Histoire : "L'action personnelle du jeune officier outre-mer" par le général Nemo (extrait de conférence).

          Après cette entrée en matière personnelle et pour débuter la mise à disposition des vieux grimoires rédigés par nos Anciens, j'ai choisi ce texte extrait d’une conférence sur le thème des opérations outre-mer, prononcée en 1960 par le général Jean Nemo, le futur créateur du SMA, dont l’expérience coloniale était considérable suite aux séjours qu’il effectua en Asie, en Afrique et aux Antilles. Ce document récapitule en effet l'essentiel de ce qui doit être le guide personnel d'un jeune officier ou sous-officier lorsqu'il aborde pour la première fois le service sous le signe de l'Ancre...


J’en ai volontairement expurgé les deux premières parties consacrées respectivement à la présentation des « caractères généraux des opérations outre-mer » et à l’étude des « différents types d’opérations militaires outre-mer » pour ne conserver que la partie dédiée à « l’action personnelle du jeune officier outre-mer ». Si les deux premières ne correspondent plus en effet vraiment à nos formes d’engagements actuels, les recommandations émises par le général Nemo en matière de comportement me semblent aujourd’hui encore particulièrement d’actualité...

Du fait de cette pertinence j’ai estimé nécessaire de placer cet extrait dans les tous premiers billets que je publie car, je le répète, il constitue le fil directeur de ce que doit être l’action d’un jeune officier qui sert outre-mer.

Pour bien appréhender ce document, il faut toutefois le remettre dans son contexte de l’époque, à savoir le tournant marquant, avec la fin de la guerre d’Algérie et l’accession à l’indépendance de nos possessions africaines, l’orientation de nos forces vers une défense européenne face au bloc de L’Est.

L’engagement dans des opérations de guerre coloniale s’achevant et les officiers pouvant perdre de vue certains des grands principes régissant le service outre-mer, le général Nemo rappelle donc ici un certain nombre d’enseignements qu’il a dégagés d’une carrière extrêmement riche et qui à mon sens peuvent aujourd’hui encore s’avérer très utiles, tant pour les cadres qui iront dans le futur servir au titre de la coopération militaire technique ou dans le cadre du Service militaire adapté, que pour ceux participant à une intervention.


Outre l’utilité d’une bonne connaissance du cadre d’action par l’étude puis par l’observation directe, le général Nemo souligne dans son exposé l’importance que revêtent dans l’exercice d’un commandement outre-mer la prise en compte du facteur humain et l’exemplarité du comportement individuel des cadres.


@non déterminé
A l'attention des jeunes "sous-bites" rejoignant l'arme...



L’ACTION PERSONNELLE DU JEUNE OFFICIER OUTRE_MER

 

« Votre action personnelle restera modeste, bien qu’elle ait un champ d’application beaucoup plus grand que celui que vous auriez en Europe. Ce n’est pas au cours des premières années de votre carrière que vous aurez sur le cours des évènements une influence déterminante.

Mais vous aurez deux buts à atteindre :

- D’abord, vous préparer à remplir les missions qui vous seraient confiées, de la façon la plus précise et la plus efficace, à votre échelon et dans les fonctions que vous détiendrez ;

- Ensuite, acquérir des connaissances et une expérience personnelles qui vous rendront, aptes, ultérieurement, à assumer des responsabilités plus étendues.

 

Pour atteindre ces deux buts, basez-vous sur une idée directrice. Son énoncé va sans doute vous paraître une lapalissade. Mais il arrive souvent que ce soit les évidences les plus banales qui contiennent le plus de substance : vous devez être les techniciens de la mise en œuvre des moyens de force.

C’est donc autour des opérations, en vue de leur exécution et de leur succès qu’il faut concevoir toute votre activité. On attend de vous, à juste titre, que vous sachiez utiliser votre section ou votre compagnie comme un bon ouvrier sait utiliser son outil.

Le caractère complexe des opérations outre-mer, la part qui y revient à des facteurs qui ne sont pas spécifiquement militaires, la limitation qui pourrait être apportée à l’emploi de la force au profit d’autres moyens d’action, ne doit pas faire perdre de vue que, quelles que soient les circonstances, l’engagement d’une unité militaire a pour but la destruction ou la neutralisation d’adversaire armés. Votre souci doit donc être la recherche des procédés les meilleurs pour atteindre ce résultat, en utilisant les moyens dont vous disposez directement et en ne considérant les autres moyens que comme des compléments éventuels.

Dites-vous bien que vous êtes d’abord et avant tout des militaires, disposant de moyens militaires, remplissant une mission militaire.

Mais cette spécialisation n’entraîne pas une limitation. Bien au contraire. Vous ne pourrez y passer maîtres que dans la mesure où vous saurez la situer dans son cadre, et comprendre les liens et les rapports entre cette spécialisation et les spécialisations voisines.

La guerre est un phénomène social. C’est donc dans la sociologie que vous trouverez les éléments complémentaires de vos connaissances strictement militaires. Par sociologie, il ne faut pas entendre les limites étroites d’une science… d’ailleurs encore assez mal précisées mais les diverses branches sur lesquelles elle s’appuie. Vous voyez que le champ qui s’ouvre à vos investigations hors du domaine militaire est assez vaste. Vous ne pourrez l’explorer utilement qu’en ne perdant pas de vue le but précis que vous devez vous assigner : acquérir des connaissances utiles à ‘accomplissement de votre tâche.

Enfin, vous devez être les représentants de la civilisation française au milieu des populations des pays dans lesquels vous servirez. C’est un grand honneur, certainement, mais c’est aussi une lourde charge. Elle est de tous les instants.

Technicien militaire, sociologue, représentant de votre civilisation, trois personnages que vous chercherez à synthétiser en vous-même, en développant trois vertus : la compétence technique, la culture, la valeur morale.

 

Ces conseils vous semblent sans doute très généraux et valables pour toutes les circonstances de votre vie outre-mer. Je vous les donne pourtant en vue des opérations militaires. Vous trouveriez évident que je vous dise qu’il vous faudra être physiquement aptes à supporter les fatigues d’une campagne. N’oubliez pas qu’il est encore plus nécessaire d’être intellectuellement et moralement prêts à aborder les responsabilités étendues qui seraient les vôtres en opérations.

 

Pour cela, que faire ?



1 – Etudier.


Vous devez être des hommes d’action. Pour agir, il faut connaître. Pour connaître il faut étudier.

Toute étude qui ne s’appuie que sur l’expérience courante - c’est à dire pratiquement sur la routine - est insuffisante. Il faut faire appel aussi à l’expérience des autres, qui se trouve contenue dans les livres.

Le temps n’est plus où le jeune officier partant « aux colonies » devait pratiquement faire lui-même la découverte du pays et des hommes vers lesquels il allait. Il existe maintenant sur l’outre-mer une documentation sérieuse – encore qu’incomplète – mais à laquelle vous pouvez vous référer.

C’est cette documentation que vous devez lire, non pas d’un seul coup car vous n’en retiendriez pas grand-chose, mais attentivement et posément. Chacun étudie suivant son propre tempérament. Dans cette étude, qui est toute différente de celle que vous avez faite pour passer des examens et des concours, et qui débouche directement sur vos responsabilités d’homme et de chef, vous pouvez avancer à votre « allure personnelle » : mais n’oubliez pas que la sanction de cette étude personnelle, vous la trouverez sur le champ de bataille où elle s’appliquera non seulement à vous, mais à vos subordonnés.

N’ayez donc pas peur de passer, éventuellement pour une « brute pompière », et ne vous soumettez pas au snobisme de ceux qui affectent de croire que l’illumination et l’intuition remplacent l’étude.

 

 

2 – Observer.

 

Si l’étude théorique est indispensable, elle est cependant stérile lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une observation directe et personnelle des choses et des gens.

Le but de l’étude théorique est uniquement de vous aider à observer, en vous donnant des connaissances que vous ne pourriez pas acquérir vous-même  - ou que vous mettriez longtemps à acquérir – et en vous indiquant des méthodes d’investigation et de réflexion.

Dans les débuts de votre carrière, pendant que vous n’aurez pas encore pu observer suffisamment par vous-même, fiez-vous à ce que vous aurez appris. Mais dites-vous que ce que vous lisez ou entendez ne peut être accepté que sous bénéfice d’inventaire. Ce qui importe, c’est l’opinion personnelle que vous vous ferez. Mais ne vous hâtez pas de juger, ne vous laissez pas entraîner, consciemment ou inconsciemment, par des mouvements d’idées. Gardez le contrôle de vous-même et de vos propres actes.

Ces conseils, dans cette salle, peuvent vous sembler évidents. Lorsque vous serez seuls, outre-mer, vous vous rendrez compte qu’ils insistent sur des tendances contre lesquelles vous aurez à lutter : une certaine paresse intellectuelle peut être, le conformisme plus certainement, l’opinion des autres, le respect humain, et surtout la facilité d’accepter des idées toutes faites en regard de la difficulté de vous en créer qui soient vraiment personnelles. 

 

 

3 -  S’attacher aux hommes.

 

Une étude théorique, une observation personnelle et pratique peuvent être menées d’une façon purement objective, sans que le cœur s’en mêle. Si vous vous contentez d’être des savants et des observateurs, aussi grande que puisse être votre compétence, elle ne vous servira à rien sur le champ de bataille si elle n’est pas accompagnée d’un sentiment, d’un élan pour les hommes que vous aurez à commander, pour ceux qui vous entoureront, et même pour ceux qui vous combattront.

Vous passerez une grande partie de votre vie dans des pays pauvres, près de populations pauvres. La pauvreté n’efface pas les défauts. Vous aurez affaire à des hommes qui seront, comme partout, pleins de qualités et de défauts, parfois contradictoires. Mais cette pauvreté vous commande à vous une attitude de compréhension et – pour employer une expression chrétienne – de charité.

Cette attitude, vous l’adopterez parce qu’elle est celle de notre civilisation ; c’est la raison principale. Mais aussi parce que c’est grâce à elle que vous pourrez obtenir des résultats pratiques, dans le sens de vos missions.

Si vous l’adoptez par raison, et si vous devez faire un effort constant sur vous-même pour la maintenir, alors, croyez-moi, ne persistez pas dans une carrière outre-mer ; aussi méritoires que puissent être vos tentatives pour vous intéresser aux populations et aux hommes qui vous entoureront, vous risqueriez de ne pas être à la hauteur des circonstances de guerre, dans lesquelles l’ascendant personnel joue un rôle souvent déterminant.

Votre attachement aux choses d‘outre-mer doit être ou devenir spontané. C’est là que réside votre vocation. Celle-ci a souvent des origines très diverses et des causes parfois mineures. Il faut qu’elle s’appuie essentiellement sur votre désir de faire du bien autour de vous. Ceci vous semblera paradoxal, puisque je vous parle d’opérations militaires et que j’ai insisté sur la technicité que vous devez avoir. Vous vous apercevrez vite que c’est pourtant une condition essentielle de votre action personnelle, même et surtout au moment du combat.

 

 

4 – Etre un exemple.

 

Je ne vous dirai pas d’être un exemple d’endurance et de courage moral et physique, car cela va de soi. 

Mais dites-vous que vous serez observé, de façon minutieuse, par vos hommes, par, les habitants de la ville ou du village, par les dirigeants locaux, par les Européens. Votre vie outre-mer, se déroulera ouvertement comme si vous viviez dans une maison de verre. C’est donc dans votre comportement de tous les jours que vous devez être un exemple. Sous tous les climats et dans tous les peuples, c’est le sentiment de la justice et la valeur morale qui imposent.

Ne cherchez pas à être aimés : vous pourriez vous tromper, et adopter une attitude qui aurait un effet inverse de celui que vous chercheriez. L’attachement des hommes est une conséquence du respect qu’ils ont pour les qualités personnelles dont vous témoignez dans votre vie de tous les jours. Si vous voulez être respectés – et il faut que vous le soyez - commencez par vous respecter vous-même.



            Ces conseils vous semblent très éloignés des opérations dont j’ai décrit les formes. Je le répète, ils sont au contraire directement adaptés à elles. S’ils s’expriment peut être parfois avec de « grands mots », c’est qu’ils correspondent à de « grands sentiments » et à une « grande tâche », celle qui va être la vôtre. Je ne sais pas si vous vous en souviendrez : une conférence est vite passée dans un programme certainement chargé, et qui demain vous orientera sans doute vers d’autres sujets. Mais je souhaite que vous en gardiez le souvenir, quant à l’essentiel : soyez des militaires, soyez attentifs à la peine des hommes. Ces deux notions se complètent et ne s’excluent pas l’une de l’autre. »

 

Général Jean NEMO

(1906 – 1971)


NB : 

" Né à Brest en 1906 d’une famille de marins, le général Jean Nemo a choisi à sa sortie de Saint-Cyr en 1926 de servir Outre-mer dans les rangs de l’infanterie coloniale à laquelle il a consacré la plus grande partie d’une carrière partagée entre l’Indochine, la Guyane et les Antilles.

Saint-cyrien de la promotion « du Rif » (1924-1926), il sert ainsi au Tonkin dès sa sortie de l’Ecole spéciale militaire puis effectue, après-guerre, deux nouveaux séjours en Extrême-Orient, l’un de 1946 à 1948 en tant que chef de bataillon et lieutenant-colonel à l’état-major de la 3e division d’infanterie coloniale puis commandant du secteur des Plateaux à Pleiku, l’autre de 1952 à 1955, où il assure successivement le commandement de la zone Sud et de la zone d’Haïphong. Il s’y révélera un chef énergique, habile à déjouer les tentatives adverses et assez heureux pour maintenir intactes jusqu’à la fin la grande base portuaire et l’artère vitale qui la reliait à Hanoï. Il s’y montrera également un homme averti des réalités humaines du Vietnam et animé du désir de comprendre son peuple. Il en gardera d’ailleurs toujours un souvenir vivace et nostalgique qu’il exprimera souvent par la suite dans ses nombreux articles consacrés à cette période dramatique de l’histoire.

Par la suite, auditeur à l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) en 1956, le colonel Nemo est promu deux ans plus tard général de brigade et nommé en 1960 commandant supérieur du groupe Antilles- Guyane. De 1960 à 1964, le général Némo donna la pleine mesure de son talent d’administrateur et d’organisateur en mettant sur pied le Service militaire adapté, créé en 1961 par le Premier ministre Michel Debré pour aider à la formation professionnelle des jeunes appelés et au développement de l’infrastructure des départements d’outre-mer.

Grand officier de la Légion d’Honneur avec sept citations, promu général de division en 1964, et reconnu comme l’un des penseurs militaires les plus éminents, le général Nemo fut mis à la disposition du Chef d’État-major de l’Armée de terre pour diriger le « Groupe Davout » chargé d’étudier l’emploi des feux atomiques.

Ayant la passion de l’enseignement il exerça les responsabilités de chef des études opérationnelles à l’École supérieure de Guerre et intervenait régulièrement au CMISOM pour des conférences. Écrire était pour lui un nouveau moyen de donner libre cours à ce don de l’expression qu’il possédait au plus haut point. Sa culture générale, sa soif de connaissances nouvelles et sa très large ouverture d’esprit lui permettaient d’aborder sans peine les disciplines les plus diverses, de la stratégie à l’économie politique et de l’histoire à la sociologie. Possédant une puissance et une rapidité de travail peu communes, il lisait chaque mois une bonne dizaine d’ouvrages et de revues, il en apercevait immédiatement les convergences ou les oppositions et il en tirait la substance d’un article dont l’aisance n’avait d’égale que la fertilité d’imagination.

Il réussissait parce qu’il entreprenait toute chose avec foi et s’y donnait sans réserve. Homme droit, loyal, ne tirant nul orgueil de ses qualités intellectuelles, toujours disponible et prêt à servir, ne parlant jamais de lui-même mais toujours attentif aux difficultés des autres tel était le général Nemo."

(Source : Revue de La Défense nationale).

 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire