Parler de la femme « aux colonies » implique aussi d’évoquer celles qui apportaient jadis aux coloniaux célibataires l’indispensable réconfort, autant affectif que physique, pour faire face à l’éloignement et à l’isolement, parfois au stress des combats… mais qui hier comme aujourd’hui perturbaient aussi parfois la stabilité conjugale des mariés...
1 - Un célibat forcé mais unanimement jugé contre nature…
Ainsi que je le disais en début d’exposé, jusqu’aux années vingt les colonies ont été un milieu fortement masculinisé ce qui imposait de fait un célibat forcé à la plupart des hommes qui y allaient.
Le célibat de ces hommes jeunes n’allait d’ailleurs pas sans problème car ce statut était jugé anormal par les populations locales. Comme le souligne Jacques Frémeaux dans sa thèse « L’Afrique à l’ombre des épées »
« On peut penser que, autant que la solitude pèse à ces jeunes officiers, la présence de ces hommes sans femme fait problème pour les sociétés locales. Comme dans la société rurale française, le célibat est conçu comme une situation anormale pour un individu, passé l’âge de l’adolescence. Anomalie encore plus ressentie dans une Afrique où le nombre d’épouses mesure la puissance d’un chef. Autant il paraît difficile à l’officier de vivre sans une compagne, autant pour les hommes mariés du pays il est très inquiétant de savoir sans épouse un personnage que son autorité pourrait pousser à s’emparer de celle d’autrui. Aussi voit-on l’officier recourir, le plus souvent au grand soulagement de ses administrés, à des formes diverses de liaison. »
Conscient du caractère sensible mais inévitable de ces rapprochements, et reprenant à son tour sans trop y croire les propos que le colonel Le Camus, figure de la coloniale du début du XX° siècle, lui avait en son temps assénés, le colonel Ferrandi, mettait d’ailleurs en garde les jeunes officiers dans son livre « L’officier colonial », déjà cité, en écrivant à leur attention : « Il y a quatre choses dont il faut se méfier en Afrique : l’eau, le soleil, les moustiques et les femmes ».
Le colonel Ferrandi, qui dans son livre s'adresse tout particulièrement aux jeunes officiers allant servir en poste isolé, tient sensiblement le même discours en invitant ceux-ci à la prudence des comportements lorsqu’il écrit :
« Un chef de poste doit se dire à tout moment qu’il est épié par de multiples yeux qui sans aucune malveillance, bien entendu, sont tout de même curieux de savoir ce que fait le toubab. Certes il y a des genres de fredaines qui ne le diminuent nullement. S’il prend une compagne indigène, par exemple, personne n’y trouvera à redire. Au contraire, ses tirailleurs mariés seront alors pleinement rasssurés sur la fidélité de leurs épouses. Par contre, s’il commet la faute de s’introduire en tiers dans le foyer d’un de ses subordonnés, il est perdu. C’est là une faute capitale, irréparable et au bout de laquelle il y a souvent la mort du coupable et le suicide du mari outragé. Il y a dans le Centre-africain plusieurs tombes d’Européens qui ne furent creusées qu’à la suite de fautes de ce genre. Il faut prendre ce conseil très au sérieux. »
Du fait de ce célibat imposé, le soldat aux colonies est un homme qui, soit doit se comporter en moine-soldat, soit recourir au mariage indigène pour la durée de son séjour, soit enfin faire appel aux services des prostituées s’il veut avoir un contact avec les femmes… ce qui ne va pas bien entendu sans poser de problèmes.
Comme le rappelle un excellent article de recherche écrit voici quelques années, « La « maîtresse exotique » de l’homme blanc est un personnage classique des romans coloniaux, mais également d’autres productions culturelles mettant en scène des relations amoureuses entre hommes blancs et femmes racialisées dans un contexte colonial.
Pierre Loti dans son roman "Le mariage de Loti" n'y échappe pas, lui qui nous a ainsi laissés le témoignage de son passage en Polynésie en 1872 et de son union avec une jeune Polynésienne incarnée à travers le personnage de Rarahu...
La vahiné, ou le mythe de l'exotisme féminin qui perdure depuis Bougainville...
De "Madame Chrysanthème" (Pierre Loti, 1887) à la comédie musicale "Miss Saigon" (Claude-Michel Schönberg et Alain Boublil, 1989), en passant par l’opéra "Madame Butterfly" (Giacomo Puccini, 1904), les représentations de la rencontre entre hommes colonisateurs et femmes colonisées sont souvent organisées, au-delà de la diversité des contextes néo-coloniaux utilisés, autour de l’attirance dramatique de l’homme blanc pour une femme « exotique » lui apportant de la "nouveauté"... Cette attirance d’ailleurs s’avère souvent, in fine, davantage dramatique pour la femme – colonisée – qui finira abandonnée que pour l’homme – colonisateur. »
En Indochine, soucieux de limiter l’impact négatif découlant de l’arrivée massive de jeunes hommes partant à la découverte de la population, le commandement français diffusa de nombreuses recommandations et mises en garde comme celle-ci, extraites d'un document remis aux soldats du corps expéditionnaire en 1946 et intitulé : "Brochure sur la politesse annamite" :
"N'interpelle pas les femmes dans la rue ; ici comme partout, il y en a de faciles, et celles-là, tu dois le savoir déjà, se font reconnaître bien vite ; elles viennent à toi sans que tu aies la peine de les chercher. Après, c'est ton affaire, et je n'ai pas à te donner de conseils, sauf celui de penser à ta santé. Mais les autres, attention ! Ce ne sont pas des "congai", pas plus que tes soeurs ou ta fiancé ou ta femme ne sont des filles. Attends pour leur adresser la parole d'avoir une raison sérieuse de le faire et quand tu le feras que ce soit sur le ton employé en France à l'égard des femmes que tu respectes. Ne fais pas à leur passage de réflexions à haute voix ; toutes ne parlent pas le français mais beaucoup le comprennent ; plus d'hommes encore le connaissent et n'aiment pas plus qu'elles entendre une remarque peu flatteuse ou une moquerie."
2 - L’option du mariage indigène.
Pour remédier à ce célibat imposé par les conditions de vie aux colonies et sans pour autant recourir à la prostitution locale, de nombreux hommes eurent recours à ce qu’on appelait alors un « petit mariage », autrement dit à une union temporaire avec une femme indigène.
Négligeant de toute évidence les recommandations émises par le colonel Ferrandi, du capitaine Massu en poste dans le Tibesti au Tchad au lieutenant Salan détaché au Laos, sans oublier le capitaine Broche affecté à Tahiti… nombreux sont ceux qui ont ainsi découvert un pays inconnu, un mode de vie original, une culture nouvelle… en grande partie grâce à ces compagnes exotiques qu’ils avaient prises pour la durée de leur séjour, compagnes ensuite léguées à leur successeur.
La question du mariage indigène, a été particulièrement bien abordée par Jacques Frémeaux dans sa remarquable thèse déjà citée, « L’Afrique à l’ombre des épées »… Dans ses travaux, monsieur Frémeaux nous rapporte ainsi les propos d’un ancien Saharien qui servit au désert pendant la première guerre mondiale :
« Nombreux étaient ceux qui étaient mariés à une femme indigène… Selon la coutume, il convenait au préalable de verser une dot à leur père. Ensuite, au départ du Sahara, il fallait lui acheter une parcelle de jardin dans la palmeraie, pour le prix de la « rupture », et bien souvent pour subvenir aux besoins des enfants nés de cette union temporaire. »
Le souvenir de ces mariages indigènes semble perdurer dans la mémoire des familles africaines puisque le beau-frère africain du général Faidherbe, devenu une personnalité de la III° République, continuait à demander de ses nouvelles longtemps après son départ... mais aussi dans la mémoire de nos soldats puisque le général Massu évoquait encore sa femme Toubou, longtemps après qu’il ait servi comme jeune officier au Tchad…
Général Faidherbe
Ainsi que le précise Jacques Frémeaux, au-delà d’une union intéressée et arrangée, ces mariages revêtaient comme cela l’a été pendant longtemps en France une dimension sociale, voire même « patriotique » pour reprendre les mots d’Eric Deroo, puisque ce type d’union était aussi perçu localement comme la consécration d’un engagement entre la France représentée par l’officier ou le sous-officier prenant épouse et la population locale, représentée par une famille qui avant d’accepter l’union prenait l’avis des sages ou de ses notables.
Ces unions restaient généralement sans lendemain, car même s’il y avait parfois l’arrivée d’un enfant comme ce fut le cas pour le général Salan, un mariage civil n’intervenait que très rarement du fait de la pression sociale et des différences culturelles jugées alors insurmontables… Généralement l’enfant naturel restait dans la famille locale. Ceci ne fut toutefois pas le cas pour Victor Salan qui en accompagnant en 1937 son père en France, laissa pour toujours sa mère au Laos, comme il me l’a un jour confirmé, avant d’entreprendre une carrière militaire qui le conduisit à servir brillamment par la suite en Indochine sous les ordres de son père.
La question des rapports entre occidentaux et femmes exotiques a d’une façon générale inspiré bien des auteurs… Parmi les nombreuses citations bibliographiques qu’Eric Deroo a glissé dans son livre « Aux colonies » afin d’illustrer ce thème de l’amour exotique aux colonies, il y a bien entendu celles particulièrement croustillantes que l’on trouve dans « L’art d’aimer aux colonies », traité rédigé en 1927 par un certain docteur Jacobus. Afin de ne froisser personne, je ne reprendrai pas ici ces extraits qui en disent long sur la conception que l’on se faisait à cette époque de la femme africaine car si l’on considérait que ces rapports exotiques étaient nécessaires à l’hygiène mentale et physique, ils étaient toutefois jugés avilissants…
Quelques auteurs comme André Beauseigneur dans « Le guide du candidat colonial » publié en 1939 recommandent toutefois aux partants pour la colonie de se marier rapidement avec une femme de leur race, apte au séjour colonial, autant afin d’échapper aux inévitables affections vénérienne que pour éviter de perturber la société européenne par leur agissement libertins, une fois qu’ils se seront lassés de leurs compagnes indigènes.
A l’usage de ceux qui persisteraient dans le célibat il s’efforce de prodiguer quelques conseils pratiques relatifs à la fréquentation des femmes indigènes qu’ils rencontreront :
« Malgré les conseils reçus, vous êtes peut-être encore un célibataire endurci, vous suivrez alors la coutume, vous vous procurerez une moussou, une congaï, c’est-à-dire une femme indigène. Refusez les offres de service des prostituées des villes qui sont toutes infectées. Mieux vaut attendre quelques jours, afin de vous entendre avec un autre Européen que vous aurez jugé de bon conseil dans le choix d’une femme que vous revendra un colonial en partance pour l’Europe ou que vous irez acheter directement chez son père. »
Parfaitement conscient de ce que ces procédés peuvent avoir de choquant pour des mentalités occidentales, l’auteur s’efforce d’apporter les informations indispensables à une bonne appréhension des us et coutumes locaux :
« Cet achat de femmes peut sembler horrible aux Européens n’ayant jamais quitté leur pays. Là-bas il n’en n’est rien car l’argent que donne l’homme est en quelque sorte l’équvalent de la dot européenne. L’homme la donne aux parents ou au prédécesseur en dédommagement de la valeur qu’il retire à son foyer »
Poursuivant dans le pratique, l’auteur complète enfin ses recommandations en précisant cependant :
« La femme indigène ne doit pas vivre dans l’intimité du Blanc. Il faut lui réserver une pièce où une case complètement isolée de l’appartement du maître où elle pourra continuer à vivre selon ses habitudes et recevoir ses amies. Il sera de l’intérêt de l’acquéreur de veiller à la santé de cette femme. »
Si l’on en croit ce qu’écrit en 1929 Albert Londres dans son livre « Terre d’ébène », la colonisation fut même une époque bénie pour les coloniaux adeptes de la polygamie :
« Il y a le père Levreau, un vieux broussard. Vingt et un ans de Soudan. Il revient de France pour la deuxième fois seulement… le lendemain, à midi – dans la ville la plus chaude du monde, le train arrive à midi – le prère Levreau débarqua à Kayes. Ses six femmes l’attendaient sur le quai, six femmes noires dont deux Mauresques aux grands yeux de chamelle : Bonjour mes chéries,disait-il, bonjour, bonjour !
Elles se précipitaient dans ses bras : Bonjour papa ! répondaient elles ! Ah papa ! Bonjou, bonjou !
Serviteurs et servantes,derrière eux battaient des mains ».
L’attrait de la femme exotique n’est toutefois pas aussi fort pour chaque colonial, d'autant que cet attrait est variable selon les territoires… A cet égard, si si le docteur Jacobus a visiblement fortement apprécié le contact de la femme africaine en raison de multiples attraits qu’il précise avec force détails dans le livré évoqué précédemment, il ne semble toutefois guère recommander la fréquentation de la congaï indochinoise en raison d’un manque de séduction imputable tout à la fois à son parfum naturel, à l’usage régulier du bétel mais aussi au laquage de ses dents…
Tout le monde ne partage pas toutefois son aversion pour la femme indochinoise, comme le montrent les écrits de Gaston Donnet qui l’idéalise en écrivant en 1900 dans son livre « En Indochine » :
« Petites congaïs, petites poupées aux cheveux d’encre bouclés en ailes de papillon, petites congaïs, que je vois encore endormies sous les cocotiers, sous les monveaux veloutés de leurs palmes gothiques, aux bors des étangs cloués delotus roses, et sous les haites fougères vertes et les feuilles des pandanus qui flambent au soleil rouge… petites congaïs d’or et de jade et d’opium- que je vois encore… »
Cette attirance naturelle du colonial pour la femme indigène, attirance que l’on retrouve sur l’ensemble des autres territoires ne concerne pas les seuls militaires : en Nouvelle Calédonie, si la popinée canaque a peu inspiré les colons…, en revanche en Polynésie française le mythe de la vahiné que nous a légué Bougainville est encore bien vivace de nos jours auprès de nombre de Popaa’s et a même donné naissance à cette catégorie ethnique particulière que l’on appelle les « demis ».
Parmi les plus célèbres "amateurs" de vahinés, outre Loti, citons surtout le peintre Gauguin qui s’était entouré aux îles Marquises d’un entourage féminin très jeune que n’aurait pas renié le « père Levreau » auquel faisait allusion Albert Londres… au grand dam de l'évêque de Tahiti.
3 - Le mythe de la femme exotique : congaïs, taxi girls… et vahinés.
Pour ceux qui ne s’investissaient pas dans le mariage indigène ou à défaut dans une liaison durable, il y avait bien entendu les rencontres éphémères ou le recours aux prostituées locales, notamment japonaises en Indochine comme le rappelle ainsi la présence d'une "rue des Japonaises" à Langson, la cité de Galliéni...
Si dans l’ensemble des colonies le recours à l’amour tarifé véhicule un caractère relativement sordide, du moins aux yeux des Occidentaux, il semble cependant qu’en Indochine cet expédient soit indissociable d’une certaine forme de romantisme sans doute à mettre au compte du climat de dangerosité dans lequel vivaient les hommes et dont maints auteurs se sont fait l’écho.
On se souvient à cet égard du remarquable « Marie casse-croûte » d’Edouard Axelrad qui est considéré comme l’un des livres les plus parlants à propos de la vie de ces filles ou femmes dont le destin fut intimement lié à la vie du corps expéditionnaire, puisque quelques unes d’entre-elles terminèrent leur vie à Dien-Bien Phu auprès des blessés de l’antenne chirurgicale, quand ce n’est pas l’arme à la main… même si Geneviève de Gallard n’évoque jamais leur souvenir dans ses mémoires…
Bien des auteurs ont décrit cet univers si particulier, de Lucien Bodard qui nous dresse un portrait particulièrement détaillé de la taxi-girl chinoise à Guy des Cars qui situe même l’un de ses romans au Grand Monde à Saïgon, le plus grand bordel à ciel ouvert au monde parait-il, sans oublier bien entendu Jean Larteguy... Même certains plans de Saïgon étaient conçus pour aider le célibataire esseulé à s'y retrouver... Il suffit de suivre la direction indiquée par la taxi girl pour passer une bonne soirée :
Une fois trouvé le lieu, encore faut-il savoir ce qui s'y passe... Pour cela, consultons donc un extrait d'un article paru sous la plume de Jean-Alain Heral paru dans un numéro de décembre 1951 de la très sérieuse revue Tropiques, ancêtre de l'actuel magazine "Ancre d'or Bazeilles" :
" /.../ Les "taxis" sont pour la plupart chinoises. Minces comme les lianes que pleurent les banyans, caramélisées comme des baguettes d'encens, précieuses comme des porcelaines de Shangaï, lisss comme des statuettes d'ivoire, elles semblent impondérables et broyées dans les bras d'un homme ou bien - lorsqu'elles dansent entre elles - évoquent je ne sais quels effets irréels de la mythologie scandinave. Pareillement fardées, pareillement juchées sur des talons aiguilles, elles portent uniformément la même chasuble au col strict qui enserre un cou d'oiseau comme un collier de chien, la même attache à bouton pression qui part du col et rejoint l'épaule gauche, le même fourreau, en somme qui colle au corps gracile de si parfaite manière qu'on le croirait nu lorsque le rythme 'une saga le déhanche. Elles évoluent, leur sourire stéréotypé faisant partie de leur attitude professionnelle, dans une ambiance feutrée et d'avare lumière, avec une puérilité apparente qui n'est qu'un masque. cernant la vaste piste, d'immenses girandoles, pendues au plafond, pareilles à des filets de pêcheurs, accrochent d leurs prêts une nuée de petites lampes oranges et vertes comme autant de monstrueuses lucioles.
Je regarde Li-Sen. Ele n'a pas bronché. J'ai l'impression que telle qu'elle est, jambe croisées, la grande fente latérale de la tunique dévoilant haut une cuisse de bronze poli, la tête droite et la main de, poupée jouant avec un "car quat" (éventail) elle pourrait demeurer figée pour l'éternité. Sous la paupière lourde filtre un regard oblique et attentif. Quand elle regarde mon compagnon ou moi même, on dirait le rais de lumière brusque du pinceau lumineux d'un phare. Qu'ya t-il derrière ce front buté, sous cette épaisse chevelure, noir de jais, que la traûinée d'un projecteur "strié de vagues bleutées" ? Quels mots jamais prononcés, expirent-ils sur ces lèvres charnues, inquiétantes et boudeuses. Par quel atavisme séculaire conserve t-elle une si parfaite maîtrise de ses nerfs, au repos etparvquelmystérieuyx dosage cédera t-elle si je l'en prie, à danser le plus déchainé de be-bop ?
Danse vous Li-Sen ?
Elle ne répond pas ; elle se lève. elle est là pour ça, tarifée, payée à l'heure. Le compteur tourne à l'arrêt comme en mouvement! Il est donc vain de faire l'effort ou l'aumône d'une réponse. Nous latins, nous parlons tant pour ne rien dire. Silence is low. /.../."
@Skullface JP Arts
Si on relit les souvenirs des anciens combattants du corps expéditionnaire, rares sont en fait ceux qui ne consacrent pas quelques lignes, voire quelques pages à ces aventures sentimentales en extrême Orient qui ont marqué bien souvent leurs vingt ans…
Parfois même, ainsi que me l’avait confié le regretté commandant Jean Cornuault, vétérans des combats du Na Keo et de Coc Xa, les écrits de certains auteurs, comme par exemple le « Je ne regrette rien » de Pierre sergent, sont venus mettre à mal la mémoire de certains de ses camarades tombés au champ d’honneur en révélant leurs liaisons passées... Ce fut ainsi le cas notamment pour le lieutenant Meyer tué sur le Na Kéo ou pour le lieutenant Tchabrichvili tombé sur la crête 503, qui avaient laissé leurs épouses légitimes en métropole ou en Afrique du nord...
La lecture du remarquable article de Michel Bodin intitulé « Le plaisir du soldat en Indochine » consultable sur Internet, nous montre l’importance qu’occupait dans l’imaginaire du soldat français la femme exotique, bien avant l’embarquement :
« Avant de découvrir pleinement les femmes d’Extrême-Orient, les soldats étaient habités par un imaginaire rempli d’exotisme colonial. Les premiers partants de la période 1945-1947 ne disposèrent pratiquement d’aucune information sur les Indochinoises. Tout au plus certains reçurent-ils des consignes prophylactiques classiques : se méfier des prostituées des grandes villes, se munir de préservatifs et signaler tout symptôme sexuel. S’embarquaient donc des hommes assez insouciants, imaginant des femmes plutôt belles « au teint jaune, aux yeux bridés, aux longs cheveux noirs ». Les uns avaient en tête des photographies de jeunes « Annamites » à la robe fendue, coiffées d’un chapeau conique et qui portaient des charges au bout d’un bâton. D’autres croyaient retrouver le charme asiatique découvert grâce aux actualités et aux documentaires cinématographiques ou au cours de la visite de l’Exposition coloniale de Vincennes de 1931. Certains, enfin, avaient parcouru des livres sur l’Indochine. Cependant, la majorité partait sans rien savoir. »
Le mythe de l'exotisme féminin au service des transports aériens
Une fois arrivé sur place, il semble bien qu’il y ait eu peu de déçus aux dires d’un ancien du corps expéditionnaire :
« Nous regardions, saisis par les plus belles filles, qui passaient devant nous. Fières sous leur chapeau conique, elles arboraient de larges sourires comme s’il n’y avait pas la guerre. Leurs petits seins et leur allure de liane souple nous changeaient des Françaises à la gueule triste et aux grosses poitrines. On avait envie de les aimer et les protéger. »
Le médecin-lieutenant Guidicelli est encore plus explicite dans ses mémoires à propos des premières impressions ressenties lors de ses premiers pas sur la terre asiatique :
« Quelle beauté, que de grâce chez ces fines créatures dans leur ravissant costume national ! Les yeux nous en sortent de la tête. De surcroît, elles ne seraient pas farouches ; en tout cas, pas des mijaurées comme les filles de chez nous qui, en ces temps prépilulaires, sont toujours prêtes à considérer comme monstre lubrique quiconque veut leur montrer la moindre preuve concrète d’affection. »
Parmi les nombreuses anecdotes savoureuses qui ont émaillé la vie du corps expéditionnaire, il y a aussi eu de très jolies histoires, comme celle de ce lieutenant du 3° BCCP qui capturé pendant les combats de la RC 4 aurait été libéré des camps de la mort grâce à l’intervention de sa compagne chinoise qui n’aurait pas hésité pour parvenir à ses fins à vendre ses bijoux afin de soudoyer un commissaire politique… Si cette histoire que rapporte le général Aussaresses dans son livre « Pour la France : Services spéciaux 1942-1954 » est exacte, car je ne suis pas parvenu à identifier cet officier, voilà qui relativiserait fortement la soi-disant vénalité des femmes asiatiques et écornerait du même coup quelque peu en cause l’intégrité des communistes indochinois…
Après la rizière le repos du guerrier...
Au registre des anecdotes hautes en couleur, comment ne pas citer non plus les péripéties de ce remarquable combattant et bon vivant s'il en est qu'était le lieutenant Graziani du 3ème BPC fait prisonnier pendant le repli de Cao Bang et qui devait par la suite tomber en 1959 en Algérie dans les rangs du 6ème RPIMa... Si l'on en croit les témoignages, son charme lui aurait ainsi permis de détourner à l'issue d'un pari entre jeunes officiers la ravisante maîtresse en titre chinoise d'un général nationaliste chinois parti se réfugier à Formose en laissant la malheureuse seule à la Résidence du général Alessandri à Hanoï... La petite histoire nous précise même que quatre ans plus tard, à sa libération du camp numéro 1, alors qu'il se trouvait en convalescence à l'hôpital Lanessan d'Hanoï, Graziani aurait eut droit à une visite de "réconfort" de l'intéressée qui entre-temps pour se consoler s'était parfaitement "intégrée" dans les hautes sphères chinoises de Hanoï...
Cet engouement pour la femme asiatique qui affectait les jeunes officiers n’épargna même pas les grands chefs comme par exemple le général de Linarès, pour ne citer que lui, qui si l’on en croit Lucien Bodard était surnommé « Oncle Li » par les mauvaises langues en raison du fait qu’il s’était découvert à Hanoï ce que nous appellerons pudiquement des « nièces chinoises »…
Quant au général Cogny, alias "Coco la sirène" du fait qu'il allait si l'on en croit la rumeur autant à ses réunions qu'à ses rendez-vous galants en side-car et à grand renfort d'un avertisseur sonore pour se frayer un passage dans la cohue de Hanoï, le général de Lattre aurait dit en substance "Laissez le baiser, ça le rend intelligent"...
Même le lieutenant-colonel Le Page, avant de devenir le héros malheureux de la RC4 et "hôte forcé de la République démocratique du Viet-nam" pour 4 longues années se rémémore bien des années après dans son livre « Cao Bang » le souvenir de l’hôtesse de l’air particulière de Bao Daï, Esther Seguy ex-miss Hanoï 1949... Avouons toutefois que cette jeune femme qui est aussi évoquée par le journaliste britannique Norman Lewis dans son livre « La nuit du dragon » et qui a été immortalisée par un photographe à l'occasion d'un séjour de l'empereur Bao Daï à Deauville avait un charme certain :
Il semble donc bien que personne ou presque, "du soldat au colon", sans oublier oublier nombre d'officiers généraux... ne soit resté insensible au charme des yeux bridés... ce que nous rappelle d'ailleurs Bernard Fall dans son livre "Indochine 1946 - 1962"...
Avec de telles anecdotes, il nous est donc permis de penser que si la beauté des paysages indochinois, la compassion pour les souffrances des populations plongées dans la guerre, la camaraderie du combat dans les rizières ou les calcaires ont bien évidemment profondément contribué au développement du mal jaune, il n’est pas certain que sans le mythe de la femme asiatique ce mal jaune aurait été aussi prégnant sur les Anciens du corps expéditionnaire en Extrême Orient…
Quand on sait que même le commandant de Saint-Marc en vient à évoquer de façon pudique le charme des jeunes vietnamiennes on comprend que personne ne pouvait y rester insensible...
Sans doute est ce aussi pour cela qu'un jeune officier revenu d'Indochine décida de consacrer son mémoire outre-mer à la femme vietnamienne, mémoire retrouvé dans les caves du CMIDOME que j'ai bien entendu copié et qui doit certainement être aujourd'hui au SHETOM de Fréjus...
Bien entendu tout n’était pas toujours rose dans ces relations et il y eut bien des déceptions, comme nous le rappelle le chant « Marie-Dominique », bien des trahisons, le Vietminh n’hésitant pas à utiliser la femme pour pousser à la désertion, pour recueillir des informations ou soudoyer…
Certains comme le lieutenant de la Motte, si ma mémoire est bonne, n’y échappèrent que par leur force de caractère… mais ce ne fut pas là chose facile si l'on en croit ses souvenirs publiés dans son livre "De l'autre côté de l'eau : Indochine, 1950-1952". On sent en effet dans les écrits de ce dernier l'indéniable regret de ne pas avoir pu profiter pleinement d'une rencontre féminine faite dans son poste isolé, en l'occurrence l'arrivée d'une ravissante jeune femme se mettant à sa disposition pour le servir... et accessoirement recueillir les informations nécessaires à l'attaque de son poste car elle était de toute évidence envoyée par le Vietminh...











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