LES RAPPORTS AVEC LA POPULATION LOCALE...
En Afrique, compte tenu du niveau de vie, il est fréquent de faire appel à du personnel de maison pour occuper des tâches de jardinier, de gardien, de cuisinière… voire de nourrice. Sans qu’il y ait de nuance péjorative dans ces termes, on parle de boy ou de boyesse, de fathou, de naya… en Afrique et de maid en Asie… Comme il n’est pas toujours évident pour de jeunes épouses de trouver d’emblée le juste niveau de relations à entretenir avec ces personnes de culture et de niveau social différents du nôtre, j’ai souhaité apporter ici un témoignage assorti d’un certain nombre de recommandations dont chacun pourra à loisir s’inspirer ou pas…
1 – LE PERSONNEL DE MAISON, FACTEUR DE SECURITE.
11) Le risque de coupure de nos détachements par rapport au milieu ambiant est aujourd’hui plus important qu’autrefois.
En Afrique, le besoin de s’isoler du milieu ambiant s’il se justifie souvent pour d’indéniables raisons de sécurité, peut plus que partout ailleurs, entraîner bien des effets pervers s’il n’est pas correctement géré. Cet isolement se manifeste en règle générale de façon pratique par un cloisonnement géographique par rapport à la population.
Cet isolement reste toutefois supportable lorsque les hommes continuent d’entretenir des rapports équilibrés avec l’extérieur que ce soit grâce à la présence de leurs familles, ou que ce soit grâce aux modes de loisirs auxquels ils ont accès... Lorsque le cloisonnement est trop marqué, on est alors confronté à deux effets pervers, à savoir l’apparition de problèmes avec la population locale et une mauvaise acculturation pour notre personnel, source de rejet et d’incompréhension réciproque.
Pour comprendre les raisons de cette situation, il ne faut pas perdre de vue l’idée que le dispositif militaire que nous entretenons en Afrique, conduit dans les faits à superposer sur des sociétés en voie de développement (dans le meilleur des cas…), des organisations dont le niveau de vie et la culture sont très différents. Le contraste existant entre l’ensemble de la société locale et les entités que nous y superposons produit alors inévitablement un phénomène de confrontation que nous nous devons de limiter.
12) Pour autant les échanges continuent à se produire …
Quel que soit le confinement de nos forces, il serait utopique de penser qu’aucun « échange » ne puisse s’effectuer entre un détachement constitué et son environnement. Dans tous les cas de figure, il existe entre ces deux milieux une perméabilité certaine mais la nature des flux échangés est variable...
Lorsque les militaires sont affectés avec leur famille, des échanges d’idées, des influences culturelles, des valeurs sont véhiculées et partagées notamment par le biais des contacts et des discussions entretenus notamment avec le personnel de maison…..
Des flux économiques circulent aussi car les salaires versés font vivre des familles.
En employant du personnel de maison, même si on n’est jamais totalement à l’abri des vols, on limite donc ceux – ci car indépendamment des relations de sympathie réciproques entre nous et nos employés, ces derniers ont tout intérêt à nous prévenir de la présence de rodeurs dans les parages, de la montée de l’insécurité en ville, etc. ne serait-ce que pour préserver leur gagne-pain… On peut donc dire que la sécurité de nos familles est davantage assurée par la population locale elle-même que par la hauteur du concertina déployé sur nos murs…
L'évolution du dispositif entretenu par exemple en Centre Afrique au titre des EFAO a d’ailleurs montré dans le temps les limites de ce type de protection matérielle car à la fin le personnel ne pouvait se déplacer sans prendre des mesures draconiennes de précaution en raison des risques de vol et d'agression dont ils pouvaient à tout moment faire l'objet de la part des " godobés ".
2 – LE MODE D’EMPLOI DU PERSONNEL DE MAISON.
Personnellement j’ai pu apprécier tout l’intérêt que représentait en terme d’intégration et de remontée d’informations l’emploi de personne civiles lors de mes affectations en Afrique.
Lors de mon séjour à Djibouti nous employions ainsi deux jeunes femmes Issas pour s’occuper respectivement de la propreté des locaux et du linge ainsi que pour préparer nos repas du midi. Outre le fait que cela nous était fort utile au plan pratique, cela nous permettait de découvrir des aspects méconnus de la vie de famille des Issas tout en procurant à ces deux jeunes femmes un revenu complémentaire pour faire vivre leur famille.
Au Sénégal, j’héritais par contre de deux employés masculins recrutés par mes prédécesseurs, à savoir un jardinier et un cuisinier tous deux de nationalité guinéenne. A part ratisser l’herbe et l’allée conduisant à la maison pour le premier et effectuer quelques travaux de propreté pour le second car je prenais mes repas au mess, le moins qu’on puisse dire c’est que nos deux compères n’étaient pas submergés par le travail… Ayant décidé dans un souci d’économie de fusionner les deux fonctions, d’autant que ma future épouse venait de me rejoindre prenant à sa charge l’entretien de la maison et la cuisine, je ne tardais pas à découvrir à mes dépends que je ne pouvais pas faire ce que je voulais en la matière…
Employer du personnel local revient en effet à adhérer à un système soumis comme en France au code du travail local en matière de salaire, de congés, d’horaires de travail… et à respecter impérativement les attributions des uns et des autres car tout est soigneusement codifié, réglé et rodé par le temps et les usages… Il ne s’agira donc pas lorsqu’on prend en compte le personnel légué par son prédécesseur de demander au jardinier de remplir des fonctions de gardien ou au cuisinier de nettoyer le jardin car, indépendamment des contraintes légales, cela reviendrait dans les faits à supprimer du travail et donc une rémunération pour d’autres personnes susceptibles de remplir ces fonctions… Ainsi lorsque j’ai décidé de renvoyer mon cuisinier que j’estimais peu utile, ce dernier a saisi l’inspection du travail sénégalaise, le représentant du personnel civil du 23èmeBIMa ainsi qu’un délégué syndical… ayant fait ses armes en France dans les rangs de la CGT… en me demandant en compensation de son départ de m’acquitter d’une prime de licenciement intégrant toutes les années passées au service de mes prédécesseurs… Enfin, cerise sur le gâteau, profitant de la venue du général inspecteur des Troupes de Marine… notre homme alla même jusqu’à solliciter un entretien auprès de l’ITDM qu’il avait servi dans le temps pour que ce dernier me sanctionne, voire intervienne en sa faveur… Fort heureusement pour moi, le général renvoya le plaignant en lui suggérant de se conformer aux décisions de l’inspection du travail… Bref, à part un empoisonnement ou le recours à des fétichistes pour me faire un mauvais sort, je crois que mon cuisinier avait exploré tous les recours possibles…
Ce qu’il faut donc retenir de cette affaire, c’est d’une part l’importance d’établir un contrat de travail en bonne et due forme débutant au jour où l’on emploi la personne, d’autre part de bien prendre en compte la dimension sociale d’une embauche ou à l’inverse d’un licenciement car derrière ces opérations, c’est un moyen de subsistance familiale qui est en jeu…
Compte tenu des différences de niveau de vie existant entre les employés locaux et nous il importe en outre de rester prudent en matière de relations tout en faisant preuve de savoir vivre et d’humanité… ce qui n’est pas toujours le cas pour certaines personnes… S’agissant de la nature des rapports à entretenir avec ce « personnel de maison », voici précisément ce que l’on peut lire comme recommandations dans le Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer (1950) dans les chapitres certes consacrés à l’Indochine, mais recommandations qui étaient aussi valables pour les autres territoires :
« Quelle que soit la confiance qu’ils inspirent, on évitera de soumettre à de trop fortes tentations l’honnêteté des domestiques indigènes. Par conséquent, on ne doit pas laisser ostensiblement à leur portée de l’argent, des bijoux, etc. ; on mettra sous clef les réserves de provisions. On exigera des domestiques la propreté, la politesse, la probité. On se gardera de toute familiarité avec eux. Mais contrairement à une opinion très répandue, ils savent apprécier les marques de sympathie et de bonté de leurs maîtres. Ils leur attribueront d’autant plus de valeur que ces maîtres seront habituellement fermes et réservés et ceux-ci constateront dans certaines circonstances, que leurs serviteurs annamites sont capables de dévouement et d’affection. »
A chacun de voir quelle attitude adopter…
Parmi les autres recommandations données dans le Manuel de 1950, il y en a certaines qui relèvent du bon sens le plus élémentaire comme le fait :
- de se renseigner avant l’embauche sur l’expérience du futur employé, justificatifs à la clé ;
- de ne pas fixer la rémunération de l’intéressé à la légère mais de s’enquérir préalablement auprès des camarades de ce qui se fait… sans oublier de respecter les dispositions légales… ;
- de rester mesuré et de faire preuve de pondération en toutes circonstances dans l’accomplissement du travail… quel que soit le problème qui se pose… car les réactions de colère sont tout à la fois contre-productives et source de perte de prestige…
- de consacrer un minimum de temps à bien faire comprendre ce que l’on attend du personnel local, car les critères d’hygiène ne sont pas nécessairement les mêmes que les nôtres…
S’agissant des achats à effectuer sur le marché local, j’ai toujours chargé mes employés de les effectuer… sachant pertinemment, qu’ils prélèveraient sur la somme qui leur était confiée à cet effet une légère marge à titre de commission… le tout étant que cela reste raisonnable… La confiance est à ce prix…
Ajoutons aussi enfin à tout cela la nécessité de s’assurer de l’état de santé de ses employés, notamment lorsqu’on a des enfants en bas âge, de prendre en charge leurs dépenses pour des soins éventuels… sans oublier non plus la remise d’une enveloppe adéquate pour leur permettre en pays musulman de célébrer correctement certaines fêtes rituelles comme par exemple le Mouloud (naissance du prophète), l’Aid El Fitr (fin du Ramadan) ou encore l’All Mouharan (Nouvel an musulman)… voire pour participer simplement de façon décente à certains évènements majeurs comme un décès ou une naissance. Tout ceci relève, je le redis, du plus élémentaire bon sens… mais encore faut-il le préciser pour éviter les erreurs de jeunesse ou d’appréciation.
A ces recommandations, j’ajouterai également le fait qu’il y a un certain nombre d’erreurs à éviter… En ce qui me concerne, j’en ai commise une lorsque nous avons quitté la Guyane en ne donnant pas les jouets de mon fils à la femme de ménage brésilienne que nous employions. Il s’agissait en l’occurrence d’une voiture à pédale et d’un vélo d’enfant que visiblement elle aurait aimé récupérer pour ses propres enfants. Plus de vingt ans après c’est là quelque chose dont je ne suis pas fier et je regrette sincèrement d’avoir cédé à mon fils en refusant de laisser sur place ces jouets, onéreux en Guyane, jouets dont il s’est bien évidemment désintéressé à notre retour en France…
Au Sénégal en revanche, j’ai laissé en partant tout ce que je jugeais inutile et qui a fait le bonheur de notre jardinier… qui du même coup en a profité, histoire de me remercier, pour me dire qu’il n’était pour rien dans les démêlées précédemment évoquées avec mon ex cuisinier…
Pour terminer sur une note humoristique rappelons l’anecdote qu’il est de bon ton de colporter à propos de l’objet qui se déplace dans la maison… Sachant que dans toute maison il y a un certain nombre d’objets qu’on n’utilise pas nécessairement de façon régulière, il peut arriver un jour que l’un d’entre eux disparaisse de notre vue et soit relégué par notre « boy » ou notre « boyesse » loin de nos yeux et de notre attention… mais bien entendu toujours dans la maison… Dans le cas où nous en viendrions un matin à nous demander brutalement où est passé cet objet que nous ne voyons plus, il est évident que le dit objet réapparaitrait sans délai… Le problème en fait c’est que jour après jour l’objet en question a une fâcheuse tendance à se déplacer « tout seul » dans la maison… déplacement qui s’effectue inévitablement en direction de la porte d’entrée… jusqu’au jour où au terme de plusieurs semaines « d’errance » il finit par franchir celle-ci de façon définitive… et on n’entend alors plus parler de lui.
Moralité, humanité et générosité ne signifient donc pas naïveté et insouciance… Malheur donc aux « couillons »…
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