UNE REMISE EN QUESTION PERMANENTE…
S’intégrer au sein d’une population étrangère exige de reconsidérer sa façon d’appréhender un certain nombre de données car les différences d’approches entre les "Occidentaux" et les "Asiatiques" ou les "Africains", voire entre les métropolitains et les ressortissants de l'Outre-mer français, sont nombreuses…
1 - UNE NOUVELLE APPROCHE DU RAPPORT AU MILIEU ET AUX NOTIONS D'ESPACE ET DE TEMPS.
Tout en se gardant d’une généralisation excessive, car l’Asie et l'Afrique sont des entités qu'on peut qualifier de "plurielles", chaque pays constituant un cas particulier, l’intégration d’un "occidental" au sein d’une population étrangère n’est pas une mince affaire… N'en déplaise à certains optimistes, la plupart du temps cette intégration ne sera qu’une juxtaposition culturelle car un réel processus d’intégration requiert une immersion en profondeur dans la société locale et un long apprentissage, rarement mené à terme pour la plupart d’entre nous… A défaut de parvenir un jour à une véritable intégration, il reste cependant possible d’améliorer sa capacité à partager les sentiments et les émotions des autres, ce qu’on appelle communément l’empathie, mais ceci sous-entend un effort important de remise en question de notre modèle de référence dans de multiples domaines… Pour un Occidental "débarquant" dans un pays asiatique ou africain, cette remise en question commence par une redéfinition de son rapport à la nature mais aussi à l’espace et au temps, car ces éléments ne sont pas perçus de la même façon partout, ainsi que l’ont démontré les travaux de Kluckhohn - Strodtbeck et ceux de E. T. Hall.
11) La spécificité du rapport à la nature est la première donnée fondamentale à intégrer.
Le premier élément qu’un Occidental arrivant en Asie ou en Afrique doit prendre en compte est indéniablement la nature du rapport que les hommes y entretiennent avec le milieu ambiant, car même si la mondialisation tend à unifier les modes de vie, à de multiples égards on est encore très loin du village planétaire cher à Marshall Mc Luhan.
S’agissant des sociétés occidentales et de l’ensemble du monde judéo-chrétien, d’où nous autres Français sommes issus, c’est généralement un rapport dit de "domination" qui prévaut car les hommes à travers leurs réalisations techniques s’attachent quotidiennement à essayer de domestiquer la nature, à la soumettre à leurs exigences en vue d’améliorer leur confort de vie et leur bien être… du moins jusqu’à ce qu’une catastrophe naturelle ou technologique vienne leur signifier les limites de leur pouvoir…
Ceux qui ont vécu en Afrique savent bien en revanche que sur ce continent, comme l’attestent le poids de l’animisme ou la survivance de certaines croyances traditionnelles, l’homme entretient très souvent avec son milieu ambiant un rapport dit de "subjugation" car les individus sont censés se situer au cœur d’une nature régie par des forces extérieures qui les dépassent…
En ce qui concerne l’Asie, les rapports unissant l’homme au milieu y sont plus complexes car cette terre est celle des paradoxes. Le culte de "l’harmonie" est certes toujours à l’ordre du jour dans de nombreux pays, que ce soit entre l’homme et le milieu ou que ce soit au sein de la société, mais il est évident que le rapport à la nature devient de jour en jour plus agressif. Désormais, dans chaque pays c’est une perspective de court terme qui tend à se développer au détriment de la préservation du milieu naturel et de l’équilibre de la société… Dans ces conditions, la difficulté pour un nouvel arrivant consistera à devoir apprendre à concilier les multiples contradictions du quotidien. Il devra ainsi s’efforcer d’adopter ou de respecter un certain nombre d’attitudes et de comportements hérités du traditionnel rapport d’harmonie encore vivace à bien des égards, comme l’atteste l’importance accordée au respect des règles du savoir-vivre, au contrôle de soi, à la pratique de la méditation…tout en vivant dans un milieu où la pollution, l’urbanisation anarchique, la violence (canalisée ou pas), la corruption sont de mise. Ceci est loin d’être évident…
12) L’approche de la notion de temps ne sera pas la même en Asie qu’ailleurs.
Le second élément auquel un Occidental doit accorder une attention toute particulière est le rapport au temps. Il s’agit là d’une donnée qu’il importe de manier avec précaution en Asie et en Afrique, car selon qu’on évolue dans une société moderniste ou au contraire traditionnelle, l’approche du temps ne sera pas la même...
Pour un homme d’affaires de Bangkok ou de Singapour le temps sera en règle générale perçu, notamment dans le travail, comme une donnée précieuse et rare, qu’il importe de gérer et d’organiser pour rester efficace. Évoluant comme nous autres Occidentaux (Europe du nord et États-Unis) dans un système où les interruptions dans le travail nuisent à l’efficacité, l’intéressé s’investit dans une seule tâche à la fois en s’efforçant de respecter la planification prévue malgré les difficultés.
A l’inverse, pour un paysan vivant dans au fond de ses rizières ou dans un village de brousse africaine, pour un marchand de rues… le temps sera abordé de façon cyclique et s’inscrivant dans une logique répétitive, où il ne sert à rien de planifier. Outre une capacité d’adaptation permanente et une ouverture remarquable, car les interruptions et les imprévus dans son travail sont monnaie courante, notre homme répondra à toutes les sollicitations tant sur le plan professionnel que personnel et devra donc conduire plusieurs tâches à la fois (comme dans nombre de pays latins ou du Proche Orient).
Pour de nombreux expatriés, après la barrière du langage, c’est cette conception du temps "à géométrie variable" qui représentera souvent la principale difficulté rencontrée dans les relations avec la population locale. Il faudra en effet se montrer sans cesse souple et réactif si l’on veut rester en phase avec le contexte, les acteurs côtoyés et le milieu ambiant, tant au travail que dans la vie courante…Plutôt que de critiquer, il vaut mieux se dire que les décisions prises apparemment à l’emporte-pièce ou les revirements d’attitude ou de choix de dernière minute observés, et qui nous surprennent souvent, correspondent en réalité à la manifestation d’une rationalité qui nous échappe. Si en Afrique le temps ne compte pas et si en Occident le temps c’est de l’argent… en Asie le temps doit plutôt être considéré comme une variable d’ajustement que chacun déclinera en fonction de ses besoins propres… Dans tous les cas, la façon dont nos interlocuteurs le gèrent sera donc révélatrice des contraintes auxquelles ils doivent ou non faire face…
13) Après le temps, un autre élément exigeant une attention toute particulière sera la notion d’espace.
Chaque culture possédant sa propre conception de l’espace, la façon dont on gère ce dernier en Asie ou en Afrique peut parfois surprendre un Occidental car les approches en matière d’aménagement, d’urbanisme et d’architecture y sont très éloignées des nôtres. Les experts auront beau expliquer que cela résulte d’une adaptation aux contraintes géographiques, climatiques, historiques, démographiques et économiques locales afin de permettre aux gens de vivre, de travailler, de communiquer, d’échanger… il y a de quoi se sentir décontenancé... Pour se limiter au seul cas de l'Asie, l’impression de fourmilière, l’enchevêtrement des rues dans certaines grandes villes, le réseau électrique, le système de numérotation… sans oublier la confusion des lieux de vie et de travail avec le système du "compartiments chinois"… sont autant de facteurs déstabilisants pour le nouvel arrivant.
Au-delà de l’adaptation à la géographie humaine, l’intégration d’un nouveau rapport à l’espace exige aussi de réviser son approche des relations interpersonnelles. Comme l’a souligné par exemple E. T. Hall à travers ses travaux sur la "proxémie", les notions de distance à respecter dans un échange entre individus et les attitudes physiques à adopter ne seront pas les mêmes qu’en Occident car régies par des règles protocolaires, sociales, générationnelles particulières. Outre la bonne gestion des distances, les Occidentaux doivent ainsi accepter l'idée qu'en Afrique et au Proche et Moyen-Orient les individus sont très "tactiles"... A l'inverse en Asie il conviendra d'apprendre à éviter soigneusement le contact physique… Tout ceci est loin d’être évident au début…
2 - UN NOUVEAU RAPPORT AUX HOMMES ET UNE NOUVELLE VISION DU POUVOIR ET DES REGLES...
Après la redéfinition de sa relation au milieu mais aussi au temps et à l’espace, les domaines sur lesquels un Occidental doit repenser son approche sont d’une façon générale son rapport aux hommes ainsi que sa vision des notions de pouvoir et de règles…
21) Un nouveau rapport aux hommes.
Le rapport de l’individu au groupe est le premier point auquel il importe de prêter une attention toute particulière. Ainsi qu’on l’a déjà dit, en dépit des nuances soulignées précédemment, les sociétés asiatiques et africaines fonctionnent dans l’ensemble selon des logiques communautaires, tout comme d’ailleurs rappelons le, un certain nombre de sociétés latino-américaine et arabes (Moyen Orient). Dans ce type de culture, à des degrés variables, l’identité de l’individu est indissociable du groupe auquel il appartient (famille, clan, entreprise…) et le lien avec la communauté est permanent. Il va donc falloir désormais apprendre à vivre et à travailler avec des personnes qui - en dépit des évolutions en cours - font encore et toujours passer les notions d’autonomie et de réalisation individuelle au second plan par rapport à leurs obligations relationnelles. Pour reprendre l’approche de Kluckhohn-Strodtbeck, si en Occident on se situait généralement dans une relation d’indépendance (l’individu étant libre de ses actes et assumant seul son développement), en Asie et en Afrique on sera confronté à des contextes où le plus souvent prévaudront des relations de soumission à l’égard de la collectivité ou de dépendance mutuelle (communauté d’intérêts) entre personnes. Ceci est aussi valable, soulignons le, en milieu mélanésien...
Cette relation particulière entre l’individu et son "endogroupe" exigera en même temps de repenser le regard que nous portons sur l’activité humaine… Comme l’ont souligné les travaux de Kluckhohn-Strodtbeck, il s’agira désormais d’accorder la priorité aux personnes et à la qualité des relations interindividuelles plutôt qu’à la réalisation proprement dite des tâches et à l’efficacité. Pour être plus concret, disons que la réalisation du travail ne posera pas de problème dès lors que la relation entre les individus sera de qualité… ce qui signifie qu’avant de commencer à œuvrer, il faudra se connaître et s’apprécier. Ceci peut sembler évident mais l’expérience montre que lorsqu’on prend des fonctions nouvelles ou lorsque la pression du quotidien est trop forte on tend à privilégier démesurément la tâche…
L’importance de cette connaissance réciproque, notamment entre un cadre occidental et un "exécutant" local, est d’autant plus essentielle que ces deux acteurs n’ont pas la même culture de la communication.
Dans les pays asiatiques et africains où l’on est en présence d’une culture dite "à fort contexte", les gens sont habitués à vivre, à travailler, à coopérer… sans manifester ouvertement auprès de leurs interlocuteurs le besoin d’exprimer ou de recevoir une information trop explicite ou trop décodée. Leur connaissance mutuelle et le décryptage du contexte ambiant suffisent à pallier l’absence de paroles… A l’inverse, dans les pays occidentaux qui se caractérisent par une culture "à faible contexte", les individus ressentent le besoin de recevoir une information qui pour être de qualité devra être objective, formelle, précise, claire, concise… voire même écrite.
Cet écart entre cultures à "fort ou faible contexte" peut ainsi se révéler une source de malentendus et de tensions. D’un côté, les non-dits, les sous-entendus, les silences… convaincront ainsi rapidement beaucoup d’Occidentaux que leurs partenaires asiatiques, arabes... sont compliqués (voire même fourbes)… De l’autre, notre souci de clarification excessive des choses donnera à penser à nombre à nos partenaires que nous sommes brutaux et trop directs… Bien communiquer exigera donc d’accorder une importance au moins aussi forte au non-dit qu’au dit… et de différencier ce qui a été effectivement compris par l’autre de ce qui ne l’a pas été, mais pour lequel qu’il n’ose pas poser de questions par crainte du ridicule.
Enfin, toujours dans le prolongement de la relation aux autres, il s’agira aussi de modifier notre façon d’extérioriser nos affects… Si dans certaines cultures (notamment méditerranéennes) il semble naturel d’exposer ses états d’âme, à l’inverse dans nombre de pays asiatiques (pour ne pas dire tous) il est mal vu de trop s’épancher, de trop manifester ses opinions, ses sentiments. Comme on préfère généralement en Asie et en Afrique privilégier les attitudes objectives, rationnelles, dépassionnées, celui qui laissera ses sentiments guider ses paroles ou ses gestes sera immanquablement mal perçu… Les manifestions de colère, assimilées à une perte de contrôle de soi même, seront ainsi une source de discrédit… et sont à éviter soigneusement.
22) L’approche du pouvoir et des règles.
Une nouvelle compréhension des relations de pouvoir et des modalités de sa répartition entre les différents individus ou groupes sera essentielle si l’on veut vivre et travailler harmonieusement dans un pays asiatique… car l’acceptation des inégalités y est (encore) une donnée fondamentale. L’Occidental habitué à voir prôner le principe d’égalité entre les êtres humains (cf. Déclaration Universelle des droits de l’homme et du citoyen en France) devra désormais se faire à l’idée qu’en Asie et en Afrique les individus s’insèrent généralement dans un système très hiérarchisé de relations sociales, qui encadre fortement le comportement de chacun dans toutes les situations du quotidien. Comprendre qu’il faille désormais remplacer le découpage égalitaire et horizontal de la société en un découpage inégalitaire et vertical n’est certes pas facile à intégrer dans les débuts…
Au-delà de la notion de pouvoir, ce sont aussi les modalités du positionnement social de chacun qu’il faudra repenser. Dans la culture de nombreux pays asiatiques, et la Thaïlande où je vis n’y fait pas exception, le statut social d’un individu est un statut davantage attribué par la société qu’acquis par l’individu. Même si l’argent revêt une importance grandissante, on s’y positionne encore socialement par l’âge, l’origine sociale, les diplômes détenus ou la profession exercée (cf. prestige accordé aux enseignants thaïlandais)… Contrairement aux pays d’Europe du nord (notamment l’Allemagne) ou d’Amérique du nord, ce ne sont donc pas les réalisations individuelles, les succès obtenus par le travail ou les actions personnelles qui apporteront la considération. La façon dont nos interlocuteurs asiatiques, africains, arabes... nous "dissèquent" littéralement par leurs questions lors d’une première rencontre est à cet égard révélatrice de ce besoin qu’ils ressentent de rapidement nous positionner socialement. Plutôt que de s’offusquer du caractère parfois indiscret de certaines interrogations il faut donc y voir là un "round d’observation" permettant de savoir à qui on a affaire avant d’entrer dans le vif du sujet.
Le rapport aux règles est enfin le dernier point à ne pas négliger. Comme le souligne Trompenaars, nos cultures occidentales universalistes (Europe du nord, pays anglo-saxons) posent comme principe de fonctionnement de la société, l’application d’une règle générale et de normes de comportement censées apporter une réponse toute faite aux différents problèmes…
En Asie, en Afrique et dans le monde arabo-musulman où s’impose une culture particulariste, chaque cas de figure nécessitera une solution adaptée qui tiendra compte de multiples paramètres… à identifier… parmi lesquels le souci de la face ou du rang ne sera pas le moindre… Dans ce milieu où les obligations relationnelles et les circonstances conjoncturelles pèsent lourd, il faudra donc traiter (ou faire semblant…) chaque cas comme une situation particulière nécessitant une réponse propre… en se gardant de toute généralisation.
… Comme quoi rien n’est jamais vraiment simple dès qu'on franchit les frontières de "l'hexagone"…
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