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Gestion de l'expatriation (1) : Le travail à l'international, une aventure à risques.


S’EXPATRIER, UNE EXPERIENCE QUI NE SOUFFRE PAS L’IMPROVISATION…


L’expatriation d’un cadre, qu'il soit salarié du privé ou agent de l'État, constitue une démarche souvent difficile à vivre, pour ne pas dire une réelle aventure personnelle, exigeant suivant les destinations, la mise en œuvre d’une ouverture d’esprit et d’une capacité d’adaptation, parfois hors du commun. Chaque cas particulier d’expatriation est certes différent mais quel que soit le pays, quelle que soit l’entreprise ou l'organisme d'appartenance, en se limitant au seul domaine professionnel, les propos recueillis auprès de nombreux expatriés font apparaître deux constantes :

- une expatriation, par les effets induits en termes de parcours personnel et professionnel, exige non seulement la maîtrise d’un "savoir-faire technique" mais aussi l’aptitude à un certain "savoir être" ;

- une expatriation réussie ne souffre pas l’improvisation et nécessite une préparation autant intellectuelle et matérielle que psychologique.

 

L'article qui suit est tiré d'une publication que j'avais faite dans le temps pour la revue francophone "Gavroche" diffusée à Bangkok à l'attention des expatriés vivant en Asie du Sud-est et que j'ai légèrement adaptée afin qu'elle réponde mieux aux besoins des jeunes cadres des Troupes de marine. 





 

1 - L’EXPATRIATION, UNE AVENTURE A RISQUES…

 

Réussir une expatriation professionnelle n’est pas donné à tout le monde… Aux dires de nombreux  expatriés, outre le fait qu’il s’agit là d’une démarche qui doit être particulièrement volontariste, il semble aussi nécessaire de disposer d’un certain nombre de prédispositions pour mener à bien ce type de projet… Force est pourtant de constater que dans le privé, certains DRH, n’appréhendant pas toujours très bien l’importance cruciale de ces facteurs, procèdent à des choix qui se terminent parfois par un échec qui était largement prévisible…. S'agissant des militaires, même si aujourd'hui la professionnalisation fait que chacun est concerné par les "projections" en mission extérieure, ce volontarisme se manifeste essentiellement par le choix de l'arme des Troupes de marine ou le volontariat pour occuper certains postes particuliers (Attaché de Défense...), voire pour servir au titre de la coopération ou du Service militaire adapté notamment...

 

11) Un point de situation préalable essentiel... lorsque c'est possible.

Le premier point clé de toute expatriation, on ne le répètera jamais assez, est l’importance d’avoir bien fait le bilan avant le départ sur les motivations qui guident le projet… ce qui est loin d’être toujours le cas pour de nombreuses personnes… Hormis quelques cas particuliers d’individus à qui on n’a pas demandé leur avis car ils sont astreints de par leur statut, comme notamment les militaires, ou leur contrat à aller où on leur commande d’aller, les salariés expatriés du secteur privé sont des individus qui font généralement acte de volontariat ou acceptent de leur propre chef une mutation professionnelle à l’étranger… En règle générale, ils ont donc un minimum de temps de réflexion préalable avant de se lancer dans le projet.

Dans la majorité des cas, lorsqu’on leur demande de préciser les raisons pour lesquelles ils ont décidé ou accepté de s’expatrier, les trois motifs les plus souvent avancés, suivant un ordre de priorité à relativiser en fonction de l’âge et de la situation individuelle, sont :

- en premier lieu, le goût de l’aventure et du changement, élément qui concerne souvent les plus jeunes ;

- ensuite, le désir de relever un défi, un challenge et de bénéficier de perspectives professionnelles plus intéressantes pour la suite, cette motivation semblant affecter de préférence des salariés déjà relativement expérimentés et ayant encore un bon potentiel de carrière devant eux ;

- enfin, le besoin de découvrir d’autres cultures, d’autres horizons, besoin qui tend à se faire sentir chez ceux qui estiment avoir fait "le tour de la question" dans leur emploi actuel.

Ainsi qu’on peut le constater, ces motivations obéissent à des logiques différentes mais pas nécessairement exclusives les unes des autres… Un individu s’expatriant rarement pour un seul de ces motifs, il semble donc difficile de dire que tel ou tel type de motivation s’avère dans les faits plus solide qu’un autre… La plupart du temps ces motivations se combinent en un dosage variable suivant l’âge et les situations de chacun. D’autres éléments de motivation, comme la rémunération, un regroupement familial, le besoin de "tourner une page de sa vie" … peuvent aussi intervenir mais le plus souvent c’est de façon marginale ou cela ne semble concerner qu’une minorité de personnes.

Quel que soit le cas de figure, de l’avis général, le plus important dans la réussite d’une expatriation n’est toutefois pas le type de motivation. Ce qui compte c’est bien le fait de savoir clairement pourquoi on part, sans oublier d’associer sa famille à la réflexion afin de mesurer collectivement tous les enjeux de ce départ qui doit aussi devenir un projet de vie et de s’assurer que cette motivation au départ est bien réelle et partagée.

Il est bien évident que pour des militaires de carrière, en particulier pour le personnel des Troupes de marine "réputé volontaire pour servir outre-mer" la situation est quelque peu différente... et le choix limité. Il n'en reste pas moins que personne ne peut s'affranchir de cette phase de réflexion préalable lorsqu'on a charge de famille et parfois il vaut mieux renoncer à un départ, si nécessaire en ayant recours à un changement d'arme, que de s'engager dans une démarche qui va se conclure par un drame familial ou un préjudice professionnel... La possibilité de laisser sa famille en France et de partir seul ne doit pas non plus être exclue…


12) Des prédispositions à l’expatriation.

S'agissant des salariés expatriés du privé, nombre d'entre eux soulignent aussi fréquemment l’importance de disposer d’un certain nombre de qualités permettant de s’intégrer sans difficulté à l’arrivée dans le pays au sein d’un milieu de vie et de travail fondamentalement différent de celui auquel on était habitué. L’expérience montre en effet, que la nature de la personnalité du salarié constitue le facteur déterminant de sa bonne intégration au sein d’une équipe pluriculturelle. Une bonne adaptabilité, une propension naturelle à l’empathie, une capacité de décision se fondant sur l’écoute et la compréhension de l’autre semblent essentielles … particulièrement en Asie où l’on apprécie la pondération du jugement et le consensus. Il est toutefois certain que si le salarié a déjà eu l’occasion de travailler dans un contexte multiculturel avant son départ ou s’il est muté dans une filiale ou dans entreprise appartenant au même groupe, très souvent le choc sera atténué.         

Dans tous les cas, compte tenu de la rupture à laquelle est confronté un individu qui s’expatrie, il est essentiel que son employeur lui permette de disposer d’une ligne directrice à laquelle se raccrocher à tout moment, à savoir des objectifs parfaitement identifiés et connus aussi de ses futurs collaborateurs ou partenaires, éléments qui leur permettront de se fédérer plus facilement.

En dépit de cela, différents obstacles vont venir freiner le travail au sein d’une équipe multiculturelle. Parmi ceux-ci, nombre de salariés expatriés citent de façon logique la barrière de la langue, les différences de mentalité mais aussi de rythme de vie et de travail, les contraintes induites par des législations ou des réglementations différentes d’un pays à l’autre et, plus inattendue, la fatigue psychologique générée par la nécessité d’une profonde remise en question personnelle destinée à s’approprier le nouveau contexte de travail…

 

13) Des expatriations "ratées" qui auraient pu être évitées.

Malheureusement, ainsi que nous le savons bien, certaines expatriations ne se déroulent pas comme prévu… La plupart du temps, exception faite de certains impondérables (accident de santé notamment)  ou d’une évolution de conjoncture imprévisible, il semble bien qu’un grand nombre de retours anticipés ou d’échecs auraient pu être évités. De l’avis général, trop de D.R.H. appréhendent en effet insuffisamment bien tous les enjeux d’une mutation professionnelle à l’étranger au regard des qualités ou de la situation personnelles des individus qu’elles envisagent de désigner. Ces échecs sont loin d’être négligeables même si les chiffres avancés en matière de taux de retour des salariés expatriés sont très variables suivant les sources, généralement anglo-saxonnes, et difficiles à préciser en raison de la sensibilité des raisons qui motivent le rapatriement anticipé des intéressés. Globalement ils oscilleraient néanmoins entre 10 et 30 % pour les expatriés du Royaume Uni et entre 10 et 20 % pour les salariés américains… Certains spécialistes parleraient même d’un taux "d’échec" (en termes de rapport coût – efficacité de l’expatriation) de 40 %...

En schématisant, selon ceux qui "ont franchi la barre" trois facteurs majeurs expliqueraient l’échec professionnel d’un cadre envoyé en expatriation et parfois son retour anticipé :

- des capacités relationnelles insuffisantes de la part du salarié, capacités qui ont été minimisées voire ignorées au regard de compétences techniques démesurément privilégiées par la D.R.H., qui pour protéger d’un échec immédiat n’empêchent pas l’apparition de fissures de long terme dans le nouveau climat de travail ;

- une mauvaise préparation avant le départ, le plus souvent en raison de la surcharge d’activités à laquelle est confronté dans les dernières semaines le futur expatrié, parfois du fait d’une désignation dans l’urgence ;

- un manque d’attention accordé en cours de séjour à la famille, en particulier à une épouse devenue "transparente" pour reprendre un terme que l’on entend parfois ; lorsqu’en outre ce "désintérêt" porte sur un conjoint qui a renoncé à son propre emploi pour "suivre" et qui ne parvient pas à "s’approprier le séjour", rien de surprenant à ce que l’impact du choc culturel se fasse sentir de façon au moins aussi forte si ce n’est plus, à la maison qu’au bureau… Trop souvent négligé, voire ignoré au motif qu’il relève de la vie privée, l’importance du facteur famille est pourtant essentielle car c’est de lui dont dépend l’équilibre au travail du cadre expatrié alors même que chacun s’accorde à dire qu’un séjour en expatriation est un formidable révélateur de la solidité du couple…

 

De quoi s’interroger sur la qualité du travail de sélection initiale… mais aussi de préparation amont… sachant qu'on peut légitimement se poser la question de savoir si les gestionnaires militaires sont à l'abri de ce genre d'erreurs quand on voit certains loupés au sein de nos unités pré-positionnées...

 

 

 

2 – LA PREPARATION D’UNE EXPATRIATION.

 

    La bonne intégration d’un salarié dans un pays étranger ce n’est toutefois pas seulement une question de motivation personnelle, de prédispositions naturelle ou d’équilibre familial ainsi qu’on la vu dans la première partie de cet article… C’est aussi de façon très banale, un problème de préparation individuelle… qui ne souffre pas l’improvisation.

 

21) La préparation intellectuelle.

Une préparation intellectuelle de qualité avant même le départ conditionne à bien des égards la réussite du projet d’expatriation. Les expériences d’expatriation les mieux réussies semblent en effet être généralement celles où l’individu a pris le temps de s’informer préalablement à son départ sur les conditions de vie locale ainsi que sur les pratiques et la culture du pays grâce à des discussions avec des personnes y ayant séjourné, grâce à la lecture de quelques ouvrages choisis et à la consultation de quelques sites internet de qualité… tout en prenant garde ainsi qu’on l’a déjà dit auparavant au poids des préjugés qui pourraient naître pendant cette phase… Cette mise en condition initiale doit impérativement se poursuivre à l’arrivée sur place par une série de « piqûres de rappel », en l’occurrence par la lecture d’ouvrages qui aideront à préciser, en situation, le contour du nouveau cadre de vie et sa culture. Là aussi, force est de constater qu’hormis les conjoints, peu de salariés expatriés lisent vraiment, se contentant dans le meilleur des cas de suivre distraitement une actualité locale souvent très éloignée de leurs préoccupations personnelles. Les horaires de travail, le souci de faire ses preuves d’emblée, la perte de repères… conduisent trop souvent à négliger ce qui permettrait pourtant aux nouveaux expatriés, d’une part de ne pas passer pour des Béotiens, d’autre part de pouvoir échanger et dialoguer avec leurs collaborateurs sur des sujets annexes, extra-professionnels. Rares sont pourtant les destinations où un collaborateur local n’est pas sensible à l’intérêt qu’on porte à la culture de son pays… Se montrer aux autres sous un autre angle, plus favorable, est facile, encore faut-il s’en donner les moyens…

L’apprentissage de la langue locale, qui peut parfois débuter avant le départ, doit si possible être poursuivi sur place… y compris sur les rares temps libres. Même si l’anglais est la langue de travail dans de nombreux pays, la pratique même basique de la langue locale dénotera une volonté de communication et d’ouverture à laquelle chacun sera sensible. Le retour sur investissement procuré en terme de « popularité » auprès des collaborateurs étrangers par l’emploi d’un certain nombre d’idiomatismes, est trop souvent négligé… même et surtout quand il génère des sourires voire des rires… y compris en Asie.

 

22) La préparation matérielle.

La préparation matérielle, essentielle à l’acclimatement et la vie de la famille, est généralement très souvent pénalisée par le manque de temps. Dans le cadre d’une démarche d’expatriation professionnelle, le facteur temps est souvent perçu comme une ressource rare, donc à gérer intelligemment, en anticipant le plus possible la date du départ pour préparer tout le nécessaire et traiter le maximum de formalités avant. Nombre d’expatriés insistent en effet, sur le fait qu’ils n’ont plus eu le temps matériel nécessaire après leur arrivée pour s’approprier « en douceur » leur futur environnement de vie et de travail. Beaucoup auraient notamment apprécié bénéficier sur place d’un minimum de temps libre pour pouvoir organiser leur vie future avant même de commencer à travailler… Trouver un appartement, s’inscrire dans un club de sport ou de loisirs, se faire une place dans un réseau relationnel, connaître les adresses indispensables au soins, aux achats, s’acquitter sans souci des formalités administratives, des inscriptions scolaires… autant de points de passage obligés pour trouver ses marques qui s’avèrent dans les faits fortement chronophages… Trop souvent le cadre expatrié, contraint de prendre son poste pratiquement au premier jour de son arrivée, traite ces problèmes « sur le tas » au fil des jours s’il est célibataire … ou les relègue s’il est en couple à son conjoint, qui doit alors se débrouiller seul ou s’adresser aux amicales, aux groupes d’entraide ou aux associations existantes… A cet égard je n’ai jamais compris l’intérêt qu’il y avait à exiger d’un cadre arrivant en pleine nuit à l’autre bout du monde à devoir impérativement se présenter « frais et dispo » aux aurores à son niveau chef de corps alors même que l’intéressé est parfois en pleine « décongélation » pour cause d’inversion des saisons et en proie à un décalage horaire pouvant être extrême… en vue d’entamer une prise de consignes…

 

23) La préparation psychologique.

La préparation psychologique quant à elle, est trop souvent négligée… alors même qu’elle est essentielle par la suite à un travail de qualité et à une bonne communication interculturelle.

Rejoindre une équipe de collaborateurs qui mettent en œuvre des méthodes de travail différentes de celles auxquelles on était habitué jusque-là, dont les pratiques sont parfois adaptées aux conditions locales n’est pas une chose évidente… L’incompréhension réciproque entre le nouvel arrivant et les membres de l’équipe dans laquelle il doit s’intégrer est souvent de mise en début de séjour… Si les erreurs et les malentendus, fréquents au départ, sont assez faciles à corriger, les tensions qui peuvent naître du fait de susceptibilités exacerbées laissent parfois des séquelles cachées, durables dans le temps, séquelles qui s’avèrent préjudiciables à un travail et à une communication de qualité par la suite. Il faut donc savoir « faire avec », ne pas critiquer ou juger mais plutôt essayer de comprendre les raisons de certains comportements car chaque fait observé a nécessairement une explication logique, même si cette dernière nous échappe à première vue. S’il fallait retenir un seul principe ce serait donc l’effort d’empathie…

Le fait que le cadre expatrié se sente sous observation alors même qu’il ne parvient pas en règle générale à travailler de façon aussi performante que précédemment est aussi générateur de stress… et qui dit stress dit nécessairement irritabilité à la maison, fatigue morale, fatigue physique… voire troubles musculo-squelettiques (TMS)… problèmes qui peuvent déboucher sur l’isolement au sein du couple ou le recours à certaines dérives comportementales comme notamment l’alcoolisme. A cet égard les spécialistes disent que pour faire face au choc culturel et aux ruptures en tous genres auxquelles un expatrié est soumis, il lui  faut savoir développer sa « résilience », autrement dit améliorer sa capacité à encaisser les coups…

Se familiariser avec une nouvelle culture et s’adapter à un nouveau contexte de vie et de travail nécessitent donc de « laisser du temps au temps »… et en la matière, tout ce qui pourra être engrangé avant le départ donnera lieu à un « retour sur investissement » non négligeable, une fois sur place.

 

 

            Le ressenti général de nombreux cadres expatriés tend donc à démontrer qu’un projet d’expatriation réussi repose sur l’absence d’improvisation, que ce soit en matière de découverte du pays d’accueil, de sa culture et des mentalités, comme en termes d’adaptation à des contraintes professionnelles nouvelles. En d’autres termes pour « savoir être » et « savoir-faire » il faut d’abord s’attacher à « connaître » le pays et à en « comprendre » la mentalité, les processus mentaux… L’intelligence des situations a un prix… Malheureusement, à une époque où la pratique du « commuting » dans le civil et des missions de courte durée dans l’armée, tend pour des raisons le plus souvent financières à se substituer aux affectations de longue durée, on oublie peut être trop facilement que l’expatriation est un processus complexe qui devrait mieux s’intégrer dans la stratégie de gestion des ressources humaines de l’entreprise ou de l’institution militaire en raison de son coût financier et humain qui est non négligeable…

Une chose est certaine, en tant que chef de corps j’ai pu constater que tout le monde ne présentait pas les mêmes aptitudes à l’expatriation, que ce soit du fait de la personnalité du cadre ou que ce soit du fait de sa famille, et que malheureusement la phase de réflexion initiale et l’importance de la préparation étaient passées au second rang par rapport à l’illusion d’un départ exotique… dont on n’avait appréhendé que le facteur rémunération ou l’aspect carte postale….


À suivre...

Gestion de l'expatriation (2) : Vie et travail au delà des frontières.


UNE REMISE EN QUESTION PERMANENTE…



S’intégrer au sein d’une population étrangère exige de reconsidérer sa façon d’appréhender un certain nombre de données car les différences d’approches entre les "Occidentaux" et les "Asiatiques" ou les "Africains", voire entre les métropolitains et les ressortissants de l'Outre-mer français, sont nombreuses… 



@Virginie Broquet



 

1 - UNE NOUVELLE APPROCHE DU RAPPORT AU MILIEU ET AUX NOTIONS D'ESPACE ET DE TEMPS.

 

    Tout en se gardant d’une généralisation excessive, car l’Asie et l'Afrique sont des entités qu'on peut qualifier de "plurielles", chaque pays constituant un cas particulier, l’intégration d’un "occidental" au sein d’une population étrangère n’est pas une mince affaire… N'en déplaise à certains optimistes, la plupart du temps cette intégration ne sera qu’une juxtaposition culturelle car un réel processus d’intégration requiert une immersion en profondeur dans la société locale et un long apprentissage, rarement mené à terme pour la plupart d’entre nous… A défaut de parvenir un jour à une véritable intégration, il reste cependant possible d’améliorer sa capacité à partager les sentiments et les émotions des autres, ce qu’on appelle communément l’empathie, mais ceci sous-entend un effort important de remise en question de notre modèle de référence dans de multiples domaines… Pour un Occidental "débarquant" dans un pays asiatique ou africain, cette remise en question commence par une redéfinition de son rapport à la nature mais aussi à l’espace et au temps, car ces éléments ne sont pas perçus de la même façon partout, ainsi que l’ont démontré les travaux de Kluckhohn - Strodtbeck et ceux de E. T. Hall.

 

11) La spécificité du rapport à la nature est la première donnée fondamentale à intégrer.

Le premier élément qu’un Occidental arrivant en Asie ou en Afrique doit prendre en compte est indéniablement la nature du rapport que les hommes y entretiennent avec le milieu ambiant, car même si la mondialisation tend à unifier les modes de vie, à de multiples égards on est encore très loin du village planétaire cher à Marshall Mc Luhan.

S’agissant des sociétés occidentales et de l’ensemble du monde judéo-chrétien, d’où nous autres Français sommes issus, c’est généralement un rapport dit de "domination" qui prévaut car les hommes à travers leurs réalisations techniques s’attachent quotidiennement à essayer de domestiquer la nature, à la soumettre à leurs exigences en vue d’améliorer leur confort de vie et leur bien être… du moins jusqu’à ce qu’une catastrophe naturelle ou technologique vienne leur signifier les limites de leur pouvoir…

Ceux qui ont vécu en Afrique savent bien en revanche que sur ce continent, comme l’attestent le poids de l’animisme ou la survivance de certaines croyances traditionnelles, l’homme entretient très souvent avec son milieu ambiant un rapport dit de "subjugation" car les individus sont censés se situer au cœur d’une nature régie par des forces extérieures qui les dépassent…

En ce qui concerne l’Asie, les rapports unissant l’homme au milieu y sont plus complexes car cette terre est celle des paradoxes. Le culte de "l’harmonie" est certes toujours à l’ordre du jour dans de nombreux pays, que ce soit entre l’homme et le milieu ou que ce soit au sein de la société, mais il est évident que le rapport à la nature devient de jour en jour plus agressif. Désormais, dans chaque pays c’est une perspective de court terme qui tend à se développer au détriment de la préservation du milieu naturel et de l’équilibre de la société… Dans ces conditions, la difficulté pour un nouvel arrivant consistera à devoir apprendre à concilier les multiples contradictions du quotidien. Il devra ainsi s’efforcer d’adopter ou de respecter un certain nombre d’attitudes et de comportements hérités du traditionnel rapport d’harmonie encore vivace à bien des égards, comme l’atteste l’importance accordée au respect des règles du savoir-vivre, au contrôle de soi, à la pratique de la méditation…tout en vivant dans un milieu où la pollution, l’urbanisation anarchique, la violence (canalisée ou pas), la corruption sont de mise. Ceci est loin d’être évident…

 

12) L’approche de la notion de temps ne sera pas la même en Asie qu’ailleurs.

Le second élément auquel un Occidental doit accorder une attention toute particulière est le rapport au temps. Il s’agit là d’une donnée qu’il importe de manier avec précaution en Asie et en Afrique, car selon qu’on évolue dans une société moderniste ou au contraire traditionnelle, l’approche du temps ne sera pas la même...

Pour un homme d’affaires de Bangkok ou de Singapour le temps sera en règle générale perçu, notamment dans le travail, comme une donnée précieuse et rare, qu’il importe de gérer et d’organiser pour rester efficace. Évoluant comme nous autres Occidentaux (Europe du nord et États-Unis) dans un système où les interruptions dans le travail nuisent à l’efficacité, l’intéressé s’investit dans une seule tâche à la fois en s’efforçant de respecter la planification prévue malgré les difficultés.

A l’inverse, pour un paysan vivant dans au fond de ses rizières ou dans un village de brousse africaine, pour un marchand de rues… le temps sera abordé de façon cyclique et s’inscrivant dans une logique répétitive, où il ne sert à rien de planifier. Outre une capacité d’adaptation permanente et une ouverture remarquable, car les interruptions et les imprévus dans son travail sont monnaie courante, notre homme répondra à toutes les sollicitations tant sur le plan professionnel que personnel et devra donc conduire plusieurs tâches à la fois (comme dans nombre de pays latins ou du Proche Orient).

Pour de nombreux expatriés, après la barrière du langage, c’est cette conception du temps "à géométrie variable" qui représentera souvent la principale difficulté rencontrée dans les relations avec la population locale. Il faudra en effet se montrer sans cesse souple et réactif si l’on veut rester en phase avec le contexte, les acteurs côtoyés et le milieu ambiant, tant au travail que dans la vie courante…Plutôt que de critiquer, il vaut mieux se dire que les décisions prises apparemment à l’emporte-pièce ou les revirements d’attitude ou de choix de dernière minute observés, et qui nous surprennent souvent, correspondent en réalité à la manifestation d’une rationalité qui nous échappe. Si en Afrique le temps ne compte pas et si en Occident le temps c’est de l’argent… en Asie le temps doit plutôt être considéré comme une variable d’ajustement que chacun déclinera en fonction de ses besoins propres… Dans tous les cas, la façon dont nos interlocuteurs le gèrent sera donc révélatrice des contraintes auxquelles ils doivent ou non faire face…

 

13) Après le temps, un autre élément exigeant une attention toute particulière sera la notion d’espace.

Chaque culture possédant sa propre conception de l’espace, la façon dont on gère ce dernier en Asie ou en Afrique peut parfois surprendre un Occidental car les approches en matière d’aménagement, d’urbanisme et d’architecture y sont très éloignées des nôtres. Les experts auront beau expliquer que cela résulte d’une adaptation aux contraintes géographiques, climatiques, historiques, démographiques et économiques locales afin de permettre aux gens de vivre, de travailler, de communiquer, d’échanger… il y a de quoi se sentir décontenancé... Pour se limiter au seul cas de l'Asie, l’impression de fourmilière, l’enchevêtrement des  rues dans certaines grandes villes, le réseau électrique, le système de numérotation… sans oublier la confusion des lieux de vie et de travail avec le système du "compartiments chinois"… sont autant de facteurs déstabilisants pour le nouvel arrivant.

Au-delà de l’adaptation à la géographie humaine, l’intégration d’un nouveau rapport à l’espace exige aussi de réviser son approche des relations interpersonnelles. Comme l’a souligné par exemple E. T. Hall à travers ses travaux sur la "proxémie", les notions de distance à respecter dans un échange entre individus et les attitudes physiques à adopter ne seront pas les mêmes qu’en Occident car régies par des règles protocolaires, sociales, générationnelles particulières. Outre la bonne gestion des distances, les Occidentaux doivent ainsi accepter l'idée qu'en Afrique et au Proche et Moyen-Orient les individus sont très "tactiles"... A l'inverse en Asie il conviendra d'apprendre à éviter soigneusement le contact physique… Tout ceci est loin d’être évident au début…

 

 

2 - UN NOUVEAU RAPPORT AUX HOMMES ET UNE NOUVELLE VISION DU POUVOIR ET DES REGLES...

 

    Après la redéfinition de sa relation au milieu mais aussi au temps et à l’espace, les domaines sur lesquels un Occidental doit repenser son approche sont d’une façon générale son rapport aux hommes ainsi que sa vision des notions de pouvoir et de règles…

 

21) Un nouveau rapport aux hommes.

Le rapport de l’individu au groupe est le premier point auquel il importe de prêter une attention toute particulière. Ainsi qu’on l’a déjà dit, en dépit des nuances soulignées précédemment, les sociétés asiatiques et africaines fonctionnent dans l’ensemble selon des logiques communautaires, tout comme d’ailleurs rappelons le, un certain nombre de sociétés latino-américaine et arabes (Moyen Orient). Dans ce type de culture, à des degrés variables, l’identité de l’individu est indissociable du groupe auquel il appartient (famille, clan, entreprise…) et le lien avec la communauté est permanent. Il va donc falloir désormais apprendre à vivre et à travailler avec des personnes qui - en dépit des évolutions en cours - font encore et toujours passer les notions d’autonomie et de réalisation individuelle au second plan par rapport à leurs obligations relationnelles. Pour reprendre l’approche de Kluckhohn-Strodtbeck, si en Occident on se situait généralement dans une relation d’indépendance (l’individu étant libre de ses actes et assumant seul son développement), en Asie et en Afrique on sera confronté à des contextes où le plus souvent prévaudront des relations de soumission à l’égard de la collectivité ou de dépendance mutuelle (communauté d’intérêts) entre personnes. Ceci est aussi valable, soulignons le, en milieu mélanésien...

Cette relation particulière entre l’individu et son "endogroupe" exigera en même temps de repenser le regard que nous portons sur l’activité humaine… Comme l’ont souligné les travaux de Kluckhohn-Strodtbeck, il s’agira désormais d’accorder la priorité aux personnes et à la qualité des relations interindividuelles plutôt qu’à la réalisation proprement dite des tâches et à l’efficacité. Pour être plus concret, disons que la réalisation du travail ne posera pas de problème dès lors que la relation entre les individus sera de qualité… ce qui signifie qu’avant de commencer à œuvrer, il faudra se connaître et s’apprécier. Ceci peut sembler évident mais l’expérience montre que lorsqu’on prend des fonctions nouvelles ou lorsque la pression du quotidien est trop forte on tend à privilégier démesurément la tâche…

L’importance de cette connaissance réciproque, notamment entre un cadre occidental et un "exécutant" local, est d’autant plus essentielle que ces deux acteurs n’ont pas la même culture de la communication.

Dans les pays asiatiques et africains où l’on est en présence d’une culture dite "à fort contexte", les gens sont habitués à vivre, à travailler, à coopérer… sans manifester ouvertement auprès de leurs interlocuteurs le besoin d’exprimer ou de recevoir une information trop explicite ou trop décodée. Leur connaissance mutuelle et le décryptage du contexte ambiant suffisent à pallier l’absence de paroles… A l’inverse, dans les pays occidentaux qui se caractérisent par une culture "à faible contexte", les individus ressentent le besoin de recevoir une information qui pour être de qualité devra être objective, formelle, précise, claire, concise… voire même écrite.

Cet écart entre cultures à "fort ou faible contexte" peut ainsi se révéler une source de malentendus et de tensions. D’un côté, les non-dits, les sous-entendus, les silences… convaincront ainsi rapidement beaucoup d’Occidentaux que leurs partenaires asiatiques, arabes... sont compliqués (voire même fourbes)… De l’autre, notre souci de clarification excessive des choses donnera à penser à nombre à nos partenaires que nous sommes brutaux et trop directs… Bien communiquer exigera donc d’accorder une importance au moins aussi forte au non-dit qu’au dit… et de différencier ce qui a été effectivement compris par l’autre de ce qui ne l’a pas été, mais pour lequel qu’il n’ose pas poser de questions par crainte du ridicule.

Enfin, toujours dans le prolongement de la relation aux autres, il s’agira aussi de modifier notre façon d’extérioriser nos affects… Si dans certaines cultures (notamment méditerranéennes) il semble naturel d’exposer ses états d’âme, à l’inverse dans nombre de pays asiatiques (pour ne pas dire tous) il est mal vu de trop s’épancher, de trop manifester ses opinions, ses sentiments. Comme on préfère généralement en Asie et en Afrique privilégier les attitudes objectives, rationnelles, dépassionnées, celui qui laissera ses sentiments guider ses paroles ou ses gestes sera immanquablement mal perçu… Les manifestions de colère, assimilées à une perte de contrôle de soi même, seront ainsi une source de discrédit… et sont à éviter soigneusement.

 

22) L’approche du pouvoir et des règles.

Une nouvelle compréhension des relations de pouvoir et des modalités de sa répartition entre les différents individus ou groupes sera essentielle si l’on veut vivre et travailler harmonieusement dans un pays asiatique… car l’acceptation des inégalités y est (encore) une donnée fondamentale. L’Occidental habitué à voir prôner le principe d’égalité entre les êtres humains (cf. Déclaration Universelle des droits de l’homme et du citoyen en France) devra désormais se faire à l’idée qu’en Asie et en Afrique les individus s’insèrent généralement dans un système très hiérarchisé de relations sociales, qui encadre fortement le comportement de chacun dans toutes les situations du quotidien. Comprendre qu’il faille désormais remplacer le découpage égalitaire et horizontal de la société en un découpage inégalitaire et vertical n’est certes pas facile à intégrer dans les débuts…

Au-delà de la notion de pouvoir, ce sont aussi les modalités du positionnement social de chacun qu’il faudra repenser. Dans la culture de nombreux pays asiatiques, et la Thaïlande où je vis n’y fait pas exception, le statut social d’un individu est un statut davantage attribué par la société qu’acquis par l’individu. Même si l’argent revêt une importance grandissante, on s’y positionne encore socialement par l’âge, l’origine sociale, les diplômes détenus ou la profession exercée (cf. prestige accordé aux enseignants thaïlandais)… Contrairement aux pays d’Europe du nord (notamment l’Allemagne) ou d’Amérique du nord, ce ne sont donc pas les réalisations individuelles, les succès obtenus par le travail ou les actions personnelles qui apporteront la considération. La façon dont nos interlocuteurs asiatiques, africains, arabes... nous "dissèquent" littéralement par leurs questions lors d’une première rencontre est à cet égard révélatrice de ce besoin qu’ils ressentent de rapidement nous positionner socialement. Plutôt que de s’offusquer du caractère parfois indiscret de certaines interrogations il faut donc y voir là un "round d’observation" permettant de savoir à qui on a affaire avant d’entrer dans le vif du sujet.

Le rapport aux règles est enfin le dernier point à ne pas négliger. Comme le souligne Trompenaars, nos cultures occidentales universalistes (Europe du nord, pays anglo-saxons) posent comme principe de fonctionnement de la société, l’application d’une règle générale et de normes de comportement censées apporter une réponse toute faite aux différents problèmes… 

En Asie, en Afrique et dans le monde arabo-musulman où s’impose une culture particulariste, chaque cas de figure nécessitera une solution adaptée qui tiendra compte de multiples paramètres… à identifier… parmi lesquels le souci de la face ou du rang ne sera pas le moindre… Dans ce milieu où les obligations relationnelles et les circonstances conjoncturelles pèsent lourd, il faudra donc traiter (ou faire semblant…) chaque cas comme une situation particulière nécessitant une réponse propre… en se gardant de toute généralisation.

 

… Comme quoi rien n’est jamais vraiment simple dès qu'on franchit les frontières de "l'hexagone"…

Gestion de l'expatriation (3) : Les rapports avec la population locale.


LES RAPPORTS AVEC LA POPULATION LOCALE...

 

 

En Afrique, compte tenu du niveau de vie, il est fréquent de faire appel à du personnel de maison pour occuper des tâches de jardinier, de gardien, de cuisinière… voire de nourrice. Sans qu’il y ait de nuance péjorative dans ces termes, on parle de boy ou de boyesse, de fathou, de naya… en Afrique et de maid en Asie… Comme il n’est pas toujours évident pour de jeunes épouses de trouver d’emblée le juste niveau de relations à entretenir avec ces personnes de culture et de niveau social différents du nôtre, j’ai souhaité apporter ici un témoignage assorti d’un certain nombre de recommandations dont chacun pourra à loisir s’inspirer ou pas…



@Virginie Broquet


 

1 – LE PERSONNEL DE MAISON, FACTEUR DE SECURITE.

 

11) Le risque de coupure de nos détachements par rapport au milieu ambiant est aujourd’hui plus important qu’autrefois.

En Afrique, le besoin de s’isoler du milieu ambiant s’il se justifie souvent pour d’indéniables raisons de sécurité, peut plus que partout ailleurs, entraîner bien des effets pervers s’il n’est pas correctement géré. Cet isolement se manifeste en règle générale de façon pratique par un cloisonnement géographique par rapport à la population. 

Cet isolement reste toutefois supportable lorsque les hommes continuent d’entretenir des rapports équilibrés avec l’extérieur que ce soit grâce à la présence de leurs familles, ou que ce soit grâce aux modes de loisirs auxquels ils ont accès... Lorsque le cloisonnement est trop marqué, on est alors confronté à deux effets pervers, à savoir l’apparition de problèmes avec la population locale et une mauvaise acculturation pour notre personnel, source de rejet et d’incompréhension réciproque.

Pour comprendre les raisons de cette situation, il ne faut pas perdre de vue l’idée que le dispositif militaire que nous entretenons en Afrique, conduit dans les faits à superposer sur des sociétés en voie de développement (dans le meilleur des cas…), des organisations dont le niveau de vie et la culture sont très différents. Le contraste existant entre l’ensemble de la société locale et les entités que nous y superposons produit alors inévitablement un phénomène de confrontation que nous nous devons de limiter.

 

12) Pour autant les échanges continuent à se produire …

Quel que soit le confinement de nos forces, il serait utopique de penser qu’aucun « échange » ne puisse s’effectuer entre un détachement constitué et son environnement. Dans tous les cas de figure, il existe entre ces deux milieux une perméabilité certaine mais la nature des flux échangés est variable...

Lorsque les militaires sont affectés avec leur famille, des échanges d’idées, des influences culturelles, des valeurs sont véhiculées et partagées notamment par le biais des contacts et des discussions entretenus notamment avec le personnel de maison….. 

Des flux économiques circulent aussi car les salaires versés font vivre des familles.

En employant du personnel de maison, même si on n’est jamais totalement à l’abri des vols, on limite donc ceux – ci car indépendamment des relations de sympathie réciproques entre nous et nos employés, ces derniers ont tout intérêt à nous prévenir de la présence de rodeurs dans les parages, de la montée de l’insécurité en ville, etc. ne serait-ce que pour préserver leur gagne-pain… On peut donc dire que la sécurité de nos familles est davantage assurée par la population locale elle-même que par la hauteur du concertina déployé sur nos murs…

L'évolution du dispositif entretenu par exemple en Centre Afrique au titre des EFAO a d’ailleurs montré dans le temps les limites de ce type de protection matérielle car à la fin le personnel ne pouvait se déplacer sans prendre des mesures draconiennes de précaution en raison des risques de vol et d'agression dont ils pouvaient à tout moment faire l'objet de la part des " godobés ".

 

 

2 – LE MODE D’EMPLOI DU PERSONNEL DE MAISON.

 

Personnellement j’ai pu apprécier tout l’intérêt que représentait en terme d’intégration et de remontée d’informations l’emploi de personne civiles lors de mes affectations en Afrique.

Lors de mon séjour à Djibouti nous employions ainsi deux jeunes femmes Issas pour s’occuper respectivement de la propreté des locaux et du linge ainsi que pour préparer nos repas du midi. Outre le fait que cela nous était fort utile au plan pratique, cela nous permettait de découvrir des aspects méconnus de la vie de famille des Issas tout en procurant à ces deux jeunes femmes un revenu complémentaire pour faire vivre leur famille. 

Au Sénégal, j’héritais par contre de deux employés masculins recrutés par mes prédécesseurs, à savoir un jardinier et un cuisinier tous deux de nationalité guinéenne. A part ratisser l’herbe et l’allée conduisant à la maison pour le premier et effectuer quelques travaux de propreté pour le second car je prenais mes repas au mess, le moins qu’on puisse dire c’est que nos deux compères n’étaient pas submergés par le travail… Ayant décidé dans un souci d’économie de fusionner les deux fonctions, d’autant que ma future épouse venait de me rejoindre prenant à sa charge l’entretien de la maison et la cuisine,  je ne tardais pas à découvrir à mes dépends que je ne pouvais pas faire ce que je voulais en la matière…

Employer du personnel local revient en effet à adhérer à un système soumis comme en France au code du travail local en matière de salaire, de congés, d’horaires de travail… et à respecter impérativement les attributions des uns et des autres car tout est soigneusement codifié, réglé et rodé par le temps et les usages… Il ne s’agira donc pas lorsqu’on prend en compte le personnel légué par son prédécesseur de demander au jardinier de remplir des fonctions de gardien ou au cuisinier de nettoyer le jardin car, indépendamment des contraintes légales, cela reviendrait dans les faits à supprimer du travail et donc une rémunération pour d’autres personnes susceptibles de remplir ces fonctions… Ainsi lorsque j’ai décidé de renvoyer mon cuisinier que j’estimais peu utile, ce dernier a saisi l’inspection du travail sénégalaise, le représentant du personnel civil du 23èmeBIMa ainsi qu’un délégué syndical… ayant fait ses armes en France dans les rangs de la CGT… en me demandant en compensation de son départ de m’acquitter d’une prime de licenciement intégrant toutes les années passées au service de mes prédécesseurs… Enfin, cerise sur le gâteau, profitant de la venue du général inspecteur des Troupes de Marine… notre homme alla même jusqu’à solliciter un entretien auprès de l’ITDM qu’il avait servi dans le temps pour que ce dernier me sanctionne, voire intervienne en sa faveur… Fort heureusement pour moi, le général renvoya le plaignant en lui suggérant de se conformer aux décisions de l’inspection du travail… Bref, à part un empoisonnement ou le recours à des fétichistes pour me faire un mauvais sort, je crois que mon cuisinier avait exploré tous les recours possibles… 

Ce qu’il faut donc retenir de cette affaire, c’est d’une part l’importance d’établir un contrat de travail en bonne et due forme débutant au jour où l’on emploi la personne, d’autre part de bien prendre en compte la dimension sociale d’une embauche ou à l’inverse d’un licenciement car derrière ces opérations, c’est un moyen de subsistance familiale qui est en jeu…

 

Compte tenu des différences de niveau de vie existant entre les employés locaux et nous il importe en outre de rester prudent en matière de relations tout en faisant preuve de savoir vivre et d’humanité… ce qui n’est pas toujours le cas pour certaines personnes… S’agissant de la nature des rapports à entretenir avec ce « personnel de maison », voici précisément ce que l’on peut lire comme recommandations dans le Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer (1950) dans les chapitres certes consacrés à l’Indochine, mais recommandations qui étaient aussi valables pour les autres territoires : 

« Quelle que soit la confiance qu’ils inspirent, on évitera de soumettre à de trop fortes tentations l’honnêteté des domestiques indigènes. Par conséquent, on ne doit pas laisser ostensiblement à leur portée de l’argent, des bijoux, etc. ; on mettra sous clef les réserves de provisions. On exigera des domestiques la propreté, la politesse, la probité. On se gardera de toute familiarité avec eux. Mais contrairement à une opinion très répandue, ils savent apprécier les marques de sympathie et de bonté de leurs maîtres. Ils leur attribueront d’autant plus de valeur que ces maîtres seront habituellement fermes et réservés et ceux-ci constateront dans certaines circonstances, que leurs serviteurs annamites sont capables de dévouement et d’affection. »

A chacun de voir quelle attitude adopter… 

 

Parmi les autres recommandations données dans le Manuel de 1950, il y en a certaines qui relèvent du bon sens le plus élémentaire comme le fait :

- de se renseigner avant l’embauche sur l’expérience du futur employé, justificatifs à la clé ;

- de ne pas fixer la rémunération de l’intéressé à la légère mais de s’enquérir préalablement auprès des camarades de ce qui se fait… sans oublier de respecter les dispositions légales… ;

- de rester mesuré et de faire preuve de pondération en toutes circonstances dans l’accomplissement du travail… quel que soit le problème qui se pose… car les réactions de colère sont tout à la fois contre-productives et source de perte de prestige…

- de consacrer un minimum de temps à bien faire comprendre ce que l’on attend du personnel local, car les critères d’hygiène ne sont pas nécessairement les mêmes que les nôtres… 

 

S’agissant des achats à effectuer sur le marché local, j’ai toujours chargé mes employés de les effectuer… sachant pertinemment, qu’ils prélèveraient sur la somme qui leur était confiée à cet effet une légère marge à titre de commission… le tout étant que cela reste raisonnable… La confiance est à ce prix… 

Ajoutons aussi enfin à tout cela la nécessité de s’assurer de l’état de santé de ses employés, notamment lorsqu’on a des enfants en bas âge, de prendre en charge leurs dépenses pour des soins éventuels… sans oublier non plus la remise d’une enveloppe adéquate pour leur permettre en pays musulman de célébrer correctement certaines fêtes rituelles comme par exemple le Mouloud (naissance du prophète), l’Aid El Fitr (fin du Ramadan) ou encore l’All Mouharan (Nouvel an musulman)… voire pour participer simplement de façon décente à certains évènements majeurs comme un décès ou une naissance. Tout ceci relève, je le redis, du plus élémentaire bon sens… mais encore faut-il le préciser pour éviter les erreurs de jeunesse ou d’appréciation.

 

A ces recommandations, j’ajouterai également le fait qu’il y a un certain nombre d’erreurs à éviter… En ce qui me concerne, j’en ai commise une lorsque nous avons quitté la Guyane en ne donnant pas les jouets de mon fils à la femme de ménage brésilienne que nous employions. Il s’agissait en l’occurrence d’une voiture à pédale et d’un vélo d’enfant que visiblement elle aurait aimé récupérer pour ses propres enfants. Plus de vingt ans après c’est là quelque chose dont je ne suis pas fier et je regrette sincèrement d’avoir cédé à mon fils en refusant de laisser sur place ces jouets, onéreux en Guyane, jouets dont il s’est bien évidemment désintéressé à notre retour en France… 

Au Sénégal en revanche, j’ai laissé en partant tout ce que je jugeais inutile et qui a fait le bonheur de notre jardinier… qui du même coup en a profité, histoire de me remercier, pour me dire qu’il n’était pour rien dans les démêlées précédemment évoquées avec mon ex cuisinier…

 

Pour terminer sur une note humoristique rappelons l’anecdote qu’il est de bon ton de colporter à propos de l’objet qui se déplace dans la maison… Sachant que dans toute maison il y a un certain nombre d’objets qu’on n’utilise pas nécessairement de façon régulière, il peut arriver un jour que l’un d’entre eux disparaisse de notre vue et soit relégué par notre « boy » ou notre « boyesse » loin de nos yeux et de notre attention… mais bien entendu toujours dans la maison… Dans le cas où nous en viendrions un matin à nous demander brutalement où est passé cet objet que nous ne voyons plus, il est évident que le dit objet réapparaitrait sans délai… Le problème en fait c’est que jour après jour l’objet en question a une fâcheuse tendance à se déplacer « tout seul » dans la maison… déplacement qui s’effectue inévitablement en direction de la porte d’entrée… jusqu’au jour où au terme de plusieurs semaines « d’errance » il finit par franchir celle-ci de façon définitive… et on n’entend alors plus parler de lui.

 

Moralité, humanité et générosité ne signifient donc pas naïveté et insouciance… Malheur donc aux « couillons »…

Gestion de l'expatriation (4) : La femme aux colonies, d'hier à aujourd'hui...


LA VIE DE LA FEMME OUTRE-MER…



        Cet article a été rédigé à partir d’une conférence que j’ai faite au musée des Troupes de Marine voici quelques années. Un certain nombre de jeunes cadres des Troupes de marine ayant déjà charge de famille, il m’a paru donc utile d’inclure dans ce document ce texte afin de souligner l’importance revête par l’épouse lors d’une affectation outre-mer…

 


@Virginie Broquet


 

LA FEMME AUX « COLONIES »… D’HIER A AUJOURD’HUI


« La vie des femmes dans ce qui était autrefois les « colonies », comme on avait coutume de dire alors, est un thème rarement abordé par l’historien ou le sociologue alors même qu’il est loin d’être sans intérêt. Quelle que soit l’époque, dans un univers toujours dépaysant et parfois hostile, la femme occidentale partant sous les tropiques a été contrainte de s’adapter pour faire face aux aléas de la vie et parfois même… de lutter contre des rivales exotiques dont l’attrait sur les Occidentaux fut et reste encore indéniable… 

 

 

1 – De la femme « coloniale »… 

 

Autrefois la « femme aux colonies » était épouse de planteur, de négociant, d’administrateur, de militaire… accompagnant son mari vers des horizons, certes exotiques mais souvent malsains, remplis d’imprévus en tous genres et de risques. Pour celles qui allaient vivre en ville, que ce soit à Dakar, à Hanoi, à Nouméa… les difficultés du séjour résidaient surtout dans le fait de devoir évoluer dans un univers clos ressemblant à une prison dorée, de lutter contre l’ennui en attendant le bal annuel du gouverneur et de résister aux inévitables cancans typiques des villes de garnison. Elles découvraient ainsi, pour reprendre les mots du général Némo, que « vivre outre-mer c’est vivre dans une maison de verre ». Pour celles qui partaient « en brousse », il fallait désormais apprendre à vivre dans la rusticité, la solitude, parfois le danger et subir même l’humiliation et la violence comme ce fut le cas pour beaucoup d’entre-elles le 9 mars 1945 en Indochine. Pour aider ces femmes à affronter cette vie difficile, Clotilde Chivas-Baron publia en 1929 un manuel d’initiation à la vie coloniale, très instructif, qui s’intitule « La femme française aux colonies ». En dépit des recommandations formulées par cette écrivaine bien au fait de la vie « à la colonie », le quotidien ne fut pas toujours facile tant pour les intéressées… que pour leurs maris. Comme nous l’a rappelé Jacques Frémeaux dans « L’Afrique à l’ombre des épées », l’image de la femme sous les tropiques n’était pas toujours élogieuse puisqu’il se disait qu’une femme d’officier colonial « invaliderait de 80 % la valeur de son mari », qu’à quelques exceptions près, « le soleil les rendrait folles, faisant d’elles des dévergondées ou des neurasthéniques » voire même que « la jeune femme d’officier serait une des plaies de l’armée coloniale, l’autre étant l’alcool »… En dépit de cela, la littérature et le cinéma perpétuent cependant le souvenir de femmes courageuses et entreprenantes se dévouant au service des autres et des indigènes, comme par exemple cette femme-planteur hors du commun qu’était madame de la Souchère dont le personnage a inspiré le film Indochine. 

 

 

2 - … à la femme « expatriée »… 

 

Cette femme « coloniale » que je viens d’évoquer a aujourd’hui disparu. Elle a désormais cédé la place à celle qu’il convient d’appeler une expatriée et qui tout comme autrefois, soit accompagne son époux, soit de plus en plus choisit d’elle-même de troquer un avenir incertain en France pour partir en célibataire rechercher du travail à l’étranger. Tout comme la femme de colonial du siècle précédent, même si le confort est souvent au rendez-vous dans les grandes villes, sa vie n’est pas pour autant toujours facile et enrichissante. Il semblerait bien qu’en dépit d’Internet, de la télé par satellite, des rémunérations confortables, beaucoup connaissent à leur façon nombre de problèmes de leurs ainées… Ainsi, aujourd’hui comme hier, pour celles qui « suivent », il faut apprendre à s’approprier le séjour, à fréquenter un milieu relationnel qu’elles n’ont pas choisi, à résoudre les petits soucis d’approvisionnement, à découvrir une langue et un environnement nouveaux, à vivre souvent en parallèle d’un conjoint submergé de travail… et surtout à faire face à l’inévitable choc culturel... Les échecs coûteux de bien des expatriations professionnelles, parfois suivis même de divorces, sont très souvent à mettre au compte de l’inadaptation d’un conjoint « désœuvré » ou en perte de repères, à un mode de vie par trop atypique. Faute à la fois d’une aptitude suffisante au départ et parfois d’une bonne préparation intellectuelle, matérielle et surtout psychologique, le séjour peut ainsi parfois se transformer en drame humain et familial. Aujourd’hui plus qu’hier encore, l’expatriation constitue le révélateur de la solidité d’un couple, surtout quand on sait que ce nouveau cadre de vie dissimule bien des tentations et des facilités trompeuses… 

 

 

3 - … sans oublier l’omniprésente  « rivale exotique ». 

 

Parler de la femme « aux colonies » implique en effet d’évoquer aussi celles qui apportaient jadis aux coloniaux célibataires l’indispensable réconfort, autant affectif que physique, pour faire face à l’éloignement et à l’isolement, parfois au stress des combats pour les militaires… mais qui perturbaient aussi la stabilité conjugale des mariés. Conscient du caractère sensible et inévitable de ces rapprochements et reprenant à son tour sans trop y croire les propos du colonel Le Camus, figure de la coloniale du début du XX° siècle, le colonel Ferrandi, mettait d’ailleurs en garde avant leur départ les jeunes officiers dans son livre « L’officier colonial » en écrivant à leur attention : « Il y a quatre choses dont il faut se méfier en Afrique : l’eau, le soleil, les moustiques et les femmes ». Pour autant, et en se limitant aux seuls militaires, du capitaine Massu en poste dans le Tibesti au Tchad au lieutenant Salan détaché au Laos, sans oublier le capitaine Broche affecté à Tahiti… nombreux sont ceux qui négligeant ces recommandations ont découvert un pays inconnu, un mode de vie original, une culture nouvelle… en grande partie grâce à ces compagnes exotiques qu’ils avaient prises pour la durée du séjour, compagnes ensuite « léguées » à leur successeur. Ces unions restaient généralement sans lendemain, car même s’il y avait parfois l’arrivée d’un enfant comme ce fut le cas pour le général Salan, un mariage civil n’intervenait que très rarement du fait de la pression sociale et des différences culturelles jugées alors insurmontables… 

Aujourd’hui, tout comme à l’époque des Lartéguy et des Bodard, ainsi que le montre Frédéric Amat dans son livre « La drôle de vie des expatriés français au Cambodge », la fascination de la « femme exotique » reste forte chez beaucoup de ceux qui ont décidé de partir « voir au-delà de l’horizon ». Même si les « congaï » vietnamiennes sont désormais remplacées par les « maids » philippines, voire les « bars girls » cambodgiennes ou thaïlandaises, et si les « taxi-girls » chinoises hautaines d’autrefois ont cédé la place aux « sarong party girls » singapouriennes, les unes et les autres évoluant aux deux extrémités de l’échelle sociale, l’Asie illustre à cet égard particulièrement bien la pérennité du mythe de la femme exotique. 

 

 

A une époque où ce ne sont plus les amibes ou les épidémies qu’elle doit redouter, mais bien plutôt le dépaysement, l’éloignement familial et la solitude… quand ce ne sont pas les effets du démon de midi de leur conjoint… le devenir d’une Européenne sous les « tropiques » reste donc parfois aussi incertain que celui de ses aînées… »


JLM 

 

 

On le voit, la vie d’une épouse sous les tropiques n’est pas toujours nécessairement « rose » et la déception succède à l’euphorie induite par la carte postale du départ, sachant en outre qu'à la rupture avec son milieu originel familial et relationnel, vient se rajouter l'imposition d'un nouvel environnement humain qu'elle n'a pas choisi... 

En tant que capitaine commandant d’unité au Sénégal, puis comme chef de corps en Martinique et enfin dans le cadre de mes attributions de CEMIA / colonel adjoint Terre à Tahiti j’ai eu à prendre en compte avec mon second un certain nombre de difficultés sociales et familiales de tous ordres… Parmi ces situations il y a eu des séparations, des décès de conjoint… et même une tentative de suicide de l’un de mes sous-officiers qu’un de ses camarades a « décroché » de justesse… Dans ce dernier cas de figure, l’épouse était partie avec un responsable local d’un centre de loisirs en nous laissant le soin de rapatrier son mari pour raison sanitaire… sans lui apporter le moindre soutien après ce geste de désespoir qui aurait pu lui être fatal… Comme si cela ne suffisait pas, l’épouse en question se présenta quelques semaines plus tard à mon bureau pour réclamer un billet d’avion pour la métropole car sa liaison avec ce civil n’avait pas tenu… Inutile de dire quel fut l’accueil que je lui ai réservée…Penser qu’un séjour outre-mer est un long fleuve tranquille est donc une vue de l’esprit… 


Répétons-le, s’il n’y a pas appropriation du séjour par l’épouse, si cette dernière « subit l’affectation », il y a fort à parier que la vie familiale et partant l’équilibre personnel du mari, donc son ardeur au travail, seront profondément perturbés… Nous y reviendrons...

Gestion de l'expatriation (5) : la vie quotidienne des femmes aux "colonies" autrefois...

        En complément du précédent billet synthétisant cette conférence que j'avais prononcée au musée des Troupes de Marine en 2020 et qui s'intitulait "La femme aux colonies d'hier à aujourd'hui", j'ai souhaité développer le sujet du quotidien des femmes aux colonies, un quotidien souvent très éloigné de l'image véhiculée par le cinéma ou la littérature... Pour ce faire je me suis appuyé sur différents documents, à commencer par le livre d'Eric Deroo "Aux colonies" dont on peut voir la couverture ci dessous et dont je recommande la lecture...




        La vie des femmes dans ce qui était autrefois les « colonies » est un thème qui a été rarement abordé par l’historien ou le sociologue, alors même qu’il est loin d’être sans intérêt… 
En effet quand on parle des « coloniaux », c’est d’abord de l’homme dont l’on traite, cet homme conquérant et souriant, qu’on voyait si souvent en illustration des affiches de recrutement de l’époque, triomphant des maladies et de la soif, méprisant le danger et défiant les animaux sauvages… pour venir apporter dans l’empire colonial de la III° république, la civilisation et l’hygiène, ceci « pour la plus grande gloire de la France » comme on disait autrefois…
La femme en revanche, du moins à ma connaissance, n’est jamais apparue sur ces affiches de propagande, exception faite sous une forme exotique et tout à fait anecdotique… peut être afin d’inciter davantage au départ les célibataires soucieux de fuir la grisaille et la routine de la métropole. Si peu d'auteurs se sont intéressés à leur quotidien il convient toutefois de citer la romancière Clotilde Chivas-Baron (1876-1956) qui outre un certain nombre de récits inspirés de la vie qu'elle mena en Annam au début du XXème siècle rédigea un petit recueil aujourd’hui presque introuvable et qui s’intitulait « La femme française aux colonies ».
Pour parler de cette femme aux colonies souvent méconnue, j’aurais bien entendu pu me contenter d’une approche historique en traitant dans le menu détail la vie quotidienne de ces femmes qui ont accompagné l’expansion coloniale française depuis le XVII° siècle jusqu’aux années soixante, voire même qui y ont fortement contribué.

N’étant ni vraiment un historien érudit, ni réellement un sociologue averti, mais plutôt un voyageur-observateur un peu nostalgique du passé à la vue des réalisations laissées par nos anciens à travers le monde, mon approche sera donc celle d’un « honnête homme », laissant aux spécialistes le soin d’approfondir les sujets que je ne ferai qu’évoquer.
Pour illustrer mon propos je m'appuierai sur leurs travaux en leur empruntant nombre de citations, comme celles répertoriées dans le livre d'Eric Deroo "Au colonies" :





        Avant de débuter cet exposé consacré à « la femme aux colonies » il convient donc au préalable de préciser que je vais parler avant tout de l’épouse de planteur, de fonctionnaire, de militaire accompagnant son époux sous les tropiques… 
Mais limiter ma démarche à ce seul "sujet" d'observation m’aurait conduit à un exposé incomplet car j’ignorerais alors un acteur essentiel de la vie « à la colonie », à savoir la femme exotique ou « femme indigène » comme on disait autrefois... Ce personnage qui a beaucoup fait couler d’encre, qui a inspiré de nombreux chants militaires comme "Marie-Dominique" et de chansons populaires comme "Ma Tonkinoise", voire même des comédies musicales et des films… ne pouvait en effet être passé sous silence d’autant qu’il continue encore aujourd’hui ainsi qu’on le verra, de perturber parfois singulièrement la vie de ceux et celles qui vivent dans ces territoires qu’on appelait jadis « la colonie ». Je l'aborderai donc dans une prochaine publication...


D'hier à aujourd'hui... une femme aux visages multiples...


1 –  La « femme aux colonies », une image déformée par la littérature et le cinéma...

Quand on commence à se documenter un peu sur le thème de « la femme aux colonies » on s’aperçoit rapidement que l’imagerie populaire, la littérature et surtout le cinéma nous ont légués au fil des années une image un peu ambiguë de la femme occidentale sous les tropiques. D’Ingrid Bergmann, femme fatale du film américain "Casablanca" à Catherine Deneuve, femme entreprenante et dominatrice du film "Indochine" en passant par Isabelle Huppert, femme délurée du film "Coup de torchon"… pour ne citer que ces seules productions, il est bien difficile de cerner la personnalité réelle de cette femme aux "colonies"…



Indépendamment de ces personnages hauts en couleur, la vérité semble en fait beaucoup plus banale… et à la beauté de ces comédiennes évoluant sur fond de cocoteraies et de maisons tropicales de rêve, s’habillant de tenues d’un blanc immaculé... tout en vivant d'intrigues... il conviendrait plutôt de substituer ces femmes engoncées dans des vêtements inconfortables, parfois sur fond de paillote délabrée, luttant contre la chaleur, l’ennui… et les miasmes d’une hygiène tropicale encore balbutiante, que l’on voit sur les photos sépia de vieux albums de famille jaunis.




2 - La « femme aux colonies » a longtemps été une « espèce rare »…

Le premier constat qui s’impose à propos de la femme aux colonies est qu’elle a longtemps été une « espèce rare », du moins jusqu’aux années vingt… car les colonies sont restées pendant des décennies un univers d’homme en raison des difficiles conditions de vie locales.
Comme le rappelle Jacques Frémeaux dans sa thèse « L’Afrique à l’ombre des épées », avant la première guerre mondiale le célibat était généralement de mise pour les hommes allant servir ou travailler aux colonies, exception faite peut être, des hauts fonctionnaires qui partaient accompagnés. Pour prendre le cas des militaires, ce n’est qu’à partir des années vingt que les femmes ont véritablement commencé à accompagner leurs époux, du moins lorsque ceux-ci n'étaient pas affectés dans des postes reculés comme c’était le cas notamment au Sahara ou trop exposés comme par exemple au Maroc.
C’est d’ailleurs précisément cette « pénurie » de femmes aux colonies qui pousse Gaston Donnet à écrire dans un livre paru en 1900 et qui s’intitule « En Indochine » :
« C’est ici le triomphe, l’apothéose du mariage ! Les demoiselles qui demandent vainement un époux aux petites annonces, peuvent aller, sans crainte, en Indochine. Elles trouveront aussitôt de braves garçons et un résident-maire pour légitimer leur union. On les prendra laides, jolies ou passables, grasses ou maigres, avec ou sans dot, filles de gardes champêtres ou de frotteurs, acariâtres, moutonnières ou pianistes… n’importe comment, pourvu qu’elles aient la peau blanche, les dents blanches et qu’elles sachent au moins porter un corset ! »


3 - La "traversée" : mythe, réalités et... surprises du voyage pour gagner la colonie…

Cette « femme aux colonies » dont nous parlons était généralement une épouse accompagnant un mari vers des horizons, certes exotiques mais comme dit précédement souvent malsains, remplis d’imprévus en tous genres et de risques, parfois aux antipodes de la mère patrie... beaucoup plus rarement une célibataire partant à l’aventure. Partir seule ne se faisait pas à cette époque, sauf à être une "aventurière" dans tous les sens du terme...
Pour comprendre la vie de ces femmes, il convient donc de commencer par le début, à savoir le voyage maritime pour gagner la colonie…
Lorsqu’elle partait avec son mari, cette femme devait commencer par apprendre à vivre dans le huis-clos d’un bateau qui mettrait parfois plusieurs semaines pour arriver à destination, chaque passager étant transporté dans une classe correspondant à son positionnement social. Les délais de voyage étaient souvent longs, même pendant l’entre deux guerres, puisqu’il fallait par exemple compter au départ de Bordeaux 11 jours pour rallier Dakar, 17 jours pour grand Bassam en Côte d’Ivoire et 19 jours pour Libreville au Gabon. Quand à l’Indochine c'est au terme d'un périple de plusieurs semaines les amenant par Port Saïd, Djibouti, Aden, Ceylan, Singapour jusqu'à Saïgon ou Hanoï...
Même si pour tous, la magie du voyage sur un paquebot opérait, ces départs n’étaient pas nécessairement joyeux comme nous le rappelle le colonel Jean Ferrandi dans un livre paru en 1930, « L’officier colonial » :
« Tout n’est pas gai dans le premier départ. Il y a des séparations cruelles qui brisent le cœur et attristent les derniers jours passés dans la patrie. On quitte des parents parfois âgés, parfois malades. Il y a de bien douloureux déchirements et des au revoir réticents qu’on sait devoir devenir des adieux. » 

Le voyage c’était aussi la découverte du rituel des repas, des changements de tenue pour dîner mais aussi de la confrontation avec des voisins de table et de pont que l’on allait devoir cotôyer tout au long d’une traversée qui deviendrait de plus en plus éprouvante. La chaleur de plus en plus forte au fur et à mesure de la descente vers les tropiques, le mal de mer et le mauvais temps, le confinement seulement rompu par quelques brèves escales indispensables au charbonnage et au ravitaillement et enfin pour terminer, le débarquement parfois à la nacelle pour mettre pied à terre dans certains ports, notamment en Afrique de l’ouest, transformaient ce qui pourrait nous faire penser à une croisière de rêve en une série d’épreuves peu réjouissantes en fin de compte…


Une réalité bien éloignée de ces affiches invitant aux voyages...

Pour les femmes qui voyageaient seules, et sans toutefois généraliser, la traversée pouvait aussi se révéler parfois pleine de surprises et certaines idylles naquirent ainsi à l’occasion de ces traversées transatlantiques du fait de la présence d’hommes désoeuvrées à bord, idylles généralement éphémères, ... Sur ce sujet, soucieux de rétablir les choses le colonel Ferrandi écrivait toutefois :
« La traversée, quelle qu’elle soit, est un temps de repos, de rêve et de suralimentation. Les romanciers se sont ingéniés à nous montrer les incidents étonnament variés qu’elle peut comporter et qui vont du Vaudeville au drame. En général, ils ne dépassent pas le ton d’une aimable comédie mondaine où le flirt fait rarement figure d’amour. Il ne faut pas plus écouter les confidences des passagers que celles des chasseurs : leurs tableaux sont toujours un peu complaisamment chargés. »



4 - La découverte des réalités de la vie à la colonie.

A l’arrivée à la colonie, c’était d’abord le cérémonial du débarquement dans un monde inconnu et la découverte de la chaleur… avant même de prendre connaissance de l’affectation définitive de l'époux prononcée par l’administration, affectation parfois fort surprenante... Ceci pouvait ainsi parfois signifier une prolongation du voyage sur plusieurs semaines par voie terrestre dans des conditions d’inconfort évident… pour gagner un poste situé à plusieurs centaines de kilomètres de là, comme par exemple en Mauritanie ou au fin fond de la Guinée tout à l’extrémité de l’Afrique occidentale française ou au Laos, aux confins de l’Indochine française...

Pour celles qui allaient vivre en ville, que ce soit à Dakar, à Hanoï, à Nouméa… les difficultés du séjour résidaient surtout dans le fait de devoir désormais évoluer dans un univers clos ressemblant à une prison dorée, de lutter contre l’ennui en attendant le bal annuel du gouverneur et de résister aux inévitables cancans typiques des villes de garnison. Elles découvraient ainsi, pour reprendre les mots du général Némo, que « vivre outre-mer c’est vivre dans une maison de verre » où tout se voit, tout se colporte, tout se sait… en grande partie grâce au personnel de maison mais aussi également, du fait de la promiscuité des familles européennes. 

La vie aurait pourtant dû être facile pour nombre de ces femmes en raison des facilités matérielles qui leur étaient souvent offertes en ville que ce soit tant du fait des salaires avantageux de leurs époux, de la mise à disposition de logements spacieux que de l’utilisation d’une domesticité nombreuse et bon marché, la première fois d’ailleurs pour beaucoup de femmes...
S’agissant précisément de cette domesticité, voici ce qu’écrivait en 1928 sur le sujet Gabrielle Maud Vassal, épouse d'un médecin colonial en poste au Tonkin au début du XXème siècle, dans son recueil de souvenirs « Mon séjour au Tonkin et au Yunnan » :
« Ce que j’appréciais peut-être le plus dans ma nouvelle maison, c’était d’avoir une femme de chambre tonkinoise ; elle était toujours là, empressée, attentive et silencieuse, pieds nus, en pantalon de soie noire, le turban sur la tête, un petit gilet blanc serrant le buste. Thi-Nam, non seulement cousait à la perfection, mais encore repasssait, brodait… Le cuisinier et le boy étaient si versés dans l’art des dîners et réceptions que mon rôle de maîtresse de maison se bornait à commander. Je les laissais bien libres. Je n’avais qu’à les regarder. En vérité, ils m’apprenaient beaucoup plus de choses que je n’aurais pu leur enseigner. »

Gabrielle Maud Vassal (1880-1959) au Tonkin


Mais plus que le climat ou les maladies, pourtant éprouvants comme on le verra plus loin, le premier des soucis que devaient affronter ces femmes était souvent cette vie en vase clos dans un microcosme social, certes projeté à des milliers de kilomètres de France, mais où reproduisaient les mêmes préoccupations que celles que l’on trouvait dans une petite ville de province…
Le colonel Jean Ferrandi, tenant de l’école célibataire, dénonce d’ailleurs les tracas typiques d’une vie de garnison sous les tropiques :
« Comment d’ailleurs l’existence des chefs de lieux pourrait-elle tenter le véritable colonial ? Elle comporte sous un climat généralement plus épuisant que celui de l’intérieur, des obligations mondaines excédantes : il faut s’astreindre à des rites à peine tolérables en France, mais odieux quand le thermomètre a dépassé le 30° centigrade. Il est en effet de tradition dans nos grandes cités d’outre-mer, de mener une vie mondaine très à la page : réceptions, bals, thés musicaux ou dansants se succèdent sans répit. La toile blanche, même empesée, est proscrite ; l’uniforme de drap seul est considéré comme assez élégant. »

Parmi les soucis que devaient affronter les familles il y avait notamment les intrigues et les commérages de femmes désœuvrées, qui d’une part empoisonnent l’existence, d’autre part influent négativement sur les rapports de travail entre les conjoints...
Le colonel Ferrandi, encore lui, souligne ce souci dans son livre :
« Il faut aussi se garder de ne pas observer strictement les règles hiérarchiques même sur le terrain purement mondain : on n’a pas le droit de choisir ses relations ; il faut les subir avec un esprit discipliné qui va d’échelon en échelon, sans oubli ni négligence. Dans le monde administratif et militaire des chefs-lieux, ce ne sont pas toujours les hommes qui portent les broderies ou les galons : il est sage de savoir être aimable avec les dames et d’accepter d’un front souriant les petites ou grosses corvées mondaines qu’elles vous infligent ; une trop grande indépendance peut parfois se payer cher ».

Sous une apparente douceur de vivre, les séjours tropicaux dans les chefs-lieux qu’évoque le colonel Jean ferrandi ne furent donc pas toujours faciles à vivre tant pour les intéressées… que pour leurs maris en raison des répercussions des tensions relationnelles sur le travail.

Comme nous l’a rappelé Jacques Frémeaux dans sa thèse « L’Afrique à l’ombre des épées », l’image de la femme sous les tropiques n’était pas toujours élogieuse à cette époque puisqu’il se disait « qu’une femme d’officier colonial invalide de 80 % la valeur de son mari », qu’à quelques exceptions près, « le soleil les rend folles, faisant d’elles des dévergondées ou des neurasthéniques » voire même que « la jeune femme d’officier est une des plaies de l’armée coloniale, l’autre étant l’alcool »

Il est vrai que l’inactivité forcée de nombre de femmes ne pouvait qu’avoir des conséquences négatives, en dépit du recours au sport comme le tennis ou la natation, de la pratique de l’équitation, de la pêche et de la chasse, sans oublier la fréquentation du club local, les excursions ou en début de séjour les tentatives souvent rapidement avortées pour apprendre la langue locale...
Parmi les effets pervers générés par l’inactivité, outre l’indolence et le formalisme des rapports sociaux, nombre d’auteurs citent un relâchement général des mœurs observé un peu partout dans les colonies, à commencer par Alexandra David-Neel qui déclare par exemple :
« Dans ces diables de colonies, les aventures galantes prennent des allures si inaccoutumées, chacun les accueille avec tant de simplicité, de bonhomie, que l’on ne peut vraiment garder un front sévère et une âme de censeur au milieu d’une société si joviale en son libertinage. » 
Georges Schoeffler, plus sévèrement, quand à lui écrivait en 1913 :
« Ici au Dahomey, à part une demi-douzaine qui ont su garder bonne réputation, toutes les femmes blanches de la colonie rivalisent à savoir laquelle sera plus grue, c’est encore pire qu’au Gabon et ça n’est pas peu dire ! »
Clotide Chivas-baron dans son livre « La femme française aux colonies » minimise toutefois un peu ces critiques qu’elle trouve exagérées :
« On a dit beaucoup de sottises sur le rôle de la femme européenne aux colonies. Evidemment nous avons dû constater l’influence néfaste du climat, de l’ambiance, sur le cerveau débile de pitoyables névrosées ou de vicieuses exaspérées. Nous avons connu la démoralisée, la « démoralée », mais avouons le aussi, pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps, la dame sommairement vêtue, affalée sur une chaise longue, la détraquée ou la noceuse, ne peuvent représenter la femme coloniale. »


5 - Une vie rendue difficile par les conditions climatiques.

Bien que l’hygiène et le confort aient progressé au fil des ans, les conditions de vie matérielle sous les tropiques jusqu’à la seconde guerre mondiale étaient loin de ressembler à celles que nous avons connues pendant notre carrière outre-mer.
En l’absence de climatisation, les maisons coloniales étaient pourtant beaucoup mieux adaptées que les villas que nous avons connues, ou dans lesquelles nous vivons comme c’est mon cas à l'heure actuelle, car c'est désormais le verre et les matériaux légers mal isolants qui prédominent sous les tropiques…
A l’époque les maisons coloniales bénéficiaient en effet très souvent grâce à une exposition judicieuse aux alizés d’une climatisation naturelle fondée sur l’absence d’ouverture du côté du couchant, sur la présence d’une véranda entourant les pièces principales, évitant ainsi aux rayons du soleil de frapper directement les murs des pièces à vivre ou des chambres, avec des toits hauts comportant des ouvertures permettant l’évacuation de l’air chaud et une bonne aération. Il suffit d'ailleurs de consulter les manuels du Génie de l'époque pour s'en rendre compte...

Tout ceci ne suffisait toujours pas notamment en saison chaude... Ceux qui ont pu voyager en Afrique de l’Ouest ou au Vietnam ont peut être aussi visité ces stations d’altitude utilisées à la colonie pour fuir la saison chaude : à Dalaba dans le Fouta Djalon guinéen, à Dalat ou à Sapa au Vietnam par exemple, pour ne citer que ces seules destinations, on peut encore voir ces constructions en pierre élevées à l’époque coloniale par les colons pour aller se ressourcer à la saison chaude sans revenir nécessairement en métropole et où très souvent on trouve fréquemment une cheminée... ce qui pourrait sembler incongru sous les tropiques.
En dehors de certains territoires comme la haute région du Tonkin par exemple ou les zones d’altitude comme le Fouta Djalon, il semble bien qu’en dépit d’une très bonne configuration de l’habitat colonial la chaleur restait quand même une forte préoccupation comme nous le rappelle Claude Farrère daans son livre « Mes voyages » de 1924 :
« Cette chaleur très accablante crée à Saïgon une vie coloniale que vous allez juger singulière. On se lève très tôt. Le tennis a lieu fréquemment dès cinq heures du matin, parce qu’à huit heures il faut que tout le monde soit rentré chez soi : la chaleur a commencé de régner : gare ! »

Malgré la nécessaire adaptation des activités aux contraintes du pays, le climat tropical soumettait aussi à rude épreuve les organismes, imposant de nécessaires ajustements vestimentaires comme le préconise par exemple avec force détails André Beauseigneur dans « Le guide du candidat colonial » publié en 1939 :
« Les femmes européennes peuvent se permettre des habillements légers, dont la coquetterie n’est pas diminuée. Habituellement, elles abandonnent la chemise pour ne garder que la combinaison jupon et le pantalon.
Pour la lingerie de la coloniale, le linon et le voile triple sont à conseiller en raison de leur solidité au lavage fait d’une façon plus ou moins délicate par les boys. Le soutien-gorge est indispensable à celles qui veulent garder leur poitrine en bel état à cause de la transpiration exagérée qui relâche les muscles. Les gaines et ceintures en tulle seront utiles à celles qui auront tendance à prendre de l’embonpoint ; quant aux bas, c’est une question de coquetterie ou de bonne éducation selon les cas mais on est beaucoup plus à l’aise les pieds nus dans des sandales (qui peuvent être très jolies).
Pour les heures chaudes on pourra porter des robes de toile ou de voile en ville ; pour la brousse il sera préférable de porter la jupe de girl scout ou le short. Le soir, à l’occasion d’une réception, on s’habillera comme dans nos pays. Il sera bon de faire une bonne provision de serviettes hygiéniques avant le départ. »


6 - La « broussarde », une femme de caractère…

Pour les Européennes qui partaient « en brousse », si la promiscuité avec les autres familles étaient généralement moins forte, il fallait cependant désormais apprendre à vivre dans la rusticité, la solitude, en bâtissant un havre de confort au milieu de nulle part, ce qui toute proportions gardées au regard de ce qu’ont connu nos grands-mères, devrait toutefois évoquer des souvenirs pour certaines des épouses de marsouins les plus anciennes…
Maurice Rondet-Saint dans son livre « Voyage en A.O.F. » publié en 1930 rend d’ailleurs hommage à l’esprit de dévouement de ces femmes qui vivaient dans l’isolement :
« Comment dissocier l’hommage que méritent nos administrateurs de celui qui revient, quand ils sont mariés, à leurs femmes, à leurs filles, s’ils sont pères ? Quelles vaillantes Françaises on rencontre dans ces milieux… Combien d’entre elles n’hésitent pas à courir, aux côtés de leur mari, les fatigues et quelques fois les risques de tournée en des lieux inhospitaliers.
Elles sont le réconfort et la lumière de cette vie au loin que la plupart ont acceptée, sachant où elles allaient. L’exception à cette haute mentalité se rencontre bien peu. »
Il nous parle aussi du réconfort que procure après des heures de pérégrination dans la brousse l’arrivée du voyageur dans une maison tenue par une Européenne :
« Après une longue route, poursuivie des premières lueurs du jour à la nuit, à travers la savane ou la sombre forêt, une demeure éclairée surmonte le village indigène. Vous entrez. Un sourire vous accueille. La maison est nette. L’intérieur riant. Des fleurs. Des objets décoratifs de ci, de là. La table ornée. Du linge impeccable. Il vous faut faire un effort pour vous représenter que vous êtes en plein pays perdu, parfois à des centaines de kilomètres de tout autre poste. »
S’inspirant de cette femme hors du commun qu’était madame de la Souchère, femme planteur qui était parvenue à développer un domaine d’hévéa remarquable en Cochinchine, Erwan Bergot nous a laissés dans sa remarquable trilogie « Sud lointain » le personnage attachant de Catherine Mareuil qui incarnant les qualités de courage et de dévouement nécessaires à ces fortes personnalités, se bat au quotidien pour préserver l’habitation coloniale et la plantation de son mari contre les évènements.


7 - Une vie souvent marquée par le danger et parfois assombrie par des drames...

Pour comprendre que la vie de ces femmes sous les tropiques était parfois une existence à risques faite d’incertitudes, il convient de rappeler que les tropiques étaient un univers où la mort pouvait survenir à tout moment…
En premier lieu, la maladie restait omniprésente : la fièvre jaune en Afrique de l’Ouest, le paludisme en zone tropicale humide, sans oublier les amibes un peu partout, parfois le choléra, la lèpre ou la peste, étaient une réalité qui si elle s’est estompée au fil des ans n'a toutefois jamais réellement disparu tout au long de la présence coloniale française. Ainsi, dans les années cinquante, la mort brutale de l’épouse du général Hartemann adjoint air du général de Lattre, emportée en quelques jours par une fièvre maligne comme on disait autrefois, est ainsi venue rappeler qu’en Indochine il n’y avait pas que les maris qui étaient exposés... 


Ces conditions de vie difficiles entraînaient également une mortalité infantile non négligeable, comme nous le rappelle cette tombe oubliée au cimetière de Lang Son au Vietnam et devant laquelle je me suis arrêté, mortalité qui signifiait bien des déchirements et des drames pour ces femmes européennes vivant loin du réconfort de leurs proches :

La tombe du fils du Lt Genest à Lang Son, décédé en 1937


Indépendamment de la maladie, l’Occidentale qui partait vivre aux colonies, loin du chef-lieu, devait aussi affronter parfois le danger et subir même l’humiliation comme ce fut le cas pour beaucoup d’entre-elles le 9 mars 1945 en Indochine.
Quand on parle de la femme aux colonies, il est en effet difficile de ne pas évoquer ces femmes qui se retrouvèrent en Indochine dans un premier temps au cœur des combats des journées des 9 et 10 mars 1945 suite au coup de force japonais, puis dans un second temps qui durent subir avec leurs enfants l’internement, les privations et même le viol et la torture de la part de la sinistre kempetaï quand ce n’est pas l’exécution sommaire. En quelques heures la vie de ces femmes bascula d’une existence quasi normale, en dépit du fait qu’elles étaient depuis 1940 bloquées en Indochine, à un véritable cauchemar, leur mari ayant été tué ou ayant du se replier vers la Chine avec leurs unités pour éviter la destruction.

Les drames liées au coup de force japonais et aux attaques du Vietminh

On le voit, la réalité du quotidien de la femme aux colonies était loin d'être idyllique... Pour aider ces femmes à affronter cette vie difficile, Clotilde Chivas-Baron publia en 1929 un manuel d’initiation à la vie coloniale, très instructif, qui s’intitule « La femme française aux colonies » : après avoir passé en revue la vie des femmes qui accompagnèrent la conquête coloniale française aux Amériques puis en Afrique et enfin en Asie, l’auteur prodigue à l’attention de celles qui se préparent à partir les enseignements qu’elle a dégagé de son quotidien :




Ceux et celles qui souhaiteraient découvrir dans le détail l’existence de ces femmes d’autrefois peuvent se replonger dans ce vieux recueil encore disponible dans les ventes sur Internet.

Après les femmes, voyons à présent quel était le quotidien des hommes aux colonies...

(A suivre)...