Au cours de ma carrière, j’ai été amené à servir à deux reprises en Nouvelle-Calédonie pour des périodes d’environ six mois chacune. La première fois ce fut en 1983 dans le cadre de ce que nous appelions à l’époque les compagnies tournantes, au titre de détachement de renfort du RIMaP / NC, la seconde en 1986 dans le cadre des détachements régimentaires Guépard mis en place sur l’île suite aux troubles indépendantistes.
A ces deux séjours de six mois se sont en outre ajoutées diverses missions d’audit menées auprès du GSMA / NC créé, suite aux évènements des années 80, sur les sites de Koumac et de Koné.
Mon approche de la société calédonienne s’est donc faite en deux temps distincts…
Lors de la première mission que j’ai effectuée en 1983, j’ai eu la possibilité de rencontrer de nombreux Caldoches, d’être reçu chez eux, de découvrir leur mode de vie et de m’initier un peu à leur culture car nous n’étions pas soumis aux restrictions qui allaient nous être imposées trois ans plus tard du fait du contexte politique.
En ce qui concerne la composante mélanésienne, même si nos activités de présence nous avaient conduits en 1983 à prendre contact avec les tribus de la côte Est, c’est surtout à l’occasion du séjour de 1986 puis de mes missions d’audit du Groupement du Service militaire adapté de Nouvelle-Calédonie (GSMA / NC), que j’ai pu découvrir un certain nombre de particularités propres à cette population, cette unité étant en quelque sorte un « laboratoire vivant » pour l’observateur que j’étais devenu…
S’agissant de ma prise de contact avec le « Caillou », ce départ en compagnie tournante pour six mois à l’autre bout du monde était pour moi ma première expérience de l’outre-mer. Il y a eu bien évidemment depuis d’autres voyages sous les tropiques, mais cette tournante-là fut celle qui m’a le plus marqué à bien des égards…
En fait, de la Nouvelle-Calédonie, j’ignorais presque tout avant notre départ, car là encore, l’information qui nous avait été dispensée brillait par son caractère plus que succinct…
Même si notre régiment était « abonné » six mois par an à cette mission nous n’avions en fin de compte qu’un retour d’informations parcellaire de la part de ceux qui en rentraient.
Ainsi que le précisait la brochure d’accueil qui nous avait été remise, nous savions que la Nouvelle Calédonie, encore mal connue par les Français à cette époque, se situait dans le Pacifique Sud entre les 20emes et 22emes parallèles, s’étendait sur 400 km de long et une cinquantaine de large, occupait une superficie d’environ 19.000 km2 et se trouvait à 1865 kms de Sydney et 1830 kms au Nord d’Auckland. Tantôt appelée « l’île la plus proche du paradis » ou « l’île de l’éternel printemps », la Nouvelle Calédonie était aussi comme le disait un guide touristique « une allumette dans un baquet d’eau », du fait de l'immensité du Pacifique...
Seul territoire disposant d’une richesse naturelle à l’échelle mondiale, le nickel, et doté d’un des plus vastes lagons au monde, son climat était particulièrement tempéré avec une moyenne de 22 degrés.
Mais la Nouvelle-Calédonie c’était aussi l’un des seuls territoires où se soit créé un peuplement d’origine européenne dont l’importance égalait presque l'élément ethnique d’origine appartenant au monde mélanésien, ce qui en faisait un point de rencontre et de confrontation entre deux cultures fort différentes… l’ensemble de la population représentant alors environ 200.000 personnes.
Peuplée depuis 1400 avant JC par des populations d’origine austronésienne et découverte seulement en 1774, elle était devenue française en 1853 après sa prise de possession par l’amiral Fébvrier – Despointes. Au cours des années suivantes, un bagne y avait été installé en 1864 puis l'île avait été progressivement mise en valeur par des colons français malgré plusieurs révoltes des populations canaques.
Enfin, pendant la seconde guerre mondiale, l’île avait servi de base avancée aux Etats-Unis pour leur reconquête du Pacifique avant de devenir en 1946 un territoire d’outre-mer et de connaître ce qu’on appelle « le boom du nickel »…
Voilà donc en substance l'essentiel de ce que je savais de ce territoire d’outre-mer perdu à 17.000 km de la France…
Même si certains esprits chagrins disaient que cette mission revenait à « faire effectuer un tour du monde à une compagnie pour aller monter la garde », en ce qui me concerne c’était la réalisation d’un rêve de voyage, même s’il est évident que nous aurions tous préféré partir vers les nouveaux théâtres d’opérations qui s’ouvraient avec l'embrasement du Liban puis du Tchad...
Déjà au départ, il y avait avant même d’embarquer, la magie des noms des escales, même très brèves, qui nous attendaient et qui inévitablement évoquaient pour nous celles de nos grands Anciens partant pour l'Extrême Orient… En 1983, la mise en place des unités s’effectuait en effet fréquemment par voie aérienne civile, la compagnie U.T.A. étant celle qui desservait la Nouvelle-Calédonie via Bahreïn, Singapour et Djakarta.
Le retour se faisait par contre en principe par voie aérienne militaire, le COTAM faisant transiter les unités par la Polynésie française ce qui permettait ainsi aux heureux élus de « boucler la boucle »… tout en « économisant » pour l’anecdote un jour de leur existence… Le déclenchement de l’opération Manta au Tchad ayant hypothéqué les moyens aériens militaires, nous revînmes en fait en septembre 1983 par le même itinéraire inverse en abandonnant le bleu de l’été austral pour la grisaille d’un crachin parisien… le seul bleu que certains d’entre nous ramenaient, étant celui que nous avions au cœur en quittant ce beau pays…
Lors du voyage aller, de cette première escale de Bahreïn, comme le précisait déjà le vieux Guide Bleu que j’ai conservé, nous ne vîmes par les fenêtres de l’aérogare qu’un vague horizon de sable, de palmiers et de marécages perdus dans un nuage de pluie… mais étonnamment pour un pays du Golfe persique, aucun derrick d’extraction de pétrole… Exception faite d’une fuite d’eau qui inondait le sol de l’aérogare, je n’ai pas conservé un souvenir mémorable de cette brève escale technique…
Après le survol du sous-continent indien et du mythique golfe du Bengale, dont le nom évoquait l’Empire des Indes du fait du film « Les Trois lanciers du Bengale »… pendant cinématographique britannique de « Trois de Saint-Cyr »… ce fut surtout l’escale de Singapour qui me marqua… Cette escale s’éternisa un peu car à l’ouverture des portes de l’avion un toboggan d’évacuation non désarmé par l’équipage s’était déclenché… rendant nécessaire une intervention de remise en état qui durait un peu... Singapour c’était en fait mon premier contact avec cette Asie mystérieuse de mes lectures… ignorant à cette époque que j’allais revenir un jour vivre sur ce continent, m’y marier et séjourner à diverses reprises dans la « cité du lion »…. Le charme de cette escale était indéniablement dû au fait que tout ce que nous voyions autour de nous nous faisait penser à cette Indochine toute proche à laquelle nous avions rêvé, à commencer par le spectacle des voyageurs qui déambulaient dans la salle de transit où nous patientions avant de poursuivre notre vol… Pendant que nous « battions la semelle » en achetant des « pacotilles » pour touristes et en reluquant comme le faisaient autrefois nos Anciens ces « poupées miniatures » et souriantes qui déambulaient autour de nous, je me souviens avoir longuement observé une grande et belle chinoise très élégante en Cheongsam et son mari occidental, accompagnés de leurs deux enfants eurasiens, en enviant ce couple mixte qui incarnait le mythe colonial par excellence… Sans doute est-ce du fait de ce souvenir, qu’au terme de multiples « facéties » sur lesquelles je ne m’étendrai pas et de pérégrinations en tous genres, j’ai fini quelques années plus tard par épouser une asiatique d’origine chinoise… Tout était sans doute écrit… car ainsi va le destin…
Ayant lu dans les récits d’autrefois que le passage de la ligne devait se fêter dignement… je mis à profit le court temps de vol entre Singapour et Djakarta pour arroser au champagne notre entrée dans l’hémisphère sud… en compagnie d’une charmante hôtesse… C’était une autre époque, où jeunes lieutenants célibataires, ainsi que j’ai coutume de le dire, nous ne comptions pas encore… et où on pouvait demander à un commandant de bord de 747, après la visite de son cockpit, de bien vouloir nous informer du franchissement de l’équateur pour faire « sauter les bouchons »…
Après une brève escale, sous étroite surveillance à Djakarta, ce fut enfin l’arrivée à la Tontouta en fin de matinée, un brin fatigués, mais en ce qui me concerne particulièrement excité en découvrant lors du survol de la baie de Saint Vincent, avec ses îlots et sa barrière de corail, un paysage de carte postale tout à fait nouveau… et bien éloigné du bocage normand…
A la descente de l’avion ce fut toutefois le retour rapide à la réalité… Fini le champagne, le confort des sièges d’avion de l’époque et le sourire avenant des hôtesses d’UTA… bref tout ce qui n’est plus de mise depuis la démocratisation des voyages aériens… Juste le temps de serrer la main de deux camarades de l’unité que nous relevions et qui rentraient sur la France… puis l’embarquement dans les vieux Simca du 42eme Bataillon de commandement et de soutien (BCS) de la Pointe de l’Artillerie pour couvrir les 70 kilomètres qui séparaient l’aéroport de la Tontouta de Plum… Un bref aperçu de la brousse en franchissant le col de la pirogue par l’ancienne RT 1 avec dans le lointain les faubourgs de Nouméa et enfin l’installation en fin de journée pour essayer de trouver un sommeil réparateur malgré les 11 heures de décalage horaire, dans des locaux remarquablement confortables du camp de Plum…
Le camp de Plum dans les années 80
La plage de Plum dans les années 80
A dire vrai, nous étions chanceux car ce camp qui avait été bâti par les Américains pour servir de base logistique pendant la guerre du Pacifique et qui offrait alors un décor bien différent de l’actuel, était en effet encore en partie occupé par des bâtiments en tôle de type Fillod. Et oui, même aux antipodes de la France, ce bon Ferdinand Fillod, architecte de son état, était parvenu à sévir avec ses baraques préfabriquées… Si nos marsouins étaient logés dans un bâtiment moderne à deux étages, partagé avec la batterie d’artillerie du RIMaP, nous les cadres étions hébergés dans un magnifique célibatorium tout neuf construit autour d’un patio intérieur. Quant aux repas, nous les prenions dans un faré bâti sur les hauteurs du camp, au pied d’un pierrier qui avait fait couler beaucoup d’encre et dont je reparlerai un peu plus loin… qui nous offrait une vue magnifique sur le Mont Dore et la baie de Plum. Ce fut d’ailleurs en allant y prendre notre premier repas, tout en essayant de ne pas nous perdre dans l'obscurité que nous eûmes droit à notre première ondée tropicale… sur fond d’effluves odorantes et inconnues bien agréables, au milieu d’un tapis de fleurs de flamboyants… Cette pluie tiède était quand même bien plus agréable que celle à laquelle nous étions habitués pendant nos pérégrinations dans la lande bretonne ou les prairies normandes…
La caserne Gally-Passebosc de Nouméa
Quand on débute comme jeune lieutenant colo une mission sous de tels auspices, inutile de vous dire le climat d’euphorie dans lequel on baigne…
Sans doute afin de calmer notre ardeur… et de nous prendre en main, vieux classique de l’Armée… nous eûmes droit dans les 48 heures qui suivirent notre arrivée à un exposé de sécurité.
Dans la brochure qu’on nous remit alors et que j’ai conservée depuis 40 ans dans mes archives, on nous mettait en garde contre une « foultitude » de dangers qui nous menaçaient, à savoir :
- le climat… car il fallait éviter toutes les formes d’excès vu que la récupération physique était difficile ;
- la mer… car le lagon était dangereux avec ses poissons-pierres, ses cônes et ses requins ;
- l’alcool… car il ne fallait pas en abuser pour préserver notre santé ;
- les femmes… car les maladies vénériennes étaient fréquentes sur le territoire ;
- la vie nocturne du Nouméa by night… car les bars, les boites de nuit, les sorties de cinéma le soir étaient des lieux d’affrontements pluriethniques ;
- les prix… car la vie était chère en Nouvelle-Calédonie ;
- et enfin la conduite automobile… car c’était un véritable fléau faisant de nombreuses victimes du fait du mauvais état des véhicules, des excès de vitesse, des conduites en état d’ébriété, des absences de permis et d’assurance… sans oublier la dangerosité des routes sinueuses de la chaîne et des pistes de latérite glissantes comme du savon…
Pour compléter la liste de ces dangers, le rédacteur du document s’était même senti obligé d’y ajouter aussi l’usage des réchauds à gaz qui pouvaient faire de nous de dangereux pyromanes en puissance…
Même si avec le recul je sais que ces recommandations étaient fondées, y compris celles concernant le risque d’incendie qui est une des plaies de la brousse calédonienne en saison chaude, le lieutenant que j’étais alors se disait quand même avec un zeste de mauvais esprit que pour revenir intact en métropole il allait falloir jouer serré… vu que ce serait un miracle du fait de l'apparente « dangerosité » du territoire, si nous parvenions à survivre à ces six mois de mission…
Comme tout jeune officier de la coloniale qui se respecte… c’est à dire nul, insolent et famélique… je considérais alors que les recommandations de ces Cassandres étaient ridicules… Et pourtant...
(A suivre)...