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Exposé : Approche du monde africain (1)... Les facteurs d'influence traditionnels pesant sur les mentalités.


Dans le cadre de mes interventions à l'EMSOME, sans me prétendre le moins du monde un expert de l'Afrique car je n'y ai vécu que quelques années, j'ai dispensé un cours relatif aux mentalités des populations locales qui reprend un certain nombre de points pouvant intéresser ceux qui iront y servir pour la première fois... en espérant que cette synthèse leur donnera envie de lire afin d'approfondir ce sujet.


L’objectif de cet exposé que je publie ci-dessous n’est pas, je le répète, de livrer un mode d'emploi sur étagère de l'Afrique. Avec près de 1,4 milliards d'habitants, l'Afrique offre en effet une telle diversité de nuances qu'il serait vain et réducteur de prétendre apporter ici tous les éléments nécessaires à sa compréhension. Il s’agit donc plus modestement de fournir quelques clés de lecture destinées à faciliter l'action mais qu'il faudra bien entendu adapter en fonction des spécificités ou des contraintes locales...

Bonne lecture à tous !





INTRODUCTION


Le service outre-mer ou à l’étranger tend aujourd’hui à se banaliser, ne serait ce que parce qu’il est vrai que de façon collective nous pouvons de plus en plus nous affranchir des contraintes liées au milieu physique, aux distances... Les progrès techniques dont nous bénéficions désormais en matière de moyens de déplacement, de modes de communication ou de conditions d’hygiène et de vie nous mettent en effet de plus en plus à l’abri des problèmes matériels que devaient affronter nos prédécesseurs...

Pour autant, il n'en va pas de même en ce qui concerne les problèmes liés à l'approche du milieu humain car les populations restent toujours aussi instables que par le passé. Les évènements passés de Bangui, d’Abidjan... pour ne citer que ces seules crises que j'ai connues, sont là pour nous rappeler que sous le vernis de la démocratisation et du progrès, les vieux démons existent toujours et que les comportements individuels sont toujours aussi imprévisibles...


Partant de ce constat, l’idée maîtresse que je développerai tout au long de mon exposé est que si l’on veut comprendre les mentalités locales, il est d’abord essentiel d’appréhender les influences que les individus subissent et qui structurent tant leur comportement que leur mode de pensée, en les nuançant toutefois je le répète, en fonction des spécificités locales.


Le premier volet de mon exposé, fortement influencé par les enseignements du père Paul Coulon qui intervenait autrefois au CMIDOME et qui lui était un véritable expert de l'Afrique, abordera donc dans un premier temps les facteurs d'influence traditionnels pesant sur les populations de l'Afrique sub-saharienne, puis dans un second volet les facteurs parasites qui ont perturbé le fonctionnement traditionnel de ces sociétés africaines.

Les facteurs traditionnels majeurs que je présente dans ce premier billet sont d’une part les contraintes du milieu physique et les particularismes tribaux ou linguistiques qui contribuent à la division du continent, d’autre part les influences religieuses et la profonde spiritualité des individus qui lui confèrent une identité bien particulière.



 

1 -  UNE SOCIETE EN PERPETUELLE RECHERCHE D’EQUILIBRE.


    Pour bien appréhender les mentalités africaines il ne faut jamais perdre de vue que les individus appartiennent à une société en perpétuelle recherche d'équilibre et où le salut de chacun dépend en grande partie de la communauté.


11) Des conditions de vie difficiles, conséquence de la géographie physique, où la priorité est à la survie :


Je ne développerait pas ici les caractéristiques physiques du milieu africain qui en principe sont censées être présentées dans le cadre des monographies et je me limiterai simplement à leurs conséquences sur le mode de vie et de travail des individus. S’agissant du milieu naturel, nous savons tous que « l'homme africain » évolue depuis toujours dans un univers où il doit s'efforcer quotidiennement de surmonter un certain nombre de difficultés d’ordre climatique ou physique mettant parfois en péril sa survie. Cette situation à laquelle nous ne sommes plus habitués nous autres Européens, conditionne fortement son approche du quotidien et génère un certain fatalisme vis à vis des coups du sort... qu'il s'agisse des sécheresses ou à l'inverse des tornades, des invasions de criquets, des épidémies, des processus d'appauvrissement et de latérisation des sols, etc. Plutôt que de décrier par conséquent la vision à court terme de l'avenir et le manque apparent d'anticipation de la grande majorité des Africains, il vaut mieux se souvenir qu’il s’agit là du reflet d'un devenir général fait d'incertitudes et d'interrogations face à un destin qu'on ne maîtrise pas. Le rapport entretenu par l'homme avec son milieu ambiant est donc un rapport de subjugation, la nature dominant l'homme, à l'opposé de notre rapport de domination occidental où l'homme est censé s'imposer sur le milieu grâce à ses technologies et à ses réalisations.

Le fait que l’Afrique reste encore aujourd’hui un milieu pénible pour l’homme, du fait notamment de son climat, induit également de façon générale une profonde défiance de la société traditionnelle vis à vis de tout ce qui est nouveau car un changement inapproprié pourrait mettre en cause la survie des individus. Ainsi, plutôt que de chercher à mettre en œuvre des réformes agricoles qui pourraient permettre de répondre à des besoins alimentaires accrus du fait de l’augmentation démographique, on préfère bien souvent conserver des techniques de subsistance et des modes de vie traditionnels qui ont fait leur preuve tout au long des générations précédentes mais qui sont la garantie d’une certaine sécurité... Le film "Le Mil" réalisé par Jean Rouch et qui nous était autrefois diffusé par le père Paul Coulon pour nous initier à la conception de la vie et du travail dans les milieux ruraux africains, tout en soulignant les différences d'approche entre les cultures occidentales et africaines, est cet égard particulièrement instructif. Il montre parfaitement le lien existant entre le matériel et le spirituel dans la mise en oeuvre d'une pratique agricole destinée à nourrir les individus, la mise en terre d'un verset du Coran étant ainsi réalisée pour se protéger contre les esprits de la nature...


Pour illustrer ce conservatisme des mentalités, caractéristique traditionnelle des sociétés paysannes, on peut également citer cet extrait du Manuel à l'usage des Troupes employées outre-mer :

« Au fond, le changement de maître intéresse assez peu l’individualisme conservateur des paysans. La guerre les gêne trop pour qu’ils l’aiment et la fassent durer. Leur intelligence est à l’ordinaire trop réaliste, leur esprit est trop préoccupé d’avantages immédiats, leurs habitudes ancestrales de se plier aux circonstances sont trop prononcées pour qu’ils ne s’accommodent pas d’une domination étrangère, dont ils connaissent ou devinent l’écrasante puissance. Que leur nouveau maître garantisse la sécurité des personnes et des biens, et leur hostilité se bornera selon toute vraisemblance, à réduire les contacts avec lui par méfiance naturelle des nouveautés, et à pratiquer en temps opportun une discrète inertie. »


L’isolement historique qui découle du cloisonnement physique dans lequel se trouve le continent africain (mer, désert, forêt) a en outre rendu difficiles les échanges entre les populations et limité le rapport des générations à la tradition orale, accentuant ainsi sans doute les effets de ce conservatisme. On estime que le transfert de mémoire s'opère jusqu'à 50 générations soit couvre une période s'étendant sur environ un millier d'années... La fameuse phrase de l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ extraite de son intervention à l'U.N.E.S.C.O. et reformulée en 1966 sous la forme « En Afrique, chaque fois qu'un vieillard traditionaliste meurt, c'est une bibliothèque inexploitée qui brûle » illustre parfaitement l'importance de cette tradition orale.



12)  Des particularismes tribaux et une diversité linguistique très contraignants car source de clivages :

Aux contraintes induites par le milieu naturel, s'ajoutent en outre un certain nombre de particularismes affectant les modes de vie des individus et pénalisant fortement ces derniers.

Parmi ceux-ci, il y a d'abord les particularismes tribaux, occultés ou utilisés pendant la période coloniale par les puissances européennes, dont on constate hélas qu’ils sont revenus en force après les accessions à l'indépendance avec les affrontements et les conflits en tous genres survenus depuis les années 60. Le fait que les frontières politiques des nouveaux Etats ne correspondent pas nécessairement aux limites tribales ou ethniques a souvent provoqué au sein des populations africaines un sentiment de frustration, parfois exploité par des mouvements politiques, aboutissant à des conflits, voire à un génocide comme celui qu'a connu la région des grands lacs.

Voici précisément le témoignage donné sur ce sujet dans le cadre d'une conférence donnée en 1959 au CMISOM et intitulée "La vie d'un commandant de cercle", de J.C. Froelich, un ancien administrateur de la France d'Outre-mer :
« Un de mes anciens commis était un Malinké, garçon très bien, que l’on avait décidé d’envoyer comme chef de subdivision dans la région de Bondoukou. Quand il a connu cette affectation, lui même a demandé une autre destination car il avait de la famille dans ce poste et la situation politique y étant extrêmement compliquée, il avait très bien compris que s’il devenait chef de subdivision à Bondoukou, il serait obligatoirement mêlé à des histoires de famille et à des histoires politiques. On l’a donc affecté à Grand Bassam comme adjoint au commandant de cercle et là il a rencontré un autre genre de difficultés : les gens de Grand Bassam (tout à fait dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire) ont dit : Mais qu’est ce que c’est que ce garçon qui vient remplacer l’adjoint du commandant de cercle ? D’abord c’est un Africain comme nous, donc nous le respecterons un peu moins, et deuxièmement c’est un Malinké et un Malinké musulman alors que nous, nous sommes chrétiens ou païens et nous appartenons à des ethnies typiquement du sud complètement différentes. »

A ces particularismes tribaux s'ajoutent en outre les effets de la diversité linguistique qui ne favorise pas les échanges et la communication. Bien que le Bantou soit considéré comme la langue mère du continent, on recense en Afrique un nombre considérable de langues et de dialectes – soit de 1250 à 2050 suivant la définition retenue – . Il est donc évident que le facteur linguistique accentue encore le poids des particularismes tribaux ou ethniques qui viennent d'être évoqués car il pousse naturellement les populations de ce continent à la division.

Compte tenu de cette pulvérisation linguistique, dans un souci pratique, il était autrefois fortement conseillé aux jeunes officiers devant séjourner en Afrique d'apprendre la langue locale :

« La connaissance de la langue sera des plus utiles. Ainsi que l’écrivait le Général Mangin en 1920, « il est avantageux pour le chef d’apprendre et de parler la langue dominante du pays où il sert. Il s’affranchit ainsi de ce tuteur toujours humiliant et parfois dangereux qu’est l’interprète indigène. S’il sait parler à ses tirailleurs, aux habitants, et les comprendre, il est moins isolé au milieu d’eux. Il inspire confiance et son autorité s’accroît. Mieux renseigné, il peut oser et agir davantage ». Malgré le nombre considérable des dialectes locaux, il existe des langues comprises sur de grandes parties du territoire : arabe, bambara, haoussa, etc. »

Pour autant, l'adoption d'une langue apportée par le colonisateur a souvent permis de limiter les clivages locaux et dans une certaine mesure la domination culturelle, voire politique, d'une ethnie sur les autres même si elle ne garantit nullement l’absence de tensions ou d’affrontements... L'usage de la langue française ou de la langue anglaise constitue donc à cet égard pour de nombreux Africains un ferment de cohésion interne et un élément d'ouverture extérieure.

Ajoutons toutefois que pour un coopérant technique ou un expatrié, outre le fait qu’il serait fastidieux et superflu d'apprendre d'un dialecte local, même si c’est celui de l’ethnie dominante, en dépit de l'avantage procuré en matière d'intégration locale cela pourrait  le faire suspecter de favoritisme pour une composante de la population et pourrait le mettre en porte à faux par rapport aux autres...




2 -  UNE PROFONDE RELIGIOSITE.


    La seconde grande caractéristique des sociétés africaines est la profonde religiosité qui anime les individus, qui bien que se manifestant sous des formes différentes, doit être considérée à certains égards comme un facteur d'unité.


21) Sur fond d'animisme, deux grandes religions sont en présence, le christianisme et l’islam… parfois en conflit dans les espaces de transition :

L'architecture religieuse de l'Afrique s’explique en partie bien entendu par l'histoire mais aussi par la géographie, les barrières physiques comme le désert saharien ou la forêt tropicale canalisant leurs influences... A ceci s'ajoute aussi le fait que les différences de milieu génèrent des différences de modes de vie et par voie de conséquence de croyances, les peuples de chasseurs, de pêcheurs, d’éleveurs ou d’agriculteurs ne s’adressant pas tous au mêmes divinités. 
L'Afrique a été pendant des siècles une terre où seul l'animisme était de mise, ce terme étant aujourd’hui plus ou moins laissé de côté par les anthropologues au profit de celui de religions traditionnelles. Considéré par certains comme une religion à part entière, les croyances traditionnelles sont assurément en régression et ne représente plus à l'heure actuelle en tant que religion que quelques poches résiduelles isolées s’étendant tout le long de l'équateur, c’est à dire essentiellement en forêt tropicale humide.

Pour bien comprendre ce que représentait encore dans les années cinquante la matérialisation de ces croyances et pratiques traditionnelles débouchant sur des superstitions parfois étonnantes, on peut citer ce témoignage d'un administrateur de la France d'outre-mer, J.C. Froelich, tiré d'une conférence prononcée en 1959 au CMISOM et intitulée "La vie d'un commandant de cercle" :
"J'avais été chargé par le procureur de la République d'instruire une affaire concernant la mort d'une fille que l'on avait noyée. Cette fille était une dangereuse sorcière, c'était une mangeuse d'âmes et elle avait fait périr plus de 14 enfants dans un village – je ne sais pas quelle épidémie s'était répandue dans le village mais quoi qu'il en soit 14 enfants étaient morts - ; la population très primitive avait désigné une fille un peu idiote. Le chef du village avait envoyé des jeunes gens avec l'ordre de faire disparaître cette sorcière. Ceux – ci lui avaient attaché une pierre autour du cou et l'avaient jeté dans une mare. Aux yeux de la justice européenne c'était un crime abominable, aux yeux des indigènes c'était au contraire une action de salubrité publique."

Venu du nord du continent, l'islam s’est développé en descendant du Nord vers le Sud de part et d'autre de la barrière saharienne. Il convient toutefois d'opérer une distinction entre l’Islam d’Afrique occidentale et l’Islam d’Afrique orientale :
- L’Islam d’Afrique occidentale, d’origine berbère, est traditionnellement marqué par la présence des marabouts et le rôle des confréries, les sacrifices aux ancêtres l’usage de fétiches étant courant ;
- L’Islam d’Afrique orientale, d’origine arabe, se caractérise par une pratique religieuse plus orthodoxe qui n’exclut toutefois pas des survivances ancestrales.

Le christianisme, par contre, s’est répandu depuis les côtes occidentales vers l’intérieur des terres à la faveur des conquêtes coloniales, grâce à l'action des missionnaires catholiques et protestants.

S’agissant des rapports que ces différentes religions entretiennent entre elles, il importe de bien garder en mémoire le fait que les croyances traditionnelles ont constitué un sous-bassement sur lequel se sont greffées les deux autres religions pratiquées en Afrique, à savoir l’islam et le christianisme. Pour schématiser on peut donc dire qu'en Afrique on est souvent "chrétien plus quelque chose" ou "musulman plus quelque chose"... Notons que c'est pareil en Asie où on est également "bouddhiste plus quelque chose"... comme en témoigne la survivance de certaines pratiques n'ayant rien à voir avec les principes bouddhiques (arbre sacré, offrandes, peur des fantômes, etc.) ...
Le recul des religions traditionnelles africaines en tant que telles s’explique en partie par le fait qu’elles sont, pour la plupart, peu organisées pour répondre aux besoins nouveaux et aux évolutions qui marquent les sociétés africaines actuelles car elles n’ont ni clergé, ni dogme clair. En outre, les degrés supérieurs de leur connaissance restent ésotériques, secrets, et d'une extrême complication. Malmenées par les religions à diffusion universelle comme l’islam ou le christianisme, elles se contentent de subsister sous forme de rites et de superstitions. L’islam ou le christianisme sont donc les principaux bénéficiaires de cette désagrégation progressive du paganisme chez des âmes qui restent profondément religieuses.
Pour expliquer la facilité avec laquelle l'islam s'est répandu en Afrique, il faut bien comprendre qu'il s'agit d'une religion ayant su composer et s'adapter aux cultures traditionnelles. L’existence de créatures invisibles reconnues par le Coran, les « jinns », a par exemple ainsi trouvé des correspondances avec les esprits présents dans les religions africaines traditionnelles et les marabouts ont vu leur place de guérisseur consacrée. La lecture du livre du jésuite Eric de Rosny « Les yeux de ma chèvre » est à cet égard particulièrement intéressante pour comprendre les fondements de la société africaine. 



Lorsque l’islam et le christianisme coexistent, comme c'est le cas dans de nombreux pays africains, la ferveur religieuse génère souvent de nombreux problèmes politiques et des manifestations d'intolérance aux conséquences dramatiques, voire même une guerre civile. Les affrontements très violents qui ont ensanglanté le Sénégal et la Mauritanie en 1988 en sont l'illustration.
En règle générale, ces tensions ou ces conflits ethno - religieux apparaissent dans les zones de contact entre populations nomades et sédentaires car aux différences religieuses s’ajoutent des différences de culture et de mode de vie qui ne font qu’accroître les rivalités.


22) Une spiritualité omniprésente dans tous les actes du quotidien :

Ainsi ce que cela vient d'être dit, l’influence des croyances traditionnelles n’a pas disparu des esprits, même les plus occidentalisés, car la croyance selon laquelle tous les éléments de la nature, animés ou inanimés, sont dotés d'une âme identique à celle des hommes est très vivace en Afrique subsaharienne
Un poème ("Souffles") de Birago Diop, ce remarquable écrivain sénégalais, illustre parfaitement la relation qui s’établit entre le monde visiblee et le monde invisible, entre les vivants et les morts ce qui fait qu’il existe une continuité entre les ancêtres qu’on n’a pas connus, ceux qu'on a connus mais qui ont disparu, les vivants et les enfants à venir qu’on ne connaît pas encore :
« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis : 
  Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire,
  et dans l'ombre qui s'épaissit.
  Les morts ne sont pas sous la terre :
  Ils sont dans l'arbre qui frémit,
  Ils sont dans le bois qui gémit,
  Ils sont dans l'eau qui coule,
  Ils  sont dans l'eau qui dort,
  Ils sont dans la case, ils sont dans la foule,
  Les morts ne sont pas morts. »

Dans cette approche holistique de l’existence, l’univers doit en outre être considéré comme un « tout » composé d’éléments interdépendants, avec lesquels il est possible de "communiquer", chacun d’entre eux ayant une place bien déterminée, comme le schématise ce croquis :


Pour les Africains le monde est donc un ensemble ordonné, placé sous l'autorité de Dieu et au sein duquel l’homme occupe une place donnée. Comme vous pouvez le voir dans le schéma présenté, l’homme n’est pas au sommet de la pyramide comme dans notre conception judéo-chrétienne de l'univers, mais occupe une position intermédiaire qu’il se doit de respecter. Il ne doit pas chercher à y échapper, ni par le haut en abusant du pouvoir comme le fait le sorcier, ni par le bas en se comportant comme les animaux.
Pour éviter ces dérives, ont été institués un certain nombre de rites à observer et de règles de dépendance vis à vis des ancêtres et des êtres invisibles qu’il faut impérativement respecter.

Parmi les conséquences induites par cette vision holistique de l'univers où tous les éléments sont liés entre eux, on peut tout d'abord citer le fait que l’ensemble de l’univers se divisant en deux mondes complémentaires, masculin et féminin, il en découle dans la vie quotidienne un partage des responsabilités et des tâches entre hommes et femmes corrélé à un découpage de l'espace géographique de travail. L’homme étant traditionnellement attaché aux travaux de brousse (lien avec la nature) et la femme aux travaux de village dans les "champs de case" (lien culturel), il est de ce fait difficile de modifier les responsabilités des uns et des autres en raison des nombreux interdits traditionnels qui pèsent sur la société ce qui freine d'autant l'évolution sociale des familles.

Une seconde conséquence de cette orientation spirituelle est la difficile gestion par les individus des interactions en butre les influences multiples qu'ils subissent... Un Africain peut raisonner et s’exprimer tantôt en faisant référence à des critères d’ordre cartésien comme nous le faisons nous autres Européens, tantôt à des critères d’ordre animiste. Parfois il mélangera les deux, parfois il raisonnera suivant le mode animiste et agira suivant le mode rationnel, parfois ce sera l’inverse. Il est donc essentiel de comprendre que le comportement d’un Africain loin d’être irrationnel découle au contraire d’une rationalité complexe qui lui est propre. Pris entre des contradictions il aura bien évidemment tendance à faire le choix qui l’arrange le plus car c'est un pragmatique.
Le plus difficile finalement pour nous autres Européens est de déterminer quel est le critère qui le guide lorsqu’il nous promet ou  nous annonce quelque chose...
Afin de nous sensibiliser sur la façon dont ces contradictions sont parfois gérées, le père Coulon nous citait ainsi l'exemple d'un de ses collaborateurs africains qui lui ayant un jour promis de l'aider pour une tâche donné avait sciemment manqué à sa parole en ne se présentant pas en dépit des assurances données... L'intéressé qui s'était engagé sur le plan professionnel auprès du missionnaire savait en même temps pertinemment qu'il ne pourrait honorer ses engagements en raison en raison d'obligations coutumières lui imposant d'assister au même moment à une cérémonie funéraire. Pour gérer cette contradiction il avait donc préféré mentir sciemment en prenant un engagement qu'il savait d'emblée ne pas pouvoir honorer.

Une troisième conséquence est la relation très particulière unissant les individus à tous ceux qui sont placés au dessus d'eux dans cette architecture pyramidale, à savoir les ancêtres puis ceux qu'on a connus et qui sont aujourd'hui disparus et enfin les ainés encore vivants... En ce qui concerne ces derniers, s'ils ont un devoir de conseil et d'assistance vis à vis des plus jeunes, les cadets en revanche, même socialement et intellectuellement supérieurs, ont un devoir d’obéissance à leur égard. Compte tenu des liens éventuels unissant les individus, il est important d'identifier qui est qui car en agissant parfois en amont de son interlocuteur du moment auprès d’un aîné, on peut ainsi avoir plus facilement gain de cause dans l’évolution d’un dossier ou dans la négociation d’une décision. La compréhension de cette réciprocité qui structure la plupart des rapports que les Africains ont entre eux dans la vie quotidienne est donc quelque chose d’important qu'il faut toujours conserver en mémoire faute de quoi il serait difficile d’expliquer les nombreuses interactions qui se produisent entre individus avant qu’ils ne prennent une décision ou avant qu’ils n’agissent.
Pour bien concrétiser le poids des obligations coutumières et relationnelles qui pèse souvent sur les individus, on peut citer ce second témoignage de J.C. Froelich toujours tiré de sa conférence de 1959 intitulée "La vie d'un commandant de cercle" :
« Il y a quelques années le chef supérieur des Kotokoli du Togo est mort. Il régnait depuis plus de 60 ans et à son décès, les notables du pays ont estimé qu’il fallait suivre les mêmes coutumes que celles qu’on avait suivies à la mort de son père, c’est à dire sacrifier et enterrer avec lui une vingtaine d’hommes. En effet, en 1890, on avait agi ainsi car à cette époque il n’y avait pas d’administration européenne. Je me rappelle avoir vu venir dans mon bureau le fils aîné du défunt, qui devait en principe lui succéder, et qui m’a dit : « Tu sais ce que l’on raconte, on dit que les vieux veulent un sacrifice humain. Ca m’ennuie beaucoup parce que moi, maintenant, j’aimerais bien ne pas commencer mon nouveau règne d’une façon qui puisse déplaire à l’administration. » C’était un fonctionnaire, un garçon très européanisé et j’ai été obligé d’envoyer des gardes pour garder la tombe du vieux chef. Dans la population, ces bruits s’étaient très vite répandus et tout ce qui était étranger au pays dans le village même du vieux chef, avait préféré se mettre à l’abri. Officiellement il ne s’est rien passé. Officieusement je crois bien qu’il y a eu un ou deux étrangers qui ont été attrapés et qui sont allés accompagner le vieux chef dans l’autre monde. A vrai dire, toute la partie évoluée et jeune de la population s’était montrée hostile à la reprise des vieilles coutumes qu’elle estimait être parfaitement sauvages et déplacées. Il n’y avait que quelques vieux, les plus vieux, les anciens camarades du vieux chef qui avaient voulu opérer comme jadis et s’emparer de quelques étrangers pour les sacrifier. »


    Que ce soit en mission de courte durée, en opération extérieure ou dans le cadre d'une affectation de longue durée, il est donc essentiel d’identifier quels peuvent être les facteurs d'influence pesant sur nos interlocuteurs car leur mode de raisonnement et leurs réactions en seront la conséquence directe.

(A suivre)...





Exposé : Approche du monde africain (2)... Les facteurs d'influence parasites pesant sur les mentalités.

    Aux facteurs d'influence traditionnels pesant sur les populations de l'Afrique sub-saharienne, sont venus s'ajouter des facteurs que je qualifierais de parasites car ils ont considérablement perturbé le fonctionnement des sociétés africaines.





1 – L’HERITAGE DE LA COLONISATION
 
Le premier facteur parasite ayant bouleversé les sociétés africaines est la colonisation qui a frappé l’ensemble du continent africain, à l’exception du Libéria et de l’Éthiopie, sans revêtir toutefois partout les mêmes apparences. Sans développer les particularismes de chacun des modèles de colonisation européen, on peut néanmoins sommairement opposer au modèle français le modèle britannique, et à certains égards les modèles belge, portugais, italien et allemand. Les spécificités de chacun de ces modèles expliquent aujourd’hui bien des caractéristiques du fonctionnement actuel de différents pays et du comportement de leur population.

A cet égard, il peut être intéressant de relire avec attention ce qu'écrivait le colonel Monteil dans son ouvrage “ Vade mecum de l’officier colonial ” (1884) à propos des différences d'approche entre les modèles de colonisation anglais et français :

« Chez les Anglais, c’est toujours l’initiative privée qui a donné naissance aux colonies : témoin la fondation des colonies anglaises d’Amérique au XVII° siècle par les puritains, obligés de fuir les vexations intolérantes des Stuarts ; la colonisation de l’Australie à la fin du siècle dernier, et plus récemment encore celle de la Nouvelle – Zélande et de l’archipel des Fidji.

Partout où l’Anglais s’établit, il prospère fatalement ; tenace, entreprenant, toujours muni de quelques capitaux, il marche droit à son but, qui est la possession du sol. Il ne connaît pas d’obstacles ; Il a besoin de terres, il les achète s’il ne peut les avoir autrement ; mais avant de chercher à y faire flotter le pavillon anglais, il aura à cœur de les voir féconder par son travail.

L’indigène n’entre pas dans ses vues ; il le refoule, quitte à le faire disparaître complètement plus tard. Dominé d’ailleurs par cette dernière pensée, il ne s’attache pas à apprendre la langue du pays, et c’est au contraire l’indigène qui apprendra l’anglais, pour satisfaire aux besoins nouveaux que son contact lui aura créés. /.../.

Le gouvernement n’a pris aucune part à l’enfantement de la colonie ; lorsque celle-ci commence à prospérer, elle demande d’être reconnue par la métropole ; ou bien cette dernière, payant son intérêt au point de vue politique extérieure à s’implanter sur cette terre fécondée par ses enfants, y envoie un représentant. Celui-ci n'y est placé absolument que comme un régulateur dont le premier devoir est de faire respecter au dedans comme au dehors les droits de la mère-patrie. Les troupes et quelques rares fonctionnaires n'y sont envoyés que comme moyens de protection et le plus souvent sur la demande de la colonie, qui s'administre elle-même sans contrôle, dès lors que ses législateurs ne transgressent point les lois de la métropole ou ne contreviennent pas à des engagements pris par celle-ci vis à vis d'autres puissances, tels que traités de paix ou de commerce etc. 

Au bout de quelques générations, l’Angleterre a un nouveau satellite qui vit de se sa vie propre, qui enrichit et développe le commerce métropolitain, sans lui avoir coûté un denier de ses finances, ni la vie d’un de ses soldats."


A ce modèle de colonisation il oppose le notre :

« Dans nos colonies, que se passe t-il au contraire ? C’est le gouvernement qui prend l’initiative de la conquête et le commerce qui vient à la suite ; là où l’Anglais ne respecte rien, nous nous ingénions souvent à donner de l’importance aux choses qui sont le moins respectables. Un rouage administratif de toutes pièces doit fonctionner qu’il n’existe pas un seul colon autour de notre mat de pavillon ; lorsque celui-ci arrive, ce n’est pas le sol qu’il vise, mais bien l’exploitation des besoins matériels de la vie, du fonctionnaire d’abord, puis de l’indigène, lorsqu’il est établi depuis assez longtemps dans le pays pour en avoir pu en apprendre la langue et aller au devant de lui. C’est alors une course échevelée après la fortune ; là où l’Anglais s’établit pour fonder un établissement durable qu’il laissera à sa famille après lui, notre colon, au contraire, ne s’installe que d’une façon provisoire, ne fait point souche et entasse sou sur sou le pécule qui lui permettra d’aller le plus vite possible mettre en France un terme sa vie d’aventures. Aussi point d'établissement sérieux, pas de fondation solide jetée à l'origine ; et lorsque plus tard, cela longtemps après, par la force des choses, les besoins des indigènes développent forcément les échanges, la situation du commerce réellement sérieux se trouve très difficile, en face de populations qui ne persistent à voir en lui qu'un pourvoyeur intéressé, qu'elles ont souvent trouvé peu scrupuleux, et de plus obligé de se mouvoir, mal à l'aise, au milieu d'entraves d'une législation toute d'exceptions qui arrête pendant longtemps son essor. »


Au modèle de gouvernement direct que nous avons institué dans nos colonies, par le biais des gouverneurs et des commandants de cercle, le modèle de gouvernement indirect des Anglais en s’appuyant davantage sur du personnel local aurait donc permis la mise en place de structures adaptées peut être plus aptes à prendre leur succession lorsque les indépendances sont survenues...
Une chose est certaine, les mentalités des populations anglophones et celles des populations francophones portent encore en elles de nombreux héritages du passé.





 
2 – LA GESTION DIFFICILE DES INDEPENDANCES.
 
Le second facteur parasite qu’il convient également de prendre en compte est la façon dont a été gérée la période post - coloniale. A cette occasion, trois sources de difficultés sont apparues qui ont profondément handicapé les jeunes Etats nouvellement indépendants…
 
21) La question ethnique : vers une nécessaire relativisation ?
Tout d’abord, lors de l’accession à l’indépendance, un grand nombre d’ethnies se sont trouvées partagées entre plusieurs États comme par exemple les Mandingues (Sénégal – Gambie) ou les Evhé (Ghana – Togo). A l'inverse, des groupes traditionnellement rivaux comme par exemple les Hutu et les Tutsi du Rwanda se sont retrouvés réunis au sein d'un même Etat. 
A l'heure actuelle, certains chercheurs remettent toutefois en cause cette idée reçue ou tout au moins la relativisent, quelques uns contestant le concept d'ethnie, d'autres soulignant le fait que nombre de frontières ont été intelligemment tracées dans le cadre de missions de reconnaissance et de renseignement prenant en compte l'identité des populations locales comme celle conduite par exemple en 1903 - 1904 par le chef de bataillon Moll aux limites du Niger et du Nigeria. Les frontières tirées à la règle seraient surtout celles qui séparent des Etats dans des zones désertiques...
Derrière les conflits "ethniques" et les émergences communautaires ou nationales, on trouverait selon ces chercheurs surtout des stratégies politiques et … beaucoup d'imaginaire.

Au sujet de ces problèmes identitaires, voici ce que disait d'ailleurs J.C. Froelich lors d'une conférence prononcée au CMISOM en 1963 :
« Du temps des tribus, il n'y avait pas de tribalisme au sens moderne car les contacts avec l'extérieur étaient faibles : c'est du contact avec l'étranger que naît le tribalisme, c'est à dire le sens de la défense du groupe devant un étranger hostile ou devant l'incertitude actuelle. Le tribalisme, c'est de l'auto-défense, il disparaîtra quand l'Etat sera fort et respecté. »
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

S'appuyant sur de nombreuses études consacrées aux pratiques politiques des sociétés africaines, ce courant de pensée démontre que la création des ethnies africaines est le résultat d'un double processus : les premiers ethnologues européens qui ont étudié les populations africaines ont en quelque sorte figé les traits culturels de ces dernières en les décrivant, en les répertoriant, en les photographiant. Ce faisant ils ont eux même codifié ce qui était spécifique à chacune des ethnies… Par la suite, les populations africaines ont elles même appuyé ce phénomène car l'affirmation de leur spécificité ethnique leur permettait d'accéder aux nouvelles ressources politiques, culturelles et économiques qui se mettaient en place. D’une certaine façon, on peut dire que les identités qui se sont affirmées à travers toute l'Afrique ne sont que le résultat d'une construction culturelle, politique ou idéologique... Les déchaînements de violence auxquels certains phénomènes identitaires ont pu donner lieu en Afrique, en particulier dans la région des grands lacs, résulteraient ainsi de l'invention d'une histoire fantasmatique montée de toutes pièces par certains idéologues nationalistes. Les extrémistes hutu rwandais et leurs milices respectives n'auraient fait que développer une stratégie identitaire rationnellement conduite.

Face au phénomène ethnique il convient donc d ’être extrêmement prudent et réservé car l'affirmation d'une identité culturelle est donc toujours en elle même une source potentielle de conflit, voire de totalitarisme. Une culture imaginée comme "authentique" se définit en effet par opposition à des cultures voisines en les appréhendant comme radicalement différentes ; cette différenciation débouche bien évidemment sur le principe de l'exclusion dont la conclusion logique est une opération de purification ethnique. Il est alors impensable de vouloir procéder à un quelconque échange interculturel car ce dernier représente une menace pour l"authenticité" de l'identité culturelle revendiquée. Tout individu censé relever de cette culture imaginaire qui tenterait de pactiser avec l'autre bord en est bien évidemment empêché…

Malgré cette situation et dans un souci de prudence, la première session de l'OUA organisée au Caire en juillet 1964 a tenu à réaffirmer l'engagement mutuel des chefs d'Etats et de gouvernement africains " à respecter les frontières existant à l'avènement de l'indépendance nationale " afin de ne pas générer une situation de crise. Ce choix qui n’a néanmoins pas permis de limiter les affrontements ethniques fait que de très nombreux Africains, parfois très occidentalisés, ne savent pas toujours réagir dans une logique nationale et ramènent tout à une échelle de compréhension qui leur est familière à savoir celle de peuple ou d’ethnie. Avant d’être Guinéen on est ainsi Soussou, Peul, Mandingue…
Voici par exemple, comment L.S. Senghor définit les différents concept de Patrie, de Nation, d'Etat :
« La Patrie, c’est l’héritage que nous ont transmis nos ancêtres : une terre, un sang, une langue, du moins un dialecte, des mœurs, des coutumes, un folklore, un art, en un mot, une culture enracinée dans un terroir et exprimée par une race. La Patrie, dans l’ancienne France, s’identifiait à la Province… En Afrique occidentale, la Patrie, c’est le pays sérère, le pays malinké, le pays sonhrai, le pays mossi, le baoulé, le fon. La Nation, si elle rassemble les patries, c’est pour les transcender. Elle n’est pas, comme la Patrie, détermination naturelle, donc expression du milieu , mais volonté de construction, mieux de reconstruction… Au terme de sa réalisation, la Nation fait, de provinces différentes, un ensemble harmonieux : un seul pays pour un seul but… Si la Nation est la volonté consciente de reconstruction, l’Etat en est le moyen majeur. L’Etat est à la Nation ce que l’entrepreneur est à l’architecte. Il s’incarne dans les institutions : gouvernement, parlement, services publics. Les fonctionnaires en sont les ouvriers. C’est l’Etat qui réalise la volonté de la Nation et assure sa permanence à l’intérieur, il brasse les patries et repétrit les individus dans le monde de l’archétype. A l’extérieur, il défend l’intégrité de la Nation, qu’il garde des entreprises de l’Etranger. » 

22) L’Insuffisance alimentaire :
La seconde source de difficultés ayant perturbé les indépendances africaines réside dans l’insuffisance alimentaire découlant pour partie des choix agricoles opérés pendant la période coloniale et longtemps privilégiés pour des raisons économiques. L’exportation de productions exportables comme par exemple le cacao en Côte d’Ivoire a cette contribué à la prospérité mais cela s'est fait au détriment de productions destinées à la consommation locale. Quels que soient les bienfaits apportés par la colonisation en termes d’alphabétisation ou d’action sanitaire, il n’en demeure pas moins que l’imposition d’une économie de traite au détriment de l’économie vivrière qui prévalait a profondément déstructuré la vie quotidienne des Africains. Par la suite, l’incapacité à remédier à cette situation, la désorganisation et les choix malheureux qui ont été opérés n’ont fait qu’aggraver la situation et compliquer le devenir des individus alors même que l’amélioration de l’hygiène et de la santé induisait un accroissement démographique.

23) La crise permanente de l’Etat :
Ajoutons enfin à tout ceci la crise permanente de l'Etat qu’ont connue tous les pays africains sous l’effet centrifuge des questions ethniques et du manque d'efficience des politiques de développement économique. A partir des années 60, l'évolution politique des sociétés africaines a souvent été profondément structurée par l'avènement d'un pouvoir personnalisé autour d'un chef charismatique et d'un parti unique, indépendamment de l'idéologie prônée.
Un exemple caractéristique de cette conception autoritaire de l'exercice du pouvoir politique nous est par exemple donné par ce discours du président Mobutu de 1980 : 
« Le mouvement populaire de la révolution, c’est moi son fondateur. Il n’y a dès lors pas d’interprète plus avisé que moi pour saisir la véritable portée de sa doctrine qui se trouve être précisément le mobutisme, c’est à dire mes idées, mes enseignement et mon action. C’est pourquoi je vous annonce que certaines dispositions de la Constitution doivent être supprimées. Sinon, à la longue, je risque de donner l’impression d’être au dessus des lois de mon pays.  » 

Un autre problème a aussi été l'intervention récurrente de l'armée dans la vie politique, phénomène sur lequel je reviendrai ultérieurement et qui loin de mettre fin à l'instabilité politique, n'a fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies sous prétexte de sauver le pays de l'anarchie avant que n'intervienne la vague de démocratisation des années 90. 
Au bout du compte le résultat est qu’on constate en dépit des aspirations à un fonctionnement démocratique un manque de maturité politique flagrant chez de nombreux Africains.

3 – LES EVOLUTIONS DE LA SOCIETE AFRICAINE.

L'une des premières grandes évolutions ayant affecté les populations africaines est sans doute la détribalisation, ce phénomène de destruction et de transformation des sociétés anciennes qui a probablement débuté avec l'ouverture du continent à la pénétration occidentale.
Caractérisé, d'une part par la disparition progressive des cadres traditionnels politiques et religieux voire sociaux, d'autre par la reconstruction d'autres formes de société, la détribalisation a abouti à un bouleversement du fonctionnement traditionnel du monde africain.
Dans le domaine religieux, on a ainsi assisté à une désagrégation progressive des éléments de référence traditionnels.
Les hommes adultes quittant régulièrement le village pour aller travailler dehors, les cérémonies rituelles destinées maintenir le contact avec les dieux et les ancêtres ont été peu à peu abandonnées et les repères de la vie spirituelle ont disparu.
Les enfants vont à l'école puis travaillent pour se procurer des objets fabriqués ce qui limite d’autant le temps employé aux activités religieuses. En restreignant la durée des initiations, voire en les interrompant, la connaissance des symboles et des mythes devient rudimentaire, les grandes fêtes attirent moins les jeunes gens, les interdits ne peuvent tous être observés…Voici d'ailleurs comment J.C. Froelich décrivait ce phénomène dans les années 60 :
« La détribalisation porte d'abord sur la foi religieuse. Les Africains dès qu'ils peuvent sortir de leur village, dès qu'ils peuvent circuler, s'aperçoivent que les autres peuples ont d'autres croyances et les leurs ne leur paraissent plus nécessaires, ni suffisantes. Ils commencent à douter et, dans des sociétés aussi fermées, aussi intégrées, ou intégrales comme on l'a dit que les sociétés archaïques, la première fissure amène une véritable infection et les sociétés se désintègrent comme un corps malade. 
La détribalisation a été également favorisée par l'Islam. Le païen qui se convertissait à l'Islam gardait en grande partie ses coutumes civiles, mais il adoptait un autre genre de vie. Très souvent, le musulman était un commerçant et, dans l'esprit des villageois, être musulman c'était aussi être commerçant : ils ignoraient, ils ne supposaient pas que dans son pays d'origine, le musulman avait des frères qui travaillaient la terre. Le musulman c'était l'homme bien vêtu, aux mains propres, qui apportait les marchandises. C'est pourquoi, dans beaucoup d'endroits, les convertis ont cherché, en même temps qu'ils se convertissaient, à devenir commerçants. Il en résulta que dans certaines populations le commerce prit une importance exagérée, et tendit à détruire la société elle même, comme par exemple la société Dioula."
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Le fait enfin, les jeunes acquièrent désormais une connaissance plus rationnelle et plus élargie que celle des Anciens en allant à l’école a également contribué à remettre en cause certains fondements de la société africaine.
« Les chefs de village, qui avaient une certaine autorité traditionnelle et qui étaient généralement désignés par les chefs de famille, ont vu se dresser devant eux des hommes plus actifs, plus intelligents, propriétaires de plantations de cacao, de café ou de produits riches et qui de ce fait bénéficiaient de revenus importants. Autrement dit, il est apparu dans les villages des gens beaucoup plus riches, beaucoup plus puissants que le chef, qui avaient des serviteurs, des boys, des chauffeurs, des employés et qui, bien entendu, ne voulaient plus obéir au chef. »
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

En même temps, les migrations vers les villes ont entraîné pour ceux qui n’arrivaient pas à s’intégrer une grande précarité, alors même que les contacts avec les étrangers créaient des envies et des aspirations nouvelles. Dans le domaine économique, le système qui s'est mis en place a encouragé l’individualisme. 
Les hommes qui sont partis à la ville reviennent avec une puissance économique qui dépasse celle des Anciens et ils le font sentir. En se dégageant peu à peu de l'emprise collective, l'individu perd toutefois simultanément la sécurité et le réconfort que donnait le groupe et un système de pensée accordé à la nature; de là le besoin de regroupements, de croyances nouvelles...
« Dans les anciennes sociétés païennes, tout se tenait, les phénomènes économiques, techniques et la religion étaient étroitement imbriqués. Chaque individu, chaque membre de la société était lié dès sa naissance par sa caste, par sa famille, par la classe d'âge à laquelle il appartenait, aux autres membres de la société. La sécurité était assurée, les veuves, les orphelins, les pauvres, les malades, voire même les paresseux, étaient sûrs d'être vêtus, logés, nourris et de pouvoir vivre à peu près sans souci dans le cadre de leur famille ou de leur société. »
JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Si les explorations, l’esclavage et la colonisation ont donc apporté des modifications et des traumatismes à la culture traditionnelle africaine, d’autres phénomènes se produisent actuellement qui affectent profondément le fonctionnement traditionnel des sociétés africaines. La dernière composante est représentée par les populations urbaines.
Le comportement des populations urbaines est toujours plus difficile à appréhender que celui des populations rurales en raison de la multiplicité des facteurs d'influence qu'on peut y trouver. Sans revenir sur le phénomène de l’urbanisation africaine, on peut quand même rappeler que les villes africaines constituent en règle générale un milieu très hétérogène du fait de l'important volume d'individus déracinés qui y vivent. Sous l'effet de l'exode rural, une importante masse de main d'œuvre se retrouve arrachée à des cadres tribaux qui lui fournissaient son code moral sans pour autant en trouver un autre. 

Voici la description que donnait J.C. Froelich des sociétés urbaines africaines telles qu'elles se présentaient à la fin des années 60 :
« Les villes sont le siège des difficultés sociales les plus graves en Afrique tropicale. Les causes de l'immigration urbaine sont la pauvreté, l'attraction d'une vie aisée dans un cadre luxueux, de nouvelles sources de subsistance. La principale difficulté est d'intégrer des tribus diverses dont les individus ne sont ni capables ni désireux de s'associer en vue du bien commun. D'une façon générale, il n'y a pas de tradition urbaine en Afrique, sauf dans les pays où les villes existent depuis plusieurs siècles. Les villes du Niger, Gao, Tombouctou, Djenné sont de très vieilles villes. Les villes du Bénin comme Illorin et Abeokuta, sont plutôt des agglomérations de villages, mais qui ont vraiment depuis des siècles, depuis peut être même des millénaires, le sens de l'urbanisation. Partout ailleurs, les villes modernes ne sont que des ramassis d'étrangers. /.../.
Souvent sans travail, parfois soutenus par ceux de leur famille qui sont parvenus à en trouver un ou vivant d'expédients, ils sont soumis à de multiples tentations pouvant les conduire à sombrer dans la délinquance. Très sensibles à toute forme d'agitation politique susceptible de leur apporter une hypothétique amélioration de leur sort, ils sont prêts à fomenter des troubles à l'occasion de la moindre agitation sociale. /.../.
Les liens de chefferies y disparaissent ainsi que les liens de famille, ne serait ce que parce que ces sociétés comptent peu de femmes ; la prostitution y règne et on y célèbre des mariages provisoires ; les cadres de la société disparaissent ; mais aussitôt apparaît une retribalisation ou plutôt une reconstitution des sociétés sur des types originaux et ces modifications se répercutent en brousse. Autrement dit, la ville est un creuset où les anciennes sociétés de décomposent, les individus reconstruisent d'autres structures sociales qu'ils apportent avec eux lorsqu'ils reviennent dans leur village natal.
Au point de vue familial, il n'existe pas de regroupement. Quelques rares émigrants viennent avec leurs femmes : les autres retrouvent parfois des femmes de leur pays, mais la plupart du temps ces femmes sont des prostituées. Ils nouent donc des concubinages ou se contentent de pratiquer le recours à des prostituées. Résider dans un quartier où l'on parle la même langue qu'eux ne leur suffit pas ; aussi se regroupent – ils par tribu et fondent – ils des associations. 
Le chômage, l'absence de qualification technique, tout cela aboutit à une sorte de clochardisation. Très souvent, les malheureux qui n'ont pas réussi à s'adapter au milieu urbain imputent leur échec à la colonisation européenne : "Les Blancs sont de sales égoïstes ; eux sont riches, nous sommes pauvres et c'est leur faute. » 
JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Ce qui exacerbe très souvent à l'heure actuelle les sensibilités des populations urbaines africaines, c'est la comparaison entre la précarité de vie ou le dénuement des uns et l'opulence de certaines couches sociales. Dans ces moments là, il est fréquent que certaines catégories d'individus servent de bouc émissaire à la vindicte populaire... La communauté libanaise fort importante dans de nombreux pays africains constitue à cet égard une composante pouvant naturellement focaliser les rancœurs en raison de son niveau de vie et de sa position marginale par rapport au reste de la population. Le fait que nombre de ses ressortissants aient aussi un passeport français nous expose alors bien évidemment à un risque de contagion ...

Pour achever cette brève approche des populations africaines rappelons que chez de nombreux Africains et tout particulièrement chez ceux qui ont accès à l'information et à la culture, les préoccupations se centrent donc désormais sur deux objectifs : 
- d'une part l'accélération du processus de démocratisation, parce que plus les citoyens sont nombreux à prendre part aux choix d'importance qui engagent l'avenir, plus les chances de parvenir à des décisions efficientes, acceptées par tout le monde, sont grandes ;
- d'autre part un effort accru en matière d'éducation, d'accès au savoir et à la connaissance, car c'est là la condition essentielle à la bonne qualité des décisions politiques et, donc, à la durabilité de la démocratie.


    Ce qu’il faut donc retenir en substance, c’est que le fait de se retrouver plongé dans un environnement nouveau où il se sent déraciné, conduit en outre "l'Africain" à se tourner vers des organisations ou des groupes nouveaux lui permettant de remplacer les liens tribaux ou familiaux qui lui font défaut. Dans un univers apparemment déstructuré on peut donc être confronté en cas de crise à des phénomènes de foule et à des réactions collectives se fédérant autour d'entités qu'on ne soupçonnait pas nécessairement…
L’identification de ces entités de regroupement, qu’elles soient politiques, religieuses ou autres doit donc être pour vous une préoccupation permanente...

(A suivre)...

Exposé : Approche du monde africain (3)... Regards sur les armées africaines.



        Depuis l'accession à l'indépendance des anciennes colonies françaises d'Afrique, les militaires africains sont régulièrement intervenus dans la vie politique de nombre de ces pays, perturbant ainsi leur fonctionnement démocratique. A partir d'un article paru sur Encyclopædia Universalis à propos des armées du Tiers monde et sans pour autant verser dans le stéréotype, je publie cette synthèse destinée à faciliter l'appréhension des armées au contact desquelles nous pouvons être conduits à travailler en Afrique. Ainsi que je l'avais indiqué lors d'un stage de sensibilisation destiné à de futurs attachés de Défense nommés en Afrique, les différentes caractéristiques relatives à la mentalité des militaires africains et aux causes de l'interventionnisme peuvent aussi être prises comme autant de points d'intérêt à surveiller dans leur relation avec leurs pairs locaux.






1 - APPROCHE DES MILITAIRES AFRICAINS.

L'intervention des armées africaines dans la vie politique est avec la personnalisation du pouvoir, l'un des deux phénomènes majeurs qui ont caractérisé l'évolution politique des pays africains après les indépendances. Comme je l’ai dit précédemment, il s’agit là de la conséquence d'une part de l'action des forces centrifuges que représentent les questions ethniques, d'autre part du peu d'efficience des politiques de développement économique.
Le premier élément à prendre en compte lorsqu’on veut comprendre la mentalité des militaires africains est le fait que ces armées se caractérisent avant tout, à la différence des nôtres, par une absence de tradition conservatrice ce qui par voie de conséquence ouvre la porte sur l'interventionnisme dans la vie publique...

Mais d'autres éléments jouent aussi souvent un rôle non négligeable sur l'état d'esprit des militaires africains, éléments qu'il convient dans chaque cas de figure de bien évaluer  :
- la structure et l'organisation de l'armée, avec notamment la taille de l'entité d'appartenance, les technologies mises en œuvre, le degré de représentation des différentes armes, les lieux de stationnement des unités, le système de promotion et de mobilité interne…
- le degré de frustration ou de satisfaction de l'encadrement au regard de la rémunération, du prestige ou du budget consentis par le pouvoir politique…
- la présence ou l'absence de menace extérieure, qui soit mobilise l'armée ou au contraire la tourne vers l'intérieur et la cantonne dans un rôle de maintien de l'ordre…
- le degré de cohésion sociale qui découle de la qualité des relations existant entre les diverses factions ethniques ou religieuses à l'intérieur de l'armée…
- les rivalités existant entre des classes d'âge différentes d'officiers, entre des modèles de formation différents (Saint Cyr, Sandhurst, West Point…), etc.

S’agissant des mentalités, dans la plupart des armées africaines, les cadres sont en règle générale parfaitement conscients qu'ils disposent d'un outil à faible valeur opérationnelle car les effectifs sont souvent de plus en plus réduits, l'armement parfois moderne est généralement disparate pour ne pas dire hétéroclite... et la logistique reste aléatoire, le soldat étant parfois obligé de se servir sur l'habitant pour compenser le caractère père dérisoire des moyens fournis et des rémunérations accordées...

Lorsqu'il s'agit de pays où les forces armées ont été mises sur pied par l'ancien colonisateur, il est possible d'exercer une influence en jouant sur les traits communs, c'est à dire l'organisation, les méthodes de travail, les règles de présentation, le type de formation reçue par les cadres. A cet égard, compte tenu d'une part du faible rôle et des moyens limités concédés aux forces navales et aériennes, d'autre part de l'influence moins marquante de ces dernières sur la vie publique, l'armée de terre et la gendarmerie ont souvent été en Afrique les meilleurs points d'entrée pour exercer une influence.



2 - LES CAUSES DE L'INTERVENTIONNISME DES MILITAIRES AFRICAINS ET LEURS MODALITES.

Deux questions fondamentales restent posées à propos de l’interventionnisme militaire : pourquoi les militaires prennent-ils le pouvoir et quand ils le détiennent, qu'en font ils ?

On a longtemps cru que les coups d'Etat militaires constituaient une étape vers la modernisation car pour les jeunes Nations accédant à l'indépendance, la recherche du progrès économique, social et politique, ou tout au moins la mise en place des éléments nécessaires à une vie démocratique libérale, ne pouvaient devenir à court terme une réalité. 
Les militaires perçus comme moins corruptibles que bien des dirigeants civils, sont longtemps apparus comme les seuls capables de faire progresser leur pays vers cette voie car l'armée était généralement l'institution la mieux structurée du pays, la seule capable de mobiliser les hommes et les ressources.
A propos des causes profondes de cet interventionnisme, on peut dire d'une certaine façon que ce n'est pas la force des armées mais la faiblesse des gouvernements en place qui explique le nombre de coups d'Etat recensés partout dans le Tiers monde et en particulier en Afrique.
Les interventions des armées africaines dans la vie publique ont été très variées tout au long des années qui ont suivi les accessions aux indépendances : si dans certains cas, elles sont intervenues pour sauver un régime menacé, dans d'autres elles l'ont laissé s'écrouler ; si elles ont parfois su arbitrer de façon désintéressée un conflit national, à l'inverse elles sont aussi intervenues dans la vie politique pour s'emparer du pouvoir… Parfois aussi, c’est le rôle assigné à l'armée qui portait en germe son implication forcée dans la vie publique...

Après les causes profondes de cet interventionnisme, voyons les causes directes de ces interventions sont nombreuses.
Dans certains cas, c'est le refus du désordre et de l'anarchie, voire celui de la politique politicienne qui justifie l'intervention. Au Nigéria ou au Zaïre l'accession au pouvoir de l'armée s'est ainsi faite à l'issue d'une guerre civile.
Dans d'autres cas, l'intervention de l'armée a pris l'allure d'une réaction de type corporatiste en réponse à la frustration ressentie lorsque le gouvernement local qui pour se préserver d'elle la dévalorisait ou lui opposait des forces de police ou comme en Guinée une milice. A cet égard le non paiement des soldes apparaît régulièrement comme le déclencheur du soulèvement ou de la prise de pouvoir...

Les conflits internes, qu'ils soient d'origine ethnique ou qu'ils doivent être imputés à des rivalités de chefs, ne sont pas non plus absents de ces interventions.
Parfois enfin, ce sont des puissances étrangères qui en s'efforçant d'éliminer l'influence de leurs rivales sont à l'origine des interventions : elles sont intervenues alors en manipulant les clans militaires qui leur étaient favorables et en s'appuyant sur les solidarités nées dans le cadre des écoles de formation.

La structure même de la société favorise enfin très souvent l'intervention des militaires dans la vie publique. Le modèle de société qui a longtemps prévalu et reste encore très présent est celui auquel faisait allusion voici quelques années Pierre Dabezies, personnage très connu à une certaine époque au Gabon : "En Afrique, la structure de la société est très généralement bipolaire : une masse occupée à sa survie, sans conscience politique, et une mince élite égocentrée. L'armée, plus proche du peuple que cette dernière, sert de substitut à la classe moyenne en attendant qu'elle apparaisse." 



3 - LE COMPORTEMENT DES MILITAIRES APRES LEUR ARRIVEE DANS LA VIE PUBLIQUE.

Si l’on s’intéresse à présent au comportement des militaires une fois arrivés aux affaires, on remarque que leur intervention dans la vie publique, à long terme a rarement donné des résultats positifs, une fois achevé le cycle de rétablissement de l'ordre. Ce constat est à mettre au compte principalement d'une inadaptation de modèle militaire à la logique de fonctionnement d'une société civile. Les militaires une fois installés au pouvoir ayant tendance à y rester, on assiste alors à une sclérose de l'Etat car les forces d'opposition et les revendications des différentes couches sociales sont muselées.
En outre, les différentes expériences ont montré que les régimes militaires n'échappaient pas à l'instabilité et qu'ils n'avaient fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies aussi corrompues que du temps de l'administration civile.

Comme le souligne Morris Janowitz, un certain nombre de qualités font très souvent défaut aux militaires qui interviennent dans la vie publique. En effet, si dans les débuts l'éthique de service public, l'identification à la Nation et l'intérêt pour la fonction d'administrateur - gestionnaire facilite leur démarche, on constate au fil du temps une dégradation des résultats. Ceci est du au fait que rien, dans la formation qu'ils ont reçue, dans le modèle éthique auquel ils obéissent traditionnellement et dans que l'expérience professionnelle qu'ils ont acquise, ne favorise leur action. Mal préparés à la négociation, au compromis et à la persuasion politique, leur désir d'unité nationale est si fort que partis et leader civils ne suscitent souvent chez eux que de la méfiance ou de l'hostilité ce qui rend problématique la constitution au sein de la population d'une large base de soutien aux programmes économiques et sociaux engagés.

Les pays où se sont mis en place de façon efficace des régimes mixtes, mi-civils, mi-militaires sont ceux où d'une part les militaires au pouvoir ont reconnu les limites de leur action politique et partant leur impossibilité à gouverner seuls, et où d'autre part, les civils ont accepté leur rôle en tant qu'arbitre ou en tant que partie prenante de la vie publique.
 

    Loin de mettre fin à l'instabilité politique, ces régimes militaires n'ont fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies sous prétexte de sauver le pays de l'anarchie avant que n'intervienne la vague de démocratisation des années 90. 
Cette démocratisation a été toutefois difficile à instaurer en raison tout à la fois du manque flagrant de maturité politique qui caractérise nombre d'Africains, conséquence directe d'un cadre de vie quotidien faisant que beaucoup sont plus préoccupés par des questions de survie alimentaire que de fonctionnement démocratique, des mesures liberticides restreignant l'expression des opinions et enfin des insuffisances et des rigidités affectant le système éducatif et scolaire.


(A suivre)...

Exposé : Approche du monde africain (4)... Conseils d'un capitaine africain aux jeunes cadres européens appelés à servir dans les troupes africaines dans les années 60.



           Le texte qui suit est tiré d'une conférence donnée le 25 juillet 1960 par le capitaine K. Drabo qui deviendra par la suite l'un des pères fondateurs de l'armée malienne à l'indépendance.

J'en ai retiré les passages où le capitaine Drabo passe en revue les "traits dominants concernant le caractère particulier et le comportement des principales races d'Africains" que l'on peut rencontrer dans "l'armée d'Outre-mer"... car l'auteur n'est pas nécessairement "tendre" avec certains représentants des pays de la Communauté française de l'époque... Certains lecteurs ne manqueront pas de relever le caractère paternaliste de quelques paragraphes mais dans la mesure où ces propos sont ceux d'un officier africain, je les livre tels quels. A chacun encore une fois de faire la part des choses... notamment des effets du temps qui est passé depuis les années 60... et d'adapter ces réflexions à sa propre situation... ainsi qu'aux termes qu'il convient désormais d'employer au regard de la sémantique en vigueur aujourd'hui..

@ Edmond Lajoux



Si le temps du commandement direct de soldats africains est aujourd'hui révolu il est tout de même intéressant de conserver en mémoire les recommandations données par le capitaine Drabo si l'on est conduit à servir dans le cadre de la coopération militaire technique. En ce qui me concerne et au regard de ma propre expérience je souscrit intégralement à ces conseils... 

Né le 1er novembre 1907, le capitaine Drabo est entré en 1923 à l’école des enfants de troupes de Kati puis a intégré celle de Saint-Louis du Sénégal d’où il sortira en 1928. Entre 1930 et 1935, il participe à plusieurs opérations en Afrique du Nord puis il intègre l’école d’application de Fréjus d'où il sortira également major de sa promotion. Après avoir combattu lors de la seconde guerre mondiale, il est envoyé en Indochine, il y rencontre sa future épouse et est nommé capitaine en 1950. Il prend en 1960 le commandement du bataillon autonome de Kayes où il restera trois ans. Il terminera sa carrière à l’état-major des forces armées, avant d’être nommé en 1970 Grand Chancelier des Ordres Nationaux, poste qu’il occupera jusqu’à son décès en 1991.

Capitaine K. Drabo





Conseils d'un capitaine africain aux jeunes cadres européens
appelés à servir dans les troupes africaines


          "Mon but en vous donnant ces quelques conseils est de faciliter votre premier contact avec les Africains. C'est aux jeunes officiers et aux sous-officiers européens que je m'adresse, car je n'ai rien à apprendre aux anciens coloniaux, ils en savent autant que moi sur toutes ces questions.

Il existe sur le soldat africain de nombreux ouvrages très documentés, peut être n'avez vous pas eu le temps ou l'occasion de les lire ; c'est pour cette raison que je vous livre quelques remarques qui sont parfois des recettes, mais qui vous permettront d'éviter de commettre des erreurs au début de votre service dans les troupes africaines. Ne croyez pas qu'elles soient permanentes, car l'Africain évolue très vite en ce moment, il cherche à s'instruire et à s'élever, mais il conserve quand même son caractère et reste attaché à quelques anciennes coutumes et traditions.

L'Africain est un grand enfant dont la nature reste toujours la même quel que soit son degré d'instruction. Il aime qu'on s'occupe de lui et qu'on le flatte, surtout lorsqu'il a fait du bon travail, raison pour laquelle les "griots" ont un gros succès en Afrique Noire.

Lorsqu'un Africain se présente à son chef pour lui soumettre une affaire personnelle, il faut l'écouter, même si l'on sait qu'on ne peut lui donner satisfaction. De bonnes paroles du Chef lui donneront du courage et le réconforteront. Par exemple, un chef-comptable nerveux et irascible ne doit pas être conservé dans une unité africaine comme chef-comptable car c'est à lui le plus souvent que l'homme s'adresse pour ses petites questions administratives.

En général, l'Africain sourit lorsqu'il salue son Chef qu'il aime ou lorsqu'il lui parle : il ne faut pas prendre ce sourire pour une moquerie, le Sénégalais ne sourit que si tout va bien dans son coeur. Tout doit contribuer à lui donner son grand sourire traditionnel et on obtiendra ainsi de lui le maximum de rendement.

Le militaire africain a généralement bon esprit, il est discipliné, dévoué, loyal, gai et franc. C'est également un grand observateur qui enregistre dans son cerveau primitif tout ce que fait ou dit son Chef. Son bon rendement dépend donc en grande partie de celui qui le commande ; s'il sait le prendre, il en fait ce qu'il veut.

Si l'Africain juge favorablement les paroles et les actes de son chef, il l'aimera, le suivra partout, et sera toujours prêt à se sacrifier pour lui (les anciens coloniaux peuvent en témoigner) ; si au contraire il n'apprécie pas son Chef, il fera juste ce qu'il faut pour n'être pas puni en murmurant "Je cherche la fin de l'heure" (le rompez) et jamais ne lui viendra l'idée de se sacrifier pour lui.

L'Africain est susceptible. Certaines plaisanteries admises par un Européen fâchent un African.

Il est content lorsque son chef immédiat le voyant lire sa lettre, s'approche et lui demande :
" Alors, tes parents vont bien, ton père, ta mère ? Tu es marié, as tu des enfants ?
Quand tu leur écriras tu diras le bonjour de ma part. Est ce qu'ils ont eu une bonne récolte cette année ? "

Pour un Européen ces paroles ne sont pas grand chose mais pour un Africain, elles sont le témoignage de l'affection que lui porte son chef, non seulement pour lui comme subordonné, mais aussi pour toute sa famille et tout ce qui dépend de lui. Ces paroles lui font oublier le cafard et les ennuis qu'il a pu avoir pendant les heures de service. Il se dira que si le Chef lui a demandé beaucoup travail, ce n'est pas par méchanceté, mais pour le bien du Service, et que par contre il l'aime au point pour lui demander des nouvelles de ses parents et de la récolte.

Le Noir se croit naturellement inférieur au Blanc : voilà d'où vient la susceptibilité. Pourquoi les Missionnaires sont ils si appréciés de tous les Africains, même de ceux qui ne sont pas catholiques ? Parce qu'ils sont très proches d'eux et lorsqu'ils vont dans leur village ils vivent avec eux. Jeunes cadres, ne vous éloignez pas trop de vos soldats.

Ne croyez pas que si vous vivez trop près d'eux, ils ne vous obéiront plus pendant le Service. Au contraire, plus vous êtes en contact avec l'Africain, plus il s'attache à vous, plus il vous aime et plus il vous obéit.

Par ailleurs, il n'hésitera pas à vous confier toute ce qu'il pense et le jour où il ne sera pas content il vous le dira.

Le contact du chef avec ses subordonnés africains ne diminue en rien votre autorité. Ce qui diminuera l'autorité c'est l'injustice : tolérer certaines fautes pour les uns, les sanctionner pour les autres, voilà ce qu'il faut éviter, sous peine de perdre toute confiance.

A signaler que l'Africain n'admet pas qu'on le traite de femme, c'est là une insulte qu'on ne vous pardonnerait pas.

Avec l'Africain, il vaut mieux se faire aimer que se faire craindre. S'il vous aime, il vous obéira même lorsque vous serez absent. S'il ne fait que vous craindre, son obéissance se limitera à votre présence. Pour lui, c'est l'honneur et l'amitié qui poussent l'homme à travailler et à se sacrifier pour quelqu'un.

Il faut laisser les responsabilités aux cadres africains et avoir confiance en eux. Il ne faut pas leur laisser entendre qu'ils ne peuvent commander à des Européens parce qu'ils n'ont pas l'instruction générale nécessaire. Ils traduiront cela en vous attribuant des idées de racisme, qui ne sont sans doute pas les vôtres. Evitez surtout de leur dire " Dans l'armée, tu gagnes maintenant beaucoup d'argent, certainement tu n'en gagnais pas autant chez toi."

Il faut aussi apprendre la langue : l'Africain est très heureux lorsqu'il entend son Chef parler sa langue. La connaissance de la langue vous évitera aussi l'emploi d'interprètes, qui le plus souvent déforment vos paroles, soit en les amplifiant soit en diminuant leur portée ou en ne traduisant pas votre pensée réelle. Il en résulte une perte de temps et quelquefois une perte de confiance. Actuellement ce procédé tend heureusement à disparaître, pour faire place à la langue véhiculaire (le Français) que tout le monde parle plus ou moins bien.

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         Si vous suivez ces simples conseils, vous serez non seulement aimés de vos hommes mais vous obtiendrez d'eux un dévouement absolu, vous serez certains qu'ils vous suivront partout et qu'au combat en particulier vous pourrez attendre d'eux le maximum. L'Africain plus que tout autre ne se bat bien qu'avec des chefs qu'il aime et qu'il estime. A travers vous, c'est la France qu'ils serviront et pour laquelle ils se sacrifieront. Celui qui vous donne ces conseils est un Africain mais il est Français de coeur et comme vous il veut que la France reste grande, pour le bonheur et pour la grande prospérité de tous les Etats membres de la Communauté."


25 Juillet 1960
Capitaine Drabo Ketelagui
du 65ème RIMa


        Avec le recul je ne peux que regretter que ces conseils ne nous aient pas été donnés au début de ma carrière dans les Troupes de marine. Bien évidemment, avec l'expérience ces principes ont naturellement émergés, mais il n'en demeure pas moins qu'en y ayant été sensibilisé plus tôt j'aurais pû éviter bien des erreurs commises lors des deux expériences de commandement ''presque direct'' vécues en AMT à Djibouti puis en Guinée Conakry...