Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (1)… Une mutation inattendue.


En 1998, à l’issue d’une affectation de trois ans comme chargé d’études au Centre des Relations humaines de l’Etat major de l’Armée de Terre (EMAT / CRH), j’eus la surprise de me voir désigné pour poursuivre mes services outre-mer comme chef de Bureau Opérations – Instruction d'un régiment stationné en Guyane…




Quand je parle de surprise je ne fais pas allusion au fait d’être muté outre-mer, car c’était là une perspective que j’attendais depuis longtemps vu qu’il s’était écoulé neuf ans, soit une éternité, entre mon retour du Sénégal et cette mutation Pendant ces neuf longues années j’avais servi 3 ans comme rédacteur à l’état-major de la 9ème DIMa, puis suivi pendant 3 ans la scolarité de l’enseignement militaire supérieur avant d’être affecté encore pendant 3 ans comme chargé d’études à l’EMAT / CRH du fait de mon brevet technique de l'EMSST… La véritable surprise résidait dans le fait qu’en lieu et place du poste de commandant en second ou d’assistant militaire technique, voire de rédacteur en état-major outre-mer, que j’étais en droit d’espérer vu mon âge et mon ancienneté, c’était un poste de chef de bureau opération, fonction qui normalement échoit aux officiers sortant de l’École de guerre. Au moment de ma désignation mes camarades de promo du CID en avaient en effet déjà fini depuis un an avec ce type d’affectation qui est censée nous préparer à un temps de commandement de chef de corps, ce qui fait que je me retrouvais en quelque sorte comme je le disais à qui voulait l’entendre, le doyen de la profession… M’en étant étonné auprès de camarades affectés au bureau mêlée de la DPMAT, j’eus droit à une réponse pour le moins originale du style « Tu aurais dû nous en parler avant et nous dire que tu ne souhaitais pas un BOI… »… à croire que les fiches de desiderata que nous remplissions partaient à la poubelle sans être lues… Le fond de l’affaire, il faut être clair, c’est que personne parmi les cadres des Troupes de marine normalement réputés « volontaires pour servir outre-mer » n’avait très envie d’aller servir en Guyane, pays réputé comme chacun sait pour la « douceur » de ses conditions climatiques et pour sa « forte » rémunération… Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui mais le voile d’hypocrisie sur cette question était tel à cette époque qu’un inspecteur des Troupes de marine dut un jour se mettre en colère dans son éditorial de la revue "L'Ancre d'or - Bazeilles" contre ceux qui refusaient le service dans les départements et territoires d’Outre-mer et assimilaient un peu trop disait-il « l’Afrique au fric »… Le fait que nos camarades légionnaires qui étaient affectés au 3ème REI de Kourou semblaient en revanche ravis d’une telle opportunité et n’avaient pas les états d’âme des coloniaux, aurait dû pourtant nous faire honte…


Les Forces armées de Guyane que je me préparais donc à rejoindre étaient alors essentiellement composées d’un état-major interarmées stationné sur le site de la Madeleine, d’une base aérienne implantée sur l’aéroport de Rochambeau dotée avec l’Escadron de Transport Outre-Mer d’hélicoptères Puma et Fennec, d’une base navale au port de Dégrad des Cannes comptant notamment deux patrouilleurs P 400, La Gracieuse et la Capricieuse, et de deux régiments, le 3ème REI et le 9ème RIMa.

En termes d’implantation, la particularité de ces deux régiments prestigieux dont l’histoire était liée à l’Indochine était de ne jamais avoir été stationnés en métropole et d’avoir successivement connu l’Asie, puis l’Afrique pour l’un et Madagascar pour l’autre, et enfin l’Amérique du sud…

Le 3ème REI était ainsi autrefois le régiment de la zone frontière avec la Chine et de l’ex route coloniale 4 (RC4). A son retour d’Extrême Orient le régiment avait été installé à Madagascar puis à notre départ de la Grande île il avait été déménagé sur la Guyane, plus précisément sur Kourou où se bâtissait le Centre spatial guyanais (CSG) afin d’en assurer la protection. 

Le 9ème RIMa était pour sa part l'ancien régiment du Tonkin, sa portion centrale étant basée dans la citadelle de Hanoï. Ayant subi de plein fouet le coup de force japonais du 9 mars 1945, tant à Hanoï qu’à Lang Son, il fut dissous en 1945 lors du retour de nos forces au Tonkin. Par la suite il fut recréé pour l’Algérie, à nouveau dissous et recréé une seconde fois en Guyane en prenant la succession de la section d’Infanterie coloniale détachée des Antilles sur ce département. Le 9ème Régiment d’Infanterie de marine un temps appelé 9ème BIMa, avait été installé au chef-lieu du département à Cayenne.

 

Le 9ème RIMa qu’on appelait le Régiment de la forêt et du fleuve, était une petite unité en termes d’effectifs puisqu’elle ne comptait qu’une compagnie de commandement et des services, une compagnie de maintenance ayant pour charge le soutien technique des matériels des Forces armées en Guyane (FAG) et deux unités tournantes effectuant par rotation des séjours de quatre mois. La compagnie de combat permanente venait en effet d’être dissoute du fait de la suspension de la conscription, laissant la charge à une section d’engagés de perpétuer la mémoire du combat en milieu équatorial, section qui allait rapidement devenir le Commando de recherche et d’action en jungle (CRAJ) dont je reparlerai plus loin. En dépit des multiples demandes argumentées qui furent effectuées pour préserver l'existence de cette unité les efforts de nos prédécesseurs étaient restés lettre morte. Apparemment, ni eux ni nous qui avions repris ces demandes, ne comprenions parait-il la situation... La re-création bien des années plus tard de cette compagnie d'infanterie permanente me conduit donc à me demander s'il y avait réellement une vision à long terme de la part du haut commandement au regard de la situation et des problèmes que connait la Guyane... Défaire et refaire... Enfin, passons... 


S’agissant des deux unités tournantes, l’une qu’on allait appeler la "compagnie forêt" était composée de fantassins ; l’autre qui allait prendre l'appellation de "compagnie du fleuve" était d’origine Toutes Armes. Si la "compagnie forêt" avait vocation à mener des actions de présence ou de reconnaissance en forêt amazonienne, la "compagnie du Fleuve" en revanche avait pour mission le contrôle du fleuve Maroni, fleuve frontalier avec le Surinam anciennement Guyane hollandaise.


La Guyane étant découpée en deux arrondissements, à savoir l’arrondissement de Cayenne et l’arrondissement de Saint Laurent du Maroni, de façon paradoxale, le 9ème RIMa dont la portion centrale était à Cayenne remplissait une mission de présence dans l’Ouest du département en assurant le contrôle du bassin du Maroni, fleuve frontalier avec le Surinam, ex Guyane hollandaise, alors que le 3ème REI stationné à Kourou remplissait une mission identique... mais dans l’Est du département et sur l’Oyapock, fleuve frontalier avec le Brésil.

En termes d’implantation, le régiment occupait alors deux emprises à Cayenne : d’une part la vieille caserne Loubère qui hébergeait l’état-major, la CCS et la compagnie forêt, d’autre part le quartier Berthelin – Journey qui abritait la compagnie de maintenance. Sur le Maroni, nous disposions également d’une emprise dans l’ancien camp de la transportation de Saint Jean et d’un détachement dans le village de Maripasoula.


La caserne Loubère à Cayenne


Venant se rajouter à la déception qui était la mienne d'une part de partir pour la Guyane, car comme tout le monde je n'étais guère attiré par cette destination, d'autre part de prendre un poste que j'estimais trop tardif, y eut aussi la prise de contact avec mon futur patron qui fit que je partis avec une impression très mitigée... Cette prise de contact intervint en effet avant même mon départ à l’occasion d’un dîner parisien « avec épouses » et elle me laissa un goût plutôt amer… En effet, au cours de la soirée, mon futur chef de corps, de même grade que moi mais bien entendu plus ancien, se sentit obligé de me tenir d’emblée des propos que je qualifierais de maladroits et qui me blessèrent profondément en me disant en substance lors de nos échanges que s’il était un jour obligé de s’investir dans mon travail cela signifierait que je n’avais rien à faire dans son régiment… Inutile de dire que je ne suis pas prêt d’oublier cette « prise en main », tant par le fait qu’elle se fit dans un cadre familial qui ne se prête guère à ce genre de discours que pour son incongruité… Évoquant ces propos qui m’avaient blessé auprès d’un camarade, ce dernier m’expliqua ce qui m’échappait un peu sous le coup de l’émotion, à savoir que le but de cette affaire était de me montrer d'emblée mes limites car du fait de la similitude de grade la crainte de mon patron était de me voir empiéter sur ses prérogatives ou manquer de discipline intellectuelle à son égard… voire lui faire de l’ombre vis à vis de l’extérieur… En outre, le fait que je venais de servir pendant 3 ans dans un bureau de l'état-major chargé d'effectuer des études en sciences sociales faisait de moi un potentiel "intellectuel en chaise longue" dont il se méfiait par avance... Pour moi qui, je le redis, suis un adepte de l’obéissance d’amitié aux chefs, inutile de dire que j’avais le sentiment que l’affaire partait mal… très mal même… et c’est donc je le répète avec un mauvais pressentiment que j’embarquais pour Cayenne quelques semaines plus tard. Fort heureusement, l’avenir infirma mes craintes et une fois délimités nos périmètres respectifs, mon patron étant rassuré vis à vis de ma personnalité et de mon travail… ceci s’ajoutant au fait qu’il était inscrit pour le tableau d’avancement de colonel… tout se déroula parfaitement bien. Je fus donc récompensé à la mesure de mon travail les deux années d’affilée, mon patron ayant estimé que je méritais de prendre un jour prochain un corps de troupe et m’ayant poussé à cet effet, ce dont je lui suis extrêmement reconnaissant. Je lui sais gré en particulier des nombreux conseils qu’il me donna, conseils qui me furent fort utiles par la suite… ma plus grande satisfaction étant le jour de mon départ, en me remettant le livre du Régiment, de l’entendre me dire que nous nous étions bien complétés tout au long de ces deux années… Quelques années plus tard, alors que comme chef de corps je venais de recevoir la visite du CEMAT, il me fit savoir de Paris combien ce dernier avait apprécié le passage dans mon régiment… attention qui me fit chaud au cœur car je ne l’ai jamais oubliée... qu’il le sache bien s’il me lit…

 

A mon arrivée au 9ème RIMa je fus accueilli par mon prédécesseur, un camarade bien connu dans l’Arme car outre le fait qu’il était apparenté à une actrice d’origine alsacienne bien connue des cinéphiles dont il portait le même patronyme, c’était un des rares Polytechniciens à avoir choisi en sortant de l’X, les Troupes de marine. Après un temps de commandement particulièrement réussi à la tête d’une de nos plus prestigieuses formations parachutistes, il allait hélas quitter prématurément l’institution car c’était quelqu’un d’atypique, ce qui est bien dommage pour cette dernière… Inutile de dire qu’en succédant à ce camarade d’un niveau intellectuel, professionnel et physique que j’estime nettement supérieur au mien, la barre était placée très haut… En même temps que je découvrais un nouveau job, un environnement physique inconnu, j’héritais aussi d’une équipe d’adjoints particulièrement compétents qu’il avait formés à sa pointure et dans laquelle j’eu quelques difficultés initiales pour m’intégrer… Au terme de quelques « explications »réciproques, nous finîmes enfin par faire en sorte que la mayonnaise prenne mais ce ne fut pas facile… car mon expérience professionnelle antérieure ne m’apportait aucune plus-value sur ce terrain totalement nouveau pour moi. C’est donc sans aucune honte que je peux écrire que ce sont mes adjoints qui me formèrent non seulement à ces missions nouvelles pour moi, mais qui m’aidèrent à replonger dans la vie et le travail d’un corps de troupe, milieu que j’avais quitté neuf ans plus tôt… 

Du fait des dates de relève respectives, je ne vis arriver mon chef de corps qu’au terme d’une dizaine de jours de présence et entamais donc mon séjour sous les ordres de son prédécesseur, un personnage un peu particulier avec qui je ne sais pas si je me serais forcément entendu car je n’aime pas les gens qui donnent dans le théâtral… même si je suis persuadé qu’il avait un bon fond sous son air bourru. J’ai ainsi conservé le souvenir d’un coup de gueule qu’il vint un soir pousser dans mon bureau  peu de temps après mon arrivée en me demandant sur un ton de reproches et en présence de son successeur à qui il passait ses consignes, pourquoi un règlement de facture du BOI n’avait pas encore été effectué… alors même que cette affaire que j’ignorais aurait dû avoir été traitée depuis longtemps par mon prédécesseur… Tout occupé que j'étais à essayer de comprendre mes fiches de tâches et à prendre connaissance des dossiers laissés par mon prédécesseur qu'est ce que j'en savais moi de cette fichue facture… Disons le clairement, j’accepte les gueulantes lorsqu’elles sont justifiées suite à un oubli ou à une erreur de ma part, voire lorsqu’elles relèvent d’une forme de complicité entre supérieurs et subordonnés dont personne n’est dupe… mais certainement pas lorsqu’elles ont pour objet de se faire mousser devant une tierce personne, histoire de montrer qu’on tient sa boutique bien en main jusqu’au bout. Les comportements de chiffonniers, très peu pour moi… et à 40 balais passés, j’estimais que j’avais passé l’âge de ce genre de sortie … que l’intéressé a sans doute oublié mais pas moi…


En dépit de ces petits tracas initiaux ce séjour allait pourtant être parmi les meilleurs que j'allais faire tout au long de ma carrière... 


Dans les billets qui vont suivre sous le libellé Guyane je vais donc m'efforcer d'apporter un témoignage destiné à ceux qui iront servir dans ce département très particulier qu'est la Guyane. Même si pas mal d'années sont passées, même si les missions et les équipements, voire l'organisation du 9ème RIMa ont évolué, la Guyane reste la Guyane... et pas mal d'enseignements méritent d'être perpétués. Ce témoignage sera progressivement enrichi car vivant en Asie je n'ai pas ici sur place toute la documentation nécessaire, une partie restant dans mes cantines en France, aussi j'invite ceux qui s'y intéresseront à revenir sur ce blog pour les mises à jours successives. Ainsi que je l'ai dit aux jeunes officiers passant par l'EMSOME, je reste bien entendu à la disposition de ceux qui souhaiteraient approfondir certains points...


Sur ce en avant pour plonger dans "l'enfer vert"...



(A suivre)...

Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (2)… Bienvenue dans « l’enfert vert ».


A mon débarquement en Guyane à l’été 1998, en même temps que le retour à une vie totalement différente de celle que j’avais menée au cours des années précédentes, je découvrais donc un environnement physique totalement nouveau... Bien qu'ayant longuement étudié les particularités de la géographie physique et humaine de la zone inter-tropicale dans le cadre de la préparation au concours d’admission à Saint Cyr, je n'avais en effet servi jusqu’alors qu’en Nouvelle Calédonie et en Afrique désertique ou sahélienne, sans jamais descendre au sud de la République Centrafricaine... La réalité de la zone équatoriale était donc un total mystère pour moi.






1 - « Le Grand Man Baka », un témoignage précieux à connaître.


Afin d’aider ceux qui un jour iront servir dans ce département d’Amérique du Sud, que ce soit au titre d’une affectation de deux ans ou que ce soit à l’occasion d’une mission de courte durée, et en vue de leur éviter les surprises initiales qui ont été les miennes, je vais donc m’efforcer d’apporter un témoignage qui je l’espère, malgré les changements intervenus depuis mon séjour, aidera les intéressés à mieux appréhender la réalité guyanaise. 

Si le terme de Guyane nous est familier, précisons d'emblée qu’entre 1930 et 1969, on distinguait administrativement deux territoires : d’une part la Guyane proprement dite qui correspondait à la bande côtière du pays, d’autre part le territoire de l’Inini qui recouvrait l’essentiel du territoire en dépit de son faible peuplement. 


Pour découvrir ce département si atypique, mais auquel on ne peut rester indifférent, parmi les nombreux guides et ouvrages disponibles sur le marché, il existe un document que j’estime incontournable, à savoir "Le grand man Baka", recueil de souvenirs rédigé par Robert Vignon, premier Préfet du département. Robert Vignon consacra en effet de nombreuses années de sa vie à la Guyane, d’abord comme tout premier Préfet de la République de 1947 à 1955, puis ensuite, après son départ de la Fonction publique d’État, comme sénateur de la Guyane de 1962 à 1971 et comme maire de Maripasoula de 1969 à 1976. Dans cet ouvrage il nous raconte sa découverte de ce territoire et l'évolution de ce dernier, depuis le changement de 1946 le faisant passer du statut de colonie à celui de département d'Outre-mer jusqu'aux prémisses de la création du centre spatial guyanais entre 1964 et 1968. 

Parcourant en tous sens le département et y laissant le souvenir vivace d’un grand commis de l’État, ayant « tout compris aux spécificités de ce territoire », sans doute le plus beau compliment qu’on puisse adresser à un « colonial », le Préfet Vignon nous a notamment ramenés de ses tournées de brousse un certain nombre de descriptions qui méritent d’être citées car elles illustrent parfaitement la vie et les déplacements en forêt ou sur les fleuves… Parmi ces tournées il y a en particulier celles qu’il fit respectivement à travers le territoire de l’Inini sur l’Oyapock afin d’inspecter la frontière avec le Brésil, sur l’Approuague et dans la région de Saül au centre du département et enfin sur le Maroni qui sert de frontière avec le Surinam. Outre les descriptions du milieu physique, ce témoignage nous permet une meilleure approche des populations locales.


Afin de pallier les difficultés qu’il y a à consulter cet ouvrage, sachant toutefois que nous en disposions d'un exemplaire dans notre bibliothèque du BOI, j’ai fait le choix de citer dans mes billets un certain nombre d’extraits significatifs permettant de mieux appréhender la vie et le travail sur ce territoire. Je m’efforcerai en complément de ces extraits de commenter modestement ce témoignage afin qu’il puisse être utile à ceux qui iront servir au 9ème de Marine. Je ne conçois pas en effet, qu’un officier ou un sous-officier chef de section puisse remplir correctement sa mission sans avoir pris connaissance des données léguées par nos anciens...

En ce qui me concerne, malheureusement je n’y ai eu accès, une fois de plus, qu’à l’occasion de mon séjour sur place, ce qui est fort regrettable car cela m’aurait permis d’appréhender sans délai tant le milieu physique et humain que les missions que nous devions remplir.




 

2 - Un département représentant le cinquième de la superficie de la France métropolitaine et presque entièrement recouvert par la forêt tropicale humide.


En dépit du fait qu'il faille parfois nuancer les écrits de ce fin connaisseur de la Guyane très attaché à ce pays, les mémoires de Robert Vignon constituent un remarquable témoignage encore criant de vérité à de multiples égards. 

S’agissant de la présentation de la Guyane voici la description que fait le préfet Vignon de ce département qui couvre environ 90.000 km2 soit approximativement un cinquième de la superficie de la métropole… 

« La limite Nord est représentée par la côte, dans son ensemble plate et marécageuse, formée de terrains sédimentaires récents dus à l’apport des boues de l’Amazone et des vastes fleuves qui, tous les quarante kilomètres, drainent les pluies de l’intérieur.. Chaque fleuve a un bassin représentant des caractéristiques propres. La flore, la faune, les coutumes de canotage et la population  changent d’un fleuve à l’autre. Si la côte est le domaine des palétuviers et des oiseaux aquatiques, l’intérieur est recouvert par la forêt équatoriale. C’est un désert. L’homme et la forêt sont incompatibles. Les arbres immenses tendent à quarante mètres au-dessus du sol un velum imperméable au soleil. L’homme ne peut vivre sans soleil. Il en a besoin pour respirer. Il en a besoin pour cultiver. Alors, il abat la forêt, mais celle-ci est d’une puissance redoutable, et dans la lutte qu’elle entreprend contre l’homme, ce dernier est toujours vaincu. »

Une chose est certaine, si on ne connaît pas le milieu physique dans lequel on intervient, non seulement on ne saurait être en mesure de remplir correctement sa mission mais en outre, dans le cas du théâtre guyanais, on risque de mettre en danger la vie des hommes que l'on commande... Ceci doit impérativement rester présent dans l'esprit de chacun...


Pour parler du milieu, quand on évoque la Guyane française, la première chose qui vient à l’esprit étant l’image de la forêt équatoriale aussi dénommée forêt tropicale humide, voici le tableau qu’en dresse le Préfet Vignon dans le grand man Baka :

« L’immense forêt amazonienne, qui s’étend pratiquement de l’Amazone à l’Orénoque, commence ici, à quelques kilomètres de la côte.

C’est une véritable force de la nature, pas vraiment hostile, pas vraiment dangereuse et pourtant hostile par son immensité. Malheur au chasseur qui s’égare, qui n’a pas la précaution de marquer son « tracé » par des coups de « sabre », par des repères précis. Il est condamné à tourner en rond dans cette forêt où deux ou trois étages de végétation ne laissent filtrer qu’une lumière mesurée et discrète. Il y a d’abord les grands arbres, aux fûts tout droits, de circonférence en général limitée, dont le feuillage, tendu loin au-dessus de soi arrête le soleil. Puis, un réseau de lianes plus ou moins dense. Et enfin le jet gracieux de palmiers de toutes variétés dont les branches font un nouveau dôme.

Le jour commence, en forêt, bien après le lever du soleil. La nuit y tombe une heure avant.

L’humidité y est effroyable. La pluie continue de s’égoutter des arbres bien après qu’elle ait cessé. Le sol est une éponge. L’homme y vit dans une sorte d’étuve, sans jamais pouvoir trouver un rayon de soleil pour sécher ses vêtements. Les obstacles y sont fréquents. Ce sont les marécages qui séparent les sempiternelles collines aux pentes glissantes. Ce sont les amas de « bois tombés ». Lorsqu’un géant de la forêt tombe, frappé par la foudre ou simplement vaincu par l’âge, il entraîne dans sa chute d’autres arbres. Il en résulte un effroyable entassement de troncs, de banches brisées, de lianes arrachées, de palmiers broyés.

Cette forêt est inhospitalière, elle offre peu de fruits ou de graines consommables. Elle est surtout très hétérogène, ne présente pas de grands peuplements. Elle ne peut être utilisée que par la coûteuse technique du « jardinage » qui consiste à aller chercher de droite et de gauche les bois de valeur dispersés.

Sous cette luxuriance se cache en fait, le plus souvent, un sol d’une grande pauvreté. Sous une mince pellicule d’humus apparaît le sable ou surtout, la latérite. Personne ne vit en forêt de façon continue, sauf quelques chercheurs d’or. La population de l’intérieur s’accroche aux fleuves qu’éclaire au moins le soleil. »

J'aurai l'occasion dans les billets suivants de développer davantage certains des points abordés dans cette description certes synthétique mais pour autant encore d'actualité...


Après la forêt, ainsi que l’évoque la couverture de cette célèbre bande dessinée de Hergé « Tintin et l’oreille cassée », quand on parle de la forêt amazonienne on est obligé de penser aussi aux cours d’eau qui sont les seules voies de pénétration naturelle permettant de s’enfoncer dans l’intérieur du pays… En Guyane, outre au « centre » du département l’Approuague et la Mana, il existe deux fleuves majeurs qui sont à l’Ouest le Maroni et à l’Est l’Oyapock. Ces deux fleuves constituent des frontières naturelles avec respectivement le Surinam, ex Guyane Hollandaise et avec le Brésil... 


Ma vision d'enfance de l'Amazonie...



Pour se faire une idée de ce que sont ces fleuves voici ce qu’en disait le Préfet Vignon :

« Le relief du pays est caractéristique d’un vieux continent : pénéplaine granitique très ancienne et très usée. Le terrain n’est jamais plat mais se présente comme un moutonnement confus de collines peu élevées aux pentes souvent raides. Ce relief, combiné avec un réseau hydrographique très complexe, en doigts de gants fortement imbriqués, semble exclure la possibilité de barrages de retenue des eaux. Les fleuves sont d’une navigation difficile, car avec une fréquence variable par bassin, les biefs navigables sont coupés par des sauts rapides provoqués par des dénivellations d’intensité diverse, étalées sur de longues distances.

Le niveau des fleuves se ressent évidemment de ces précipitations élevées, enregistre des variations de plusieurs mètres. En juillet les fleuves ne sont qu’un énorme tapis glauque se déplaçant rapidement. Trois mois plus tard, de vastes plages de sable, des rochers déchiquetés, aux formes dantesques, apparaissent dominant de haut le courant ralenti d’une eau beaucoup plus claire. La marée se fait sentir dans les fleuves jusqu’au premier grand saut, situé en général à cent kilomètres de l’embouchure. Les canotiers savent fort bien utiliser, pour leur déplacements dans cette partie du fleuve, le « montant » et le « perdant » qui diminuent leurs efforts.

Les fleuves et les rivières sont les éléments de base de la Guyane. »



3 - Une mosaïque humaine... marquée par l'histoire.


S'agissant de la géographie humaine, si aujourd'hui la population guyanaise est estimée à environ 280.000 individus, à l'époque du Préfet Vignon le recensement de 1947 annonçait juste 22.000 habitants pour la Guyane, dont cinq cents Indiens, sans que l'on sache toutefois si toutes ses composantes étaient comprises dans ce recensement notamment la, population dite "Noir-Marron" vivant à cheval sur le fleuve frontière Maroni...

Voici du reste le portrait que nous dresse le Préfet Vignon de cette population guyanaise composite  :

" Les "Créoles" sont en majorité. Ils représentent les 9/10ème de cette population. Un Créole est par définition un Européen né sous les tropiques. En Guyane, ce terme digne en réalité, des métis, dont la couleur de peau peut varier du plus beau noir au blanc parfait. Tous vivent, bien entendu, comme des Européens.

Les primitifs comprennent les Indiens descendants des branches guarani ou caraïbe. Ce sont les Galibis, les Arawaks, les Roucouyennes ou Oyabas, les Emerillons et les Oyampis. Les deux premières tribus vivent sur la côte à Iracoubo, Mana et Sait Laurent. Les autres sont implantés à l'intérieur dans les cours supérieurs des fleuves.

Les Bonis, esclaves fugitifs ayant repris une vie tribale sur les fleuves américains, en occupent le cours moyen.

Cette stratification a été imposée par le fait que les Noirs fugitifs, chassés par les Européens occupant les embouchures des fleuves, ont repoussé devant eux les Indiens avec lesquels ils ne voulaient pas partager les mêmes terrains de chasse et de pêche.

La faible population guyanaise compte une proportion assez importante d'étrangers, près de cinq mile, le sixième des habitants. ce sont surtout des Anglais originaires des Antilles anglaises, de Sainte Lucie notamment. La communauté de langue, de race et de religion a provoqué un courant d'immigration important. L'Orient et le Moyen-Orient son représentés dans l'agriculture par une poignée d'Indonésiens venus du Surinam. Toute l'épicerie de détail est tenue par les Chinois, dont les boutiques occupent maints coins de rue à Cayenne. Les Libanais, notables aisés, tiennent le commerce des tissus et de la nouveauté. "

Pour comprendre la répartition de cette population voici une carte descriptive tirée d'un mémento que le 9ème RIMa avait diffusé vers le milieu des années 90 :



Si les populations qui vivent sur l’Oyapock sont soit amérindiennes soit brésiliennes, s’agissant du Maroni, outre les Amérindiens, les créoles et quelques étrangers d’origine surinamaise, on trouve dans la partie inférieure du fleuve des populations dites Noir-marrons, descendants d’esclaves.

J’évoquerai ultérieurement plus en détail ces diverses populations car dans le cadre des missions du 9ème RIMa on est amené à traiter inévitablement avec elles… et il convient de bien déterminer "qui est qui" en raison des antagonismes existant entre les uns et les autres...

Au sein de cette population le passé de l'esclavage puis celui du bagne ont laissé des séquelles indéniables. Parmi ces séquelles il y a par exemple le mépris général pour le travail manuel hérité en partie du fait que les bagnards y étant astreints, il était infamant pour les créoles d'y être contraints... ou le mépris affiché des Noirs-marrons pour les créoles qui à la différence d'eux, ont attendu l'abolition de l'esclavage pour rompre leurs chaînes... Nous en reparlerons ultérieurement...


Sur ces bonnes paroles, il est à présent temps de partir à la découverte des missions du 9ème RIMa dans les années 90 - 2000... et de la réalité de la forêt guyanaise...



(A suivre)...

Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (3)… Un rythme d’activités opérationnelles soutenu.


Le 9ème RIMa, tout comme le 3ème REI, est un régiment qui à la différence de certaines autres formations stationnées outre-mer, œuvre dans un environnement naturellement « hostile » ce qui confère donc à chacune des activités terrain un caractère opérationnel indéniable. Une préparation à ces activités est donc indispensable…

 




A mon époque cette préparation débutait pour le nouvel arrivant au corps par une mise en condition initiale destinée à favoriser son acclimatement au milieu équatorial. Dans ce cadre, il était de rigueur que chaque nouveau muté subisse une initiation à la vie et aux déplacements en forêt équatoriale, initiation dont la durée était variable suivant la fonction occupée… 

Pour le personnel servant en unité de combat, un stage en section constituée dit suivant le cas PREMIFOR (préparation aux missions en forêt) ou PREMIFLU (Préparation aux missions sur le Fleuve) qui durait de mémoire une semaine était programmé dès l’arrivée dans le département.

Pour le personnel dit sédentaire, c’est à dire employé en unité de soutien ou de maintenance, il y avait juste une sortie de 48 heures destinée à nous sensibiliser aux difficultés et aux dangers de la forêt équatoriale. En tant qu’officier de l’état-major régimentaire c’était donc dans cette catégorie que je m’inscrivais…

Ainsi que nous le disaient très justement nos moniteurs de la section CRAJ (Commandos de recherche et d’action en jungle), indépendamment du fait que nous pouvions être ponctuellement conduits à accompagner des sections sur le terrain, cette initiation était aussi destinée à nous préparer à nos sorties familiales du week-end en carbet afin que nous évitions de commettre ou de laisser commettre des « bêtises » graves par nos proches. Parmi les activités prévues au programme de cette initiation, il y avait bien entendu l’installation en bivouac avec le montage du hamac, la mise en œuvre des règles d’hygiène en fin de journée, la préparation du repas, etc. Cette sortie comprenait aussi, histoire de nous démontrer que la Guyane n’était pas le plat pays de Brel, un déplacement en terrain varié avec le transport du matériel forêt de base, notamment la tronçonneuse, son carburant et ses équipements de protection, qu’on hissait et descendait d’une colline à l’autre en franchissant à chaque fois un talweg généralement inondé ou pour le moins boueux… En même temps qu’on nous sensibilisait à propos des principaux dangers de la forêt équatoriale, à savoir la chute d’arbres et la turbidité de l’eau, un effort était porté sur la mise en garde contre l’un des dangers les plus graves qui soit, à savoir la perte d’orientation, sujets sur lesquels je reviendrai plus tard…. Question faune, afin de tordre le cou à certaines légendes qui veulent qu’un reptile venimeux se cache derrière chaque arbre, prêt à nous sauter dessus, on nous faisait faire ce que j’ai appelé pompeusement par la suite un « parcours de démythification du milieu », à savoir une progression au milieu de la boue avec des passages dans des buses ou des trous inondés. Le but était de nous convaincre qu’il ne se passait rien car le bruit de notre déplacement en journée faisait que les animaux, si tant est qu’il y en ait, se seraient enfuis… Le fait est qu’à la fin de ce parcours boueux, force était de constater qu’il ne s’était rien passé…

Ceci ne signifiait pas bien entendu qu’il ne fallait pas faire attention là où on mettait les pieds ou… les mains… car les scolopendres par exemple avaient parfois une fâcheuse tendance à fréquenter les troncs d’arbres auxquels on essayait de se raccrocher pour ne pas glisser dans la boue, sans parler des épineux qui nous tendaient « gentiment » leur branches pour nous aider à grimper les pentes, mais la réalité de la forêt était fort éloignée de celle véhiculée par le cinéma.

La première chose dont chacun était convaincu en sortant de la forêt c'est que sans tomber dans la paranoïa il nous fallait rester "modestes", très modestes... face au milieu naturel...


Lors de cette initiation je découvris à cette occasion que la forêt primaire était un milieu relativement bruyant du fait de la présence d’oiseaux invisibles dans les hauteurs et d’insectes et du bruissement des branches…., sombre car la lumière du soleil ne parvenait que de façon parcimonieuse au niveau du sol, les différentes espèces se livrant à une lutte pour conquérir les hauteurs, que l’air était pauvre en oxygène mais en revanche saturé de gaz générés par les végétaux en décomposition, ce qui ne favorisait pas la respiration lors des progressions… Tout ceci contribuait à susciter chez le nouvel arrivant un sentiment d’oppression du fait d’une menace informelle mais omniprésente imposant quelques jours d’acclimatement avant que le mental s’accoutumant nous cessions d’être sur le qui-vive permanent… et que le métabolisme du corps ne reprenne ses droits.


Alors que le sol de la forêt primaire était relativement dégagé de végétation, celui de la forêt secondaire était en revanche beaucoup plus dense du fait des repousses permises par l’ouverture à la lumière… les abords des routes et des layons devenant ainsi un mur quasiment infranchissable du fait de la densité de la végétation. Même s'il était tentant lors de nos marches de quitter pour des raisons de facilité de progression le couvert de la forêt afin d'emprunter un de ces layons, la chaleur qui y régnait et la réverbération du soleil sur la latérite montrait toutefois que cela revenait à s'y exposer au coup de chaleur... C'est là un élément que tout chef de détachement doit conserver en mémoire...


Le plus important au final c'est que très rapidement on comprenait qu’en fin de compte se déplacer en forêt n’était pas plus dangereux que de traverser la place de la Concorde à midi… Il suffisait juste de regarder où on allait et où on posait les pieds… et ensuite tout était nominal… pour reprendre un terme en usage au CSG… 


Afin de conserver la mémoire du milieu, rôle autrefois dévolu à la 1ère compagnie dissoute à l’été 1998, une section composée d’engagés et de volontaires de recrutement local d’origine amérindienne ou brésilienne avait été mise sur pied. Cette section qui avait été dénommée CRAJ, pour Commando de recherche et d’action en jungle, avait globalement deux rôles : d’une part fournir des moniteurs destinés à encadrer les stages d’initiation au  milieu ou de formation aux patrouilles en forêt ou sur le fleuve, d’autre part réaliser des actions à caractère particulier comme par exemple la recherche des bornes frontières avec le Brésil dans le cadre de missions dites profondes ou des reconnaissances sur les zones d’orpaillage. Disposant d’une tenue vestimentaire identique à celle des moniteurs du Centre d’entraînement en forêt équatoriale (CEFE) de Regina, le fameux treillis Tiger, et dotée d’un armement et d’équipements adaptés à ses missions, ses membres avaient tous reçu une formation technique pointue qui en faisait des spécialistes incontestés.

Si pour les cadres officiers et sous-officiers il y avait eu généralement un passage par l’un des centres de formation au combat en forêt équatoriale d’un des pays d’Amérique du sud, comme le célèbre centre de Manaus (CIGS), pour les gradés il y avait eu un stage moniteur effectué au CEFE de Regina armé par le 3ème REI.

Selon les années, certains sous-officiers ou officiers n’étaient pas formés au Brésil mais en Colombie, au Venezuela, au Belize… A la lecture des rapports de stage rédigés par les cadres qui rentraient de ces stages, je notais qu’il y avait plusieurs « écoles de la forêt »… A ce que j’appellerai l’école brésilienne s’opposaient d’autres approches, l’une d’entre elle héritée notamment de l’école anglo-saxonne forgée en Malaisie et à Bruneï … Dans la première approche l’effort était davantage porté sur l’intégration dans le milieu et la rusticité, ce qui conduisait par exemple à ne pas laisser de traces tant lors des déplacements que lors de la vie en campagne. Par opposition les autres approches mettaient davantage l’accent sur le combat en forêt, incluant ainsi parfois la lutte « anti subversivos » ou « anti narcos » dans leur programme. Dans tous les cas de figure, le réalisme de l’instruction conduisait à des prises de risques dont nous ne sommes pas familiers… Lors du stage CIGS au Brésil il y avait notamment une séquence où pendant plusieurs jours les stagiaires devaient vivre et se déplacer sans possibilité d’assistance extérieure immédiate dans un environnement naturel par essence hostile voire dangereux… Ainsi que me le dit un capitaine qui rentrait de ce stage, en cas de morsure de serpent graje pendant cette séquence, vu l’isolement et l’état de fatigue physique des stagiaires, l’issue de l’affaire aurait été plus qu’incertaine… En Colombie en outre, la présence des FARC faisait qu'à cette époque le « plastron » était bien réel et qu’une rencontre avec ce dernier lors des exercices terrain n’était pas à exclure… d’où la présence de munitions réelles.


Cette diversification des expériences était donc intéressante à un double titre : d’une part elle permettait un transfert à notre profit d'un savoir-faire différent et d’approches variées du milieu équatorial, d’autre part elle contribuait à faire rayonner notre armée et à la faire favorablement connaître à l’extérieur de la Guyane française par l’intermédiaire de son personnel. Sur un continent où la France est le dernier pays européen à conserver une possession « coloniale » et où le « machisme » n’est pas un vain mot… il était de bon ton de montrer ce que nos soldats avaient « dans le treillis »… Une façon locale en quelque sorte de se faire reconnaître dans un « milieu d’hommes »… qu’il ne faut surtout pas prendre à la légère… J’en veux pour preuve, une anecdote désagréable qui m’est personnellement arrivée… Lors d’une rencontre à Belem avec des officiers brésiliens, alors que tout le monde arborait une panoplie d’insignes et de brevets, dont pour l’un d’entre nous celui du CIGS de Manaus, le célèbre « Centro de Instrução de Guerra na Selva »,  j’avais omis de fixer sur ma tenue le brevet Instructeur commando obtenu à Mont Louis... Cette absence de signes extérieurs de « qualifications guerrières » fit que je me retrouvais vite au centre d’un certain nombre de plaisanteries à la limite de l’impolitesse, me donnant à penser que ma présence dans ce « milieu de Rambos » était incongrue… Je notais en outre le fait bien perceptible que sous l’apparente fraternité entre soldats, la présence française en Amérique latine n’était pas forcément une chose jugée comme tout à fait « normale »… et qu’à ma façon je servais d’arbre à griffes à l’expression d’un humour brésilien très particulier… ne pouvant décemment viser de façon ouverte mes chefs… Ayant eu un peu plus tard dans le cadre d’échanges ou de visites à me rendre en Équateur, puis quelques années après comme chef de corps du régiment du SMA de la Martinique à Haïti, au Panama et au Costa Rica, je n’omis plus jamais par la suite de m’équiper comme un arbre de noël avec tous les brevets possibles que je détenais, y compris mes brevets paras djiboutien et sénégalais, au mépris des règles limitant le nombre de brevets métalliques sur la tenue… Une fois m’avait servi de leçon… et j'espère que cet enseignement sera aussi utile à mes successeurs...


Nombre de cadres de la section CRAJ venaient d’unités parachutistes comme le 1er RPIMa ou avaient vocation à y retourner. Très souvent, ils étaient envoyés en formation dans l’année précédant leur mutation ce qui fait qu’ils passaient au régiment pour être équipés et mis en condition puis partaient effectuer leur stage en Amérique latine. A l’issue du stage, passablement amaigris et fatigués, doux euphémisme, ils repassaient chez nous pour être débriefés et se remettre un peu en condition avant le retour sur leur corps de métropole, histoire qu’on les reconnaisse… Le fait qu’à ma connaissance aucun stagiaire n’ait échoué à un de ces stages faisait que les intéressés subissaient une pression psychologique énorme et que personne n’avait envie d’être le premier à abandonner... même si c’était pour des raisons médicales, motif qui aurait été admis sans problème car on connaissait bien les conditions de déroulement de ces stages… Il y a eu suffisamment de reportages Tv à sensation montrant le quotidien de ces stages pour que je ne développe pas davantage ce sujet...


Si vivre en forêt est une chose, y combattre et y survivre en est une autre... Comme le disait sans son rapport "Lessons from Malaya" un colonel britannique ayant survécu aux combats menés avec son régiment contre les japonais en Malaisie :

" La guerre de jungle demande plus d'habileté qu'aucun autre genre de guerre. Déjà à l'entraînement on le voit aisément : la qualité gagne toujours et gagne dans des proportions incroyables.

Ce n'est qu'au bout de trois mois (d'entraînement au combat de jungle) que le soldat cesse d'être un poids mort pour son unité et au terme de six mois il devient vraiment efficace. Cette appréciation découle d'observations directes. La guerre de jungle est une guerre de spécialistes supérieurement entraînés où le facteur humain et quelques tactiques mineures d'infanterie sont les éléments prépondérants..."  (Source Bernard Fall, Indochine 1946-1962, Ed. R. Laffont).


Si cette section CRAJ avait un haut niveau opérationnel, il n’en restait pas moins qu’en face d’elle, lors des contrôles de sites d’orpaillage clandestin, il y avait des types venus de Colombie, du Guyana, du Brésil... les  garimpeiros... qui étaient tout sauf des enfants de cœur. Les imaginer nous voir détruire sans qu'ils réagissent les installations de vie  qu'ils avaient bâties en pleine forêt pour travailler, leurs  pompes, leurs quads, les réserves de carburants et de vivres qu’ils avaient acheminés… était une vue de l’esprit. Pendant mes deux années de séjour nous n’eûmes fort heureusement aucun incident à signaler mais il était inévitable qu’à terme un drame survienne… Quelques années plus tard, en juin 2012, lors d’un contrôle de placers effectué dans le cadre de l’opération Harpie dans la région de Dorlin, une fusillade intervint qui coûta la vie à un adjudant et à un caporal-chef du régiment et fit deux blessés chez les gendarmes. Sans prétendre jouer les Cassandre ceci était malheureusement prévisible de longue date… le caractère opérationnel des activités n'étant pas une figure de rhétorique...

 

En ce qui concerne les deux unités tournantes du régiment, la « compagnie forêt » et la « compagnie du Fleuve », elles avaient toutes les deux des missions propres.

La compagnie forêt, d’origine combat de mêlée, outre la garde des installations de Cayenne, était chargée des missions de présence en forêt. Ceci ajouté au stage d’aguerrissement effectué au CEFE de Regina faisait qu’à la fin de ses quatre mois de séjour cette unité revenait en métropole avec un niveau opérationnel et une cohésion interne indéniables, en dépit du fait que la pauvreté des installations de tir locales ne lui permettait pas un entretien de son niveau initial. Projetant en permanence une section sur le site du camp Lunier à Maripasoula, après son passage d'aguerrissement au CEFE, cette unité effectuait aussi une mission profonde avec un renfort de la CRAJ.

La compagnie du Fleuve, fournie par des régiments des armes d’appui ou de soutien et implantée à Saint Jean du Maroni, opérait sur le bassin du fleuve frontalier avec le Surinam, de Saint Laurent sur l’embouchure jusqu’au village amérindien d’Antecume Pata. Elle effectuait des contrôles de pirogues et de placers sachant qu’à partir d’Antecume Pata on entrait globalement dans la zone d’accès réglementé, c’est à dire soumis à une autorisation préfectorale préalable afin de préserver le milieu et les habitants.

 

Le renseignement terrain qui était ramené de ces missions en forêt ou sur le Fleuve Maroni était ensuite intégré dans la base de données régimentaire GEOCONCEPT. Mon prédécesseur, esprit brillant s’il en est, avait grâce à un financement de la mission Innovation et à un investissement personnel très marqué, doté le régiment de moyens numériques permettant d’intégrer sur un support cartographique toutes sortes de données, croquis terrain, photographies, vues aériennes, images radar, rapports de mission, etc. rapportées par les sections. Au lieu d’avoir une pile de documents dormant dans des armoires nous disposions ainsi d’une base de données vivante et enrichie en permanence qui permettait à chaque chef de mission de disposer d’une information de qualité sans cesse mise à jour. Quand on sait que la Guyane française, département représentant un cinquième de la superficie de l’hexagone, soit 90.000 km2, brille par la pauvreté de sa couverture cartographique dès qu’on quitte les zones littorales, un tel apport d’informations était plus qu’appréciable… 

 

(A suivre)...

Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (4)… Un rythme d’activités opérationnelles soutenu (suite).

 

La Guyane étant une destination qui attire naturellement les inspections, même si c’est surtout lorsque les frimas sont de rigueur en métropole, nous étions fréquemment visités par des autorités extérieures venues de Paris.






Le déroulement de ces visites était quasiment immuable… Piquet d’honneur à la caserne Loubère, présentations en salle, visite des infrastructures, entretien avec le personnel… puis enfin embarquement dans les hélicoptères pour aller voir sur le terrain les unités. Cette dernière séquence consistait pour l’essentiel en un vol Puma avec trois tronçons nécessitant une heure de transit chacun afin de rejoindre au départ de l’aéroport de Rochambeau les sites de Maripasoula, puis de Saint Jean du Maroni, avant de regagner en fin de journée Cayenne. Lors de nos transits aériens nous avions l’obligation de partir avec une musette de sécurité destinée à nous permettre d’attendre l’arrivée des secours… du moins dans l’hypothèse où nous aurions survécu au crash… hypothèse à mon avis un brin optimiste... Vue du ciel la forêt guyanaise prenait en effet l’aspect d’un champ de brocolis… sans que nous puissions distinguer le sol. Au cours des années précédentes un certain nombre d’aéronefs avaient été perdus lors de transits, notamment des petits avions de tourisme, la voute des arbres se refermant comme un couvercle sur l’avion après sa chute sur la canopée… S’agissant des hélicoptères même si pour des raisons de sécurité il existait sur le parcours un certain nombre de zones de poser de secours qu’il fallait régulièrement défricher et remettre en état, il valait donc mieux utiliser des appareils bi-turbines. 

 

A Maripasoula, au poser, il y avait systématiquement une présentation dans le carbet de la compagnie forêt face au fleuve, avec en fond de tableau sur la berge opposée, le Surinam. Cette présentation destinée à faire le point sur le contrôle des activités d’orpaillage illégal était immanquablement suivie d’un déjeuner. Étant souvent le moins gradé dans cette affaire, je me retrouvais pendant les vols relégué dans la queue du Puma, ce qui fait qu’au débarquement je sortais le dernier de l'appareil… puis me précipitais sous le regard hilare de mon chef dans la montée vers le carbet en dépassant en petites foulées la file de nos visiteurs souvent étoilés, avec sous le bras tous les documents nécessaires aux présentations… avant d’accueillir tout ce petit monde dans le plus pur style d’une maîtresse de maison recevant ses invités… et de proposer des rafraîchissements. Parfois il arrivait que les délais permettent à nos visiteurs d’aller faire un tour « en ville »… auquel cas, après un bref trajet en P4 sur une piste défoncée, nous leur montrions la réalité d’un village d’Amérique du sud avec un bref aperçu des boutiques de change où les orpailleurs généralement brésiliens apportaient leur poudre d’or et des établissements mi bars – mi bordels où ceux-ci venaient se détendre… et parfois régler leurs comptes… après des mois de travail dans la boue.

Outre le fait de représenter la commune française la plus étendue qui soit, Maripasoula était ce qu’il conviendrait d’appeler une ville interlope… l’une des plus violentes de France disait-on, où la légitimité de l’État français et des institutions de la République n’étaient reconnues que de façon… partielle et fluctuante… Avant mon arrivée, suite à l’arrestation d’une personnalité locale et en attendant l’arrivée de l’aéronef chargé de le transférer sur Cayenne, une partie de la population avait ainsi attaqué et incendié la gendarmerie pour libérer le prévenu… Par la suite il fut convenu que les moyens aériens d’évacuation seraient mis en place avant même l’interpellation de tout suspect, histoire de prendre de vitesse les éventuels émeutiers…

A l’issue de cette visite que j’assimilais à un exercice de style désormais bien rodé, c’était le décollage et la remontée vers le Nord en suivant le cours du Maroni, avec souvent un poser intermédiaire sur le poste de Nason et parfois une visite de site d’orpaillage en quad… qui laissait des traces boueuses sur les treillis… Au cours de ce transit nous survolions Papaichton, Grand Santi, Apatou avant de nous poser pour finir à Saint Jean du Maroni. Après la présentation qui y était effectuée par le capitaine commandant la compagnie du Fleuve, c’était la visite à la section fluviale composée de piroguiers locaux, essentiellement Bonis et Djukas… et un tour rapide du site pour voir les anciens bâtiments du camp de la relégation que nous restaurions et où logeaient nos hommes… C’était enfin pour terminer, le retour sur Cayenne à la tombée de la nuit.

 

Outre les visiteurs parisiens, il nous arrivait aussi de recevoir des autorités étrangères venant voir comment nous travaillions en milieu équatorial. Parmi celles-ci, il y eut notamment un officier général brésilien qui vint nous voir avec sa compagne, cette dame ne le lâchant pas d’une semelle, allant jusqu’à passer à ses côtés, main dans la main, la revue de la section d’honneur… Encore un peu et ils nous auraient faits des "petits" sur le front des troupes... mais à l'issue de cette visite il était incontestable que cet officier général était un vrai "macho" sud-américain... 

Une autre visite, un peu plus classique et beaucoup moins haute en couleurs, fut celle d’une délégation de l’U.S. Marines pour laquelle je préparais un parcours de démonstration à tirs réels en forêt avec emploi d’hélicoptère, permettant ainsi de montrer la gamme de nos savoir-faire et de nos matériels. Malheureusement, à ma grande colère et à celle de mon chef de corps, l’état-major refusa cette démonstration qu’il jugeait trop risquée en raison des tirs à balle réelle effectuée en dehors d’un champ de tir officiel… Comme si les Brésiliens se gênaient eux pour tirer… Le moins qu’on puisse dire c’est que l’imagination n’était pas au pouvoir… aussi fallut-t-il rester dans le « classique »… et la frustration. A mon grand regret nous ne pûmes donc jouer la séquence du tir canon de 20 par le Fennec sur le campement simulé combiné à un assaut en pirogue, l'hélitreuillage Puma dans la foulée pour une Evasan avec la mise en oeuvre de nos moyens de transmissions, la mise en oeuvre d'explosifs pour nettoyer la zone, etc... j'en passe et des meilleures... Espérons qu'un de mes successeurs puisse le faire... 

 

Un autre de mes grands regrets, au plan opérationnel, aura été de ne pouvoir effectuer une mission profonde aux côtés des CRAJ, mission qui durait alors plusieurs jours voire plusieurs semaines… Mes activités et surtout l’état physique de mon dos laissant à l'époque fort à désirer, je dus me contenter de petites sorties… Parmi ces missions profondes il y avait bien entendu la traditionnelle recherche des bornes frontières avec le Brésil sur les monts Tumuc Humac aux confins sud du département qu’il fallait retrouver et remettre en état après nettoyage et défrichage de la zone. Ces missions, auxquelles participaient parfois des géographes, étaient des aventures réelles car en règle générale la section agissait en quasi autonomie. Après une mise en place par pirogue jusqu’au point le plus extrême accessible, la section débarquait son matériel, ses vivres, ses explosifs… et entamait alors une progression en forêt pour atteindre son objectif. Dans les billets suivants, les extraits tirés du live "Le grand man Baka" permettront de se faire une idée de ce que représente ce type de progression...


A cet égard, le 3ème REI et le 9ème RIMa travaillaient à l’époque de deux manières différentes, correspondant bien à la culture propre à ces chacune de ces deux unités. 

Les légionnaires avançaient à la boussole suivant l’angle de marche fixé en utilisant un topofil, sorte de fil d’ariane bien connu des topographes, qui déroulé au fur et à mesure de la progression permettait le soir de mesurer la distance parcourue et de se situer aisément, puisque la progression s’était faite suivant une direction de marche donnée avec des jalonneurs.

A l’inverse les marsouins ne progressaient pas à la boussole mais suivaient le nivellement grâce à aux croquis directement tirés de la base de données Géoconcept. 

Dans le premier cas, si la précision du parcours était assurée, cette technique générait une grosse fatigue car la Guyane étant comme cela a déjà été dit un tapis de bosses, cela revenait à grimper puis descendre sans arrêt des mouvements de terrain en « sautant » à chaque fois le talweg marécageux qui les séparait… En outre, ce procédé de progression était très lent car il obligeait à scinder la section en plusieurs équipes : une équipe légère en tête avançant en marquant sommairement au coupe-coupe le parcours grâce aux indications de l’homme boussole et des jalonneurs, derrière une équipe chargée d’élargir le layon et enfin venant en queue de section une équipe lourde chargée des matériels et équipements, qui après avoir rejoint les éléments de tête, stoppait et attendait de repartir, ou prenait la relève.

Dans le second cas, le fait de suivre le nivellement réduisait l’effort physique des marsouins et comme il ne s’agissait plus de suivre un cap rigoureux, les techniques de jalonnement et de layonnage ne se justifiaient pas, ce qui représentait un incontestable gain de temps. Bien entendu, en milieu d’après-midi, la section se devait de replonger dans un talweg afin de retrouver l’eau indispensable à la toilette et à l’alimentation…

Si bien évidemment cette technique était plus hasardeuse, la mise en place récente des GPS permettait toutefois en fin de journée un recalage topographique... sous réserve d'accrocher le satellite...

Au-delà des avantages ou inconvénients de chacun de ces techniques, ces différences de procédé étaient logiques car elles reflétaient des approches différentes du milieu et surtout des cultures propres à la Légion d’une part, aux Troupes de marine d’autre part. Dans le premier cas de figure le degré d’initiative du chef de section était borné et sa responsabilité se limitait si l’on peut dire à la stricte application d’une méthode, dans le second cas le chef de section avait une totale initiative mais il ne devait pas se louper sous peine de mettre en danger ses hommes. Je ne porte absolument pas de jugement car ces différences, je le répète, découlent directement de la spécificité du recrutement interne et de la culture propre à chacune des deux formations.


Tout au long de la progression, en arrière de la section, le sous-officier adjoint répertoriait en permanence les zones de végétation moins fournies où en cas de besoin il serait possible d’ouvrir rapidement à grand renfort de tronçonnage et d’explosifs une zone d’hélitreuillage ou de poser afin de permettre une évacuation sanitaire urgente…

Pendant ces missions en forêt, l’arrêt de la progression intervenait relativement tôt car outre le fait qu’en zone équatoriale il n’y a pas de crépuscule, la durée du jour étant équivalente à celle de la nuit, la voute des arbres tend à filtrer considérablement l’éclairage diurne. Il fait donc nuit très tôt, globalement une heure avant l'heure normale et clair une heure plus tard... Entre le défrichement de la zone de bivouac, le montage des hamacs, la toilette et le lavage des effets, les soins à la personne pour réparer les petits bobos, la préparation du repas et le coucher il fallait bien compter deux heures… et encore sans perte de temps… et sans même intégrer les délais de transmission du compte rendu de progression journalier au PC du régiment.


Si le poids est comme chacun sait l'ennemi numéro un du fantassin ceci est encore plus vrai en forêt. Protégeant dans une touque étanche son couchage, le hamac forêt, le rechange et les sachets de nourriture préparés avant la mission à base de rations et de compléments, chacun transportait donc en complément de son armement, des explosifs, des transmissions et des équipements collectifs... un fardeau non négligeable... exigeant une constitution physique à toute épreuve... sur laquelle veillait le médecin rattaché à la section et l'infirmier.


Ces missions profondes auraient bien entendu pu être aisément remplacées par un poser en hélicoptère sur zone, voire un hélitreuillage si la repousse de la végétation était trop importante, mais elles permettaient néanmoins de conserver une mémoire des déplacements en milieu équatorial qu’il ne fallait surtout pas perdre...




Une fois par an intervenait à cette époque une mission profonde un peu particulière que l’on appelait l’échange de bassins. Partis l’une de l’Oyapock, l’autre du Maroni, une section de légionnaires et une section de marsouins s’élançaient à la rencontre l’une de l’autre par un itinéraire que l’on appelait le sentier des Emerillons car c’est par là que cette tribu d’Amérindiens effectuait autrefois ses migrations entre les deux fleuves. Une fois la jonction établie, le général COMSUP et les deux chefs de corps rejoignaient leurs hommes avec le ravitaillement nécessaire au retour et un repas en commun, bien fourni, était alors organisé…

Pendant mon séjour il se produisit une situation cocasse, conséquence des méthodes de progression différentes en vigueur dans les deux régiments… A l’issue de la jonction et de la visite d’autorités, chaque section poursuivit sa route en direction du fleuve d’où était partie l’autre. Une fois n’est pas coutume, les marsouins délaissant exceptionnellement leur progression au fil du nivellement empruntèrent « à grandes enjambées » si j’ose dire, le « boulevard » tracé à l’azimut par les légionnaires alors que ces derniers ne trouvant devant eux que la forêt, durent en pestant continuer leur défrichage au sabre d’abattis jusqu’au fleuve… chose qui les agaça passablement… ainsi que me le fit savoir mon homologue du 3ème REI. 


Ce qui est certain, c’est que cela nous fit beaucoup rire… Échange de bassin, certes, mais aussi échange de techniques… du moins en ce qui nous concernait…



(A suivre)...

Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (5)… La forêt équatoriale, un milieu à démythifier.


Depuis que Rambo a prononcé cette phrase devenue célèbre « Ce que vous appelez l’enfer, j’appelle ça chez moi ! » chacun sait que la forêt équatoriale peut dissimuler des dangers… mais paradoxalement ces dangers ne sont pas nécessairement ceux auxquels on pense au premier abord... 

 

 




 

1 - En milieu amazonien, le vrai danger est de trois ordres…

 

En premier lieu il y a le risque en forêt de se faire écraser par une chute d’arbre ou de branche. La densité d’arbres est en effet telle que lorsqu’un arbre tombe ou est abattu pour créer par exemple une zone d’hélitreuillage, il est possible que se produise une chute en série d’arbres entremêlés à celui qu’on fait tomber… dans le plus pur style d’un strike au bowling… 

Pour bien faire, on assiste aussi parfois lors de ces chutes, sous l’effet d’un coup de fouet, à des retours d’arbres imprévus renvoyés dans la direction inverse à la chute du premier… L’accroche au sol de ces arbres est en effet très réduite aussi ils ne sont pas toujours fortement enracinés ce qui les rend vulnérables… Leur tendance à monter vers la lumière du soleil fait en outre qu’ils atteignent des hauteurs parfois considérables, ce qui les fragilise encore davantage, notamment lorsqu'il se produit un coup de vent...

S’agissant des branches, elles peuvent se décrocher de la cime soit naturellement en tant que bois mort, soit tomber suite à un coup de vent. Quand on sait que la canopée se situe à une trentaine ou à une quarantaine de mètres du sol, on comprend aisément que l’impact d’une branche de plusieurs kilos, voire de plusieurs dizaines de kilos... ne soit pas anodin à l’arrivée… Pour s’en préserver un peu, notamment en hamac, on nous enseignait qu’il était important de disposer au-dessus de ce dernier une corde faitière suffisamment solide pour arrêter ou freiner une chute de branche et qui servirait en même temps de support à la bâche de protection contre la pluie.

Enfin, pour compléter ce tableau de la dangerosité du bois, il convient de préciser que du fait de leur densité, certains arbres peuvent se transformer en une mini bombe lorsqu’on les coupe, car ils éclatent parfois littéralement en projetant des éclats tout alentour. Avant de procéder à une coupe, il est donc prudent de savoir à quel type d’arbre on va s’attaquer… En raison de cette dangerosité, un effort tout particulier était donc consacré à la formation des tronçonneurs et à un niveau supérieur, à celle des bûcherons… Cela se traduisait non seulement par l’enseignement des techniques d’élagage et de tronçonnage en sécurité grâce à l’emploi d’équipements de protection, mais aussi par une instruction particulière dédiée à la connaissance des bois. Lors des missions en forêt, les soldats en charge des tronçonneuses ont en effet une grosse responsabilité car c’est à eux qu’incombent les ouvertures de criques pour permettre à une pirogue de progresser, ou la création de zones d’hélitreuillage à effectuer parfois dans l’urgence après un accident… Tout ceci ne souffre donc pas l’improvisation…

 

Un second danger, non négligeable, est représenté par l’eau… ce qui impose le port de la mae-west pour tout déplacement fluvial. Outre sa couleur qui rend la recherche d’une arme… ou d’un corps… difficile car on n’y voit pas au-delà de quelques dizaines de centimètres, elle recèle aussi parfois des dangers. Un de mes camarades, aujourd’hui disparu et qui était venu avec sa section des Antilles en stage d’aguerrissement, perdit ainsi un de ses marsouins lors d’une traversée de cours d’eau, peut être touché par une anguille électrique… La récupération du corps du malheureux marsouin ne fut pas aisée et nécessita de longues recherches car le noyé était resté coincé sous des arbres et des branches immergées.

Lors de nos patrouilles fluviales sur le fleuve Maroni il fallait donc rester très prudent, en particulier lors du franchissement des sauts, c’est à dire lors du passage de rapides marquant une rupture de terrain. Les plus célèbres de ces sauts, généralement situés à une centaine de kilomètres de l’embouchure, étaient le saut Hermina sur le Maroni, le saut Cafesoca sur l’Oyapock et le saut Grand Machicou sur l’Approuague. Fréquemment, sous le saut il y avait en effet une bonne profondeur d’eau due à l’érosion de la roche et des "marmites" s’étaient creusées un peu partout. Celui qui aurait été entraîné dans un de ces trous de profondeur variable et indéterminée, avait ensuite de fortes chances d’y rester bloqué sous la force du courant. La légende disait d’ailleurs qu’il y avait au niveau de ces sauts des quantités importantes d’or dus à des naufrages d’embarcations au cours des siècles précédents… mais à ma connaissance personne ne se risquait à vérifier si cette rumeur était ou pas fondée… Un de mes sous-officiers qui avait servi à la section fluviale du régiment me racontait que lors du halage des pirogues pour le franchissement d’un saut il lui arrivait de sentir passer entre ses jambes des « choses » dont il préférait ne pas connaître la nature… On le comprend aisément...

Du fait des différences de niveau du fleuve Maroni entre la saison sèche et la saison des pluies, le lit du fleuve s’en trouvait considérablement bouleversé d’un mois sur l’autre. Certains chenaux habituellement utilisés devenaient ainsi impossibles à emprunter le mois suivant… Indépendamment des variations saisonnières du niveau du fleuve il fallait aussi tenir compte en aval d’Apatou du phénomène de marée qui se faisait sentir assez loin de l’estuaire. A cet égard j’ai encore en tête le spectacle hilarant que nous découvrîmes un jour, à savoir une pirogue juchée environ deux mètre au-dessus de l’eau dans la fourche d’un arbre… Nos piroguiers nous expliquèrent, tordus de rire, que le pilote de cette embarcation avait sans doute par distraction laisser filer sa pirogue vers les arbres où elle s’était encastrée sans pouvoir la dégager … Le niveau du fleuve ayant ensuite fortement baissé du fait de la marée, ceci expliquait cette scène cocasse qui à coup sûr avait dû être colportée en un rien de temps par les mauvaises langues locales de Saint Laurent jusqu’à Maripasoula… surtout si le piroguier en question appartenait à une ethnie différente de la leur… 

 

Le troisième danger contre lequel il convient de se prémunir, sans doute le plus important, est le risque de la perte d’orientation. L’impossibilité de voir le soleil, l’omni présence de la mousse sur toutes les faces des troncs d’arbre car la forêt amazonienne n’est pas vraiment la forêt de Fontainebleau où la mousse ne s’installe que sur la face ouest du tronc… tout ceci fait qu’il est vital de ne jamais sortir sans sa boussole en poche… et un coupe-coupe… Étant un adepte de la randonnée que je pratique souvent au Vietnam, j’avoue que j’ai gardé un certain nombre de réflexes lorsque je pars arpenter sur la frontière de Chine ce secteur autrefois bien connu qui est celui de l’ex RC4, la route coloniale numéro 4 de Cao Bang à Lang Son. Depuis mon affectation en Guyane j’ai en effet toujours pour habitude de conserver sur moi le kit de base indispensable pour le cas où j’égarerais mon sac à dos dans la verte, et c’est là quelque chose qui peut arriver très vite, surtout en forêt guyanaise où n’y a rien qui ressemble plus à l’arbre au pied duquel on a laissé son sac à dos qu’un autre arbre… Parmi les recommandations de nos moniteurs forêt il y avait donc celle qui consistait à toujours conserver sur l’homme le nécessaire de survie comprenant notamment un couteau et un coupe-coupe, de quoi faire du feu, des hameçons, un hamac filet pour s’isoler du sol pendant les phases de repos… et une boussole bien entendu…

Tout ceci était loin d’être inutile comme l’ont prouvé certaines situations… Ainsi pendant mon séjour, dans la région de Saul, le cuisinier d’un placer d’orpailleurs parti chasser pour améliorer l’ordinaire de son équipe se perdit sur un parcours de chasse qu’il connaissait pourtant très bien… Il fut retrouvé par miracle à la suite d’une véritable expédition de recherche, très amaigri et surtout très affaibli sur le plan psychologique… à un endroit où il était pourtant passé à de multiples reprises au cours des semaines précédentes. Ayant perdu tout sens de l’orientation il était désormais incapable de revenir à son campement. L'expérience montre que dans ce genre de situation la mort survient souvent plus par désespoir et abandon moral que par sous-alimentation ou déshydratation…

 

2 - La découverte d’une faune nouvelle

 

Bien entendu, le nouvel arrivant ne voit pas nécessairement la dangerosité de ces trois éléments, tout préoccupé qu’il est par l’appréhension de sa possible confrontation à une faune réputée dangereuse… du moins si l’on en croit le cinéma, les BD du style « Tintin et le secret de l’oreille cassée » et la rumeur publique… 

 

S’il est évident que dans certains coins reculés, il était possible de faire des rencontres inappropriées… il ne faut surtout pas être traumatisé par « l’enfer vert »… sans pour autant faire n’importe quoi… 

Puisqu’il faut tout de même en parler commençons donc par parler des serpents… Quelques années avant ma mutation en Guyane, le 9ème RIMa avait fait paraître une série de trois ouvrages que je m’étais procurés et qui présentait tout ce qu’il y avait à savoir à propos de ce pays. Dans l’un de ces ouvrages il y avait notamment toute une série de fiches consacrées aux serpents guyanais. Bien que pendant le séjour je n’en vis que fort peu, à la différence d’une mission de six mois effectuée en Guinée Conakry, tout au long de mon affectation je me suis efforcé de respecter un certain nombre de précautions élémentaires et de bon sens... Citons ainsi le fait de ne jamais sortir de nuit sans lumière dans le jardin, de ne pas enjamber une souche quand on pouvait la contourner, de ne pas mettre les mains n’importe où sans regarder avant, de tenir toujours propre le jardin sans laisser traîner des objets inutiles et encombrants susceptibles de servir d’abri aux reptiles, de secouer ses chaussures avant de les mettre, en bivouac de ne pas descendre du hamac sans inspecter au préalable le sol, de ne pas laisser de sac au sol, etc.  Moyennant ces quelques précautions il n’arrive rien… Pour autant on n'est jamais à l'abri d'une surprise, surtout quand on part se promener au crépuscule : ainsi lors d'une promenade familiale en toute fin d'après midi sur le sentier du Rorota près de Montjoly, j'ai un jour marché par mégarde sur un serpent que je n'ai même pas vu personnellement mais qui aux dires des autres personnes qui étaient avec moi s'enfuit aussitôt dans les fourrés... Comme le montre cette anecdote, le fait de ne pas les voir ne signifie donc pas l’absence de serpents… 

Beaucoup plus sérieusement, le sous-officier adjoint de la section CRAJ, lors d’une mission profonde, dut par exemple abattre un Graje grands carreaux posté sur l’itinéraire de progression, rencontre rarissime car ce serpent se rencontre surtout dans les régions reculées, mais dont la présence pouvait constituer un danger… L’animal lové et prêt à bondir, avait laissé passer le groupe sans que personne ne s’aperçoive de sa présence, alors qu'il n'était qu'à quelques dizaines de centimètres... 

Encore une fois, sans tomber dans la phobie, il convient de ne pas faire n'importe quoi... Lorsque je suis arrivé au 9ème RIMa, une photo en format poster prise lors d’une mission profonde et affichée dans le couloir de l’infirmerie du régiment, montrait un aspirant médecin livide, tenant à la main devant les marsouins de la section un Graje grand carreaux qui venait de le mordre peu de temps auparavant ainsi qu’en témoignaient les traces encore visibles de sang sur son avant-bras… Le jeune médecin en question, féru d’herpétologie paraît-il, n’avait rien trouvé de mieux que de capturer et de manipuler à des fins de démonstration ce serpent qu’un des marsouins venait de trouver… jusqu'au moment où ayant relâché sa prise, le reptile finit par le mordre à la main… Un grand classique en somme de ce type d’accident qui rappelle le cas que j’ai déjà évoqué précédemment à propos de mon séjour à Djibouti… Fort heureusement pour ce garçon, l’EVASAN put être mise rapidement en œuvre et il fut évacué sans délai sur Cayenne pour y être soigné… Je ne sais pas si cette photo est toujours présente à l’infirmerie mais elle fut supprimée à ma demande de la maquette de la future plaquette d’information régimentaire… Comme dit le proverbe, "Ne parlons pas de la corde dans la maison du pendu"… car la Guyane a déjà suffisamment mauvaise réputation comme cela sans qu’on en rajoute encore…

Parmi les serpents de Guyane il y avait aussi bien entendu le célèbre anaconda popularisé par le cinéma à sensation. Communément appelée couleuvre en Guyane (!), l’anaconda qui vit généralement à proximité des cours d’eau, a une taille qui peut varier du format tuyau d’arrosage du jardin au quasi format film d’épouvante… Dans cette dernière catégorie, j’ai encore en mémoire la vidéo tournée par un sous-officier de la section CRAJ lors d’un stage bucheron qui nous rapporta les images d’un gigantesque anaconda juché sur une branche et qui à l’arrivée de la pirogue, moteur coupé pour essayer de ne pas le faire fuir, se laissa tomber dans le fleuve avec une gerbe d’eau impressionnante. Fort heureusement, ce genre de rencontre ne se fait que dans les secteurs un peu reculés de la forêt… Ailleurs les animaux sont généralement de taille plus modeste mais ceci ne signifie pas qu’ils ne soient pas présents… Ainsi par exemple, il était bien connu que sous le ponton du carbet du 9ème RIMa, logeait un petit anaconda… Comme je m’en étonnais, un de mes officiers adjoints, très philosophe, me déclara « Vous savez mon colonel, les anacondas en Guyane, c’est comme les rats dans nos campagnes, il y en a de partout… » Ceci résume bien la situation.

Indépendamment de la nécessaire relativisation de ce genre de rencontre je persiste à penser qu’il convient de respecter néanmoins certaines règles de prudence car ces animaux, lorsqu’ils doivent se nourrir, réagissent généralement en fonction d’un gabarit de chasse donné… Sans donner dans le dramatique j’ai toujours considéré que se baigner avec des enfants dans un cours d’eau revenait à mettre à l’eau des "appâts" virtuels et même s’il faut équiper ceux-ci d’un gilet de sauvetage, rien ne garantit l’absence de morsure d’anaconda. Sauf à rester en piscine, et encore... le risque zéro n’existe jamais de toutes façons… 

Un gendarme parti chasser seul en forêt dans le secteur de l’aéroport de Rochambeau faillit ainsi y laisser sa peau lorsqu’en se penchant sur une mare il vit surgir du fond un gros anaconda qui se jeta sur lui pour essayer de l’entraîner dans l’eau. Fort heureusement, ayant eu le temps de s’écarter, l’intéressé échappa à l’animal mais ce fait divers vint rappeler que la prudence était de mise dès qu’on sort en isolé en forêt… car tout peut arriver. 

La disparition tragique de Raymond Mauffrais en 1950 est d’ailleurs là pour nous rappeler qu’un individu seul, inexpérimenté, et mal équipé, n’a que fort peu de chances de survie en milieu amazonien… 

 

Si personnellement je n’ai vu aucun anaconda en liberté j’ai par contre croisé à de nombreuses reprises ces sortes de sangliers que l’on appelle localement des cochons bois. Lors de nos marches en forêt il nous arrivait ainsi de passer dans des secteurs où une odeur âcre très forte stagnait encore dans le sous-bois, révélant que cet endroit avait hébergé ces animaux quelques heures auparavant… Leur tendance à se déplacer en harde et à débouler parfois sans crier gare au milieu d’un bivouac fait que lors du montage des hamacs on nous prescrivait de positionner ceux-ci suffisamment haut de façon à éviter à celui qui se retrouverait sur le passage de cette troupe d’avoir la colonne vertébrale fracturée… Cette précaution qui peut sembler anecdotique est à prendre très au sérieux quand on sait que le poids moyen d’un de ces animaux adultes peut atteindre les 100 kg et lancés à pleine course, leur impact en passant sous un hamac insuffisamment haut peut s’avérer plus que douloureux pour le dormeur… N’en déplaise aux défenseurs d’animaux, c’est là un gibier de choix à chasser ou ainsi que je l’ai vu à… pêcher lorsqu’on surprend une harde traversant un cours d’eau… sous réserve de disposer de pagaies suffisamment solides pour assommer l’un de ces animaux… 

 

Après les anacondas et les cochons bois, parlons du seigneur de la forêt amazonienne, à savoir le jaguar… magnifique animal que je n’ai vu qu’à de rares reprises et jamais en liberté en forêt. Ma première rencontre, avec ce splendide animal, ainsi que cela le fut pour nombre d’entre nous intervint au Centre d’entrainement en forêt équatoriale du 3ème REI à Régina (CEFE) car nos camarades légionnaires y avaient un ou deux jaguars. J’eus par la suite l’occasion d’en admirer d’autres, notamment au zoo de Montsinery ainsi que lors d’une visite de jumelage effectuée au Bataillon de guerre en forêt de Belem au Brésil. Le commandant de bataillon avait en effet un magnifique jaguar enchaîné sur la terrasse de son bureau… sans doute en vue d’épater ses visiteurs... jaguar qui était toutefois sous la surveillance étroite d’un soldat amérindien. Cet animal dont le gabarit évoque plus celui du tigre, appellation sous laquelle on le désigne d’ailleurs localement, a tendance à fuir la présence de l’homme et ne se rencontre encore que dans certaines zones reculées de la forêt guyanaise… même si ces dernières années des visites de jaguar ont toutefois été signalées dans la proche banlieue de Cayenne, très précisément du côté de Remire – Montjoly. En règle générale, il suffit toutefois qu’un secteur ne soit plus fréquenté suite à la fermeture d’une crique pour que cet animal qu’on dit curieux se rapproche à nouveau de la civilisation… Du fait de cette curiosité, la rumeur disait d’ailleurs que lorsqu’une troupe progresse en file indienne, le jaguar qui l’a détectée a tendance à suivre le serre file… Moralité, même au fin fond de la forêt amazonienne, si l’on veut éviter les ennuis,  il convient de garder des yeux derrière la tête… un peu comme dans le métro parisien en somme… A noter que comme l’anaconda, le jaguar a un gabarit de chasse et je me souviens parfaitement bien que lors de notre visite au zoo de Monsinéry le jaguar que nous observions dans sa cage ne quittait pas des yeux mon fils… Sans doute du fait de sa petite taille celui-ci correspondait il parfaitement au menu idéal…

Le jaguar suivant dans son périple quotidien, paraît-il, un parcours triangulaire reliant si ma mémoire est bonne son gite, le point d’eau où il se désaltère et la zone où il chasse, on nous expliquait que si on trouvait des traces de passage de jaguar, notamment les poils laissés dans la végétation, il suffisait de suivre ces traces pour arriver au petit cours d’eau où il va boire… Le petit cours d’eau se jetant comme chacun sait dans un gros cours d’eau… on en déduisait en toute logique qu’à terme l’égaré finirait forcément par arriver à la mer et serait ainsi sauvé… La plaisanterie n’étant jamais loin je profitais pour rajouter dans mes propos aux nouveaux arrivants que ce parcours de survie s’achevant si j’avais bien compris au port de Dégrad des Cannes, à la fin de son périple notre homme n’aurait ensuite qu’à aller boire une bière au mess de la base navale… en attendant d’être récupéré par un véhicule du régiment… tout ceci sous réserve bien entendu, de ne pas avoir croisé le dit jaguar en cherchant le fameux point d’eau… c’est évident…

 

Plus fréquente que les rencontres de jaguars, il y avait les prises de contact douloureuses avec les mouches à feu, sortes de guêpes guyanaises qui laissaient des souvenirs cuisants à ceux qui avaient un jour croisé ces insectes. Mon fils en fit d’ailleurs un dimanche l’expérience à Kourou… Ayant repéré des mangues dans un arbre, j’avais entrepris de les faire tomber au moyen de pierres… Le souci c’est que n’ayant pas vu que dans le prolongement des trajectoires de mes pierres il y avait un nid de mouches à feu, ces dernières énervées, se ruèrent à un moment donné sur notre groupe, provoquant une fuite éperdue dans tous les sens… Celui qui courut le moins vite fut le plus petit, en l’occurrence mon fils, et le résultat fut pour lui une série de piqûres aux oreilles qui lui donnèrent une apparence assez singulière pendant quelques heures… Fort heureusement, un épicier chinois vint à son secours avec du vinaigre, soulageant ainsi un peu ses brulures et aidant ses oreilles à retrouver une forme humaine… mais vingt ans après il s’en souvient encore très bien… Comme quoi, la gourmandise est vraiment un vilain défaut…

Dans la catégorie insectes, il y avait aussi bien entendu les moustiques, animaux les plus meurtriers qui soient sur la planète... L’endroit où j’en ai vu le plus a été incontestablement la plage des Hattes où ayant du bivouaquer à proximité de l’océan nous avons été littéralement assaillis par des myriades de moustiques particulièrement agressifs. Etant donné qu’en Guyane les moustiques ont contribué à véhiculer dans le temps des maladies très graves comme par exemple la fièvre jaune, certains endroits comme la montagne d’argent sont réputés encore de nos jours dangereux et insalubres... Bien qu’on ne soit pas dans la situation des pays africains, le paludisme constituait aussi alors une menace qu’on devait prendre au sérieux, notamment à proximité des villages sur le Maroni. Dormir à l'extérieur sous moustiquaire est donc un impératif.

On ne saurait dans ce bref passage en revue omettre de parler des fourmis… Lors des bivouacs, en complément du petit bout de cordelette placé aux deux extrémités de la corde de fixation du hamac et destiné à évacuer verticalement le suintement de l’eau de pluie (un peu comme la « goutte d’eau » d’un balcon…), on nous recommandait de disposer un peu de mousse à raser afin d’éviter l’irruption de fourmis dans notre hamac. Parmi ces dernières, les fourmis rouges étaient incontestablement les plus redoutées… J’ai ainsi le souvenir de n’avoir pas pu un jour entre Saint Jean et Saint laurent du Maroni finir de satisfaire un besoin naturel, car m'étant arrêté au bord de la route j’avais mis les pieds sur un nid… Ceci me permit de découvrir qu’en fait ces bestioles ne piquaient pas réellement mais qu’elles « arrachaient » des tous petits morceaux microscopiques de « barbaque »… Plaignons les bagnards attachés autrefois par leurs congénères sur des nids de fourmis rouges afin de les obliger à révéler où ils avaient caché leur argent… du moins s’il faut en croire Henri Charrière alias « Papillon »…

Pour terminer sur ce sujet des insectes, j’évoquerai enfin le danger de la leishmaniose cutanée, bien réel lors des bivouacs en forêt et qui peut toucher au crépuscule dans certains secteurs les imprudents, adeptes de la lampe frontale. Si les traces des piqûres interviennent essentiellement au niveau du visage, au point de donner à la peau l’apparence du terrain de Verdun, un de mes sous-officiers à la section CRAJ affichait pour sa part sur sa main une profonde crevasse due aux conséquences de ce fléau. Si certaines zones sont fortement marquées par la présence de la leishmaniose, d’autres non… mais dans le doute, à partir de 17 h en forêt il est essentiel de se couvrir entièrement le corps et de s’être passé une lotion anti moustiques sur le visage et les mains… raison supplémentaire pour avoir achevé ses ablutions et pris son repas bien avant la tombée de la nuit. En dépit des précautions recommandées pour éviter la leishmaniose je constate toutefois sur des vidéos consacrées à la Guyane que certains adeptes de tourisme vert continuent à utiliser la lampe frontale pour de nuit essayer de repérer des animaux… Enfin à chacun ses priorités… et ses "emmerdes"...

Pour compléter ce tableau non exhaustif de la faune guyanaise, car je pourrais aussi parler des magnifiques perroquets, des tamanoirs, des agoutis… il y a enfin les crocodiles dont la taille va du petit caïman d’un mètre de long que l’on trouve dans tous les cours d’eau, met savoureux s’il en est, au monstre de plusieurs mètres comme ceux qu’on trouve à Montsinéry et dans les marais de Kaw… Le Préfet Vignon cite ainsi l’existence de spécimens atteignant les 4 à 5 mètres de long. Le spectacle du repas du soir à base de poulets de ces animaux était à l’époque une attraction célèbre au zoo de Montsinery, zoo dirigé par un ancien légionnaire… un brin spécial… dont le parler et le comportement montrait de toute évidence qu’il n’avait pas été élevé chez les bonnes sœurs… Le spectacle était aussi dans la salle lorsqu'il jetait du poulet aux sauriens...

 

Du fait de l’existence de sites Internet particulièrement bien documentés et de la diffusion sur YouTube de vidéos présentant de façon remarquable cette faune, je ne développerai donc pas davantage ce sujet et je renvoie ceux qui veulent en savoir davantage à ces blogs ou sites… :

http://www.aventuresenguyane.com/

https://www.helloasso.com/associations/dans-les-forets-de-guyane

https://www.carnetderoute.fr/category/guyane/


Ce qui me surprend toutefois dans ces vidéos postées par des jeunes passionnés de faune et de flore guyanaise, dont je salue le courage et l’engagement, c’est je le répète la façon dont ils abordent la forêt en s’affranchissant de certaines précautions que je juge pourtant élémentaires… L’utilisation de lampes frontales, la marche jambes nues pour aller photographier des serpents de nuit me semblent ainsi totalement inappropriées. Même si l’événement s’est produit au Panama et non en Guyane, la morsure infligée à l’un d’entre eux par un bothrops à travers sa botte de caoutchouc et les suites qui s’en s’ont suivies montrent d’une part que c’est là un sujet à ne pas prendre à la légère, d’autre part qu’à trop banaliser l’environnement ambiant on en arrive à ne plus ou à mal percevoir le danger. Si une progression de jour n’offre en effet pas trop de risques, sous réserve de respecter certaines précautions, le même parcours effectué de nuit nous projette dans un contexte totalement différent car la nuit, la nature amazonienne vit, chasse, se nourrit… La morsure de serpent (sans doute pratiquement sèche) dont fut victime le célèbre aventurier Mike Horn qui pour gagner des délais dans son tour du monde « Latitude zéro » entreprit de marcher de nuit en forêt amazonienne, prouve que personne n’est à l’abri de ce genre d’ennui… y compris les stars de la survie… Quant aux sept décès consécutifs à des morsures de serpents recensés en Guyane au cours des 30 dernières années, le dernier étant survenu en janvier 2017, ils sont là pour nous rappeler que le risque zéro n’existe pas.


S'agissant de la morsure de cet herpétologie guyanais, voici le récit en vidéo :

https://www.youtube.com/c/vincentpremelVincent_Premel_photography


Enfin, pour ceux qui se demanderaient quel est le résultat d'une nécrose faisant suite à une morsure de serpent à la main voici une photo suffisamment parlante :


Résultat d'une nécrose consécutive à une morsure de serpent...



        A chacun donc sa façon de vivre sa passion à titre privé mais sans pour autant tomber dans la paranoïa, je souhaite insister sur le fait qu'un chef de section, un chef de groupe se doivent de rester vigilant … et de sensibiliser leur personnel à l’importance que revêt à l’opposé une trop grande banalisation du milieu. Chacun est donc bien prévenu.



(A suivre)...