Comme c’était le cas autrefois pour nos Anciens qui commandaient des troupes dites « indigènes », bien que ce soit toutes proportions gardées, l’un des avantages majeurs d’une affectation comme « cadre de contact » en Assistance militaire technique était de pouvoir vivre et travailler en immersion au sein de la population autochtone.
1– LE POIDS DE L’HISOIRE.
On ne saurait appréhender correctement Djibouti en faisant abstraction du poids du passé tant précolonial que colonial dans cette partie de la Corne de l’Afrique… Ainsi que le précise la monographie qui m’avait été remise, il y a quelques données à conserver en tête :
« Cinq faits à caractère géopolitique et historique dominent l’histoire précoloniale de Djibouti. Leur connaissance permet de mieux comprendre l’histoire récente du territoire ainsi que les problèmes actuels de la République de Djibouti :
- La situation géographique du pays l’a obligatoirement amené à devenir au cours des siècles un lieu de passage très fréquenté, en même temps qu’une voie favorable aux invasions.
- Les rapports entretenus depuis l’Antiquité et jusqu’au VII° siècle entre l’Éthiopie et l’Arabie du Sud lui ont conféré un rôle de liaison et probablement de dépendance.
- L’islamisation, dès le XIV° siècle, des populations côtières provoque naturellement des conflits avec les populations christianisées des fertiles et tentants hauts-plateaux éthiopiens.
- Une longue période de « guerre sainte » contre les Abyssins menée par les Afars et les Somalis fanatisés par l’Islam.
- Vers le milieu du XIX° siècle, les Afars s’installent dans la moyenne vallée de l’Aouache plus favorable à la vie que la zone côtière, permettant ainsi aux Issas de s’installer à leur place dans la partie Sud-est du pays. »
La conquête et la colonisation française ayant débuté suite au percement du canal de Suez en 1856 afin de permettre à notre pays de disposer d’une escale logistique sur la route de l’Indochine, une série de traités d’amitiés furent signés avec les sultans locaux jusqu’en 1885, date à laquelle Djibouti devint un protectorat avant de prendre l’appellation de Côte française des Somalis (CFS) en 1892 puis de Territoire français des Afars et des Issas (TFAI) en 1967. La présence française prit fin en 1977 avec l’accession à l’indépendance. Cette accession à l’indépendance ne s’est toutefois pas faite sans heurts ni tensions à la fois internes à la population djiboutienne et avec la France… tensions qui ont laissé de multiples séquelles et cicatrices.
2 - LES COMMUNAUTES HUMAINES EN PRESENCE.
Lorsqu’on traite avec un Djiboutien, sans pour autant se prendre pour un ethnologue, il est très important de s’intéresser à la vie des populations locales et de déterminer rapidement son ethnie d’appartenance car il existe de nombreux antagonismes entre ses différentes composantes...
Ainsi qu’il est précisé dans la monographie qui m’avait été remise à l’époque et que j’ai soigneusement conservée, deux groupes ethniques sont particulièrement importants du fait de leur ancienneté sur le territoire et du rôle qu’ils ont joué au plan politique…
« Les Afars et les Issas forment les deux groupes ethniques les plus importants du territoire. Différents par leurs langues et certaines coutumes, ils ont cependant un mode de vie identique : authentiques guerriers de légende, ce sont des pasteurs nomades. En République de Djibouti la frontière entre les ethnies Afars et Somalis peut être délimitée par une ligne allant du Goubet El Kharab à Dikhil.
Les Afars ou Danakil occupent le sud de l’Érythrée, une importante enclave en Éthiopie dont l’axe est approximativement le fleuve Aouache et qui va jusqu’aux environs de la ville du même nom, enfin les trois quarts de la superficie du territoire de la République de Djibouti. Semi nomades, ils sont organisés en sultanats et en tribus d’importance variable et forment une société très structurée.
Les Issas ou Somalis du Nord occupent le reste du territoire et débordent largement sur l’Éthiopie. Ils sont concentrés à Djibouti. Semi-nomades ils sont organisés en sept tribus et forment, contrairement aux Afars, une société caractérisée par ses tendances anarchiques et son tribalisme vivace.. »
A ces deux groupes ethniques s’ajoutent aussi d’autres composantes plus récemment installées : ce sont essentiellement, d’une part des Somalis sédentaires, vivant sur Djibouti, plus entreprenants et plus évolués que les Afars et les Issas, ce qui leur permet de jouer un rôle politique, d’autre part des Arabes yéménites contrôlant le secteur de l’immobilier et du foncier, détenant le quasi-monopole du petit et moyen commerce, de la pêche et des cultures maraîchères. Le fait que ces derniers ne jouent pas de rôle politique ne les empêche pas d’être jalousés par les premiers. A ces deux groupes il convient d’ajouter aussi des Indo-pakistanais spécialisés dans le commerce des tissus et le change, des Ethiopiens, des Malgaches, des Vietnamiens et enfin des Européens (Français, Grecs et Arméniens, Italiens).
Pour bien comprendre les particularismes de la population djiboutienne il n’est pas inutile de rappeler les écrits du colonel Pierre Le Chevoir, auteur d’un ouvrage intitulé « Création et mise en œuvre du Groupement nomade autonome de Djibouti : 1967 – 1972 ». Cet officier des Troupes de marine y décrit parfaitement bien les tensions agitant les populations du TFAI à son époque. Il souligne en particulier le fait que le sentiment tribal était demeuré profondément enraciné parmi certains membres des différentes communautés Afar, Issa… et que personne ne semblait réellement prêt à oublier les querelles et les rancœurs du passé…
Au cours des années précédant l’indépendance, les antagonismes ancestraux existant entre ces deux peuples ont fini par être instrumentalisés par les nations étrangères… Si les Afars, pour se démarquer des Ethiopiens ont décidé d’être favorables au maintien de la présence française, quitte du fait de ce positionnement politique à revendiquer tous les droits par rapport aux autres communautés, les Issas en revanche, appuyés par les Somaliens qui considèrent Djibouti comme un territoire devant leur revenir, ont opté pour un départ des Français. Le fait que notre pays soutienne et avantage l’ethnie Afar en raison de son inclination pro-française n’a pas arrangé les choses… et laissé subsister à notre endroit des rancœurs bien des années après l’indépendance.
De façon prémonitoire, le colonel Le Chevoir qui connaissait bien les populations locales ne se faisait pas d’illusion à propos de la réconciliation entre communautés à l’approche du référendum de 1967 sur l’indépendance :
« Les Issas dits « modérés » déployaient depuis le début de l’année 1967 des efforts importants pour se rapprocher des Afars. Si ces rapprochements avaient lieu, ce n’est pas parce que les Issas avaient rejeté l’antagonisme tribal et souhaitaient faire la paix avec les Afars, c’est parce que les circonstances leurs paraissaient favorables pour faire un bout de route avec le voisin. Les uns et les autres espéraient pouvoir, au cours des prochaines années, obtenir par des voies pacifiques un maximum d’avantages pour leurs « frères », au détriment des autres ethnies. Le jour où l’un des protagonistes estimera que les dés se pipent et que les cartes sont biaisées, la haine remplira à nouveau les esprits et les luttes sanglantes risquent de reprendre. »
L’avenir devait comme on le sait lui donner raison… car la rivalité existant entre les deux ethnies Afar et Issa, de taille sensiblement égale a dégénéré sur une véritable guerre civile entre 1991 et 1994 et nécessité une action d’interposition des Forces françaises stationnés à Djibouti (FFDJ).
Lors de ces affrontements, je suppose qu’un certain nombre de mes stagiaires de l’époque, d’origine Afar, ont dû rejoindre la rébellion et les rangs du FRUD… J’espère vivement qu’ils n’auront pas été impliqués dans des combats fratricides avec leurs camarades de promotion issus de la communauté Issa de l’AND ce qui serait bien triste, mais n’ayant pu avoir d’informations particulières, je n’en suis malheureusement pas certain…
Lorsque j’ai été amené à servir en République de Djibouti, en dépit de mon immersion dans le milieu local, j’avoue ne pas avoir été conscient des tensions opposant ces deux groupes ethniques, qui à vrai dire n’ont jamais transparu parmi mes élèves, contrairement à ce que j’ai pu observer quelques années plus tard en Guinée Conakry… sujet que je développerai ultérieurement.
Ce que je déplore c’est que lors de mon bref passage au CMIDOM, personne n’ait en effet jugé utile de m’informer de la situation et la monographie de l’époque que j’ai conservée atteste de cette lacune… Ce n’est que bien plus tard, à la lecture des lignes écrites par le colonel Le Chevoir ainsi que par la découverte du livre d’André Laudouze, « Djibouti, Nation – carrefour », que j’ai vraiment pris conscience de cet antagonisme viscéral opposant les deux ethnies… Il est vrai qu’à l’époque la politique du gouvernement du président Hassan Gouled Aptidon prônait l’unité nationale et faisait tout pour préserver au moins en apparence, l’équilibre entre les communautés en occultant les tensions du passé et en combattant le tribalisme… Dans un document de travail cité par André Laudouze, le président Hassan Gouled soucieux de préserver cette unité écrivait d’ailleurs :
« Afars et Somalis, nous sommes d’une même race. Notre religion commune tisse un lien étroit entre nous. La rudesse de notre climat et l’aridité de notre sol font de nous des hommes fort, courageux. Notre mode de vie austère a gardé intactes en nous toutes nos possibilités d’ouverture vers une plus grande culture intellectuelle. La France pouvait et devait nous aider dans cette approche ».
Au nom du politiquement correct sans doute était-il donc plus opportun à l’époque de passer sous silence ces antagonismes… mais ce que je retire de cette affaire en tous cas et je le répète, c’est l’insuffisance de formation avec laquelle j’ai été expédié dans ce pays…
3 - LES MODES DE VIE DES POPULATIONS
Il est évident que celui qui est affecté en ville, même s’il va ponctuellement en brousse pour s’oxygéner à l’occasion d’une sortie familiale ou entre amis du week-end, ne peut se faire une idée des mentalités des nomades de la brousse et de leur quotidien, que ce soit en Afrique de l’Ouest comme en Afrique de l’Est…
Pour parler de la mentalité des populations vivant en milieu désertique ou semi-désertique, sans pour autant tomber dans le travers du stéréotype contre lequel je mets en garde régulièrement le lecteur, le mieux est encore de se reporter à cet extrait du Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer (1941) qui en dresse une esquisse :
« Les nomades cèdent, pour vivre, aux attractions locales des points d’eau et des pâturages ; mais leurs vrais instincts les poussent aux entreprises de guerre. Le corps nerveux et souple, les traits fermes et précis, surtout chez les hommes de race pure, la noblesse naturelle des attitudes donnent à leur personne un indéfinissable cachet de hauteur et de fierté qui explique l’ascendant qu’ils ont exercé de tout temps sur les populations sédentaires. »
Bien que son propos traite des particularismes des populations vivant au Sahara occidental et non en Afrique de l’Est, le capitaine Alliot dans une étude intitulée « La formation méhariste, qualités requises et valeur de cette formation dans une vie d’officier » dresse également un portrait du nomade qui à bien des égards ressemble à s’y méprendre au type d’individu que j’ai pu croiser lors de nos pérégrinations :
« Tous sont aptes à parcourir les immensités désertiques sous un climat dur qui impose à l’organisme un effort renouvelé chaque jour, effort qui de plus doit s’allier à la sobriété. Leur intelligence est également remarquable ; toujours sur le qui-vive, la moindre erreur, la moindre faiblesse même momentanée pouvant avoir des conséquences redoutables. Tous ont une vue remarquable, décelant le moindre monticule, le moindre indice sur le sable, reconnaissant les traces. Ils ont le sens topographique car c’est pour eux une question de vie et de mort. Leurs qualités guerrières sont bien connues : ils se sont tous montrés jaloux de leur indépendance, faisant parfois preuve de fanatisme religieux. »
André Laudouze pour sa part précise :
« On ne comprendrait rien à l’existence actuelle des Afars et des Issas si l’on ne se rappelait que ces peuples ont survécu à d’énormes déplacements de population, à des vagues successives d’invasion à des brassages démographiques considérables qui submergèrent cette région de l’Afrique. Ils ont survécu sans doute grâce à ce qui fut et demeure leur vertu propre : la migration. L’incessante marche des tribus de campement en campement fait partie des traditions les plus antiques. »
En parcourant la brousse il nous arrivait de tomber régulièrement sur des campements provisoires ce qui me permettait d’observer la rusticité de l’existence des populations locales. N’étant pas un expert en la matière, je n’ai en fait jamais trop vu de différences entre les modes de vie et d’organisation des Afars et ceux des Issas…
Je préfère donc à cet égard citer encore une fois André Laudouze :
« Dans un environnement et une nature rebelles, l’habitat traditionnel reflète le caractère nomade et pastoral de ces populations. Il s’agit d’un nomadisme pratiqué par des gens qui, non seulement possèdent et gardent jalousement les lieux d’échange et de parcours, mais les connaissent, de cette connaissance pratique du berger de tout temps et de tout lieu. Ils les respectent aussi comme source de vie ! Ces nomades savent organiser l’espace, utiliser les points d’eau, les oueds. En fait, les Issas autant que les Afars tout comme les Somalis, les Touaregs, les Arabes, les Maures ou les Toubous, font partie de cette civilisation nomade de type berbère (maghrébine) dite « nomadisme pastoral montagnard ». /…/. Sur le parcours pastoral, le toukoul, abri du nomade djiboutien, est vite monté et démonté : on plie l’essentiel (nattes ou tapis) sur le dos du chameau, on laisse éventuellement sur place l’armature de bois souple qu’on retrouvera plus tard si l’on repasse par les mêmes endroits… »
Une autre description de ces nomades que nous croisions en brousse figure dans la monographie déjà citée :
« Toujours à la recherche de la dernière pluie, de nouveaux pâturages et de points d’eau pour la survie de son troupeau, son genre de vie est à la fois patriarcal, fruste, rude et frugal. L’essentiel de ses ressources provient de l’élevage, pratiqué plus en vue d’obtenir du lait, base de la nourriture, que de la viande ».
Quelques différences peuvent toutefois être relevées entre ces deux groupes humains :
« Dans le Nord, Afar, la terre est appropriée de façon collective. Les zones de pâturage appartiennent à des familles ou à des fractions de tribu qui organisent le paiement des redevances qu’il convient de faire payer à ceux qui désirent traverser les terres et y faire pâturer leurs propres bêtes. La cellule de base de la vie collective est constituée par un campement avec un chef de famille, le campement étant une structure mobile, à base de toukouls démontables.
Chez les Issas, les tribus vivent de façon beaucoup plus mêlée, la nomadisation s’effectuant par groupes tribaux.
Vivant de façon souvent très dispersée, les Issas conservent cependant un sens très aigu de la solidarité tribale, qui se manifeste par la force de la coutume. Ce sont les notables qui sont chargés d'en appliquer les mille et une déterminations pratiques. C’est ainsi que le meurtre est puni par le prix du sang, le dya, codifié de façon précise prenant le plus souvent la forme d’une compensation payée en chameaux et en chèvres. »
Parmi les constantes de ces populations, quelle que soit leur appartenance ethnique, il était visible que l’austérité et la dureté du cadre de vie avait profondément façonné les mœurs et les mentalités, conduisant ainsi les individus à mépriser la mort et la souffrance. La survivance de certaines pratiques pourtant condamnées par une partie de la population locale, notamment féminine, comme l’excision ou l’infibulation, était à mettre précisément au compte de cette dureté et de cet attachement à des règles ancestrales que nous jugions barbares et rétrogrades de notre point de vue occidental…
Il est toutefois évident que le mode de vie des habitants vivant ou originaires de Djibouti-ville avec qui nous traitions n’obéissait pas à la même logique même si certaines constantes découlant de leur appartenance tribale ou de leur vécu subsistaient encore… en parallèle à certaines pratiques modernes… Je citerai à cet égard mon commandant d’unité de Hol-Hol, originaire de la région de Oueah, qui tout en étant un adepte du khât et en s’affichant chaque après-midi en vêtements traditionnels déployait en même temps des efforts considérables pour importer et dédouaner une Mercedes 190, symbole de réussite sociale dans un pays où les kilomètres de route goudronnée étaient pourtant limités…
4 - UNE IMMERSION PERMANENTE AU CONTACT DE PARTENAIRES PAS TOUJOURS FACILES.
Dans le cadre de nos activités de formation et de préparation opérationnelle, les bivouacs en particulier nous offraient l’occasion d’échanger avec nos stagiaires issus des deux principales communautés Afars et les Issas. La plupart d’entre eux du fait de leur âge, avaient généralement débuté leur carrière militaire à l’époque du TFAI voire pour les plus âgés de la Côte française des Somalis. Pour eux qui avaient été oubliés des travaux d’avancement lors de l’indépendance, notamment du fait de leur appartenance ethnique ou de leur positionnement politique vis à vis du référendum d’indépendance, ce stage représentait comme ils disaient la "promotion des dernières cartouches"… preuve s'il en est que leur passage dans les rangs de la Coloniale avait laissé des traces d’ordre culturel… Certains d’entre eux évoquaient d’ailleurs encore fréquemment le nom de leurs commandants d’unité du temps du GNA… en particulier celui du capitaine Gandouly que j’avais connu au CNEC et qui serait un jour mon COMSMA… et dont ils avaient apprécié les qualités de chef ainsi que l’attachement profond à leur pays.
Au cours de nos échanges nous apprenions ainsi beaucoup concernant les particularismes ethniques de ces communautés, la vie quotidienne en brousse des nomades qui forçait le respect, l’alimentation locale, les usages en vigueur, l’importance du fait religieux dans un pays musulman à 90 % nous conduisant par exemple à intégrer dans les emplois du temps quotidiens le temps de prière ou à prendre en compte les contraintes du ramadan sur le déroulement des activités.… S’agissant des pratiques religieuses on ne peut toutefois pas dire que l’islam pratiqué par nos camarades était très orthodoxe… Chez les Afars en particulier, il était visible que certaines croyances et usages antérieurs à l’islamisation subsistaient, comme c’est d'ailleurs souvent le cas d’ailleurs en Afrique, et au culte des ancêtres s’ajoutaient nombre de superstitions d'origine animiste…
Que ce soit à Djibouti ou par la suite en Guinée Conakry, où quelques années après j’ai rempli sensiblement la même mission mais dans un tout autre contexte, c’est assurément ce volet humain de mon travail qui m’aura le plus marqué. Découvrir de l’intérieur des populations étrangères, qui une fois la confiance établie se livrent ouvertement en parlant du passé, est quelque chose de réellement formidable. Le colonel Ferrandi déjà dans « L’officier colonial » (1930) insistait en son temps sur l’importance de ces contacts et sur la plus-value apportée :
« Au vrai, c’est avant tout par ses contacts d’homme à homme, auprès du tirailleur, du paysan, du citadin, contacts au cours desquels son insatiable curiosité se devra d’être toujours tempérée de beaucoup de tact et de sens de l’humain, c’est en allant au cœur de la brousse, le long des sentiers, des pistes et des cours d’eau, étudier l’homme dans son cadre social et familial, tribal ou villageois, que l’officier arrivera peu à peu à acquérir cette connaissance du pays auquel il va, pendant son séjour, consacrer le meilleur de lui-même. La possibilité lui en sera donnée dans le cadre même de ses activités normales : commandement et instruction de la troupe, sorties en brousse, tournées de recrutement, participation de la troupe à des travaux d’intérêt général, etc. »
Si notre place privilégiée nous permettait de découvrir de l’intérieur la réalité de la vie djiboutienne il n’en reste pas moins que cette situation n’était pas toujours des plus faciles à vivre… Pour comprendre de façon pratique et concrète qui étaient nos interlocuteurs de l’époque, je citerai ainsi un extrait du mémoire de fin de séjour rédigé par un camarade lieutenant affecté au Groupement commando des Frontières (GCF), document que j'ai conservé dans mes archives :
" Les anciens du régime militaire transitoire (qui au sein de l'armée française occupaient des emplois secondaires), après un stage rapide ont été nommés officiers et sont maintenant dans des postes de commandement (le chef de corps du GCF est issu de ce régime).
Des officiers (anciens du Front de Libération de la Côte des Somalis) ont été intégrés dans l'Armée nationale au moment de l'indépendance. Ils sont contre la présence française et ne font rien pour aider l'assistant technique.
Leur formation, leur niveau intellectuel ne les prédisposaient pas à tenir des postes de responsabilité. Leur ascension trop rapide ne leur a pas permis de découvrir les rouages essentiels du commandement, tant militaire qu'administratif.
Chez les sous-officiers deux catégories : les premiers sont d'anciens miliciens, limités intellectuellement mais dévoués : les seconds, anciens du Service général des Troupes de marine, rengagés dans l'Armée nationale, s'attendaient à des promotions rapides. Ils revendiquent certains postes occupés par des AMT.
Les soldats, moitié sont des anciens du G.N.A., les autres sont des engagés ayant quelques années de service. La gestion du personnel est mauvaise. Très souvent l'origine ethnique ou le lien de parenté intervient."
Malgré l'intérêt certain que me procurait l’immersion permanente dans un milieu humain nouveau, et indépendamment des descriptions parfois idylliques faites par André Laudouze, ce journaliste de Témoignage chrétien « grand ami » de Djibouti et des Djiboutiens, les relations de travail avec nos partenaires djiboutiens étaient toutefois souvent... très compliquées...
Pour se faire une idée du climat relationnel dans lequel il fallait vivre et travailler, voici ce qu'écrivait alors ce camarade lieutenant affecté au G.C.F. et qui résume parfaitement mon sentiment :
" Les mœurs sont très différentes des nôtres et entraînent souvent des incompréhensions. Ce sont des gens fatalistes n'ayant aucune vision globale des réalités de la vie courante. Ils sont inconstants, instables. Consommateurs de khât (drogue euphorisante), ils passent l'après-midi et une partie de la nuit à palabrer, d'où un manque de réaction dans les deux premières heures de la matinée. Les cadres ont le goût des combines, des privilèges. Cet exemple donné par les supérieurs entraîne les subordonnés à agir de même à leur niveau. Les détournements de fonds, de matériaux et de denrées sont quasi permanents. Il est difficile pour l'assistant militaire technique de supprimer ces habitudes. Il doit rester très vigilant sur ces pratiques. Ces différences de mentalité et de mœurs défavorisent les relations. Les difficultés de langage n'incitent pas au dialogue. L'application d'une réglementation et d'une procédure logique dans le travail suscite chez les nationaux une sentiment de méfiance, d'agacement et de frustration. Toutefois, avec le temps, certains cadres admettent les compétences et les qualités techniques de l'assistant militaire. Les soldats, quant à eux, voient leurs intérêts pris en considération et traités efficacement. Ce climat de méfiance s'amenuise avec la formation des cadres nationaux, sous la responsabilité de l'AMT qui devient alors conseiller. Le cadre français servant au tire de l'assistance militaire technique doit avoir à l'esprit qu'un phénomène de rejet se fera sentir dès son arrivée. Le poste de responsable ne facilite pas sa tâche, mais son tact, sa disponibilité sont ses principaux atouts pour briser le climat de défiance. A lui de faire comprendre que chaque militaire doit travailler dans l'intérêt général pour obtenir lui-même son propre intérêt. La finalité restant de former des cadres nationaux pouvant occuper les emplois de responsabilité."
Une dernière remarque concerne enfin la pédagogie à appliquer dans ce type de mission… pédagogie dont j’ai encore constaté le bien-fondé quelques années après en Guinée Conakry. Une de mes erreurs a été de penser au départ, qu’étant donné que mes stagiaires étaient des cadres de l’AND, il conviendrait de leur appliquer nos méthodes d’instruction, en les adaptant légèrement bien évidemment… Très rapidement j’ai constaté que d'une part nos stagiaires avaient du mal à fixer leur attention au-delà d’une certaine durée d'écoute, ce qui impliquait de varier les activités quotidiennes, d’autre part qu’il fallait éviter les abstractions car ils avaient du mal à matérialiser ce qui n’était pas concret, connu d’eux. Dans le domaine de l’instruction du tir, le constat était le même, aussi il a fallu là encore s’adapter et les inciter à nous imiter le plus possible plutôt qu’essayer de leur faire comprendre certaines notions trop abstraites pour eux comme la notion de ligne de mire par exemple.
Une nouvelle fois, ce n’est que bien plus tard que je devais constater que ces recommandations figuraient déjà dans les manuels traitant de l’instruction des troupes indigènes en Afrique…
Comme quoi rien de nouveau sous le soleil…
(A suivre)...
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