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Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (1) ... premier grand départ au delà de la ligne d'horizon.


Au cours de ma carrière, j’ai été amené à servir à deux reprises en Nouvelle-Calédonie pour des périodes d’environ six mois chacune. La première fois ce fut en 1983 dans le cadre de ce que nous appelions à l’époque les compagnies tournantes, au titre de détachement de renfort du RIMaP / NC, la seconde en 1986 dans le cadre des détachements régimentaires Guépard mis en place sur l’île suite aux troubles indépendantistes.

A ces deux séjours de six mois se sont en outre ajoutées diverses missions d’audit menées auprès du GSMA / NC créé, suite aux évènements des années 80, sur les sites de Koumac et de Koné. 


Mon approche de la société calédonienne s’est donc faite en deux temps distincts… 

Lors de la première mission que j’ai effectuée en 1983, j’ai eu la possibilité de rencontrer de nombreux Caldoches, d’être reçu chez eux, de découvrir leur mode de vie et de m’initier un peu à leur culture car nous n’étions pas soumis aux restrictions qui allaient nous être imposées trois ans plus tard du fait du contexte politique.

En ce qui concerne la composante mélanésienne, même si nos activités de présence nous avaient conduits en 1983 à prendre contact avec les tribus de la côte Est, c’est surtout à l’occasion du séjour de 1986 puis de mes missions d’audit du Groupement du Service militaire adapté de Nouvelle-Calédonie (GSMA / NC), que j’ai pu découvrir un certain nombre de particularités propres à cette population, cette unité étant en quelque sorte un « laboratoire vivant »  pour l’observateur que j’étais devenu…

 

S’agissant de ma prise de contact avec le « Caillou », ce départ en compagnie tournante pour six mois à l’autre bout du monde était pour moi ma première expérience de l’outre-mer. Il y a eu bien évidemment depuis d’autres voyages sous les tropiques, mais cette tournante-là fut celle qui m’a le plus marqué à bien des égards… 

En fait, de la Nouvelle-Calédonie, j’ignorais presque tout avant notre départ, car là encore, l’information qui nous avait été dispensée brillait par son caractère plus que succinct…

Même si notre régiment était « abonné » six mois par an à cette mission nous n’avions en fin de compte qu’un retour d’informations parcellaire de la part de ceux qui en rentraient.

Ainsi que le précisait la brochure d’accueil qui nous avait été remise, nous savions que la Nouvelle Calédonie, encore mal connue par les Français à cette époque, se situait dans le Pacifique Sud entre les 20emes et 22emes parallèles, s’étendait sur 400 km de long et une cinquantaine de large, occupait une superficie d’environ 19.000 km2 et se trouvait à 1865 kms de Sydney et 1830 kms au Nord d’Auckland. Tantôt appelée « l’île la plus proche du paradis » ou « l’île de l’éternel printemps », la Nouvelle Calédonie était aussi comme le disait un guide touristique « une allumette dans un baquet d’eau », du fait de l'immensité du Pacifique...

Seul territoire disposant d’une richesse naturelle à l’échelle mondiale, le nickel, et doté d’un des plus vastes lagons au monde, son climat était particulièrement tempéré avec une moyenne de 22 degrés.

Mais la Nouvelle-Calédonie c’était aussi l’un des seuls territoires où se soit créé un peuplement d’origine européenne dont l’importance égalait presque l'élément ethnique d’origine appartenant au monde mélanésien, ce qui en faisait un point de rencontre et de confrontation entre deux cultures fort différentes… l’ensemble de la population représentant alors environ 200.000 personnes. 

Peuplée depuis 1400 avant JC par des populations d’origine austronésienne et découverte seulement en 1774, elle était devenue française en 1853 après sa prise de possession par l’amiral Fébvrier – Despointes. Au cours des années suivantes, un bagne y avait été installé en 1864 puis l'île avait été progressivement mise en valeur par des colons français malgré plusieurs révoltes des populations canaques.

Enfin, pendant la seconde guerre mondiale, l’île avait servi de base avancée aux Etats-Unis pour leur reconquête du Pacifique avant de devenir en 1946 un territoire d’outre-mer et de connaître ce qu’on appelle « le boom du nickel »…

Voilà donc en substance l'essentiel de ce que je savais de ce territoire d’outre-mer perdu à 17.000 km de la France… 


Même si certains esprits chagrins disaient que cette mission revenait à « faire effectuer un tour du monde à une compagnie pour aller monter la garde », en ce qui me concerne c’était la réalisation d’un rêve de voyage, même s’il est évident que nous aurions tous préféré partir vers les nouveaux théâtres d’opérations qui s’ouvraient avec l'embrasement du Liban puis du Tchad... 

Déjà au départ, il y avait avant même d’embarquer, la magie des noms des escales, même très brèves, qui nous attendaient et qui inévitablement évoquaient pour nous celles de nos grands Anciens partant pour l'Extrême Orient… En 1983, la mise en place des unités s’effectuait en effet fréquemment par voie aérienne civile, la compagnie U.T.A. étant celle qui desservait la Nouvelle-Calédonie via Bahreïn, Singapour et Djakarta.

Le retour se faisait par contre en principe par voie aérienne militaire, le COTAM faisant transiter les unités par la Polynésie française ce qui permettait ainsi aux heureux élus de « boucler la boucle »… tout en « économisant » pour l’anecdote un jour de leur existence… Le déclenchement de l’opération Manta au Tchad ayant hypothéqué les moyens aériens militaires, nous revînmes en fait en septembre 1983 par le même itinéraire inverse en abandonnant le bleu de l’été austral pour la grisaille d’un crachin parisien… le seul bleu que certains d’entre nous ramenaient, étant celui que nous avions au cœur en quittant ce beau pays…

Lors du voyage aller, de cette première escale de Bahreïn, comme le précisait déjà le vieux Guide Bleu que j’ai conservé, nous ne vîmes par les fenêtres de l’aérogare qu’un vague horizon de sable, de palmiers et de marécages perdus dans un nuage de pluie… mais étonnamment pour un pays du Golfe persique, aucun derrick d’extraction de pétrole… Exception faite d’une fuite d’eau qui inondait le sol de l’aérogare, je n’ai pas conservé un souvenir mémorable de cette brève escale technique…

Après le survol du sous-continent indien et du mythique golfe du Bengale, dont le nom évoquait l’Empire des Indes du fait du film « Les Trois lanciers du Bengale »… pendant cinématographique britannique de « Trois de Saint-Cyr »… ce fut surtout l’escale de Singapour qui me marqua… Cette escale s’éternisa un peu car à l’ouverture des portes de l’avion un toboggan d’évacuation non désarmé par l’équipage s’était déclenché… rendant nécessaire une intervention de remise en état qui durait un peu... Singapour c’était en fait mon premier contact avec cette Asie mystérieuse de mes lectures… ignorant à cette époque que j’allais revenir un jour vivre sur ce continent, m’y marier et séjourner à diverses reprises dans la « cité du lion »…. Le charme de cette escale était indéniablement dû au fait que tout ce que nous voyions autour de nous nous faisait penser à cette Indochine toute proche à laquelle nous avions rêvé, à commencer par le spectacle des voyageurs qui déambulaient dans la salle de transit où nous patientions avant de poursuivre notre vol… Pendant que nous « battions la semelle » en achetant des « pacotilles » pour touristes et en reluquant comme le faisaient autrefois nos Anciens ces « poupées miniatures » et souriantes qui déambulaient autour de nous, je me souviens avoir longuement observé une grande et belle chinoise très élégante en Cheongsam et son mari occidental, accompagnés de leurs deux enfants eurasiens, en enviant ce couple mixte qui incarnait le mythe colonial par excellence… Sans doute est-ce du fait de ce souvenir, qu’au terme de multiples « facéties » sur lesquelles je ne m’étendrai pas et de pérégrinations en tous genres, j’ai fini quelques années plus tard par épouser une asiatique d’origine chinoise… Tout était sans doute écrit… car ainsi va le destin…

Ayant lu dans les récits d’autrefois que le passage de la ligne devait se fêter dignement… je mis à profit le court temps de vol entre Singapour et Djakarta pour arroser au champagne notre entrée dans l’hémisphère sud… en compagnie d’une charmante hôtesse… C’était une autre époque, où jeunes lieutenants célibataires, ainsi que j’ai coutume de le dire, nous ne comptions pas encore… et où on pouvait demander à un commandant de bord de 747, après la visite de son cockpit, de bien vouloir nous informer du franchissement de l’équateur pour faire « sauter les bouchons »… 

Après une brève escale, sous étroite surveillance à Djakarta, ce fut enfin l’arrivée à la Tontouta en fin de matinée, un brin fatigués, mais en ce qui me concerne particulièrement excité en découvrant lors du survol de la baie de Saint Vincent, avec ses îlots et sa barrière de corail, un paysage de carte postale tout à fait nouveau… et bien éloigné du bocage normand…

 

A la descente de l’avion ce fut toutefois le retour rapide à la réalité… Fini le champagne, le confort des sièges d’avion de l’époque et le sourire avenant des hôtesses d’UTA… bref tout ce qui n’est plus de mise depuis la démocratisation des voyages aériens… Juste le temps de serrer la main de deux camarades de l’unité que nous relevions et qui rentraient sur la France… puis l’embarquement dans les vieux Simca du 42eme Bataillon de commandement et de soutien (BCS) de la Pointe de l’Artillerie pour couvrir les 70 kilomètres qui séparaient l’aéroport de la Tontouta de Plum… Un bref aperçu de la brousse en franchissant le col de la pirogue par l’ancienne RT 1 avec dans le lointain les faubourgs de Nouméa et enfin l’installation en fin de journée pour essayer de trouver un sommeil réparateur malgré les 11 heures de décalage horaire, dans des locaux remarquablement confortables du camp de Plum…


Le camp de Plum dans les années 80


La plage de Plum dans les années 80


A dire vrai, nous étions chanceux car ce camp qui avait été bâti par les Américains pour servir de base logistique pendant la guerre du Pacifique et qui offrait alors un décor bien différent de l’actuel, était en effet encore en partie occupé par des bâtiments en tôle de type Fillod. Et oui, même aux antipodes de la France, ce bon Ferdinand Fillod, architecte de son état, était parvenu à sévir avec ses baraques préfabriquées… Si nos marsouins étaient logés dans un bâtiment moderne à deux étages, partagé avec la batterie d’artillerie du RIMaP, nous les cadres étions hébergés dans un magnifique célibatorium tout neuf construit autour d’un patio intérieur. Quant aux repas, nous les prenions dans un faré bâti sur les hauteurs du camp, au pied d’un pierrier qui avait fait couler beaucoup d’encre et dont je reparlerai un peu plus loin… qui nous offrait une vue magnifique sur le Mont Dore et la baie de Plum. Ce fut d’ailleurs en allant y prendre notre premier repas, tout en essayant de ne pas nous perdre dans l'obscurité que nous eûmes droit à notre première ondée tropicale… sur fond d’effluves odorantes et inconnues bien agréables, au milieu d’un tapis de fleurs de flamboyants… Cette pluie tiède était quand même bien plus agréable que celle à laquelle nous étions habitués pendant nos pérégrinations dans la lande bretonne ou les prairies normandes…


 

La caserne Gally-Passebosc de Nouméa


Quand on débute comme jeune lieutenant colo une mission sous de tels auspices, inutile de vous dire le climat d’euphorie dans lequel on baigne…

Sans doute afin de calmer notre ardeur… et de nous prendre en main, vieux classique de l’Armée… nous eûmes droit dans les 48 heures qui suivirent notre arrivée à un exposé de sécurité.

Dans la brochure qu’on nous remit alors et que j’ai conservée depuis 40 ans dans mes archives, on nous mettait en garde contre une « foultitude » de dangers qui nous menaçaient, à savoir :

- le climat… car il fallait éviter toutes les formes d’excès vu que la récupération physique était difficile ;

- la mer… car le lagon était dangereux avec ses poissons-pierres, ses cônes et ses requins ;

- l’alcool… car il ne fallait pas en abuser pour préserver notre santé ;

- les femmes… car les maladies vénériennes étaient fréquentes sur le territoire ;

- la vie nocturne du Nouméa by night… car les bars, les boites de nuit, les sorties de cinéma le soir étaient des lieux d’affrontements pluriethniques ;

- les prix… car la vie était chère en Nouvelle-Calédonie ;

- et enfin la conduite automobile… car c’était un véritable fléau faisant de nombreuses victimes du fait du mauvais état des véhicules, des excès de vitesse, des conduites en état d’ébriété, des absences de permis et d’assurance… sans oublier la dangerosité des routes sinueuses de la chaîne et des pistes de latérite glissantes comme du savon…

Pour compléter la liste de ces dangers, le rédacteur du document s’était même senti obligé d’y ajouter aussi l’usage des réchauds à gaz qui pouvaient faire de nous de dangereux pyromanes en puissance…

Même si avec le recul je sais que ces recommandations étaient fondées, y compris celles concernant le risque d’incendie qui est une des plaies de la brousse calédonienne en saison chaude, le lieutenant que j’étais alors se disait quand même avec un zeste de mauvais esprit que pour revenir intact en métropole il allait falloir jouer serré… vu que ce serait un miracle du fait de l'apparente « dangerosité » du territoire, si nous parvenions à survivre à ces six mois de mission…


Comme tout jeune officier de la coloniale qui se respecte… c’est à dire nul, insolent et famélique… je considérais alors que les recommandations de ces Cassandres étaient ridicules… Et pourtant...


(A suivre)...

Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (2)... Souvenirs d'une tournante au bout du monde.


Au cours de cette première mission en Nouvelle Calédonie qui dura 26 semaines, de la mi-mars à la mi-septembre 83, nous eûmes un emploi du temps particulièrement chargé mais fort passionnant, car en dépit du fait que les servitudes représentaient un tiers du séjour d’une section, le reste du temps se décomposait à parts égales entre l’instruction de nos hommes et les activités de présence sur le territoire ou les exercices régimentaires.

Si les servitudes, comme toujours, n’étaient pas spécialement prisées, car entre les services de garde ou de permanence et les contraintes de disponibilité opérationnelle le temps ne passait pas très vite, il en allait bien entendu autrement du reste…


S’agissant des activités d’instruction laissées à l’initiative de notre commandant d’unité, elles avaient pour but, d’une part de nous permettre en entretenant nos savoir-faire tactiques et techniques d’atteindre les objectifs de préparation opérationnelle qui nous avaient été fixés par le régiment, d’autre part de nous acclimater pendant une période d’environ trois semaines en nous familiarisant avec le territoire.

Il était en effet évident, qu’étant donné que nous arrivions directement de France où l’hiver n’était pas encore terminé alors qu’on était encore en saison chaude en Nouvelle Calédonie, l’acclimatement aux conditions de température et d’hygrométrie locale faisait partie des préoccupations majeures et compréhensibles du commandement. Dès le lendemain qui suivit notre arrivée nous eûmes ainsi droit à une mise en condition psychologique particulièrement rigoureuse concernant tout spécialement les dangers du coup de chaleur… L’accident qui trois ans auparavant avait couté la vie à trois marsouins du 2eme RIMa était en effet encore bien présent dans les esprits et le fait que le pierrier où s’étaient effondrés lors d’une marche d’accoutumance ces malheureux garçons dominait notre faré-popote, nous interdisait de ne pas penser quotidiennement à cet accident…


Le pierrier du drame en haut à droite


Le hasard ayant fait que quelques années plus tard le sous-officier adjoint de la section du 2ème RIMa en question soit devenu mon adjudant de compagnie au Sénégal, j’ai ainsi pu mesurer à travers nos discussions le drame vécu par les cadres qui, contrairement aux insinuations de certains journalistes « bien-pensants » et mal disposés à notre égard, étaient tout sauf des « rigolos »... Il y eut certes des erreurs et des fautes de commises, c’est indéniable, mais les cadres de contact de cette unité n’ont pas été les seuls responsables dans la gestion de l’accident… Dans cette affaire on a en effet souvent eu trop tendance à incriminer les « tournants » en oubliant un peu vite que certains permanents n’avaient pas nécessairement rempli correctement leur rôle… 

L’ennui toutefois, c’est que trois ans plus tard, le traumatisme induit par cet accident perturbait sérieusement nos activités car du général COMSUP au médecin-chef de Plum, le discours à l’attention des nouveaux arrivants sur le « caillou » était toujours le même : aucune excuse ne nous serait accordée en cas de nouvel accident ! Du fait de ces mises en garde répétées, les cadres de contact n’osaient donc plus trop mettre la pression sur leurs hommes lors des exercices physiques… Ainsi, par exemple en ce qui me concerne, lors de notre footing matinal quotidien sur la route longeant le bord de mer au pied du Mont Dore, un de mes caporaux remontant la file des coureurs vint un jour me prévenir que notre infirmier ( !) venait à l’arrière de la section de s’écrouler sur la route, épuisé et « les bras en croix »… Inutile de dire quelle fut la montée d’adrénaline qui m’envahit… alors qu’il ne s’agissait que d’un « bras cassé » qui refusait de forcer un peu… En un éclair je me voyais déjà au banc des accusés du tribunal de Rennes avec comme pour nos camarades du 2ème RIMa mon nom à la une de Ouest France…

Par la suite, lors des traversières dans la chaîne, le suivi légitime de l’état général de la troupe était une préoccupation tellement forte que nous en venions à oublier notre propre fatigue physique… Quoi qu’il en soit, une chose est certaine en ce qui me concerne, même si le temps s’est écoulé, j’ai été marqué pour le reste de ma carrière par ce drame qu’avaient connu des camarades… mais qui aurait aussi pu me concerner… et je me suis toujours efforcé d’anticiper sur un possible accident lorsque les conditions météorologiques n’étaient pas des meilleures. Le souci c'est qu'on ne peut pas toujours éviter une activité au motif que le ciel est plombé et qu'il fait chaud et humide... situation qu'on retrouve souvent en zone inter tropicale...

Pour autant, dans le cas de l'accident du 2ème RIMa, si l'on prend en compte le contexte général dans lequel ce drame est survenu, à savoir un état de fatigue de la troupe dû autant au fait que les hommes sortaient de garde semble t-il et qu'ils étaient encore en phase d'acclimatement et de récupération du décalage horaire, un relief relativement escarpé sans pour autant être « hymalayen », une importante hygrométrie ambiante et une température élevée, il est évident que les conditions étaient défavorables pour une telle marche d'accoutumance... 

Ce qui aurait apparemment provoqué le déclenchement de l'accident c'est néanmoins la décision prise, lorsque les premiers malaises sont survenus, de couper directement dans la pente pour rejoindre le camp situé en contrebas et à quelques centaines de mètres seulement, ce qui a conduit la section à traverser littéralement une « zone de mort »...

Le premier enseignement qu'on peut dégager de cet accident est donc l'importance de rester en cas de souci sur la ligne de crête car, d'une part c'est là un endroit beaucoup plus propice qu'une pente à la fois pour être repéré et pour mener à bien une évacuation sanitaire par hélitreuillage, d'autre part la ventilation y est meilleure, élément vital pour lutter contre le coup de chaleur.

Un second enseignement majeur est aussi d'éviter impérativement la traversée d'un pierrier car outre les difficultés de brancardage dans ce type de terrain, aux heures chaudes les pierres réfractaires agissent souvent comme un véritable four...


Au bout de quelques semaines de présence sur le territoire, nous fumes envoyés suivre un stage d’aguerrissement au centre nautique et commando qui se situait sur la rivière des pirogues, à quelques kilomètres au Sud-est de Plum. Ce fut là un excellent moment car dans ce fond de vallée perdue nous pûmes nous initier aux « techniques commandos » dans un environnement naturel de terre rougeâtre très différent de ceux que nous avions connus en France, que ce soit à Penthièvre ou à Quelern… Nos bivouacs avaient été installés le long de la rivière et fort judicieusement mon adjoint se débrouilla pour nous placer en amont des autres sections… Grâce lui soit rendue… car l’eau y était plus propre… Pour passer d’une rive à l’autre nous utilisions soit un gué, soit les débris d’un vieux pont métallique appelé  « pont des Américains » et qui datait de la base logistique installée en Nouvelle Calédonie pendant la guerre du Pacifique. J’ignore si cela était totalement fondé mais un de nos moniteurs nous expliqua que des soldats américains s’y seraient fait « croquer » par des requins ayant remonté la rivière des pirogues… Les récents accidents survenus sur les plages de Nouméa depuis 2021 avec plusieurs attaques fatales de requins bouledogues me donnent toutefois aujourd’hui à penser que la possible présence de requins dans la rivière n’était probablement pas des ragots colportés par « radio cocotier »… Lors de ce stage, l’un des moments les plus intéressants fut assurément le raid final effectué dans la région de la baie de Prony, alors déserte, après une mise à terre par moyens amphibies. Cela me permit de découvrir un paysage rougeâtre et désolé, ravagé par l’exploitation minière et jalonnée de carcasses rouillées de bâtiments et de machines d’extraction ou de concassage qui finissaient de pourrir… 


Souvenirs colorés et... boueux d'un stage commando à la rivière des pirogues...

Outre le tir pratiqué près de la rivière des pirogues, il nous arrivait également d’effectuer dans le Sud des sorties de section ou de compagnie dans ce que l’on appelait la plaine du champ de bataille puis de revenir sur Plum après avoir franchi le fameux creek Pernod par la rivière bleue, région devenue un parc naturel, et le col de Mouirange, un milieu bien plus agréable que les ravins de la baie de Prony… Ce secteur qui est semble-t-il devenu aujourd’hui un arrière-pays de Nouméa propice aux activités de loisir vert était alors peu fréquenté. A cette époque la route s’arrêtait globalement au gué de la rivière des pirogues et pour parcourir le Sud il fallait ensuite utiliser un véhicule tout terrain.

Enfin, comme nombre de chefs de section stationnés au camp de Plum je n’ai bien entendu pas pu résister au plaisir de gravir avec mes gars le Mont Dore tout proche… Partis sous le soleil, nous nous retrouvâmes rapidement en arrivant au sommet dans un brouillard à couper au couteau… sans même pouvoir distinguer ce qu’il y avait de part et d’autre de la crête en lame de rasoir sur laquelle nous progressions… Fort heureusement tout se finit bien même s’il fallut, lorsque l’orage se déclencha, descendre avec des cordes dans un talweg pour rejoindre le carrefour de La Coulée afin d’être récupérés en véhicules… 


 

Vue depuis le sommet du Mont-Dore...


Parmi les autres activités dont j’ai conservé un excellent souvenir, il y eut aussi et surtout ces traversières qui nous permettaient de passer d’une côte de l’île à l’autre en franchissant à pied la chaîne centrale, véritable barrière montagneuse seulement coupée à notre époque par quatre routes traversières. A cet égard j’ai ainsi gardé en tête le magnifique parcours effectué en suivant la vallée de la Tipindjé après être partis de la région de Konê, pour rejoindre Hienghène au terme de plusieurs jours de crapahut dans un décor superbe. Une autre traversière tout aussi intéressante fut celle que nous effectuâmes entre Poya et Ponérihouen. Outre la dégustation de délicieuses oranges sauvages trouvées dans la chaîne, j’ai encore dans ma mémoire olfactive le souvenir des goyaviers qui bordaient les pistes que nous suivions… Bien entendu, en dépit des recommandations faites par « ceux qui connaissaient », certains ne purent résister au plaisir de compléter le menu des rations en consommant abondamment des goyaves récoltées au fil du chemin… ce qui entraîna inévitablement de fâcheuses conséquences au plan intestinal pour les intéressés… 


Halte dans la chaîne...


Au cours de ces traversières, les bivouacs dans des coins reculés sous un ciel magnifique du fait d’une météo excellente étaient des moments particulièrement inoubliables. Au cours de ma carrière, j’ai eu droit, comme nombre de camarades, à de magnifiques nuits étoilées au-dessus de moi, en particulier au Tchad, mais j’avoue qu’après une journée de crapahut sous le soleil suivie d’un bain revigorant dans la rivière, passer la nuit à la belle étoile avec la Croix du sud au-dessus de soi en guise de toit et dans les oreilles le bruissement d’un ruisseau en plein cœur de la chaîne calédonienne est quelque chose d’inestimable. Ce sont là en fait les vrais plaisirs du métier de soldat…


Au coeur de la chaîne...

Après le franchissement de la ligne de crête centrale, avec de temps en temps la vision de cerfs s’échappant dans les brousses, il fallait entamer la descente vers la côte Est, zone d’installation principale des tribus mélanésiennes. Si le versant Ouest de la chaîne en partie couvert d’une savane à niaoulis propice à un élevage extensif de bétail mais parfois ravagée par les incendies était en général en pente assez douce, son versant Est en revanche, beaucoup plus luxuriant, était souvent plus abrupt. Dans certains coins les barres rocheuses de calcaire sombre que nous apercevions nous faisaient penser à d’autres destinations et le fait est que par la suite, lors de mes randonnées au Vietnam, en Thaïlande ou au Laos j’ai retrouvé le même type de relief qu’en Nouvelle-Calédonie, la meilleure représentation en étant la célèbre poule de Hienghène et le rocher du sphinx…

 

Étant détachement de renfort en provenance d’un régiment de la 9ème DIMa, le 1er RIMa, notre intégration au sein du Régiment d’Infanterie de marine du Pacifique (RIMaP / NC) était sommes toutes correcte, car nous étions colos… mais sans plus… Nous étions des « gens de passage » en fait… Sur le site de Plum était alors implantées la compagnie d’instruction et la batterie d’artillerie sol / sol équipée de 105 HM2 avec qui nous partagions à tour de rôle les servitudes mais je n’ai pas conservé le souvenir de relations très fortes entre permanents et tournants… La compagnie d’instruction regroupait les jeunes effectuant leur formation initiale dans le cadre du service national avant d’être ventilés sur les autres unités. Quant à la batterie d’artillerie, elle était constituée de bigors que nous ne connaissions pas… En fin de compte, ce sont surtout les liens antérieurs établis avec des camarades affectés en séjour qui nous permettaient d’établir des contacts avec les permanents et à cet égard c’était surtout parmi les gens de Nandaï que nous avions des connaissances… Le RIMaP / NC de l’époque était alors réparti en trois emprises : la caserne Gally-Passebosc à Nouméa avec l’état-major régimentaire, la CCAS et la 3eme compagnie, le camp de Nandaï avec la 1ère et la 2eme compagne, le camp de Plum avec la compagnie d’instruction, la batterie d’artillerie sol/sol et la compagnie de renfort. 

Lors de nos montées dans le Nord, nos camarades de Nandaï, notamment ceux de la 2ème compagnie, nous accueillaient gentiment, voire même nous hébergeaient et j’ai conservé le souvenir de repas communs animés et plus que sympathiques… Je me souviens tout particulièrement de l’un d’entre eux qui s’acheva par une démonstration de Pilou, danse traditionnelle mélanésienne, qui sous l’autorité du capitaine Sanon, un officier mélanésien du régime transitoire plus connu sous le nom de « capitaine la coutume » mis à mal outre le bar… les arbustes du mess, car il fallait impérativement pour ce rituel canaque beaucoup de feuillages…

Une occasion de nous imposer et de nous faire reconnaître par nos camarades du RIPMaP / NC se présenta toutefois rapidement avec le challenge de course d’orientation des Forces armées de Nouvelle Calédonie, épreuve organisée du côté de La Foa en plein milieu « des brousses » comme on disait là-bas… Bien que n’étant absolument pas un « cador » en topographie, le fait est qu’avec les membres de mon équipe, je ne sais par quel miracle et à la surprise générale, nous finîmes premiers sur un terrain que nous découvrions au grand dam de nos camarades permanents qui eux s’y entrainaient depuis des lustres… Et quand je dis miracle, je pèse mes mots… En effet, ayant fort malencontreusement bousculé en cherchant une balise un nid de guêpes identiques aux mouches à feu de Guyane, je m’étais fait piquer à trois reprises par ces insectes, la piqûre s’apparentant à un vrai coup de poignard… Ayant largué la carte et la boussole pour échapper à l’essaim j’étais tenté d’abandonner pour aller me faire soigner mais la honte d’abandonner et de disqualifier l’équipe fit que je finis par revenir à quatre pattes récupérer dans les fourrés mes impedimenta afin de poursuivre tant bien que mal la course… et de remporter ainsi la victoire…

 

En fin de séjour nous fumes aérotransportés au départ de l’aérodrome de Magenta sur l’île des pins pour un exercice du niveau unité… L’exercice n’était pas des plus élaborés mais c’était la « cerise sur le gâteau » offerte avant le retour sur la France. Au cours des jours qui suivirent nous eûmes ainsi tout loisir de découvrir cette magnifique île avec son sable blanc pareil à de la farine qui s’infiltrait partout… y compris dans nos sacs de couchage, étant donné que nous bivouaquions sur la plage et à l’ombre des filaos… 

Ce séjour à l’île des Pins fut malheureusement endeuillé par la mort tragique d’un jeune Kunié tué par un requin… Ce jeune garçon qui venait juste de rentrer sur l’île après avoir effectué son service national en France et qui pour la première fois repartait faire un « coup de pêche » avec ses copains de la tribu se fit arracher en plongée une partie du mollet par un squale. La morsure aurait pu être presque bégnine si l’artère n’avait pas été sectionnée… Bien que ses camarades aient pu le remonter sur le bateau, ils ne parvinrent pas à lui faire un garrot ou un point de compression suffisant pour stopper l’hémorragie et le garçon arriva totalement exsangue au port… Sollicité par les parents, avec mon capitaine nous allâmes à la demande de la famille nous recueillir sur sa dépouille ce qui me permit hélas de découvrir la réalité d’une cérémonie mortuaire locale… J’ai longtemps gardé en tête la vision de ce pauvre garçon sur son lit de fleurs, devenu d’une couleur crayeuse du fait de l’hémorragie… Cette mort tragique par attaque de requin ne fut hélas pas la seule à laquelle je fus « confronté » car bien des années plus tard, en Somalie, il y eut une autre accident qui cette fois coûta la vie à une secrétaire de l’ambassadeur de France à Mogadiscio. La malheureuse eut cette fois la jambe entière de sectionnée alors qu’elle se baignait en compagnie des membres de l’équipe de sécurité de l’ambassade sur une plage où les Américains lors de l’opération « Restore Hope » avaient installé des filets de protection ; du fait de l’absence d’entretien de ces filets après leur départ, le lieu n’était plus protégé ce qui permit l'entrée d'un requin. Si un accident du type de celui de Mogadiscio reste rare, il faut bien être conscient qu’on n’est jamais à l’abri lors d’une baignade dans le lagon d’une morsure du type de celle de l’île des pins. Indépendamment de la gravité de la morsure, en fonction de la réaction de l’entourage mais aussi de l’éloignement d’un centre de soins, l’issue peut être facilement fatale… C’est là un risque dont on n’est pas toujours conscient et que par la suite j’ai dû rappeler à de nombreux cadres en séjour dans les Tuamotu…

 

Question loisirs, du fait que Plum n’étant pas très éloigné de Nouméa, il nous était facile lorsque notre emploi du temps nous le permettait de profiter des plaisirs de cette ville à commencer par la fréquentation des plages de l’Anse Vata ou de la baie des Citrons, qui nous attiraient davantage que les constructions coloniales datant des années qui suivirent la création de la ville en 1854.

En dépit de cela je me souviens très bien des contrastes offerts par cette agglomération qui opposait sur une magnifique presqu’île les quartiers résidentiels situés à proximité de ces deux plages, l’habitat pavillonnaire de la vallée des colons et la zone d’habitat collectif de Magenta, habitat qui devait par la suite accueillir les réfugiés chassés de brousse lors des évènements.

Ce qui fut pour moi assez étonnant, ce fut le contraste existant entre cette grande ville moderne, étendue, occidentalisée et le reste des agglomérations de brousse à commencer par la seconde ville du territoire à savoir Bourail… cette dernière étant si je me fie aux statistiques, quarante fois moins peuplée que le grand Nouméa qui englobait aussi les communes du Mont Dore, de Païta et de Dumbea.

Ayant acheté une voiture d’occasion vendue par la suite à l’un des fils Weiss… ces sculpteurs sur bois bien connus de La Foa et chez qui comme tous les métros de passage j’avais fait quelques « emplettes »… je pus aussi en profiter pour découvrir les environs du camp et même pousser assez loin pendant nos week-ends de quartiers libre. L’auberge d’altitude des monts Koghis non encore incendiée à cette époque, avec à l’intérieur sa cheminée et à l’extérieur ses fougères arborescentes parfois noyées dans le brouillard, nous permettait d’oublier un moment les cocotiers et la chaleur… Outre la fréquentation des plages et des îles voisines comme l’îlot Maitre ou le phare Amédée, avec quelques camarades célibataires nous fîmes régulièrement le tour des bonnes tables et des discothèques locales de la ville, notamment de « l’Etoile 81 » lieu assez classe situé sous le mythique Café de Paris… qui nous servait de point de rendez-vous initial pour nos expéditions nocturnes. 

 

Le pendant de cette affaire c’est qu’il fallait bien entendu donner le maximum question boulot et à cet égard je ne pense pas avoir démérité car le rendement et la tenue de ma section étaient toujours au rendez-vous grâce à l’excellente équipe de sous-officiers qui me secondaient. Nos résultats au challenge section du RIMaP / NC le prouvèrent… 

Le samedi matin, le tour du Mont Dore en jogging entre cadres avec sa vingtaine de kms était parfois la contrepartie affichée aux yeux de notre capitaine pour lui montrer qu’on était capables d’assurer dans tous les domaines, même après être rentrés à une heure indue de la nuit… tout en évacuant les excès de la veille… 


Course "A la tôle" comme on dit sur le caillou...


Le point d’orgue de ces rendez-vous sportifs fut enfin notre participation au premier semi-marathon de Nouméa, organisé dans le secteur de l’Anse Vata et de la promenade Vernier en lien avec la ville japonaise de Tachikawa, le but étant de proposer à nos amis japonais une course qui les fasse rêver « sous les cocotiers »… Ce fut un grand moment sportif et populaire avec la participation loin devant moi du mythique Alain Lazare, champion olympique de fond devenu quelques années plus tard maire de Boulouparis… et dont le credo humoristique qu’on lui prêtait du fait de son patronyme, était « Lazare, lève-toi et… cours ! »

 

Aux dires de mon commandant d’unité, cette mission constituait une excellente initiation au service outre-mer… et je ne peux quarante ans après que confirmer ses dires…


(A suivre)...