Histoire : "La Coloniale de 1900 à 1950" par le Général Valluy.


        Dans le cadre de notre présence outre-mer, les Troupes coloniales ont rempli tout au long du XXème siècle un rôle essentiel qu'il est bon de conserver en mémoire. A cet effet je poste ce texte écrit par le général Jean Etienne Valluy et publié dans le numéro du 1er Juillet 1950 de la Revue des Troupes coloniales. Ce document que j'ai retrouvé dans mes "archives," est intéressant en ce sens qu'il dresse un raccourci des cinquante années pendant lesquelles le Général Valluy a servi sous le signe de l'ancre avec les impressions qu'il a dégagées des évènements auxquels il a participé ou assisté entre 1900 et 1950.

Cette retrospective aurait toutefois mérité que le Général Valluy puisse y intègrer une décennie supplémentaire ce qui lui aurait permis de revenir sur la période qui s'étend du 6 septembre 1950, jour où la citadelle de Dong Khe est conquise par le Vietminh, marquant ainsi le début de la rétractation de notre empire colonial, au 5 juillet 1962,  date d'accession à l'indépendance de l'Algérie... voire au 27 Juin 1977 qui correspond à la disparition du Territoire français des Afars et des Issas...


1900 – 1950…

 

            « Il n’est pas dans mon propos de présenter un condensé historique, ni de subir le prestige des grands noms et des grands faits, et pas davantage non plus de séparer l’Armée Coloniale des évènements nationaux.

Pour ma, part, je me bornerai à quelques notations. Né avec le siècle, j’ai simplement saisi au vol, dans un rapide rappel du passé, la figure de certaines choses.

L’Armée Coloniale a marqué sa place, merveilleusement et la plupart du temps discrètement – car la publicité n’a jamais été notre fort – mais si elle a vivifié de jeunes hommes en les projetant à l’extérieur, elle a été traversée elle aussi, par les courants politiques, sociaux, qui secouaient le pays et l’Armée toute entière. On ne peut, arbitrairement, la détacher d’un tout.

Je souhaite qu’un jour un grand artisan militaire, à la tête d’une équipe de bénédictins, dépouillant d’abondants mémoires et dissipant les poussières du présent, nous livre dans le recueillement d’une sincérité parfaite la philosophie des cinquante dernières années, singulièrement denses.

 

 

1900…



    C’est l’âge d’or des explorations. La marche vers le cœur de l’Afrique est devenue un match entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Des comités dont on ne parle guère s’organisent chez nous, et fécondent les Pouvoirs Publics toujours réticents, encouragent les initiatives et financent les entreprises. Le citoyen français n’a pas engagé son cœur dans toutes ces affaires où la géographie est incommode à prononcer. Il fulmine même par la voix de ses représentants contre les dépenses, mais cocardier, il feuillette chaque dimanche le « Petit journal illustré », et le drapeau tricolore qui flotte sur les rives du Nil lui met de la chaleur dans la tête.


La carte est encore farcie de blancs. Pourtant la conquête, suivie de la pacification, gagne. Monteil a accompli son extraordinaire randonnée de St-Louis du Sénégal à Tripoli de Barbarie. Archinard a occupé et apaisé tout le Soudan. Dodds a enlevé à Béhanzin le Dahomey, Gouraud a capturé Samory, Rabey et son empire ont été anéantis à la suite de la réunion au Tchad de trois missions parties des rivages africains les plus opposés. Marchand a atteint Fachoda, et s’il a dû évacuer le fortin, sa victoire « morale » a un immense retentissement dans tout le pays.


Après avoir pacifié le Nord Tonkin, Gallieni a été appelé à Madagascar. Il en a chassé les éléments insurrectionnels puis il s’est servi des cadres politiques et sociaux indigènes tout en moralisant leur action. Ce que nous faisons aujourd’hui n’est que le prolongement de sa politique mise aux goûts du jour. Auprès de lui, Lyautey fait son apprentissage.

 

 

1910…



    J’ai sous les yeux l’« Almanach du marsouin » de cette année-là. Précédant l’annuaire proprement dit, l’organisation générale, l’ordre de bataille, 80 pages relatent, en style sobre, les opérations des derniers mois. Les photos sont un peu jaunies et on sent la pose plus que l’instantané, mais rien n’est banal. Le capitaine commandant la colonne de Haute-Gambie, qui a rétabli l’ordre troublé par un marabout Sarakolé, a envoyé son portrait en pied et tenue de ville à l’éditeur. Les hautes bottes, le pantalon bouffant qui s’oppose au dolmen très ajusté, les larges galons, le col ramassé, le képi bas légèrement « bahuté », les gants blancs, la cravache et les bacchantes retroussées sont bien de l’époque.


Sur une autre page on mentionne la rencontre à Agadès – dont on distingue l’étonnant minaret – des vieux méharistes blancs du Nord avec les jeunes tirailleurs méharistes noirs de Zinder.

Voici Kayes avec ses Maures de passage sur leurs bœufs porteurs. Voici Médiouna, sa casbah et les femmes du 2eme bataillon Sénégalais qui font leur toilette dans l’oued. Plus loin on découvre une compagnie blanche au repos, en forêt, dans la Haute région tonkinoise. Les boys accroupis préparent la « tambouille ». Les soldats plastronnent en casque pain de sucre et pantalons tire-bouchonnés. Il y a là un mirador en haut d’un arbre géant. L’accoutrement est archaïque, mais la scène est d’aujourd’hui.

On se bat farouchement au Tonkin depuis trois ans… contre le mouvement réformiste chinois. Et l’exposé des opérations commence en ces termes qui font rêver : « Nous avons vu quelle était en 1908 la situation militaire : la réduction intempestive des effectifs, la faible proportion de troupes blanches, la concentration dans le delta du corps d’occupation en vue d’un danger éventuel, la substitution inopportune à l’autorité militaire dans les cercles, de l’autorité civile, nous mettait en fâcheuse position sur notre frontière… ». Allons, il n’y a pas grand-chose de changé : les administrateurs civils pensent toujours qu’ils arrivent trop tard et les militaires les voient arriver trop tôt !

Pendant ce temps-là en France, grandit ce qu’on nommera un peu pompeusement un « sang nouveau » qui deviendra la « génération du feu ». Des adolescents que les mots Alsace-Lorraine font pâlir dévoraient hier les aventures romancées de Jules Verne, de Boussenard, de Paul d’Ivoi, du capitaine Danrit. Ils s’exaltent maintenant à la lecture de l’épopée vécue du Bahr-el-Ghazel par un des acteurs : Baratier, Demain, Psichari, Nolly leur ouvriront sur des mondes mystérieux de magnifiques échappées et Mangin entrant à Marrakech fera « chanter le coq gaulois ».

Ils trouveront tout naturel de faire en l’an quatorze le métier de soldat.


Trois mois de mouvements à l’origine, trois mois de de mouvements à la conclusion et dans l’intervalle près de quatre années de morne piétinement, telle est la première guerre mondiale pour un tacticien.

Ce qu’un jeune de 1950 réalise sans doute mal, c’est que c’est aussi un peuple solitaire, à visage ouvert, qui se bat contre un peuple, dans un combat au « finish », un interminable marathon guerrier.

Les coloniaux sont mélangés à la foule en armes et c’est la masse qui donne. Masse des gros bataillons, masse des armes automatiques, masse de la grosse artillerie ; l’aviation, elle-même, refuge des héros individuels, travaille en 1918 par grosses escadres de bombardement.


Avec l’ère des tranchées s’établit une société hiérarchisée, qui va du fantassin prolétaire au profiteur cynique de l’arrière. Le péril va s’amincissant - de l’extrême-avant jusqu’aux Grands quartiers généraux. On est toujours « l’embusqué » de quelqu’un. Aux échelons intermédiaires du Commandement, le côté administratif l’emporte sur le côté imaginatif. En haut, c’est une guerre d’États-majors industrialisés, en bas une guerre de chefs d’escouades ou de sections. Les premiers tirent de la victoire des vanités excessives, les seconds meurent les uns après les autres, et leurs fils, vingt-cinq ans après, seront absents à la bagarre.


Toutes les phases actives de la bataille auront été réalisées en 39-45, de la manœuvre en retraite qui devint une débandade jusqu’à la percée et l’exploitation en profondeur qui devint un hallali. En 1915, en 1916, en 1917, on tente de part et d’autre, des trouées, méthodiquement et on ne réussit jamais, du moins sur le front occidental.

Ce qui était difficile, alors, c’était de tenir sous le feu et la plupart du temps le masque gluant sur le visage.

Sauf l’apport saisonnier des jeunes classes, les combattants étaient vieux – ou le paraissaient – Infanterie paysanne dont l’âge moyen était de 30 ans. Rien de commun avec les nazis imberbes de mai 1940 ou avec les maquisards enfants que la 1ere Armée Française enrégimenta en 1944.

Je me rappelle mon régiment de 1918 – le R.I.C.M. - il avait la réputation, à juste titre, d’être un régiment « casse-pipes ». On n’était pas peu fier de lui appartenir. Pendant les permissions, nous arborions une tenue noire et bleue marine sur laquelle tranchait superbement la fourragère rouge. Et le roi n’était pas notre cousin.


La règle y était dure. Les autres régiments coloniaux, plus libéraux quant à la discipline, nous blaguaient fort, d’autant plus que nous étions endivisionnés avec des zouaves et des tirailleurs, magnifiques troupes.

Les officiers, dont beaucoup étaient des anciens sous-officiers, gardaient leurs distances malgré les épreuves communes : les sous-officiers, pour la plupart de vieux marsouins médaillés, ne plaisantaient pas non plus dans le Service. « Crois moi, mon aspi, m’a dit souvent mon sergent de section, il vaut mieux passer pour une vache… que pour un imbécile ! ».


Quand nous entrâmes en Allemagne, il n’y eut aucun fléchissement. Et pourtant, les nerfs détendus on aurait pu s’en donner à cœur joie.

Il a fallu la 9eme DIC pour que je retrouve, dans l’ordre, une belle fraternité.

 

 

1920…



    Le rideau tombe sur l’Europe Continentale. L’Orient s’efface peu à peu, mais la Syrie nait et le Maroc utile s’élargit. Pour eux est créée la dénomination « Théâtres d’opérations extérieures » - (la guerre déjà n’ose plus dire son nom) – S’y déverse toute une jeunesse, celles des beaux soldats infortunés de 1914 qui rentrent de captivité, celle des nouvelles promotions. La « Marsouille » se porte difficilement dans les écoles.


Les bonnes amies de Madame votre Mère viennent la trouver et lui disent « Qu’a bien pu faire votre fils à Saint-Cyr pour être sorti dans la Coloniale ? ». Les instructeurs qui vous veulent du bien ne vous dissimulent pas que vous méritez mieux, et que vous avez tort de ne pas choisir un bataillon de chasseurs à pied, voire même un régiment « distingué » la Région parisienne. Et il est exact que l’Armée Coloniale de retour de la Grande Guerre est – comme l’Armée d’Afrique d’ailleurs – ce que nous appellerions un « complexe ». Les capitaine Conan y abondent. Ils voisinent avec de grands noms, de purs artistes, des saints. Lorsque mon bataillon fut rapatrié du Levant en 1922 et défila au petit matin dans les rues de Castelsarrasin, un des officiers – infatigable et extraordinaire baroudeur qui devait devenir le général Lelong, si regretté – huma l’air avec allégresse et contemplant les volets qui se fermaient vite à notre passage, déclara : « Nous allons révéler cette ville à elle-même ! ». Et les boutiquiers de cette charmante petite cité en virent de toutes les couleurs !


Sur le front de France, l’autorité pourvoyait à tout, mais dans le bled on vit assez misérablement ; il faut assurer son gîte, sa nourriture, son habillement, ceux des grands enfants robustes, mais sujets à caprices que sont les tirailleurs. Un seul mulet pour les cadres d’une compagnie, une seule tente « bonnet de police », un maigre bagage.


Le capitaine est un quadragénaire confirmé. Il se lève tard et les sacoches de sa selle contiennent de petites gourdes merveilleuses. Le lieutenant vient à peine d’atteindre sa majorité et il rêve à une nouvelle croix de guerre bleue et rouge. Une sorte de division du travail s’opère. Le premier apporte son ingéniosité et sa prudence et n’a pas oublié qu’il a été major. Le second monopolise l’instruction et la combinaison du feu et du mouvement. La formule n’était pas si mauvaise ; seulement voilà, il eût fallu partout des commandants de 35 ans !

 

 

1925…



    Le Maroc s’embrase et Mangin est mort au début de l’été. Chacun sent confusément que sa place reste vide auprès du Maréchal qui va rentrer en France et qui sera honoré à son débarquement. Sous un soleil vertical, les Bataillons courent de pitons en pitons, sauvant Taza. Puis s’arrêtent à bout de souffle alors qu’à l’horizon sautent sans se rendre, les postes héroïquement tenus par les Sénégalais.

Rencontre des anciens et des « boujjadis », ceux-ci sont encore vêtus de bleu horizon et cerclés de brevets, de doctrine et d’artillerie lourde. Ils tiquent sur les vareuses ouvertes, mais semblables aux Romains adoptent vite la mode grecque.

Tout s’apaise l’année suivante et se termine par une course endiablée à qui arrivera le premier au repère d’Abd-el-krim.

Derniers sursauts dans la montagne ; derniers « dégagements » collectifs au « Maroc Hôtel ».


 

1930…



    La période des grands combats sur les T.O.E. est close. Le vieux Maghreb disparaît et avec lui certaines habitudes brillantes et un peu licencieuses qui avaient l’air de dater du XVIIIème siècle. La pacification s’achèvera – saisonnière et rigoureuse – La Syrie s’équipe, plus politiquement que matériellement. L’Afrique apparaît toujours immobile. Quant à l’Indochine elle commence à être parcourue, de rizière en rizière, de pagode en pagode, par de sombres mots d’ordre. Ils sont à peine perceptibles, même aux initiés.


Ce sont les années charnières. Le pays hésite entre l’autorité et la liberté, l’Armée entre le cheval et le moteur, le col dolman et le col « Aiglon », la centralisation des moyens d’artillerie ou leur mise à disposition des unités d’Infanterie.


Dix ans auparavant, les vieilles garnisons coloniales, Brest, Toulon, n’étaient pas différentes des Toulon et Brest décrites par le Grand Ancien dans un article précédent. Aujourd’hui, tout un petit monde bruyant et hospitalier décline. A la stupéfaction indignée des vieux « kroumirs », les officiers se marient de plus en plus jeunes et se sédentarisent. Le social y gagne nettement, mais l’esprit de « disponibilité » et d’aventure y perd, qui osait et ne laissait rien derrière lui. Mais c’est qu’à la vérité les occasions d’aventures se raréfient. A la colonie, seuls les gens de certains confins ou commandements territoriaux frontaliers, les méharistes, continuent à explorer, à inventorier, à organiser et à construire. Ils sont les ultimes survivants de la monarchie absolue et le désert – ou la demi-savane – ennoblit tout. Les autres deviennent bon gré mal gré des hommes de papier et ils prolongent, sous les tropiques, les rabâchages professionnels de la Métropole : tirs lointains des mitrailleuses, liaison artillerie-infanterie toujours admirablement conçue, jamais réalisée, marche d’approche professionnelle, postes de commandement administratifs.


A la fin des années 30, on remue abstraitement des notions guerrières. Le corps d’occupation de Chine sent passer sur sa tête le souffle des obus japonais qui dévie de plus en plus vers le sud. Des hommes de gouvernement assistés d’un chef d’E.M. des colonies – formule logique, efficace, qu’on n’a jamais reprise – essayent en vain, de Paris, d’armer l’Indochine menacée. Mais les armes modernes sont pour les pays balkaniques. L’empire devra se contenter de poitrines.

 

 

1940…



    Je suis retourné sur les lieux dont les noms auront toujours pour ma génération des résonnances cruelles : Sedan, Raucourt, Chémary, bois de la Marfée. Dix ans, jour pour jour et le même ciel, éclatant, insolent comme l’après-midi de ce tragique 13 mai. Les villages pansent encore quelques plaies, mais la nature, dans ses champs, ses bosquets, ses chemins creux, n’a pas été touchée. J’ai parcouru les routes du Chesne populeux, de Stonnes que « straffaient » les avions ennemis. A gauche s’écoulait le tumulte ahurissant des réfugiés, des fuyards confondus, à droite montaient les colonnes blafardes, mais ordonnées de ceux qui, jetés dans une bataille en contact perdu, allaient sauver Buzancy et Vouziers. Certes, il y a toujours eu des paniques, au début de toutes les guerres et dans toutes les Armées. Mais une panique d’une telle ampleur et avec un tel visage ! On ne peut arrêter le torrent et la recette fut de le canaliser, peu à peu sur des chemins excentriques.


Les coloniaux se sont battus sur la Somme, sur l’Oise, dans la trouée de la Sarre, d’autres sur la seconde ligne de la 2eme Armée, entre Meuse et Canal des Ardennes. Ce sont ceux-ci que j’évoque et leurs succès quasi-ignorés. Sous les rafales des avions, ils furent plongés, en plein bois, dans des combats fragmentaires dont on ne discernait pas les contours. Refoulés, ressaisis, encerclés, encerclant, ils tinrent à coups d’obus, sur les arrières, et de contre-attaques dans les clairières.


L’ennemi écœuré baissa de pied et lorsque parvint au début de juin l’ordre de retraite, car la percée s’était produite ailleurs, une des Divisions emmena avec elle les deux cents prisonniers qu’elle avait capturés, une heure avant son décrochage.


A quoi bon ressusciter les années troubles qui suivirent, si ce n’est pour marquer la joie des premières   « retrouvailles » de 1943. Les Coloniaux jamais ne cessèrent le combat. On les vit en Érythrée, en Lybie, à Koufra où Leclerc regardait déjà vers Strasbourg. Quand ils se rencontrèrent, de nouveau, à Alger ou à Tunis, les préjugés tombèrent, des malentendus furent dissipés et si – bien entendu – on se disputa avec âpreté le personnel évadé de France, l’ancre, par son seul symbolisme, par ce qu’elle représentait de souvenirs, de liens, regroupa les membres de la famille dispersée.


Le corps expéditionnaire d’Italie, sous la conduite d’un grand chef calme et sage assura cet amalgame. La 1ere Armée française le prolongea en incorporant le 3eme tronçon, celui des Camarades restés en France dans la clandestinité.


Tout a été dit, et pourtant tellement de choses restent encore à dire sur cette remontée qui prend naissance à l’île d’Elbe ou au nord de Naples, et qui aboutit à Stuttgart, à Constance, à Berchtesgaden, via Sienne et Colmar. Les images se pressent dans ma mémoire, quelques-unes voilées de crêpe – j’ai devant moi le dernier petit mot de Brosset, reçu la veille de sa mort. Comment en retenir une dominante.

L’outil guerrier reforgé en Afrique du Nord, éprouvé en Italie, était en dépit de sa diversité apparente, d’une incomparable unité, malaxé et re-malaxé qu’il fut par un animateur, un « rassembleur » hors-série, doublé d’un très grand stratège aussi intuitif qu’averti. La jeunesse refleurissait comme celle de la terre à chaque printemps, la jeunesse des soldats et celle de l’âme des chefs. Le charme envoutant de la défaite était rompu.


Ni le courage devant le labeur ou le danger, ni les talents à tous les échelons ne manquaient… Mais il n’y avait pas que du bonheur et de la facilité et les moments heureux tiraient leur prix du contraste avec les mauvais jours, jours de dilemmes – faut-il attaquer Toulon alors que la queue des Divisions et les Services n’ont pas encore débarqué ? – jours de fatigue accablante – demain après-demain et les jours suivants on reprendra les attaques au Nord-ouest de Mulhouse ! – jours d’angoisse – Strasbourg abandonné en janvier 45 sera-t-il réoccupé à temps par les tirailleurs de la D.I.A. ? – jours de risques acceptés – faire traverser le Rhin à trois bataillons avec six pauvres bateaux aux moteurs non rodés !


1945. De nouveau le feu s’éteint en Europe sauf quelques brindilles qui crépitent encore dans les Balkans. La guerre toutefois n’est pas achevée. L’Extrême-Orient flambe encore. Les Coloniaux à peine essoufflés par la chevauchée allemande, s’apprêtent à embarquer pour le Pacifique.

Hiroshima et Nagasaki apprendront au monde frappé de stupeur la chute du Japon : le Pacifique se limitera à l’Indochine.


L’attrait de l’inconnu, le désir de l’aventure n’ont qu’une importance secondaire aux yeux des partants. Ce que chacun désire plus ou moins consciemment, c’est continuer à vivre dans cette communauté militaire si riche en amitié, et à libérer encore quelques capitales. Le Général commandant en chef à quarante-trois ans. Il porte un nom prestigieux.


Fier de ses armes, de sa tenue, de ses succès, se sentant l’égal des vétérans britanniques qu’il vient de relever, le soldat du corps expéditionnaire considère avec une nuance de dédain la foule bariolée des rues saïgonnaises. Il est assez satisfait – sans jamais l’avouer – des profonds saluts des sentinelles japonaises. Plein de condescendance à l’égard de ses frères de l’Arme qui, moins heureux, ont eu à subir la trahison et les geôles nippones, il supporte avec impatience leurs conseils.


Son expérience guerrière incomparable et la flamme qui l’anime emporteront tous les obstacles. En six mois, il réoccupera le Laos, le Cambodge et la plus grande partie de la Cochinchine. Il pénètrera au Tonkin et en Annam. L’année suivante, il se dégagera de l’étau vietminh qui aura tenté de se refermer sur lui. Dans le même temps, ses camarades rétabliront l’ordre à Madagascar.


Je pense à tous ces hommes qui continuent à se battre là-bas, dans ce monde de hasard et de risques. Eux pensent qu’on n’est jamais au bout de son devoir militaire et qu’on n’a jamais assez fait pour son pays. 


On cède trop souvent à la tentation des tableaux d’horreur et on oublie la vertu. C’est pourtant la vertu qui combat. La nation qui se perdrait vite si elle ne gardait en mémoire ceux qui souffrent et meurent pour elle, se doit d’entretenir de tels ferments.

Ils la sauvent quotidiennement.

 

 

1950…



    La planète renifle la poudre. Les ingénieurs, les chimistes seront-ils les parvenus ou les nouveaux prêtres de la stratégie ? Celle-ci, comme la littérature, devient de plus en plus noire.


L’homme parviendra-t-il à mettre ses institutions à la hauteur de ses inventions et ses armes à la hauteur de ses institutions ? Droits de l’individu ou univers concentrationnaire matériel ou moral, idéalisme béat ou sordide réalisme ? Écartelé entre les impératifs du présent et les séductions paresseuses d’une tradition classique, le militaire interroge l’avenir et sollicite son secret.



        Les Coloniaux fêtent leurs noces d’or avec la loi de 1900. Quel va être le sort de la noble dame dans tout ce tumulte ? On la connaît mal d’ailleurs. Lorsqu’on l’approche, on constate qu’elle a un peu vieilli, que ses couleurs sont toujours fraîches, sans fard. Il y a bien là quelques guimpes à enlever, quelques retouches à faire à la coiffure, des ornements « dernier cri » à ajouter.

Mais l’étoffe de la robe reste solide et dans sa marche quotidienne, elle va du même pas égal, et à la même allure, modeste et droite. »

 

Général de C.A. VALLUY

Inspecteur des Forces Terrestres d’outre-mer






NB : 
Né en 1899 à Rîve-de-Gier (Loire), le général Valluy est entré à Saint-Cyr en 1917 et en sortit dans les troupes coloniales. 
Il servit au Levant jusqu'en 1927, date à laquelle il entra à l'Ecole de guerre. Capitaine au Maroc en 1929, commandant la garde des légations à Pékin, il est en 1939 nommé professeur à l'Ecole de guerre. Au début de la guerre il est sous-chef du 3e bureau à l'état-major du 21e corps. Fait prisonnier, il est libéré en 1941, est envoyé à Dakar, où il devient chef d'état-major du commandant supérieur en A.O.F.
Directeur des troupes coloniales à Alger en 1943 il est nommé l'année suivante chef d'état-major de la Ire armée et débarque avec de Lattre en Provence. Il prend part aux opérations qui s'ensuivent et notamment à la bataille de Colmar. A la tête de la 9e division d'infanterie coloniale il franchit le Rhin et s'empare de Karlsruhe, puis de la rive allemande du Rhin en face de la frontière française.
En septembre 1944 le général Valluy s'embarque avec sa division pour l'Indochine. Il prend part aux opérations de dégagement de la Cochinchine et du Sud-Annam. En mars 1945 il est envoyé au Tonkin, où ses unités se heurtent à Haïphong aux troupes chinoises. Un an plus tard il succède au général Leclerc comme commandant en chef en Extrême-Orient. En 1948 il devient inspecteur général des forces terrestres stationnées outre-mer, puis en 1950 conseiller militaire du ministre chargé des relations avec les États associés. En 1952, il entame une carrière interalliée et est ensuite le représentant de la France au groupe permanent de l'OTAN à Washington en 1953.
Trois ans plus tard, il devient commandant en chef de centre-Europe à Fontainebleau.
Le Général Valluy a alterné au cours de sa carrière les séjours métropolitains avec les expéditions et les séjours Outre-mer et à l'étranger, totalisant sept ans en Asie, neuf en Afrique et trois en Amérique. Il prend sa retraite en .
Il est nommé secrétaire général de l'Association internationale du traité de l'Atlantique (ATA) et président de la Saint-Cyrienne en 1961 et le restera jusqu'en 1965. Il décède en 1970.

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