfois obligés pour héberger provisoirement celle-ci de louer à prix d’or un « pucier » plus que sommairement meublé et parfois installé au-dessus d’un « claque »… Spectacle nocturne « sons et lumières » assuré donc… Mieux favorisé qu’eux du fait que nous n’émargions pas au même budget, le moins que je pouvais faire était donc de les aider dans la mesure de mes moyens. Le seul souci c’est qu’ensuite il me fallait partir régulièrement à la recherche des chaises et tables dispersées dans la nature pour reprendre possession des biens provisoirement mis à ma disposition par l’AND… car mes camarades dans l’euphorie des retrouvailles conjugales avaient parfois tendance à oublier certains détails d’ordre matériel… confondant sans doute les crédits de la coopération avec des dons gracieux d’Emmaüs… Vu toutefois l’état général de mon mobilier, je dirais que cette confusion était quand même un peu compréhensible…
Au poste, question boulot, notre emploi du temps obéissait à un rituel classique... Un "jus" léger au lever du jour, histoire de "réveiller la bête", puis le rassemblement avec le personnel djiboutien de Hol Hol afin d'assister à la levée des couleurs de l'AND, le sport très tôt en raison de la chaleur si nous ne sortions pas sur le terrain... Au retour du footing un casse-croute consistant à base de « clacos » et de charcutaille arrosée "avec modération" de rosé frais acheté chez Fratacci, en même temps que l'écoute grâce à notre antenne filaire des nouvelles de Radio France International, puis enfin quand même, histoire de justifier notre solde et notre présence dans ces cailloux, la conduite de nos activités d'instruction.
Après le repas, sieste obligatoire pour échapper un peu à la fournaise, d'autant que le groupe électrogène du poste entrait en fonctionnement jusqu'à 15 heures, retour aux activités ou bricolage sur notre popote et enfin attente du crépuscule et du redémarrage du groupe électrogène, une bière dans une main et... le catalogue BMW dans l'autre... en fantasmant sous la véranda face au désert, sur le véhicule que nous allions acheter avec nos économies forcées au retour en France...
Du temps de la Légion, tout comme c’était encore le cas à Oueha où stationnait à cette époque l’escadron de reconnaissance de la 13° DBLE, il existait une piscine à Hol Hol mais indépendance oblige… elle avait hélas été transformée en fosse à détritus par nos camarades de l’AND… nous privant ainsi de toute possibilité de rafraîchissement…
Parmi mes autres excellents souvenirs fantaisistes de cette affectation en AMT à Djibouti, il y avait aussi dans le cadre de nos activités de travail ces séances de tir un peu particulières, où disposant d’un armement hétéroclite, nous nous faisions plaisir... Aligner sur un pas de tir et sans restriction de munitions des RPG 7 et des lance-roquettes US, des AK 47 et des FAL, des Luger P38 allemands où était encore gravé l'aigle nazi et des pistolets MAB ou Beretta… sans oublier un assortiment de FM 24/29, de PM Sten et Sterling… n’est pas dans les pratiques habituelles de nos séances d’IST françaises… En fait il ne nous manquait plus que les tractions avant avec les tireurs postés sur les ailes pour compléter ces remakes de la libération de Paris… Mais comme notre parc auto était parfois dépourvu de portières et de pare-brise, voire de sièges pour cause de « cannibalisation », tout ceci restait quand même assez folklorique et haut en couleurs… ce qui convenait parfaitement à ma personnalité. En effet, étant par nature un brin « bordélique » comme on dit et ne me passionnant pas spécialement pour les « trains qui arrivent à l’heure »… si vous voyez ce que je veux dire… servir au titre de l’AMT me donnait en fait un peu l’impression d’être organisé… J’aurais fait un malheur à Coëtquidan, c’est sûr…
Possédant un excellent niveau physique car il avait pratiqué le pentathlon, mon adjoint était pour moi un remarquable lièvre sur notre parcours de footing quasi quotidien qui franchissant l'oued Hol-Hol, nous faisait remonter vers le village en passant à proximité du cimetière local... Inutile de dire que certains jours, dans la montée, les effluves émanant des corps récemment enterrés, ou plutôt recouverts d'un peu de terre et surtout de pierrailles, nous incitaient à allonger la foulée... Comme dirait l’autre cela sentait un peu la viande faisandée… Évitant soigneusement de passer sous le viaduc en raison de la présence de mines non relevées et non répertoriées, mines remontant à l'époque du barrage, nous finissions notre parcours en empruntant le tablier du pont... Ces mines ayant quelque peu "navigué" lors des crues de l'oued en raison des pluies, il était illusoire d'essayer de les retrouver… si tant est qu'un schéma de pose ait été un jour réalisé par nos camarades de la Légion...
Les jours où il estimait que je m'étais bien donné en jogging, mon adjoint "m'autorisait" en fin de journée une seconde bière en ponctuant régulièrement l'ouverture ultra rapide du réfrigérateur pour cause de risque de décongélation d'un "Attention mon lieutenant, une seconde bière c'est exceptionnel car en poste isolé on a vite fait de se mettre à picoler si on n'y fait pas gaffe..."
Enfin, après le repas du soir que nous préparions par alternance.... ma spécialité étant le steak haché et les pâtes à l'eau... une vidéo louée lors de nos liaisons en ville ou un bon bouquin et direction le plumard... demain étant un autre jour.
Un quotidien bien éloigné du mythe de la vie au désert colporté
par les affiches de recrutement de la coloniale d'autrefois...
Ce quotidien un peu monotone était toutefois rompu par le passage du train reliant Djibouti à Addis Abeba avec escale intermédiaire à Dire Dawa sur la frontière.
Dans un sens le train amenait le khat frais récolté sur les plateaux éthiopiens à l'attention des "brouteurs" de Djibouti et... les "gagneuses" qui se sentant une vocation pour le travail nocturne dans les bars de Djibouti venaient y chercher de quoi échapper à leur misère... Dans l'autre sens il permettait aussi aux expatriés allant découvrir un bout de brousse du côté d'Ali Sabbieh de vivre une "micro aventure" familiale du vendredi, calendrier musulman oblige... Comme la voie ferrée était située à un jet de papiers gras de notre popote... unité de mesure apparemment prisée de certains farceurs qui apercevant deux Blancs dans ce coin perdu n'hésitaient pas à les saluer "à leur façon"... il nous était difficile de manquer le passage du train…
Lorsque ce dernier venait d'Éthiopie, il abordait en sifflant le viaduc au terme d'une longue descente s’achevant par une courbe... Les restes de wagons et de trains de roulement jonchant l'oued et recouverts de mélasse étaient la preuve indiscutable que dans le passé l'arrivée en gare de Hol Hol n'avait pas été négociée par le conducteur du train comme l'auraient exigé le principe de la gravité terrestre… et la fiabilité des équipements ferroviaires... Étant donné qu'une partie des passagers voyageaient à l’époque sur le toit des wagons, inutile de dire quelle fut sans doute la dispersion du "public" à l'arrivée... sachant en outre que les survivants éventuels épargnés par la dégringolade d’une cinquantaine de mètres avaient dû se retrouver en train de ramper au milieu d'un réseau de concertina et de ces mines oubliées que la Légion avait posées au temps du "barrage"...
Un brin désœuvrés, j'avoue que nous attendions à chaque passage du train l’éventualité d'assister à nouveau à ce spectacle… qui hélas, ou plutôt tant mieux… ne se produisit pas pendant notre séjour... Le comble fut toutefois que le déraillement tant attendu finit par survenir mais si j'en crois mes informations ce fut pas mal de temps après notre passage à Hol Hol...
Bien que la ligne ait été du type voie unique nous n’avons jamais pu non plus assister au télescopage de deux convois fous pilotés par des conducteurs bourrés de khât et en plein « trip » hallucinogène… preuve qu’une certaine coordination était opérée en amont par quelqu’un qui sans doute ne « broutait » pas à cette heure-là… Le célèbre panneau « un train peut en cacher un autre » n’avait apparemment pas de raison d’être à Hol Hol…
Depuis cette époque, une nouvelle liaison ferroviaire reliant dans la journée Djibouti à Addis Abeba et qui n’a plus rien à voir avec celle que nous avons connue qui datait de la colonisation a été ouverte par les Chinois avec des matériels modernes et fiables… Progrès oblige et pénétration chinoise en Afrique, le temps des voyages sur le toit des wagons est hélas définitivement révolu… Quant à l’Assistance militaire technique d’antan, elle a désormais cédé la place à la coopération technique... même si je m'interroge quand même un peu au fond de moi quant à l'équilibre des apports réciproques...
En somme une « aventure » à mon avis désormais un peu trop sérieuse pour moi…
(A suivre)...

Récit aussi sympathique que documenté ... Des "tournées d'inspection" avec l'inspecteur des écoles primaires entre 1970 et 1976 donc du temps du T.F.A.I, m'avaient permis de croiser le destin hors normes de ces jeunes sous off' détachés au G.N.A de l'époque et de quelques VAT instituteurs vaguement préparés aussi à des séjours pour le moins rustiques notamment du côté de Balho, Assamo ou Guistir ... Avoir 20 ans, être admis dans un campement Afar , s'y voir offrir du lait de chamelle est une expérience rare et qui vous ramène à quelques réalités et vous marquent à jamais. Tous les anciens chefs de poste vous le diront; la plupart ont fait un excellent travail, qui honore l'institution. Les Ethiopiennes sont magnifiques ...
RépondreSupprimerMerci pour votre sympathique commentaire... Ce premier séjour a sans doute été celui qui m'a le plus marqué sur le plan humain de toute ma carrière d'officier.
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