Témoignage : Servir en Assistance militaire technique (1)... La vie en poste isolé, une aventure humaine.


            Si je fais abstraction d'une mission extérieure de six mois effectuée en Nouvelle Calédonie et à propos de laquelle je reviendrai plus loin, mon véritable apprentissage du service outre-mer a commencé réellement un soir du mois d’octobre 1983, alors que la jeep Toyota dans laquelle j’avais pris place rebondissait de trou en trou sur la piste qui me conduisait au poste de Hol-Hol en république de Djibouti, ma prochaine affectation pour les deux années qui allaient venir…



Assommé tout à la fois par la chaleur et la sécheresse du désert, par le décalage horaire et par les nuits d’insomnie dues autant au changement de rythme de vie et au décalage horaire qu’à l’accueil sympathique qui m’avait été réservé à l'arrivée par mes camarades du 5° Régiment Interarmes d’Outre-mer (5° RIAOM), je me demandais bien ce que j’avais fait au bon Dieu, qui est comme chacun sait notre Saint patron à nous les marsouins, pour me retrouver dans ce coin perdu d’un désert de pierres noircies… Quand on a vingt-cinq ans, qu’on laisse derrière soi des êtres chers, ses amis, sa famille, qu’on abandonne le cadre sécurisant de la compagnie de combat où l’on servait depuis sa sortie d’école voici deux ans à peine, pour se retrouver projeté sans préavis particulier en assistance militaire technique dans un poste isolé de l’Est africain, il y a en effet de quoi s’interroger sur sa vocation à servir sous le signe de l’ancre… 

Pour compléter le tableau, ajoutons à ceci le fait que venant de rentrer d'une mission extérieure de six mois en Nouvelle Calédonie, notre compagnie y ayant été envoyée en détachement de renfort du Régiment d'infanterie de marine du Pacifique, je balayais en quelques jours la palette des possibles affectations tropicales, passant brutalement des plages de cocotiers des mers du sud aux cailloux du désert djiboutien... Pour un choc, c'était un choc... et ma vision idyllique du service sous les tropiques en prenait un sérieux coup avec cette affectation dans un poste bâti avant l'indépendance pour servir de cantonnement à une compagnie de la 13ème DBLE en charge de la surveillance des frontières sud de l’ancien Territoire français des Afars et des Issas (TFAI). 

Ce qui est certain, c’est que j’étais bien loin de ce qu’écrivait dans les années 30 le colonel Ferrandi dans son livre « L’officier colonial » à propos des impressions ressenties par le jeune officier qui découvre le poste de brousse où il va effectuer son premier séjour outre-mer :

« Je ne connais pas d’ivresse pareille à celle qui s’empare d’un officier colonial de tempérament robuste et d’esprit optimiste lorsqu’il arrive en vue du poste dont il va prendre le commandement et qui est là, sur la crête, devant lui, avec ses murs de pierres ou de briques séchées au soleil, son mat de pavillon fait d’un fut de palmier, droit et fier, où flottent nos trois couleurs, le camp des tirailleurs avec ses cases rondes et ses moussos, revêtues d’étoffes polychromes, à la poursuite d’une marmaille qui court, nombril à l’air et petite tresse hérissée sur le crâne… » 

 

Si d'aventure l'un de mes lecteurs venait à être confronté dans l'avenir au même type de situation dans le cadre de l'Assistance militaire technique (AMT), sans prétendre nullement détenir la vérité, loin s'en faut, à défaut de conseils je souhaiterais donc mettre à sa disposition ce témoignage... 

            


Le village de Hol Hol, première affectation de longue durée outre-mer



1 -  L’AMT, UNE MUTATION SURVENUE TROP TOT DANS MA CARRIERE…

 

En premier lieu, la première chose dont il faut être bien conscient avec une affectation comme celle-là, c’est que la vie en poste isolé n'est absolument pas la même suivant qu'on est affecté seul comme c’était mon cas ou en unité constituée, même réduite, avec au-dessus de soi des cadres plus expérimentés et plus gradés, qu'on agit dans le cadre d'une intervention française ou à l'inverse au titre de la coopération technique et enfin qu'on remplit une mission opérationnelle avec des hommes à commander ou au contraire une mission de conseil sans véritable commandement direct... 

Je n'ai bien entendu pas été le seul à me retrouver dans ce type de situation, certains de mes camarades ayant été affectés aux Comores, d'autres en Mauritanie... mais pour avoir souvent échangé avec ceux qui revenaient par exemple d'Atar, j'ai noté pas mal de différences entre nos vécus respectifs...

En ce qui me concerne, avec le recul et au regard des soucis qui furent les miens pendant ce premier séjour outre-mer, je considère que ma désignation pour cette affectation fut une erreur de la part du gestionnaire car pour ce type d’emploi où on est livré à soi-même, il aurait fallu quelqu’un de plus expérimenté que moi, avec plus de "bouteille"… L’assistance militaire technique est déjà en soi une expérience professionnelle à part, mais quand en plus elle concerne un pays comme Djibouti, au carrefour d’influences culturelles multiples, l’affaire tend à se corser… Ceux qui en doutent n’ont qu’à relire ce qu’écrivait en son temps Henry de Monfreid à propos des mentalités locales… ou à échanger avec des marsouins qui connaissent autre chose que le plateau du serpent et la plage du Héron… 

En termes de travail, ce qui m'a sans doute le plus manqué dans cette affaire, outre une bonne préparation aux spécificités des mentalités locales, c'est l'absence de patron direct vers qui me tourner et sur lequel m'appuyer pour mener à bien ma mission... une mission au demeurant assez floue et dans un cadre très fluctuant, puisque si on m'avait mis en place pour monter un stage de formation de cadres, on me laissait en revanche toute latitude pour en organiser le programme, fixer mes demandes de moyens … et surtout me les procurer… Dans un cadre normal de régiment il y aurait eu un bureau opérations - instruction pour me fixer le cadre et les moyens de ma mission, le calendrier de travail, etc... mais dans le cas présent c'était l'inconnu total... La liberté d'action c'est bien et c’est grisant... mais jusqu'à un certain point tout de même... 

J'avais bien entendu un patron local, un capitaine djiboutien, ancien sergent-chef du 5ème RIAOM à l'époque du TFAI, assez bien disposé disait-on vis à vis des Français, mais il ne me fut hélas d'aucune utilité car il était régulièrement absent, davantage préoccupé me semble t-il par une affectation sur Djibouti-ville où résidait sa famille que par le déroulement de mon stage… 

Malgré les difficultés rencontrées il n’en reste pas moins que cette expérience fut très formatrice pour moi sur le plan humain du fait de la vie en vase clos, qu'elle m'a fait découvrir un quotidien très particulier, à savoir celui de l'assistance militaire technique, et qu’enfin elle m'a plongé dans ce milieu physique et humain particulièrement atypique qu’est cette Corne de l’Afrique auquel on ne peut rester indifférent.

Une chose est certaine, après ce "séjour cailloux" il devenait difficile pour les "Anciens" de "m'expliquer la vie" ou de m’en imposer... car sur le plan personnel, les choses avaient quand même été parfois un peu difficiles à vivre... 

 



2 – LA DECOUVERTE DE PERSONNALITES ATYPIQUES MAIS ATTACHANTES….

 

Lors de mon arrivée à Hol Hol il y avait déjà deux sous-officiers dans le poste, mais du fait de la relève et de leur rapatriement en fin de séjour, je me retrouvais au bout de quelques mois seul avec un adjudant-chef tout nouvellement affecté. Réflexion faite, c’était mieux ainsi car à trois personnes, c’est toujours au plan relationnel deux contre un… et quand les trois broussards sont deux sous-officiers anciens et un jeune officier encore inexpérimenté… les jeux sont vite faits… C'est là l'ordre normal des choses.

A cette époque, indépendamment des conseillers français affectés dans la capitale auprès de l'état-major et des unités de l'Armée nationale djiboutienne (AND), la mission d'assistance militaire en République de Djibouti ne comptait que sept broussards, à savoir moi-même secondé par un adjudant-chef au centre de formation de Hol Hol situé à une cinquantaine de kilomètres de Djibouti ville et cinq autres sous-officiers servant au sein du Groupement commando, des frontières (GCF), héritier de l'ancien Groupement nomade autonome (GNA) : deux étaient en poste à Ali Sabieh, un à Dihkil, un à Yoboki et un à Assa Galla tout à fait dans le nord du territoire, au pied du massif du Moussa Alli... De nous tous, c'était incontestablement ce dernier qui vivait le plus rustiquement car son logement n'était guère plus qu'un "toucoul" à peine amélioré avec juste un frigo à pétrole pour conserver ses aliments... L’honnêteté m’oblige à préciser toutefois que notre homme n'était pas réellement seul car il avait un âne à qui  parler... et il se disait même dans la communauté des broussards que l'âne lui répondait... 


Une chose est certaine, la vie dans les postes isolés était alors indissociable de la présence de personnalités atypiques, vieux routiers de l’AMT aptes à supporter ce mode de vie particulièrement rustique, qui après avoir parfois défrayé la chronique locale avaient souvent du mal à se ré-acclimater au retour en France... Inutile de dire que leur fréquentation était "croustillante" pour le jeune officier que j’étais... et c'est d'ailleurs en fréquentant ce type de lascar que je compris tout le sens de l'expression "percuté mais superbe"...

Pour en revenir par exemple à notre ami d'Assa Galla, je ne sais pas si c'est dû aux conditions du séjour ou si c'est du fait de sa personnalité, mais ce qui est certain c'est que l'intéressé avait quelque peu perdu ses repères comportementaux en fin d’affectation… Lors de son vol de rapatriement vers Paris il arrosa ainsi un peu trop son départ avant le décollage… au point de finir par débarquer à Roissy... disons accompagné... au terme semble t-il d'une partie de gifles dans l’avion avec les stewards d'Air France qui refusaient de le servir compte tenu de son état d’ébriété...

Un autre de mes bons camarades, l'adjudant-chef T...  avec qui j'ai fait par la suite un DAMI de six mois en Guinée Conakry et qui avait aussi servi en poste à Djibouti avant l'indépendance n'avait trouvé rien de mieux quant à lui que d'accueillir la relève en tirant à la mitrailleuse de 12,7 au-dessus des intéressés... Jugeant qu'il n'avait pas terminé la mission de réfection du poste qui lui avait été confiée, il estimait qu'il était hors de question pour lui de partir... d'autant que personne ne l'attendait en France... Je tiens ces confidences de la bouche même de cet excellent camarade.

Parmi mes autres "voisins" de brousse il y avait aussi l'adjudant-chef M... qui était un spécialiste des courses de chiens de traineaux et qui avant sa mutation préparait une épreuve réputée dans le monde, je ne sais plus si c'est en Amérique du Nord ou en Scandinavie... La Direction du personnel militaire de l'armée de Terre, sans doute dans un accès d'humour, n'avait bien entendu rien trouvé de mieux que de le muter à Yoboki dans un des endroits les plus chauds du globe... ce qui nous faisait beaucoup rire... 



Le viaduc et le poste de Hol-Hol au second plan



3 - UNE EXPERIENCE NECESSITANT TOUTEFOIS DES QUALITES HUMAINES INDENIABLES…

 

Pour séjourner dans un poste 24 heure sur 24 et sept jours par semaine en compagnie d'un sous-officier ancien, célibataire endurci, un brin rude et grognon... outre une santé à toute épreuve et des capacités de "démerde" il faut surtout une certaine souplesse de caractère et une bonne capacité d'adaptation... qualités qui m'ont, je le reconnais, fait défaut les premiers temps... 

 

Pour une affectation dans ce type de poste AMT, l'expérience et la personnalité de l'intéressé aurait pourtant due être prise en compte mais il semble que ce soit simplement le critère du statut familial, à savoir le fait d'être célibataire, qui ait compté...

Visiblement les gestionnaires de la DPMAT de l'époque n'avaient pas lu ces quelques lignes extraites du Manuel à l'usage des troupes employées outre-mer (1934) où pourtant tout est dit :

"Tous les Européens ne sont pas aptes à servir aux troupes noires ; les uns n'en comprennent pas la mentalité, les autres ont des défauts particuliers, tels que la violence, la nervosité exagérée, la légèreté du caractère ou des mœurs. De tels gradés doivent être écartés à tout prix des formations indigènes de nos colonies d'Afrique, où le principe " tant valent les cadres, tant vaut la troupe", est encore plus juste qu'en France"

 

Près d'un siècle plus tard, exception faite des références aux termes "formations indigènes" et "colonies d'Afrique", je dirais par expérience qu'il n'y a rien à changer à ces lignes en matière de critères de désignation d'un cadre pour l'envoyer servir dans le cadre de la coopération technique ou au titre du Service militaire adapté... Je doute toutefois que la personnalité de l'intéressé soit réellement étudiée avant sa désignation... le critère "nombre d'enfants à charge" me semblant peser plus lourd au plan financier pour un gestionnaire qui compte désormais en ETP...

 

Dans mon cas personnel, pour compenser mon inexpérience, ma chance a été que mon sous-officier adjoint soit un type remarquable, aguerri car ancien de la brigade para au Zaïre, très sportif et très dynamique, avec qui des liens d'amitié se sont tissés au fil des mois, au point que nous ayons demandé et obtenu tous deux pour notre retour en France le 21ème RIMa en espérant servir à nouveau ensemble dans la même unité... 

 

Quand on est laissés à son propre sort, comme ce fut notre cas, car on ne peut pas dire que nous ayons été beaucoup soutenus par notre mission de coopération, il faut savoir se débrouiller et trouver soi-même des solutions à une multitude de problèmes... qui vont de l'approvisionnement en nourriture et en eau à la gestion des rapports, pas toujours simples, avec les locaux.


En matière de liaisons extérieures, faute de disposer d'une connexion internet alors inexistante ou d'un téléphone, nos contacts avec Djibouti se faisaient exclusivement par radio mais celle-ci étant dans un local de l'Armée nationale djiboutienne (AND) nous étions tributaires de la bonne volonté de nos partenaires... ou par courrier.

 

Dans le domaine pratique, nous ne disposions d'aucune aide des Djiboutiens et ne devions compter que sur nous pour nos approvisionnements ce qui nous obligeait à descendre en ville par la piste pour acheter tout le nécessaire et remonter notre courrier.

Cette affaire de ravitaillement tournait parfois au sketch comme lorsque le jour où j'ai entrepris de ramener un gâteau d'anniversaire pour mon binôme sur ma moto de Trail Suzuki 400 DR... Vu l'état de la piste, à l'arrivée le résultat valait son pesant de crème renversée...

Le plus difficile pour moi en matière de vie courante, si l’on fait abstraction de la pénurie d’eau et des coupures de courant, c’était la corvée de cuisine car même si nous disposions d'une employée locale qui venait du village pour faire un peu à manger et nettoyer, il fallait parfois se débrouiller, notamment le soir et le week-end, avec en ce qui me concerne des talents culinaires plus que réduits...

S’agissant du courrier personnel, dont chacun connaît l’importance, il nous arrivait de façon irrégulière et encore, je l'ai dit, fallait-il se rendre spécialement en ville pour le récupérer. Pour autant, en dépit de son irrégularité, à ma connaissance nous ne nous sommes jamais trouvés dans cet état d’esprit décrit par le général Gouraud où « lorsque approche la date habituelle de l’arrivée du courrier, on se sent pris d’une sorte d’énervement. Et si le courrier n’est pas arrivé à la date, l’énervement s’accroît, devient agressif. La moindre plaisanterie est prise en mauvaise part : les grands chefs sont traités sans respect, les boys font bien de ne pas choisir malencontreusement cette période pour casser une assiette ou un verre… ».

Cette influence du courrier sur le moral, chez les hommes mais aussi chez les gradés, en particulier ceux qui ont des problèmes d’ordre "domestique", phénomène dont étaient parfaitement conscients nos Anciens, doit toutefois être prise très au sérieux par les jeunes officiers. Le mieux en la matière est d’opérer lors de la distribution du courrier un suivi même discret du personnel tous grades confondus pour dépister par avance ceux qui ne reçoivent jamais de nouvelles, car ce sont là des sujets qui risquent à la longue de manifester une fragilité ou de faire dans le domaine disciplinaire preuve de réactions inattendues… voire de se livrer à des gestes de désespoir quand leur moral est au plus bas… Derrière cette absence de lettres il y a souvent un souci, voire un drame familial sous-jacent...

 

Ce qui est aussi particulièrement important dans ce type d’affectation, c'est de respecter impérativement une bonne hygiène de vie... en commençant par effectuer avant le départ un vrai bilan santé, notamment dentaire… Si au plan santé rien ne m’est arrivé de grave pendant ce séjour, je n’ai toutefois pas pu échapper à une pulpite qui m’a contraint à descendre chez un dentiste de Djibouti… après m’avoir fait souffrir le martyre pendant plusieurs jours... expérience que je ne souhaite à personne…

Une autre recommandation, sans pour autant imiter cet Anglais qui dit-on revêtait un smoking pour dîner seul le soir dans le désert, c’est de conserver une tenue impeccable en toutes circonstances, de s'astreindre au sport et à un emploi du temps rigoureux en marquant impérativement le break de fin de semaine, qui pour nous intervenait le vendredi, calendrier musulman oblige. 

Bien évidemment, il faut aussi s'efforcer de compenser l'isolement et la monotonie par la pratique d'un passe-temps... A Djibouti, la chasse étant interdite, pour certains c'était la recherche de géodes, pour d'autre la collection de fusils gras... pour moi c'était la moto et la photo... Pour d'autres camarades affectés ailleurs il y eut la lecture, l'écriture, la préparation d'un concours ou d'un niveau de langues voire tout simplement comme  à Atar en Mauritanie, la recherche de pointes de flèches dans les sables du Sahara... Pour un jeune capitaine que j'ai connu plusieurs années après sur l'atoll de Hao où était stationnée une de nos compagnies du Service militaire adapté, il y avait par exemple la chasse sous-marine dans le lagon, notamment de nuit... activité à risques ainsi que je lui avais dit, compte tenu de l’éloignement de Papeete… Le mettant en garde contre les dangers de la mer et de sa faune, je lui prédis qu'un jour il finirait par ''voir le diable''... chose qui un soir arriva mais par chance le requin ne fit que l'effleurer...

Peu importe l'activité, le tout est de savoir s'occuper et la passion vient ensuite très vite... et à partir de ce moment-là on ne voit plus le temps passer...

 

Jacques Frémeaux, dans son livre « L’Afrique à l’ombre des épées » nous relate la façon dont nos Anciens s’y prenaient pour pallier ce problème :

« Pour échapper à la dépression et à l’ennui, les solutions sont diverses, mais finalement peu variées. Un des principaux moyens qu’ont les « exilés » de garder le moral est, comme l’indique Gouraud, de ne pas couper « le fil qui les relie à la famille, aux amis, à la France ». Se mettre en scène, décrire son existence, souvent avec humour, permet de prendre un certaine distance vis-à-vis de soi-même. échanger des informations, des conseils, qu’il s’agisse des petits évènements familiaux ou de commentaires sur la politique, signifie que la vie continue ailleurs, dans cette France qu’il faudra retrouver un jour, et dans une société où il importe de faire son chemin. Ainsi s’explique que, à une époque où, en règle générale, on écrit plus qu’aujourd’hui, les « coloniaux » entretiennent de fréquentes correspondances. »

A l’heure d’Internet, les courriels, les réseaux sociaux et la tenue d’un blog sont ainsi une façon moderne de remettre à l’ordre du jour cette pratique de l’écriture, qui sert autant d’exutoire que de lien avec ceux qui sont loin… mais cela ne nous était bien évidemment pas possible à l’époque.

 

Pour ceux qui ont des talents artistiques, comme nous le rappelle Jacques Frémeaux, ils peuvent toujours s’adonner à leur passion :

« Il existe bien d’autres façons de lutter contre la solitude. Des musiciens emportent toujours avec eux leur instrument. « Jamais, raconte un familier du général Niéger, qui servit au Sahara entre 1901 et 1914, dans les longs périples qu’il accomplit à travers le Sahara, son violon ne l’a quitté. Et le soir, au bivouac, dans l’immensité du désert, il jouait pour lui-même avec plus de passion me disait-il, que devant le plus sélect auditoire. Il n’était pas pour lui de meilleur repos ».

Personnellement je n’ai aucun don pour la musique ou pour la peinture et je le déplore, surtout s’agissant de ce dernier domaine car j’aurais pu réaliser des aquarelles magnifiques dans certains lieux où je suis passé par la suite, comme par exemple le Tibesti…



    Quoi qu’il en soit, malgré certaines difficultés nous survécûmes... en partageant force rigolades, quelques "coups de gueules" inévitables dans une « vie de couple »... et s’il m’était donné de revivre la même expérience, soyez certains que je signerais à nouveau des deux mains…


Qu'on se le dise donc !!!


(A suivre)...





 










Témoignage : Servir en Assistance militaire technique (2) ... A la découverte du milieu djiboutien.


Parmi les souvenirs que j’ai gardés de ce premier séjour, il y a bien entendu la découverte d’horizons nouveaux et de populations très particulières… S’agissant de ce sujet, je ne vais pas développer outre mesure des données qui en principe figurent dans les monographies remises avant le départ mais je ne peux pour autant faire l’économie de parler un peu du pays et de ses habitants en reprenant quelques extraits tirés des documents qui m’avaient été remis en 1983 avant mon départ ou de certaines de mes lectures… On ne saurait en effet appréhender correctement les traits de caractère des populations sans connaître l’influence que le milieu fait peser sur elles...

 

Si la vie en poste n’était pas toujours chose aisée, ainsi que je l'ai dit, avec mon adjoint nous avions en contrepartie le plaisir de "courir la brousse" librement pour mener à bien le stage de formation qui nous avait été confiés. Par rapport aux forces françaises ou à ceux de mes camarades AMT qui étaient affectés en ville, l’avantage majeur que nous avions était en effet de pouvoir disposer d’une liberté d’action et de déplacement fort appréciable, ce qui m’a ainsi permis de découvrir grandeur nature un territoire très particulier où le volcanisme est omniprésent.

 

 

1 – UN TELLURISME VIVACE ET OMNIPRESENT.

 

Pour décrire de façon succincte ce territoire, le mieux est encore de se reporter à certains extraits de la monographie qui m’avait été remise à l’époque et que j’ai conservée :

« Ancien territoire des Afars et des Issas, la République de Djibouti est située sur la côte orientale de l’Afrique, au débouché de la Mer Rouge et du Golfe d’Aden. Ses frontières terrestres sont communes au nord avec l’Éthiopie et au Sud-est avec la Somalie. Les côtes, souvent plates et sablonneuses s’étendent sur environ 370 km. L’origine volcanique des sols et le climat semi-aride chaud donnent au pays un caractère désertique ; les précipitations étant par ailleurs très faibles et aléatoires. /…/.

La République de Djibouti est située en totalité à l’intérieur de la zone d’effondrement terrestre provenant de l’écartement progressif de l’Arabie et du continent africain. Son aspect révèle les convulsions qui l’ont bouleversée au cours des âges géologiques car cette région de l’écorce terrestre semble encore mal consolidée et les secousses sismiques y sont relativement fréquentes. Mais placée sur la frange de la grande cassure de la Corne orientale africaine courant de la Rift Valley à la Mer Rouge et qui se matérialise dans le Golfe de Tadjourah par plusieurs failles, elle reste en dehors des grandes manifestations telluriques. La dernière éruption, celle de l’Ardoukoba date de novembre 1978.

Le relief d’origine volcanique est constitué en grande partie d’une série de plateaux bordés de failles enserrant de vastes plaines plates et basses. » 


Photo @mohamedrayed@hotmail.fr

Le volcan Adourkoba


Quand on parcours ce territoire de Djibouti on s’aperçoit très vite qu’on peut y distinguer trois grandes régions : la région Nord au contact de l’Éthiopie et de l’Érythrée, la région Sud bordant la Somalie et l’Éthiopie, et entre les deux, une zone d’effondrement qui donnera un jour naissance à la mer Erythréenne...





Pour décrire la brousse djiboutienne telle que je l’ai vue je préfère céder la parole à André Laudouze, auteur d’un livre que je recommande» « Djibouti : Nation carrefour » , et qui s’avère être un conteur hors pair… même s’il embellit souvent la réalité :

« Si notre voyageur commençait son périple par le sud du pays, il pourrait, la nuit, s’approcher dans un silence extraordinaire, du fort blanchi d’Assamo aux confins de l’Éthiopie dans un décor digne du désert des Tartares de Dino Buzzati. Peut-être parcourait-il l’une ou l’autre de ces failles parallèles, séparées par des plateaux basaltiques, donnant naissance à des plaines où une végétation africaine permet la nomadisation des troupeaux : plaine de Hanlé, de Gobaad, de Gagadé. Paysages bibliques ! Au rythme des caravanes ou des troupeaux, il lui faudrait aller et venir entre les haltes salutaires des oueds tapissées de jujubiers, de tamaris, d’épineux et d’acacias. Après la traversée en jeep, du désert argileux du grand Bara, peut être faudrait-il pousser, cap à l’ouest, vers le lac Abbé qui fait frontière avec l’Éthiopie : un lac aux  reflets bleu indigo. S’y dressent d’immenses et bizarres cheminées calcaires. S’y ébattent de magnifiques flamants roses… Notre voyageur aura sans doute, entre-temps, durant sa marche, rencontré quelques agglomérations : au nord Tadjourah et Obock ainsi que Dorra. Au sud, Ali Sabieh, Dikhil. Ici et là, en transhumance ou en semi-sédentarité, des campements de bergers… »



2 – LE CLIMAT ET LA VEGETATION..

 

Au point de vue climatique il est bien connu que Djibouti se situe au rang des pays les plus chauds du globe… La rumeur populaire a ainsi colporté l’idée que seul un palmier en zinc pouvait survivre dans cette antichambre de l’enfer… donnant ainsi son nom à ce célèbre bar de la place Ménélik qui existait encore à mon époque mais qui depuis a hélas été détruit… 

Si en zone côtière, notamment à Djibouti-ville on baigne une partie de l’année dans une désagréable atmosphère chaude et poisseuse, en particulier en mai et en septembre, atmosphère certes parfois tempérée par la brise maritime, à Hol Hol en revanche on échappait davantage à cette humidité ambiante, les écarts de température étant assez marqués entre le jour et la nuit. Ceci ajouté à la climatisation mise en œuvre la nuit grâce à un groupe électrogène faisait que nous pouvions récupérer correctement. Le plus difficile à supporter était sans doute le khamsin brulant qui soufflait du Nord – Nord-ouest entre mai-juin et août-septembre en desséchant tout et en recouvrant de poussière chaque objet. Sans atteindre les effets extrêmes et bien connus de la « soudanite » il est certain toutefois que ce vent nous tapait parfois sur les nerfs et nous rendait irritables…

Nos Anciens savaient d’ailleurs pertinemment qu’en Afrique le climat exerce une influence certaine sur les comportements et les humeurs des hommes ; il suffit pour s’en convaincre de se reporter aux propos de JC Froelich lors d’une conférence prononcée en 1959 au CMISOM et intitulée « La vie d’un commandant de cercle » :

« J’ai eu la malchance pour ma part de servir dans un poste où le docteur devenait fou (il attrapait la soudanite) entre le mois de mars et le mois d’avril. C’était un homme extrêmement courtois, très aimable, qui avait une femme charmante mais lorsque le mois de mars arrivait il se coiffait d’un chapeau tyrolien avec une plume, il n’allait plus à son hôpital et passait son temps à écrire des rapports contre moi. Bien entendu il me les faisait passer pour que je les transmette par la voie hiérarchique. La première fois j’ai été extrêmement ennuyé quand j’ai lu qu’il m’accusait des pires forfaitures. Tellement ennuyé qu’au lieu de transmettre le rapport j’ai d’abord téléphoné à mon commandant de cercle qui m’a dit : « Cela ne fait rien. Ne vous en faites pas, on connaît les rapports de ce docteur, on sait que pendant les deux ou trois mois chauds, il ne tourne plus rond ». Mais c’est que moi non plus je ne tournais plus très rond. Nous étions tous horriblement nerveux, j’ai fini par me disputer avec le docteur ; un inspecteur est venu voir ce qui se passait, il avait l’air apitoyé en nous regardant tous les deux… Il n’y a jamais eu de suite, on nous a seulement conseillés d’être un peu plus calmes et effectivement, lorsque les pluies sont arrivées fin avril, à la première tornade, j’ai vu le docteur s’approcher avec un casque colonial sur la tête et me dire, sans avoir l’air de rien, « Venez donc prendre l’apéritif à la maison ce soir », j’ai compris à ce moment-là que la soudanite était passée brusquement avec l’arrivée des pluies et que tout recommençait à marcher bien. »

Relativiser les tensions et les coups de gueule qui peuvent survenir dans ces conditions est donc nécessaire… faute de quoi on se brouille pour la durée du séjour…

 

Quand on doit « être et durer » dans ce type de conditions climatiques parfois extrêmes, il est impératif également de se préserver un rythme de vie équilibré en faisant surtout attention au sommeil. C’est d’ailleurs pour cette raison que nos Anciens vantaient les mérites de la sieste quotidienne, discipline dont je suis rapidement devenu un fervent adepte… mais qui nécessite toutefois d’être pratiquée avec certaines précautions comme le précisent ces lignes tirées du Manuel à l’usage des troupes employés outre-mer (1941) :

«  Dans les pays chauds, l’Européen perd une grande partie de son activité physique. Les heures chaudes de la journée sont souvent consacrées à de longues siestes, dont l‘abus provoque la surcharge graisseuse des tissus et l’anémie. La sieste est pourtant recommandable, principalement aux personnes dont l’estomac et l’intestin ont souffert du climat tropical. Elle doit suivre le repas de midi et sa durée ne dépassera pas une heure. Elle correspond à l’heure de repos allongé après le déjeuner que l’on prescrit aux dyspeptiques et aux malades atteints d’entérite ; mais rien n’est plus funeste et ne prédispose davantage aux congestions du foie que la sieste prolongée jusqu’aux heures du soir, précédant la station au café e les apéritifs qui conduisent jusqu’au dîner. »

S’agissant des dangers de la sieste, n’oublions pas enfin de rappeler que nos Anciens ne la pratiquaient qu’avec le concours de la célèbre ceinture de flanelle destinée à protéger le ventre des refroidissements générés par les ventilateurs et à éviter les dysfonctionnements intestinaux car « avoir le ventre qui coule » comme on dit en Afrique n’est jamais bien agréable… 

Vous voilà donc prévenus sur cet important sujet… qui en a laissé plus d’un sur le flanc… et qu'il convient par précaution de "pratiquer seul"...

 

Quant à la végétation ambiante essentiellement arbustive, elle était parfaitement adaptée à ce climat désertique. Lors des progressions à pied de nuit il fallait en particulier prendre garde aux épineux en tous genres car les rencontres avec les espèces du type acacia n’étaient pas des plus agréables… Au Day c’était en revanche un tout autre milieu avec une végétation totalement différente, plus arborée qu’arbustive et héritée de la forêt primaire d’autrefois, hélas aujourd’hui bien dégradée, car tout comme à Arta, l’altitude générait un micro climat plus frais et bien agréable en saison chaude.

Quand on vit en milieu désertique ou sahélien il convient de porter une attention particulière à son environnement naturel… Sans parler de souci écologique, le fait de planter et d’entretenir un peu de végétation sur son lieu de vie contribue au moins sur le plan visuel à embellir un cadre souvent austère. Le colonel Ferrandi dans l’officier colonial disait à juste titre qu’il faut être « l’ami de l’arbre »… 





3 – LE SUD.


Du fait du positionnement géographique de Hol Hol, notre terrain d’action privilégié était le sud du territoire, une zone d’élévation moyenne ainsi décrite dans la monographie que j’ai conservée :

« Cette région est sans unité géologique et sans orientation de relief. Au sud du golfe de Tadjourah, quelques plateaux basaltiques comme celui de l’Arta (750 m) ont encore des bords abrupts témoignant d’effondrements. A l’extrême sud du territoire, la région d’Ali Sabieh présente un aspect très particulier avec ses massifs gréseux aux teintes ocres et vertes, ses pitons déchiquetés et chaotiques. Entre ces deux régions d’Est en Ouest, de Djibouti à Dakka s’étend une contrée basaltique monotone, coupée par les vallées des grands oueds : l’oued Oueah qui se jette dans la mer près de Djibouti sous le nom d’oued Ambouli, l’oued Beyade, l’oued Hol Hol, l’oued Cheikletti aboutissant au Hamle. Dans cette région, par endroits le basalte fait place à des plaines sablonneuses ou argileuses telles que le petit et le grand Bara. »

Ces grands oueds sont bien évidemment à sec toute l’année mais lors de certaines saisons des pluies ils se remplissent brutalement, laissant passer en quelques heures des torrents d’eau, de boue et de rochers qui déferlent vers l’aval. J’ai personnellement été témoin des dégâts que peuvent occasionner ces crues brutales, d’une part à Hol Hol où l’arrivée des eaux a été si brutale qu’elle a emporté le linge et les effets des femmes qui mettaient à profit la première pluie de l'année pour faire une lessive, d’autre part à Ambouli où j’ai ainsi vu un enfant être emporté par la vague et disparaître en se fracassant contre les rochers, sous les yeux impuissants de la foule massée près du gué devenu impraticable. Comme le disaient régulièrement les Anciens, cette dangerosité des oueds fait qu’il faut absolument s’abstenir d’installer un bivouac sur leurs berges, car même s’il ne pleut pas à cet endroit, rien ne dit que l’eau de pluie d’un orage survenu en amont ne va pas déferler sur nous quelques heures plus tard… En outre, l’accumulation dans le lit de ces oueds au fil du temps de débris végétaux fait que des barrages naturels se créent et lorsque une pluie survient, après avoir fait monter le niveau de l’eau dans ces réservoirs temporaires, ceux-ci cèdent brutalement libérant un mur d’eau qui ensuite emportera tout sur son passage… J'invite sur ce sujet à relire les écrits de Roger Frison-Roche ou de Théodore Monod...


S’agissant du grand Bara, une anecdote me revient en mémoire, anecdote relative à une mésaventure qui serait survenue à des légionnaires de la 13ème DBLE… Il se disait ainsi qu’à l’occasion d’une traversée du grand Bara en VLRA, véhicule tactique tout terrain doté de ce que nous appellerions aujourd’hui un régulateur de vitesse, nos camarades légionnaires auraient décidé de se livrer à un petit jeu pour rompre la monotonie de la traversée de cette cuvette argileuse, plate comme la main… Les deux VLRA roulant côte à côte hors-piste, le jeu aurait parait-il consisté à faire passer momentanément un groupe de combat d’un véhicule dans l’autre en laissant le premier poursuivre seul sa route sans conducteur ni équipage à travers l’étendue désertique puis de remonter à son bord quelques instants plus tard… Tout cela aurait pu se passer sans problème, comme bien des activités du club des joies simples, sauf que le « véhicule refuge » eut une panne imprévue… On vit alors le véhicule vide poursuivre au loin sa route, tout seul « comme un grand », en direction de la montagne… sous le regard impuissant des cadres… avec au point de rencontre avec les rochers le résultat final qu’on devine… J’ignore si cette histoire est fondée ou s’il s’agit d’un ragot de popote colporté par de mauvaises langues de la Coloniale, mais si tel est le cas, il est probable en reprenant l’argot Légion, qu’au retour au PC de la 13 à Gabode, il dut y avoir un « cigare » fait maison pour le « cosaque » responsable de cette « banane »…

 

 

4 – LE NORD.

 

Au nord de Djibouti, zone que j’ai eue l’occasion de découvrir durant une activité de nomadisation, la configuration du terrain était par contre beaucoup plus contrastée comme le précise ma monographie…

« Cette région est formée en majorité d’épanchements volcaniques. En arrière de la plaine côtière, on rencontre d’abord un complexe de hautes collines déchiquetées dont les parties les plus importantes sont la chaîne d’Aoale au Nord et le plateau de Dalha au Sud, raviné de profonds canyons et dont l’altitude dépasse parfois 900 m. Plus à l’Ouest, les basaltes récents forment au contraire un plateau bas d’une remarquable monotonie comprenant le bassin de l’oued Weima et le plateau de l’Alta. Cette région est dominée au Nord par le Moussa Ali aigu et stérile. Le long du golfe de Tadjourah se dresse un haut pays infiniment plus varié et pittoresque. C’est la chaîne que forment les monts Mabla à l’Est et Goda à l’Ouest. »

La pluviométrie étant toutefois très irrégulière, il peut se passer plusieurs années sans pluie puis comme en mars 1981, voir tomber brutalement plus de 250 mm d’eau en seulement 3 jours… S’il n’y a aucun cours d’eau permanent, exception faite de l’oued Toha dans le mont Goda et de quelques petits oueds dans les Mabla qui coulent sur quelques kilomètres avant de se perdre dans les sables et les graviers, il y a en revanche ne nombreux écoulements souterrains, ce qui permet la présence de forages et de puits, chaque point du territoire étant paraît-il à moins de 20 km d’un point d’eau…

Un de mes meilleurs souvenirs des périodes de terrain à Djibouti a précisément été cette nomadisation en semi-autonomie que nous avons faite en saison chaude avec ma section de stagiaires dans le Nord du pays. Partis de Sagalou sur les bords du Goubeth, nous avons crapahuté jusqu’à la forêt du Day en grimpant de nuit à travers la montagne puis poursuivi jusqu’au Moussa Alli. A cette occasion j’ai été surpris par le manque de sobriété de mes stagiaires qui buvaient plus que moi mais fort heureusement, au fur et à mesure que nous grimpions la température baissait et nous avons pu mettre à profit des sources d’eau suintant dans les rochers. Un grand moment fut incontestablement cette douche prise à la cacade de Bankoualé dans un décor digne de l’Atlantide de Pierre Benoit, un lieu grandiose entouré de falaises magnifiques et sans âme qui vive aux alentours… sans doute un des meilleurs souvenirs de ma vie de marsouin…

Quand on se retrouvait à l’époque sur les pentes du Moussa Alli (2028 m), au beau milieu d’une zone de pierrailles calcinées, désolée et éloignée de toute civilisation, on avait toutefois un peu de mal à imaginer qu’une route asphaltée passait aux dires de mes stagiaires à seulement quelques kilomètres de là, côté éthiopien… donc inaccessible pour nous. Ce volcan qui constitue le point culminant de Djibouti est aussi le point de tri jonction entre les frontières des trois États de Djibouti, d’Éthiopie et d’Érythrée.

Au cours de cette période de nomadisation il nous est arrivé de tomber sur des caravanes de dromadaires venant d’Éthiopie ou y retournant chargées de sel, par les pistes chamelières qui serpentent à travers la brousse et qui sont reconnaissables au fait qu’elles prennent l’apparence d’un sentier dégagé de pierres. Conduites par des nomades arborant à mon époque le traditionnel fusil Gras, ces caravanes se déplaçaient en respectant visiblement certaines mesures de sécurité… C’est ainsi que je constatais que les caravaniers qui lorsque nous les avions aperçus au loin portaient leurs armes en travers des épaules, en arrivant à notre contact les tenaient désormais bien en main, prêts à s’en servir si nécessaire…  

Signalons au passage dans le cadre des tragédies aériennes survenues dans ce secteur, le crash d’un Breguet Atlantic de l’aéronavale en mai 1986 dans la région du Day, au lieu-dit « la fosse aux cyno », l’accident faisant 19 victimes…



5 – LE CENTRE.

 

L’un des particularismes physiques les plus marquants de Djibouti se situe toutefois dans la partie centrale du territoire comme le mentionne cette même monographie de l’époque…

« Cette zone centrale d’effondrement commence à l’Est par le golfe de Tadjourah, profond parfois de près de 1000 m. Ce caractère de fosse tectonique récente est accentuée vers l’Ouest par le Goubet-El-Kharab qui, déjà, affecte l’orientation Nord-ouest – Sud-est. Le reste du territoire jusqu’à la frontière est formé d’une alternance de fossés d’effondrement et de lignes de crêtes brodées de failles rectilignes. Fossés et lignes de crêtes ont tous rigoureusement cette orientation NO – SE. On rencontre ainsi successivement en allant vers l’Ouest : 

- le fossé Lac Assal – Lac Alol, riche en manifestations volcaniques (fumerolles et petits cratères) ;

-  une série de crêtes partant de l’Hemed (1100 m) au sud du Goubet-El-Kharab pour culminer dans le massif du Garbi

- un fossé d’effondrement qui forme la vallée de l’oued Kori, la plaine de sable de Gagade et la plaine de Daoudaya, 

- les deux massifs de Baba Alou (967 m) eu sud et de Yaguerre (1300 m) au Nord, séparés par la, passe de Yoboki, 

- le fossé le plus important, formé par la plaine du Hanle et la cuvette du lac Alli ; cette plaine qui s’abaisse en pente douce du sud vers le Nord-est est dominée à la frontière par une région de plateaux assez larges, les Dakka (600 m), et la table des Gamarre

la dépression du lac Abbe – plaine du Gobad : le lac Abbe, carré presque régulier de 25 km de côté est situé à 153 m d’altitude ; ses eaux sur salées et putrides sont bordées à l’Est de marais à la boue inconsistante auxquels succède la plaine du Gobad traversée par un oued presque verdoyant. »

 

Si je n’ai pas eu l’occasion de mener des activités d’instruction dans ce secteur, je m’y suis rendu toutefois à titre privé en véhicule tout terrain, à une époque où n’existait pas encore la route de l’unité reliant Djibouti à Obock et à Tadjourah. Il fallait alors emprunter une piste caillouteuse aux marches parfois impressionnantes… avant de déboucher sur le Goubet par une pente dénommée la « rampe de la 2 CV »… allusion à un véhicule de ce type qui y avait rendu l’âme quelques années auparavant en tentant de forcer le passage…

Je n’ai jamais vu le lac Allol qui est un lac asséché, mais j’ai en revanche eu le plaisir de découvrir le lac Abbe, « site apocalyptique aux alignements déchiquetés et aux aiguilles calcaires, d’où s’échappent de nombreuses fumerolles aux senteurs de souffre ». J’ai le souvenir de ces sources d’eau bouillonnantes directement surgies des entrailles de la terre où bien entendu quelques imprudents se crurent obligés de tremper la main pour s’assurer de visu que l’eau était bien chaude… Inutile de dire que le résultat cuisant fut à la hauteur de leurs espérances… et que leur week-end en brousse s’acheva de façon douloureuse… 

Ajoutons enfin que c’est aussi tout près de ce lac Abbe que périt égorgé, en janvier 1935, le jeune administrateur Bernard au cours d’un combat inégal au cours duquel, accompagné de ses gardes indigènes, il tentait d’intercepter un important rezzou venu d’Éthiopie.

S’agissant du lac Assal, ce dernier, situé à 153 m en dessous du niveau de la mer, se caractérise par la présence d’une grande banquise de sel où viennent depuis l’antiquité s’approvisionner ces caravanes qui acheminent le sel vers l’Éthiopie. Du fait de son aspect, c’est là dit-on, que furent tournées certaines séquences du film « La planète des singes ».

En ce qui concerne le mont Garbi, rappelons enfin que c’est là que se crasha en février 1982 un Nord Atlas avec à son bord, outre l’équipage, une section de légionnaires du REP et un certain nombre d’autres passagers accompagnateurs, l’accident faisant au total 36 victimes…

 

 

    Bien évidemment, dans un environnement aussi atypique que Djibouti tout le monde ne réagit pas de la même manière. Certains aiment, d’autres non…  Il est certain que le désert de sable blond tel que j’ai pu l’observer par la suite ailleurs comme par exemple du côté de Faya Largeau au Tchad est beaucoup plus attrayant que le désert de pierres noircies qui s’étendait autour de mon poste…  Venant de débarquer tout droit des mers du sud ainsi que je l’ai déjà dit, je ne peux pas dire que j’ai été séduit d’emblée que ce soit par le pays comme par ses habitants. Haroun Tazief, lui-même reconnaissait dans la préface du livre d’André Laudouze « Djibouti nation – carrefour » qu’il lui a fallu du temps pour parvenir à l’apprécier, le déclencheur de cette passion nouvelle étant la découverte de sa tectonique… Je crois que je pourrais en dire autant en ce qui me concerne…


(A suivre)...

Témoignage : Servir en Assistance militaire technique (3) ... A la découverte des populations locales Afar et Issa.


          Comme c’était le cas autrefois pour nos Anciens qui commandaient des troupes dites « indigènes », bien que ce soit toutes proportions gardées, l’un des avantages majeurs d’une affectation comme « cadre de contact » en Assistance militaire technique était de pouvoir vivre et travailler en immersion au sein de la population autochtone. 

 

 

1– LE POIDS DE L’HISOIRE.

 

On ne saurait appréhender correctement Djibouti en faisant abstraction du poids du passé tant précolonial que colonial dans cette partie de la Corne de l’Afrique… Ainsi que le précise la monographie qui m’avait été remise, il y a quelques données à conserver en tête :

« Cinq faits à caractère géopolitique et historique dominent l’histoire précoloniale de Djibouti. Leur connaissance permet de mieux comprendre l’histoire récente du territoire ainsi que les problèmes actuels de la République de Djibouti :

- La situation géographique du pays l’a obligatoirement amené à devenir au cours des siècles un lieu de passage  très fréquenté, en même temps qu’une voie favorable aux invasions.

- Les rapports entretenus depuis l’Antiquité et jusqu’au VII° siècle entre l’Éthiopie et l’Arabie du Sud lui ont conféré un rôle de liaison et probablement de dépendance.

- L’islamisation, dès le XIV° siècle, des populations côtières provoque naturellement des conflits avec les populations christianisées des fertiles et tentants hauts-plateaux éthiopiens.

- Une longue période de « guerre sainte » contre les Abyssins menée par les Afars et les Somalis fanatisés par l’Islam.

- Vers le milieu du XIX° siècle, les Afars s’installent dans la moyenne vallée de l’Aouache plus favorable à la vie que la zone côtière, permettant ainsi aux Issas de s’installer à leur place dans la partie Sud-est du pays. »

 

La conquête et la colonisation française ayant débuté suite au percement du canal de Suez en 1856 afin de permettre à notre pays de disposer d’une escale logistique sur la route de l’Indochine, une série de traités d’amitiés furent signés avec les sultans locaux jusqu’en 1885, date à laquelle Djibouti devint un protectorat avant de prendre l’appellation de Côte française des Somalis (CFS) en 1892 puis de Territoire français des Afars et des Issas (TFAI) en 1967. La présence française prit fin en 1977 avec l’accession à l’indépendance. Cette accession à l’indépendance ne s’est toutefois pas faite sans heurts ni tensions à la fois internes à la population djiboutienne et avec la France… tensions qui ont laissé de multiples séquelles et cicatrices.


 


2 - LES COMMUNAUTES HUMAINES EN PRESENCE.

 

Lorsqu’on traite avec un Djiboutien, sans pour autant se prendre pour un ethnologue, il est très important de s’intéresser à la vie des populations locales et de déterminer rapidement son ethnie d’appartenance car il existe de nombreux antagonismes entre ses différentes composantes... 

Ainsi qu’il est précisé dans la monographie qui m’avait été remise à l’époque et que j’ai soigneusement conservée, deux groupes ethniques sont particulièrement importants du fait de leur ancienneté sur le territoire et du rôle qu’ils ont joué au plan politique…

« Les Afars et les Issas forment les deux groupes ethniques les plus importants du territoire. Différents par leurs langues et certaines coutumes, ils ont cependant un mode de vie identique : authentiques guerriers de légende, ce sont des pasteurs nomades. En République de Djibouti la frontière entre les ethnies Afars et Somalis peut être délimitée par une ligne allant du Goubet El Kharab à Dikhil.

 Les Afars ou Danakil occupent le sud de l’Érythrée, une importante enclave en Éthiopie dont l’axe est approximativement le fleuve Aouache et qui va jusqu’aux environs de la ville du même nom, enfin les trois quarts de la superficie du territoire de la République de Djibouti. Semi nomades, ils sont organisés en sultanats et en tribus d’importance variable et forment une société très structurée.  

Les Issas ou Somalis du Nord occupent le reste du territoire et débordent largement sur l’Éthiopie. Ils sont concentrés à Djibouti. Semi-nomades ils sont organisés en sept tribus et forment, contrairement aux Afars, une société caractérisée par ses tendances anarchiques et son tribalisme vivace.. »

 

A ces deux groupes ethniques s’ajoutent aussi d’autres composantes plus récemment installées  : ce sont essentiellement, d’une part des Somalis sédentaires, vivant sur Djibouti, plus entreprenants et plus évolués que les Afars et les Issas, ce qui leur permet de jouer un rôle politique, d’autre part des Arabes yéménites contrôlant le secteur de l’immobilier et du foncier, détenant le quasi-monopole du petit et moyen commerce, de la pêche et des cultures maraîchères. Le fait que ces derniers ne jouent pas de rôle politique ne les empêche pas d’être jalousés par les premiers. A ces deux groupes il convient d’ajouter aussi des Indo-pakistanais spécialisés dans le commerce des tissus et le change, des Ethiopiens, des Malgaches, des Vietnamiens et enfin des Européens (Français, Grecs et Arméniens, Italiens).

 

Pour bien comprendre les particularismes de la population djiboutienne il n’est pas inutile de rappeler les écrits du colonel Pierre Le Chevoir, auteur d’un ouvrage intitulé « Création et mise en œuvre du Groupement nomade autonome de Djibouti : 1967 – 1972 ». Cet officier des Troupes de marine y décrit parfaitement bien les tensions agitant les populations du TFAI  à son époque. Il souligne en particulier le fait que le sentiment tribal était demeuré profondément enraciné parmi certains membres des différentes communautés Afar, Issa… et que personne ne semblait réellement prêt à oublier les querelles et les rancœurs du passé…

Au cours des années précédant l’indépendance, les antagonismes ancestraux existant entre ces deux peuples ont fini par être instrumentalisés par les nations étrangères… Si les Afars, pour se démarquer des Ethiopiens ont décidé d’être favorables au maintien de la présence française, quitte du fait de ce positionnement politique à revendiquer tous les droits par rapport aux autres communautés, les Issas en revanche, appuyés par les Somaliens qui considèrent Djibouti comme un territoire devant leur revenir, ont opté pour un départ des Français. Le fait que notre pays soutienne et avantage l’ethnie Afar en raison de son inclination pro-française n’a pas arrangé les choses… et laissé subsister à notre endroit des rancœurs bien des années après l’indépendance.

 

De façon prémonitoire, le colonel Le Chevoir qui connaissait bien les populations locales ne se faisait pas d’illusion à propos de la réconciliation entre communautés à l’approche du référendum de 1967 sur l’indépendance :

« Les Issas dits « modérés » déployaient depuis le début de l’année 1967 des efforts importants pour se rapprocher des Afars. Si ces rapprochements avaient lieu, ce n’est pas parce que les Issas avaient rejeté l’antagonisme tribal et souhaitaient faire la paix avec les Afars, c’est parce que les circonstances leurs paraissaient favorables pour faire un bout de route avec le voisin. Les uns et les autres espéraient pouvoir, au cours des prochaines années, obtenir par des voies pacifiques un maximum d’avantages pour leurs « frères », au détriment des autres ethnies. Le jour où l’un des protagonistes estimera que les dés se pipent et que les cartes sont biaisées, la haine remplira à nouveau les esprits et les luttes sanglantes risquent de reprendre. »

L’avenir devait comme on le sait lui donner raison… car la rivalité existant entre les deux ethnies Afar et Issa, de taille sensiblement égale a dégénéré sur une véritable guerre civile entre 1991 et 1994 et nécessité une action d’interposition des Forces françaises stationnés à Djibouti (FFDJ).

Lors de ces affrontements, je suppose qu’un certain nombre de mes stagiaires de l’époque, d’origine Afar, ont dû rejoindre la rébellion et les rangs du FRUD… J’espère vivement qu’ils n’auront pas été impliqués dans des combats fratricides avec leurs camarades de promotion issus de la communauté Issa de l’AND ce qui serait bien triste, mais n’ayant pu avoir d’informations particulières, je n’en suis malheureusement pas certain…

 

Lorsque j’ai été amené à servir en République de Djibouti, en dépit de mon immersion dans le milieu local, j’avoue ne pas avoir été conscient des tensions opposant ces deux groupes ethniques, qui à vrai dire n’ont jamais transparu parmi mes élèves, contrairement à ce que j’ai pu observer quelques années plus tard en Guinée Conakry… sujet que je développerai ultérieurement. 

Ce que je déplore c’est que lors de mon bref passage au CMIDOM, personne n’ait en effet jugé utile de m’informer de la situation et la monographie de l’époque que j’ai conservée atteste de cette lacune… Ce n’est que bien plus tard, à la lecture des lignes écrites par le colonel Le Chevoir ainsi que par la découverte du livre d’André Laudouze, « Djibouti, Nation – carrefour », que j’ai vraiment pris conscience de cet antagonisme viscéral opposant les deux ethnies… Il est vrai qu’à l’époque la politique du gouvernement du président Hassan Gouled Aptidon prônait l’unité nationale et faisait tout pour préserver au moins en apparence, l’équilibre entre les communautés en occultant les tensions du passé et en combattant le tribalisme… Dans un document de travail cité par André Laudouze, le président Hassan Gouled soucieux de préserver cette unité écrivait d’ailleurs :

« Afars et Somalis, nous sommes d’une même race. Notre religion commune tisse un lien étroit entre nous. La rudesse de notre climat et l’aridité de notre sol font de nous des hommes fort, courageux. Notre mode de vie austère a gardé intactes en nous toutes nos possibilités d’ouverture vers une plus grande culture intellectuelle. La France pouvait et devait nous aider dans cette approche ».

Au nom du politiquement correct sans doute était-il donc plus opportun à l’époque de passer sous silence ces antagonismes… mais ce que je retire de cette affaire en tous cas et je le répète, c’est l’insuffisance de formation avec laquelle j’ai été expédié dans ce pays…


 

3 - LES MODES DE VIE DES POPULATIONS

 

Il est évident que celui qui est affecté en ville, même s’il va ponctuellement en brousse pour s’oxygéner à l’occasion d’une sortie familiale ou entre amis du week-end, ne peut se faire une idée des mentalités des nomades de la brousse et de leur quotidien, que ce soit en Afrique de l’Ouest comme en Afrique de l’Est…

Pour parler de la mentalité des populations vivant en milieu désertique ou semi-désertique, sans pour autant tomber dans le travers du stéréotype contre lequel je mets en garde régulièrement le lecteur, le mieux est encore de se reporter à cet extrait du Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer (1941) qui en dresse une esquisse :

« Les nomades cèdent, pour vivre, aux attractions locales des points d’eau et des pâturages ; mais leurs vrais instincts les poussent aux entreprises de guerre. Le corps nerveux et souple, les traits fermes et précis, surtout chez les hommes de race pure, la noblesse naturelle des attitudes donnent à leur personne un indéfinissable cachet de hauteur et de fierté qui explique l’ascendant qu’ils ont exercé de tout temps sur les populations sédentaires. »

 

Bien que son propos traite des particularismes des populations vivant au Sahara occidental et non en Afrique de l’Est, le capitaine Alliot dans une étude intitulée « La formation méhariste, qualités requises et valeur de cette formation dans une vie d’officier » dresse également un portrait du nomade qui à bien des égards ressemble à s’y méprendre au type d’individu que j’ai pu croiser lors de nos pérégrinations :

« Tous sont aptes à parcourir les immensités désertiques sous un climat dur qui impose à l’organisme un effort renouvelé chaque jour, effort qui de plus doit s’allier à la sobriété. Leur intelligence est également remarquable ; toujours sur le qui-vive, la moindre erreur, la moindre faiblesse même momentanée pouvant avoir des conséquences redoutables. Tous ont une vue remarquable, décelant le moindre monticule, le moindre indice sur le sable, reconnaissant les traces. Ils ont le sens topographique car c’est pour eux une question de vie et de mort. Leurs qualités guerrières sont bien connues : ils se sont tous montrés jaloux de leur indépendance, faisant parfois preuve de fanatisme religieux. »

 

André Laudouze pour sa part précise :

« On ne comprendrait rien à l’existence actuelle des Afars et des Issas si l’on ne se rappelait que ces peuples ont survécu à d’énormes déplacements de population, à des vagues successives d’invasion à des brassages démographiques considérables qui submergèrent cette région de l’Afrique. Ils ont survécu sans doute grâce à ce qui fut et demeure leur vertu propre : la migration. L’incessante marche des tribus de campement en campement fait partie des traditions les plus antiques. »

 

En parcourant la brousse il nous arrivait de tomber régulièrement sur des campements provisoires ce qui me permettait d’observer la rusticité de l’existence des populations locales. N’étant pas un expert en la matière, je n’ai en fait jamais trop vu de différences entre les modes de vie et d’organisation des Afars et ceux des Issas… 

Je préfère donc à cet égard citer encore une fois André Laudouze :

« Dans un environnement et une nature rebelles, l’habitat traditionnel reflète le caractère nomade et pastoral de ces populations. Il s’agit d’un nomadisme pratiqué par des gens qui, non seulement possèdent et gardent jalousement les lieux d’échange et de parcours, mais les connaissent, de cette connaissance pratique du berger de tout temps et de tout lieu. Ils les respectent aussi comme source de vie ! Ces nomades savent organiser l’espace, utiliser les points d’eau, les oueds. En fait, les Issas autant que les Afars tout comme les Somalis, les Touaregs, les Arabes, les Maures ou les Toubous, font partie de cette civilisation nomade de type berbère (maghrébine) dite « nomadisme pastoral montagnard ». /…/. Sur le parcours pastoral, le toukoul, abri du nomade djiboutien, est vite monté et démonté : on plie l’essentiel (nattes ou tapis) sur le dos du chameau, on laisse éventuellement sur place l’armature de bois souple qu’on retrouvera plus tard si l’on repasse par les mêmes endroits… »

 

Une autre description de ces nomades que nous croisions en brousse figure dans la monographie déjà citée :

« Toujours à la recherche de la dernière pluie, de nouveaux pâturages et de points d’eau pour la survie de son troupeau, son genre de vie est à la fois patriarcal, fruste, rude et frugal. L’essentiel de ses ressources provient de l’élevage, pratiqué plus en vue d’obtenir du lait, base de la nourriture, que de la viande ».

 

Quelques différences peuvent toutefois être relevées entre ces deux groupes humains :

« Dans le Nord, Afar, la terre est appropriée de façon collective. Les zones de pâturage appartiennent à des familles ou à des fractions de tribu qui organisent le paiement des redevances qu’il convient de faire payer à ceux qui désirent traverser les terres et y faire pâturer leurs propres bêtes. La cellule de base de la vie collective est constituée par un campement avec un chef de famille, le campement étant une structure mobile, à base de toukouls démontables. 

Chez les Issas, les tribus vivent de façon beaucoup plus mêlée, la nomadisation s’effectuant par groupes tribaux.

Vivant de façon souvent très dispersée, les Issas conservent cependant un sens très aigu de la solidarité tribale, qui se manifeste par la force de la coutume. Ce sont les notables qui sont chargés d'en appliquer les mille et une déterminations pratiques. C’est ainsi que le meurtre est puni par le prix du sang, le dya, codifié de façon précise prenant le plus souvent la forme d’une compensation payée en chameaux et en chèvres. »

 

Parmi les constantes de ces populations, quelle que soit leur appartenance ethnique, il était visible que l’austérité et la dureté du cadre de vie avait profondément façonné les mœurs et les mentalités, conduisant ainsi les individus à mépriser la mort et la souffrance. La survivance de certaines pratiques pourtant condamnées par une partie de la population locale, notamment féminine, comme l’excision ou l’infibulation, était à mettre précisément au compte de cette dureté et de cet attachement à des règles ancestrales que nous jugions barbares et rétrogrades de notre point de vue occidental…


Il est toutefois évident que le mode de vie des habitants vivant ou originaires de Djibouti-ville avec qui nous traitions n’obéissait pas à la même logique même si certaines constantes découlant de leur appartenance tribale ou de leur vécu subsistaient encore… en parallèle à certaines pratiques modernes… Je citerai à cet égard mon commandant d’unité de Hol-Hol, originaire de la région de Oueah, qui tout en étant un adepte du khât et en s’affichant chaque après-midi en vêtements traditionnels déployait en même temps des efforts considérables pour importer et dédouaner une Mercedes 190, symbole de réussite sociale dans un pays où les kilomètres de route goudronnée étaient pourtant limités…

 

 

4 - UNE IMMERSION PERMANENTE AU CONTACT DE PARTENAIRES PAS TOUJOURS FACILES.

 

Dans le cadre de nos activités de formation et de préparation opérationnelle, les bivouacs en particulier nous offraient l’occasion d’échanger avec nos stagiaires issus des deux principales communautés Afars et les Issas. La plupart d’entre eux du fait de leur âge, avaient généralement débuté leur carrière militaire à l’époque du TFAI voire pour les plus âgés de la Côte française des Somalis. Pour eux qui avaient été oubliés des travaux d’avancement lors de l’indépendance, notamment du fait de leur appartenance ethnique ou de leur positionnement politique vis à vis du référendum d’indépendance, ce stage représentait comme ils disaient la "promotion des dernières cartouches"… preuve s'il en est que leur passage dans les rangs de la Coloniale avait laissé des traces d’ordre culturel… Certains d’entre eux évoquaient d’ailleurs encore fréquemment le nom de leurs commandants d’unité du temps du GNA… en particulier celui du capitaine Gandouly que j’avais connu au CNEC et qui serait un jour mon COMSMA… et dont ils avaient apprécié les qualités de chef ainsi que l’attachement profond à leur pays.

 

Au cours de nos échanges nous apprenions ainsi beaucoup concernant les particularismes ethniques de ces communautés, la vie quotidienne en brousse des nomades qui forçait le respect, l’alimentation locale, les usages en vigueur, l’importance du fait religieux dans un pays musulman à 90 % nous conduisant par exemple à intégrer dans les emplois du temps quotidiens le temps de prière ou à prendre en compte les contraintes du ramadan sur le déroulement des activités.… S’agissant des pratiques religieuses on ne peut toutefois pas dire que l’islam pratiqué par nos camarades était très orthodoxe… Chez les Afars en particulier, il était visible que certaines croyances et usages antérieurs à l’islamisation subsistaient, comme c’est d'ailleurs souvent le cas d’ailleurs en Afrique, et au culte des ancêtres s’ajoutaient nombre de superstitions d'origine animiste…

 

Que ce soit à Djibouti ou par la suite en Guinée Conakry, où quelques années après j’ai rempli sensiblement la même mission mais dans un tout autre contexte, c’est assurément ce volet humain de mon travail qui m’aura le plus marqué. Découvrir de l’intérieur des populations étrangères, qui une fois la confiance établie se livrent ouvertement en parlant du passé, est quelque chose de réellement formidable. Le colonel Ferrandi déjà dans « L’officier colonial » (1930) insistait en son temps sur l’importance de ces contacts et sur la plus-value apportée :

« Au vrai, c’est avant tout par ses contacts d’homme à homme, auprès du tirailleur, du paysan, du citadin, contacts au cours desquels son insatiable curiosité se devra d’être toujours tempérée de beaucoup de tact et de sens de l’humain, c’est en allant au cœur de la brousse, le long des sentiers, des pistes et des cours d’eau, étudier l’homme dans son cadre social et familial, tribal ou villageois, que l’officier arrivera peu à peu à acquérir cette connaissance du pays auquel il va, pendant son séjour, consacrer le meilleur de lui-même. La possibilité lui en sera donnée dans le cadre même de ses activités normales : commandement et instruction de la troupe, sorties en brousse, tournées de recrutement, participation de la troupe à des travaux d’intérêt général, etc. »

 

Si notre place privilégiée nous permettait de découvrir de l’intérieur la réalité de la vie djiboutienne il n’en reste pas moins que cette situation n’était pas toujours des plus faciles à vivre… Pour comprendre de façon pratique et concrète qui étaient nos interlocuteurs de l’époque, je citerai ainsi un extrait du mémoire de fin de séjour rédigé par un camarade lieutenant affecté au Groupement commando des Frontières (GCF), document que j'ai conservé dans mes archives :

" Les anciens du régime militaire transitoire (qui au sein de l'armée française occupaient des emplois secondaires), après un stage rapide ont été nommés officiers et sont maintenant dans des postes de commandement (le chef de corps du GCF est issu de ce régime).

Des officiers (anciens du Front de Libération de la Côte des Somalis) ont été intégrés dans l'Armée nationale au moment de l'indépendance. Ils sont contre la présence française et ne font rien pour aider l'assistant technique. 

Leur formation, leur niveau intellectuel ne les prédisposaient pas à tenir des postes de responsabilité. Leur ascension trop rapide ne leur a pas permis de découvrir les rouages essentiels du commandement, tant militaire qu'administratif.

Chez les sous-officiers deux catégories : les premiers sont d'anciens miliciens, limités intellectuellement mais dévoués : les seconds, anciens du Service général des Troupes de marine, rengagés dans l'Armée nationale, s'attendaient à des promotions rapides. Ils revendiquent certains postes occupés par des AMT.

Les soldats, moitié sont des anciens du G.N.A., les autres sont des engagés ayant quelques années de service. La gestion du personnel est mauvaise. Très souvent l'origine ethnique ou le lien de parenté intervient."

 

Malgré l'intérêt certain que me procurait l’immersion permanente dans un milieu humain nouveau, et indépendamment des descriptions parfois idylliques faites par André Laudouze, ce journaliste de Témoignage chrétien « grand ami » de Djibouti et des Djiboutiens, les relations de travail avec nos partenaires djiboutiens étaient toutefois souvent... très compliquées... 

Pour se faire une idée du climat relationnel dans lequel il fallait vivre et travailler, voici ce qu'écrivait alors ce camarade lieutenant affecté au G.C.F. et qui résume parfaitement mon sentiment :

" Les mœurs sont très différentes des nôtres et entraînent souvent des incompréhensions. Ce sont des gens fatalistes n'ayant aucune vision globale des réalités de la vie courante. Ils sont inconstants, instables. Consommateurs de khât (drogue euphorisante), ils passent l'après-midi et une partie de la nuit à palabrer, d'où un manque de réaction dans les deux premières heures de la matinée. Les cadres ont le goût des combines, des privilèges. Cet exemple donné par les supérieurs entraîne les subordonnés à agir de même à leur niveau. Les détournements de fonds, de matériaux et de denrées sont quasi permanents. Il est difficile pour l'assistant militaire technique de supprimer ces habitudes. Il doit rester très vigilant sur ces pratiques. Ces différences de mentalité et de mœurs défavorisent les relations. Les difficultés de langage n'incitent pas au dialogue. L'application d'une réglementation et d'une procédure logique dans le travail suscite chez les nationaux une sentiment de méfiance, d'agacement et de frustration. Toutefois, avec le temps, certains cadres admettent les compétences et les qualités techniques de l'assistant militaire. Les soldats, quant à eux, voient leurs intérêts pris en considération et traités efficacement. Ce climat de méfiance s'amenuise avec la formation des cadres nationaux, sous la responsabilité de l'AMT qui devient alors conseiller. Le cadre français servant au tire de l'assistance militaire technique doit avoir à l'esprit qu'un phénomène de rejet se fera sentir dès son arrivée. Le poste de responsable ne facilite pas sa tâche, mais son tact, sa disponibilité sont ses principaux atouts pour briser le climat de défiance. A lui de faire comprendre que chaque militaire doit travailler dans l'intérêt général pour obtenir lui-même son propre intérêt. La finalité restant de former des cadres nationaux pouvant occuper les emplois de responsabilité."

 

Une dernière remarque concerne enfin la pédagogie à appliquer dans ce type de mission… pédagogie dont j’ai encore constaté le bien-fondé quelques années après en Guinée Conakry. Une de mes erreurs a été de penser au départ, qu’étant donné que mes stagiaires étaient des cadres de l’AND, il conviendrait de leur appliquer nos méthodes d’instruction, en les adaptant légèrement bien évidemment… Très rapidement j’ai constaté que d'une part nos stagiaires avaient du mal à fixer leur attention au-delà d’une certaine durée d'écoute, ce qui impliquait de varier les activités quotidiennes, d’autre part qu’il fallait éviter les abstractions car ils avaient du mal à matérialiser ce qui n’était pas concret, connu d’eux. Dans le domaine de l’instruction du tir, le constat était le même, aussi il a fallu là encore s’adapter et les inciter à nous imiter le plus possible plutôt qu’essayer de leur faire comprendre certaines notions trop abstraites pour eux comme la notion de ligne de mire par exemple.

Une nouvelle fois, ce n’est que bien plus tard que je devais constater que ces recommandations figuraient déjà dans les manuels traitant de l’instruction des troupes indigènes en Afrique… 

 

Comme quoi rien de nouveau sous le soleil…



(A suivre)...