Gestion de l'expatriation (5) : la vie quotidienne des femmes aux "colonies" autrefois...

        En complément du précédent billet synthétisant cette conférence que j'avais prononcée au musée des Troupes de Marine en 2020 et qui s'intitulait "La femme aux colonies d'hier à aujourd'hui", j'ai souhaité développer le sujet du quotidien des femmes aux colonies, un quotidien souvent très éloigné de l'image véhiculée par le cinéma ou la littérature... Pour ce faire je me suis appuyé sur différents documents, à commencer par le livre d'Eric Deroo "Aux colonies" dont on peut voir la couverture ci dessous et dont je recommande la lecture...




        La vie des femmes dans ce qui était autrefois les « colonies » est un thème qui a été rarement abordé par l’historien ou le sociologue, alors même qu’il est loin d’être sans intérêt… 
En effet quand on parle des « coloniaux », c’est d’abord de l’homme dont l’on traite, cet homme conquérant et souriant, qu’on voyait si souvent en illustration des affiches de recrutement de l’époque, triomphant des maladies et de la soif, méprisant le danger et défiant les animaux sauvages… pour venir apporter dans l’empire colonial de la III° république, la civilisation et l’hygiène, ceci « pour la plus grande gloire de la France » comme on disait autrefois…
La femme en revanche, du moins à ma connaissance, n’est jamais apparue sur ces affiches de propagande, exception faite sous une forme exotique et tout à fait anecdotique… peut être afin d’inciter davantage au départ les célibataires soucieux de fuir la grisaille et la routine de la métropole. Si peu d'auteurs se sont intéressés à leur quotidien il convient toutefois de citer la romancière Clotilde Chivas-Baron (1876-1956) qui outre un certain nombre de récits inspirés de la vie qu'elle mena en Annam au début du XXème siècle rédigea un petit recueil aujourd’hui presque introuvable et qui s’intitulait « La femme française aux colonies ».
Pour parler de cette femme aux colonies souvent méconnue, j’aurais bien entendu pu me contenter d’une approche historique en traitant dans le menu détail la vie quotidienne de ces femmes qui ont accompagné l’expansion coloniale française depuis le XVII° siècle jusqu’aux années soixante, voire même qui y ont fortement contribué.

N’étant ni vraiment un historien érudit, ni réellement un sociologue averti, mais plutôt un voyageur-observateur un peu nostalgique du passé à la vue des réalisations laissées par nos anciens à travers le monde, mon approche sera donc celle d’un « honnête homme », laissant aux spécialistes le soin d’approfondir les sujets que je ne ferai qu’évoquer.
Pour illustrer mon propos je m'appuierai sur leurs travaux en leur empruntant nombre de citations, comme celles répertoriées dans le livre d'Eric Deroo "Au colonies" :





        Avant de débuter cet exposé consacré à « la femme aux colonies » il convient donc au préalable de préciser que je vais parler avant tout de l’épouse de planteur, de fonctionnaire, de militaire accompagnant son époux sous les tropiques… 
Mais limiter ma démarche à ce seul "sujet" d'observation m’aurait conduit à un exposé incomplet car j’ignorerais alors un acteur essentiel de la vie « à la colonie », à savoir la femme exotique ou « femme indigène » comme on disait autrefois... Ce personnage qui a beaucoup fait couler d’encre, qui a inspiré de nombreux chants militaires comme "Marie-Dominique" et de chansons populaires comme "Ma Tonkinoise", voire même des comédies musicales et des films… ne pouvait en effet être passé sous silence d’autant qu’il continue encore aujourd’hui ainsi qu’on le verra, de perturber parfois singulièrement la vie de ceux et celles qui vivent dans ces territoires qu’on appelait jadis « la colonie ». Je l'aborderai donc dans une prochaine publication...


D'hier à aujourd'hui... une femme aux visages multiples...


1 –  La « femme aux colonies », une image déformée par la littérature et le cinéma...

Quand on commence à se documenter un peu sur le thème de « la femme aux colonies » on s’aperçoit rapidement que l’imagerie populaire, la littérature et surtout le cinéma nous ont légués au fil des années une image un peu ambiguë de la femme occidentale sous les tropiques. D’Ingrid Bergmann, femme fatale du film américain "Casablanca" à Catherine Deneuve, femme entreprenante et dominatrice du film "Indochine" en passant par Isabelle Huppert, femme délurée du film "Coup de torchon"… pour ne citer que ces seules productions, il est bien difficile de cerner la personnalité réelle de cette femme aux "colonies"…



Indépendamment de ces personnages hauts en couleur, la vérité semble en fait beaucoup plus banale… et à la beauté de ces comédiennes évoluant sur fond de cocoteraies et de maisons tropicales de rêve, s’habillant de tenues d’un blanc immaculé... tout en vivant d'intrigues... il conviendrait plutôt de substituer ces femmes engoncées dans des vêtements inconfortables, parfois sur fond de paillote délabrée, luttant contre la chaleur, l’ennui… et les miasmes d’une hygiène tropicale encore balbutiante, que l’on voit sur les photos sépia de vieux albums de famille jaunis.




2 - La « femme aux colonies » a longtemps été une « espèce rare »…

Le premier constat qui s’impose à propos de la femme aux colonies est qu’elle a longtemps été une « espèce rare », du moins jusqu’aux années vingt… car les colonies sont restées pendant des décennies un univers d’homme en raison des difficiles conditions de vie locales.
Comme le rappelle Jacques Frémeaux dans sa thèse « L’Afrique à l’ombre des épées », avant la première guerre mondiale le célibat était généralement de mise pour les hommes allant servir ou travailler aux colonies, exception faite peut être, des hauts fonctionnaires qui partaient accompagnés. Pour prendre le cas des militaires, ce n’est qu’à partir des années vingt que les femmes ont véritablement commencé à accompagner leurs époux, du moins lorsque ceux-ci n'étaient pas affectés dans des postes reculés comme c’était le cas notamment au Sahara ou trop exposés comme par exemple au Maroc.
C’est d’ailleurs précisément cette « pénurie » de femmes aux colonies qui pousse Gaston Donnet à écrire dans un livre paru en 1900 et qui s’intitule « En Indochine » :
« C’est ici le triomphe, l’apothéose du mariage ! Les demoiselles qui demandent vainement un époux aux petites annonces, peuvent aller, sans crainte, en Indochine. Elles trouveront aussitôt de braves garçons et un résident-maire pour légitimer leur union. On les prendra laides, jolies ou passables, grasses ou maigres, avec ou sans dot, filles de gardes champêtres ou de frotteurs, acariâtres, moutonnières ou pianistes… n’importe comment, pourvu qu’elles aient la peau blanche, les dents blanches et qu’elles sachent au moins porter un corset ! »


3 - La "traversée" : mythe, réalités et... surprises du voyage pour gagner la colonie…

Cette « femme aux colonies » dont nous parlons était généralement une épouse accompagnant un mari vers des horizons, certes exotiques mais comme dit précédement souvent malsains, remplis d’imprévus en tous genres et de risques, parfois aux antipodes de la mère patrie... beaucoup plus rarement une célibataire partant à l’aventure. Partir seule ne se faisait pas à cette époque, sauf à être une "aventurière" dans tous les sens du terme...
Pour comprendre la vie de ces femmes, il convient donc de commencer par le début, à savoir le voyage maritime pour gagner la colonie…
Lorsqu’elle partait avec son mari, cette femme devait commencer par apprendre à vivre dans le huis-clos d’un bateau qui mettrait parfois plusieurs semaines pour arriver à destination, chaque passager étant transporté dans une classe correspondant à son positionnement social. Les délais de voyage étaient souvent longs, même pendant l’entre deux guerres, puisqu’il fallait par exemple compter au départ de Bordeaux 11 jours pour rallier Dakar, 17 jours pour grand Bassam en Côte d’Ivoire et 19 jours pour Libreville au Gabon. Quand à l’Indochine c'est au terme d'un périple de plusieurs semaines les amenant par Port Saïd, Djibouti, Aden, Ceylan, Singapour jusqu'à Saïgon ou Hanoï...
Même si pour tous, la magie du voyage sur un paquebot opérait, ces départs n’étaient pas nécessairement joyeux comme nous le rappelle le colonel Jean Ferrandi dans un livre paru en 1930, « L’officier colonial » :
« Tout n’est pas gai dans le premier départ. Il y a des séparations cruelles qui brisent le cœur et attristent les derniers jours passés dans la patrie. On quitte des parents parfois âgés, parfois malades. Il y a de bien douloureux déchirements et des au revoir réticents qu’on sait devoir devenir des adieux. » 

Le voyage c’était aussi la découverte du rituel des repas, des changements de tenue pour dîner mais aussi de la confrontation avec des voisins de table et de pont que l’on allait devoir cotôyer tout au long d’une traversée qui deviendrait de plus en plus éprouvante. La chaleur de plus en plus forte au fur et à mesure de la descente vers les tropiques, le mal de mer et le mauvais temps, le confinement seulement rompu par quelques brèves escales indispensables au charbonnage et au ravitaillement et enfin pour terminer, le débarquement parfois à la nacelle pour mettre pied à terre dans certains ports, notamment en Afrique de l’ouest, transformaient ce qui pourrait nous faire penser à une croisière de rêve en une série d’épreuves peu réjouissantes en fin de compte…


Une réalité bien éloignée de ces affiches invitant aux voyages...

Pour les femmes qui voyageaient seules, et sans toutefois généraliser, la traversée pouvait aussi se révéler parfois pleine de surprises et certaines idylles naquirent ainsi à l’occasion de ces traversées transatlantiques du fait de la présence d’hommes désoeuvrées à bord, idylles généralement éphémères, ... Sur ce sujet, soucieux de rétablir les choses le colonel Ferrandi écrivait toutefois :
« La traversée, quelle qu’elle soit, est un temps de repos, de rêve et de suralimentation. Les romanciers se sont ingéniés à nous montrer les incidents étonnament variés qu’elle peut comporter et qui vont du Vaudeville au drame. En général, ils ne dépassent pas le ton d’une aimable comédie mondaine où le flirt fait rarement figure d’amour. Il ne faut pas plus écouter les confidences des passagers que celles des chasseurs : leurs tableaux sont toujours un peu complaisamment chargés. »



4 - La découverte des réalités de la vie à la colonie.

A l’arrivée à la colonie, c’était d’abord le cérémonial du débarquement dans un monde inconnu et la découverte de la chaleur… avant même de prendre connaissance de l’affectation définitive de l'époux prononcée par l’administration, affectation parfois fort surprenante... Ceci pouvait ainsi parfois signifier une prolongation du voyage sur plusieurs semaines par voie terrestre dans des conditions d’inconfort évident… pour gagner un poste situé à plusieurs centaines de kilomètres de là, comme par exemple en Mauritanie ou au fin fond de la Guinée tout à l’extrémité de l’Afrique occidentale française ou au Laos, aux confins de l’Indochine française...

Pour celles qui allaient vivre en ville, que ce soit à Dakar, à Hanoï, à Nouméa… les difficultés du séjour résidaient surtout dans le fait de devoir désormais évoluer dans un univers clos ressemblant à une prison dorée, de lutter contre l’ennui en attendant le bal annuel du gouverneur et de résister aux inévitables cancans typiques des villes de garnison. Elles découvraient ainsi, pour reprendre les mots du général Némo, que « vivre outre-mer c’est vivre dans une maison de verre » où tout se voit, tout se colporte, tout se sait… en grande partie grâce au personnel de maison mais aussi également, du fait de la promiscuité des familles européennes. 

La vie aurait pourtant dû être facile pour nombre de ces femmes en raison des facilités matérielles qui leur étaient souvent offertes en ville que ce soit tant du fait des salaires avantageux de leurs époux, de la mise à disposition de logements spacieux que de l’utilisation d’une domesticité nombreuse et bon marché, la première fois d’ailleurs pour beaucoup de femmes...
S’agissant précisément de cette domesticité, voici ce qu’écrivait en 1928 sur le sujet Gabrielle Maud Vassal, épouse d'un médecin colonial en poste au Tonkin au début du XXème siècle, dans son recueil de souvenirs « Mon séjour au Tonkin et au Yunnan » :
« Ce que j’appréciais peut-être le plus dans ma nouvelle maison, c’était d’avoir une femme de chambre tonkinoise ; elle était toujours là, empressée, attentive et silencieuse, pieds nus, en pantalon de soie noire, le turban sur la tête, un petit gilet blanc serrant le buste. Thi-Nam, non seulement cousait à la perfection, mais encore repasssait, brodait… Le cuisinier et le boy étaient si versés dans l’art des dîners et réceptions que mon rôle de maîtresse de maison se bornait à commander. Je les laissais bien libres. Je n’avais qu’à les regarder. En vérité, ils m’apprenaient beaucoup plus de choses que je n’aurais pu leur enseigner. »

Gabrielle Maud Vassal (1880-1959) au Tonkin


Mais plus que le climat ou les maladies, pourtant éprouvants comme on le verra plus loin, le premier des soucis que devaient affronter ces femmes était souvent cette vie en vase clos dans un microcosme social, certes projeté à des milliers de kilomètres de France, mais où reproduisaient les mêmes préoccupations que celles que l’on trouvait dans une petite ville de province…
Le colonel Jean Ferrandi, tenant de l’école célibataire, dénonce d’ailleurs les tracas typiques d’une vie de garnison sous les tropiques :
« Comment d’ailleurs l’existence des chefs de lieux pourrait-elle tenter le véritable colonial ? Elle comporte sous un climat généralement plus épuisant que celui de l’intérieur, des obligations mondaines excédantes : il faut s’astreindre à des rites à peine tolérables en France, mais odieux quand le thermomètre a dépassé le 30° centigrade. Il est en effet de tradition dans nos grandes cités d’outre-mer, de mener une vie mondaine très à la page : réceptions, bals, thés musicaux ou dansants se succèdent sans répit. La toile blanche, même empesée, est proscrite ; l’uniforme de drap seul est considéré comme assez élégant. »

Parmi les soucis que devaient affronter les familles il y avait notamment les intrigues et les commérages de femmes désœuvrées, qui d’une part empoisonnent l’existence, d’autre part influent négativement sur les rapports de travail entre les conjoints...
Le colonel Ferrandi, encore lui, souligne ce souci dans son livre :
« Il faut aussi se garder de ne pas observer strictement les règles hiérarchiques même sur le terrain purement mondain : on n’a pas le droit de choisir ses relations ; il faut les subir avec un esprit discipliné qui va d’échelon en échelon, sans oubli ni négligence. Dans le monde administratif et militaire des chefs-lieux, ce ne sont pas toujours les hommes qui portent les broderies ou les galons : il est sage de savoir être aimable avec les dames et d’accepter d’un front souriant les petites ou grosses corvées mondaines qu’elles vous infligent ; une trop grande indépendance peut parfois se payer cher ».

Sous une apparente douceur de vivre, les séjours tropicaux dans les chefs-lieux qu’évoque le colonel Jean ferrandi ne furent donc pas toujours faciles à vivre tant pour les intéressées… que pour leurs maris en raison des répercussions des tensions relationnelles sur le travail.

Comme nous l’a rappelé Jacques Frémeaux dans sa thèse « L’Afrique à l’ombre des épées », l’image de la femme sous les tropiques n’était pas toujours élogieuse à cette époque puisqu’il se disait « qu’une femme d’officier colonial invalide de 80 % la valeur de son mari », qu’à quelques exceptions près, « le soleil les rend folles, faisant d’elles des dévergondées ou des neurasthéniques » voire même que « la jeune femme d’officier est une des plaies de l’armée coloniale, l’autre étant l’alcool »

Il est vrai que l’inactivité forcée de nombre de femmes ne pouvait qu’avoir des conséquences négatives, en dépit du recours au sport comme le tennis ou la natation, de la pratique de l’équitation, de la pêche et de la chasse, sans oublier la fréquentation du club local, les excursions ou en début de séjour les tentatives souvent rapidement avortées pour apprendre la langue locale...
Parmi les effets pervers générés par l’inactivité, outre l’indolence et le formalisme des rapports sociaux, nombre d’auteurs citent un relâchement général des mœurs observé un peu partout dans les colonies, à commencer par Alexandra David-Neel qui déclare par exemple :
« Dans ces diables de colonies, les aventures galantes prennent des allures si inaccoutumées, chacun les accueille avec tant de simplicité, de bonhomie, que l’on ne peut vraiment garder un front sévère et une âme de censeur au milieu d’une société si joviale en son libertinage. » 
Georges Schoeffler, plus sévèrement, quand à lui écrivait en 1913 :
« Ici au Dahomey, à part une demi-douzaine qui ont su garder bonne réputation, toutes les femmes blanches de la colonie rivalisent à savoir laquelle sera plus grue, c’est encore pire qu’au Gabon et ça n’est pas peu dire ! »
Clotide Chivas-baron dans son livre « La femme française aux colonies » minimise toutefois un peu ces critiques qu’elle trouve exagérées :
« On a dit beaucoup de sottises sur le rôle de la femme européenne aux colonies. Evidemment nous avons dû constater l’influence néfaste du climat, de l’ambiance, sur le cerveau débile de pitoyables névrosées ou de vicieuses exaspérées. Nous avons connu la démoralisée, la « démoralée », mais avouons le aussi, pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps, la dame sommairement vêtue, affalée sur une chaise longue, la détraquée ou la noceuse, ne peuvent représenter la femme coloniale. »


5 - Une vie rendue difficile par les conditions climatiques.

Bien que l’hygiène et le confort aient progressé au fil des ans, les conditions de vie matérielle sous les tropiques jusqu’à la seconde guerre mondiale étaient loin de ressembler à celles que nous avons connues pendant notre carrière outre-mer.
En l’absence de climatisation, les maisons coloniales étaient pourtant beaucoup mieux adaptées que les villas que nous avons connues, ou dans lesquelles nous vivons comme c’est mon cas à l'heure actuelle, car c'est désormais le verre et les matériaux légers mal isolants qui prédominent sous les tropiques…
A l’époque les maisons coloniales bénéficiaient en effet très souvent grâce à une exposition judicieuse aux alizés d’une climatisation naturelle fondée sur l’absence d’ouverture du côté du couchant, sur la présence d’une véranda entourant les pièces principales, évitant ainsi aux rayons du soleil de frapper directement les murs des pièces à vivre ou des chambres, avec des toits hauts comportant des ouvertures permettant l’évacuation de l’air chaud et une bonne aération. Il suffit d'ailleurs de consulter les manuels du Génie de l'époque pour s'en rendre compte...

Tout ceci ne suffisait toujours pas notamment en saison chaude... Ceux qui ont pu voyager en Afrique de l’Ouest ou au Vietnam ont peut être aussi visité ces stations d’altitude utilisées à la colonie pour fuir la saison chaude : à Dalaba dans le Fouta Djalon guinéen, à Dalat ou à Sapa au Vietnam par exemple, pour ne citer que ces seules destinations, on peut encore voir ces constructions en pierre élevées à l’époque coloniale par les colons pour aller se ressourcer à la saison chaude sans revenir nécessairement en métropole et où très souvent on trouve fréquemment une cheminée... ce qui pourrait sembler incongru sous les tropiques.
En dehors de certains territoires comme la haute région du Tonkin par exemple ou les zones d’altitude comme le Fouta Djalon, il semble bien qu’en dépit d’une très bonne configuration de l’habitat colonial la chaleur restait quand même une forte préoccupation comme nous le rappelle Claude Farrère daans son livre « Mes voyages » de 1924 :
« Cette chaleur très accablante crée à Saïgon une vie coloniale que vous allez juger singulière. On se lève très tôt. Le tennis a lieu fréquemment dès cinq heures du matin, parce qu’à huit heures il faut que tout le monde soit rentré chez soi : la chaleur a commencé de régner : gare ! »

Malgré la nécessaire adaptation des activités aux contraintes du pays, le climat tropical soumettait aussi à rude épreuve les organismes, imposant de nécessaires ajustements vestimentaires comme le préconise par exemple avec force détails André Beauseigneur dans « Le guide du candidat colonial » publié en 1939 :
« Les femmes européennes peuvent se permettre des habillements légers, dont la coquetterie n’est pas diminuée. Habituellement, elles abandonnent la chemise pour ne garder que la combinaison jupon et le pantalon.
Pour la lingerie de la coloniale, le linon et le voile triple sont à conseiller en raison de leur solidité au lavage fait d’une façon plus ou moins délicate par les boys. Le soutien-gorge est indispensable à celles qui veulent garder leur poitrine en bel état à cause de la transpiration exagérée qui relâche les muscles. Les gaines et ceintures en tulle seront utiles à celles qui auront tendance à prendre de l’embonpoint ; quant aux bas, c’est une question de coquetterie ou de bonne éducation selon les cas mais on est beaucoup plus à l’aise les pieds nus dans des sandales (qui peuvent être très jolies).
Pour les heures chaudes on pourra porter des robes de toile ou de voile en ville ; pour la brousse il sera préférable de porter la jupe de girl scout ou le short. Le soir, à l’occasion d’une réception, on s’habillera comme dans nos pays. Il sera bon de faire une bonne provision de serviettes hygiéniques avant le départ. »


6 - La « broussarde », une femme de caractère…

Pour les Européennes qui partaient « en brousse », si la promiscuité avec les autres familles étaient généralement moins forte, il fallait cependant désormais apprendre à vivre dans la rusticité, la solitude, en bâtissant un havre de confort au milieu de nulle part, ce qui toute proportions gardées au regard de ce qu’ont connu nos grands-mères, devrait toutefois évoquer des souvenirs pour certaines des épouses de marsouins les plus anciennes…
Maurice Rondet-Saint dans son livre « Voyage en A.O.F. » publié en 1930 rend d’ailleurs hommage à l’esprit de dévouement de ces femmes qui vivaient dans l’isolement :
« Comment dissocier l’hommage que méritent nos administrateurs de celui qui revient, quand ils sont mariés, à leurs femmes, à leurs filles, s’ils sont pères ? Quelles vaillantes Françaises on rencontre dans ces milieux… Combien d’entre elles n’hésitent pas à courir, aux côtés de leur mari, les fatigues et quelques fois les risques de tournée en des lieux inhospitaliers.
Elles sont le réconfort et la lumière de cette vie au loin que la plupart ont acceptée, sachant où elles allaient. L’exception à cette haute mentalité se rencontre bien peu. »
Il nous parle aussi du réconfort que procure après des heures de pérégrination dans la brousse l’arrivée du voyageur dans une maison tenue par une Européenne :
« Après une longue route, poursuivie des premières lueurs du jour à la nuit, à travers la savane ou la sombre forêt, une demeure éclairée surmonte le village indigène. Vous entrez. Un sourire vous accueille. La maison est nette. L’intérieur riant. Des fleurs. Des objets décoratifs de ci, de là. La table ornée. Du linge impeccable. Il vous faut faire un effort pour vous représenter que vous êtes en plein pays perdu, parfois à des centaines de kilomètres de tout autre poste. »
S’inspirant de cette femme hors du commun qu’était madame de la Souchère, femme planteur qui était parvenue à développer un domaine d’hévéa remarquable en Cochinchine, Erwan Bergot nous a laissés dans sa remarquable trilogie « Sud lointain » le personnage attachant de Catherine Mareuil qui incarnant les qualités de courage et de dévouement nécessaires à ces fortes personnalités, se bat au quotidien pour préserver l’habitation coloniale et la plantation de son mari contre les évènements.


7 - Une vie souvent marquée par le danger et parfois assombrie par des drames...

Pour comprendre que la vie de ces femmes sous les tropiques était parfois une existence à risques faite d’incertitudes, il convient de rappeler que les tropiques étaient un univers où la mort pouvait survenir à tout moment…
En premier lieu, la maladie restait omniprésente : la fièvre jaune en Afrique de l’Ouest, le paludisme en zone tropicale humide, sans oublier les amibes un peu partout, parfois le choléra, la lèpre ou la peste, étaient une réalité qui si elle s’est estompée au fil des ans n'a toutefois jamais réellement disparu tout au long de la présence coloniale française. Ainsi, dans les années cinquante, la mort brutale de l’épouse du général Hartemann adjoint air du général de Lattre, emportée en quelques jours par une fièvre maligne comme on disait autrefois, est ainsi venue rappeler qu’en Indochine il n’y avait pas que les maris qui étaient exposés... 


Ces conditions de vie difficiles entraînaient également une mortalité infantile non négligeable, comme nous le rappelle cette tombe oubliée au cimetière de Lang Son au Vietnam et devant laquelle je me suis arrêté, mortalité qui signifiait bien des déchirements et des drames pour ces femmes européennes vivant loin du réconfort de leurs proches :

La tombe du fils du Lt Genest à Lang Son, décédé en 1937


Indépendamment de la maladie, l’Occidentale qui partait vivre aux colonies, loin du chef-lieu, devait aussi affronter parfois le danger et subir même l’humiliation comme ce fut le cas pour beaucoup d’entre-elles le 9 mars 1945 en Indochine.
Quand on parle de la femme aux colonies, il est en effet difficile de ne pas évoquer ces femmes qui se retrouvèrent en Indochine dans un premier temps au cœur des combats des journées des 9 et 10 mars 1945 suite au coup de force japonais, puis dans un second temps qui durent subir avec leurs enfants l’internement, les privations et même le viol et la torture de la part de la sinistre kempetaï quand ce n’est pas l’exécution sommaire. En quelques heures la vie de ces femmes bascula d’une existence quasi normale, en dépit du fait qu’elles étaient depuis 1940 bloquées en Indochine, à un véritable cauchemar, leur mari ayant été tué ou ayant du se replier vers la Chine avec leurs unités pour éviter la destruction.

Les drames liées au coup de force japonais et aux attaques du Vietminh

On le voit, la réalité du quotidien de la femme aux colonies était loin d'être idyllique... Pour aider ces femmes à affronter cette vie difficile, Clotilde Chivas-Baron publia en 1929 un manuel d’initiation à la vie coloniale, très instructif, qui s’intitule « La femme française aux colonies » : après avoir passé en revue la vie des femmes qui accompagnèrent la conquête coloniale française aux Amériques puis en Afrique et enfin en Asie, l’auteur prodigue à l’attention de celles qui se préparent à partir les enseignements qu’elle a dégagé de son quotidien :




Ceux et celles qui souhaiteraient découvrir dans le détail l’existence de ces femmes d’autrefois peuvent se replonger dans ce vieux recueil encore disponible dans les ventes sur Internet.

Après les femmes, voyons à présent quel était le quotidien des hommes aux colonies...

(A suivre)...




   

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