Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (2)... Souvenirs d'une tournante au bout du monde.


Au cours de cette première mission en Nouvelle Calédonie qui dura 26 semaines, de la mi-mars à la mi-septembre 83, nous eûmes un emploi du temps particulièrement chargé mais fort passionnant, car en dépit du fait que les servitudes représentaient un tiers du séjour d’une section, le reste du temps se décomposait à parts égales entre l’instruction de nos hommes et les activités de présence sur le territoire ou les exercices régimentaires.

Si les servitudes, comme toujours, n’étaient pas spécialement prisées, car entre les services de garde ou de permanence et les contraintes de disponibilité opérationnelle le temps ne passait pas très vite, il en allait bien entendu autrement du reste…


S’agissant des activités d’instruction laissées à l’initiative de notre commandant d’unité, elles avaient pour but, d’une part de nous permettre en entretenant nos savoir-faire tactiques et techniques d’atteindre les objectifs de préparation opérationnelle qui nous avaient été fixés par le régiment, d’autre part de nous acclimater pendant une période d’environ trois semaines en nous familiarisant avec le territoire.

Il était en effet évident, qu’étant donné que nous arrivions directement de France où l’hiver n’était pas encore terminé alors qu’on était encore en saison chaude en Nouvelle Calédonie, l’acclimatement aux conditions de température et d’hygrométrie locale faisait partie des préoccupations majeures et compréhensibles du commandement. Dès le lendemain qui suivit notre arrivée nous eûmes ainsi droit à une mise en condition psychologique particulièrement rigoureuse concernant tout spécialement les dangers du coup de chaleur… L’accident qui trois ans auparavant avait couté la vie à trois marsouins du 2eme RIMa était en effet encore bien présent dans les esprits et le fait que le pierrier où s’étaient effondrés lors d’une marche d’accoutumance ces malheureux garçons dominait notre faré-popote, nous interdisait de ne pas penser quotidiennement à cet accident…


Le pierrier du drame en haut à droite


Le hasard ayant fait que quelques années plus tard le sous-officier adjoint de la section du 2ème RIMa en question soit devenu mon adjudant de compagnie au Sénégal, j’ai ainsi pu mesurer à travers nos discussions le drame vécu par les cadres qui, contrairement aux insinuations de certains journalistes « bien-pensants » et mal disposés à notre égard, étaient tout sauf des « rigolos »... Il y eut certes des erreurs et des fautes de commises, c’est indéniable, mais les cadres de contact de cette unité n’ont pas été les seuls responsables dans la gestion de l’accident… Dans cette affaire on a en effet souvent eu trop tendance à incriminer les « tournants » en oubliant un peu vite que certains permanents n’avaient pas nécessairement rempli correctement leur rôle… 

L’ennui toutefois, c’est que trois ans plus tard, le traumatisme induit par cet accident perturbait sérieusement nos activités car du général COMSUP au médecin-chef de Plum, le discours à l’attention des nouveaux arrivants sur le « caillou » était toujours le même : aucune excuse ne nous serait accordée en cas de nouvel accident ! Du fait de ces mises en garde répétées, les cadres de contact n’osaient donc plus trop mettre la pression sur leurs hommes lors des exercices physiques… Ainsi, par exemple en ce qui me concerne, lors de notre footing matinal quotidien sur la route longeant le bord de mer au pied du Mont Dore, un de mes caporaux remontant la file des coureurs vint un jour me prévenir que notre infirmier ( !) venait à l’arrière de la section de s’écrouler sur la route, épuisé et « les bras en croix »… Inutile de dire quelle fut la montée d’adrénaline qui m’envahit… alors qu’il ne s’agissait que d’un « bras cassé » qui refusait de forcer un peu… En un éclair je me voyais déjà au banc des accusés du tribunal de Rennes avec comme pour nos camarades du 2ème RIMa mon nom à la une de Ouest France…

Par la suite, lors des traversières dans la chaîne, le suivi légitime de l’état général de la troupe était une préoccupation tellement forte que nous en venions à oublier notre propre fatigue physique… Quoi qu’il en soit, une chose est certaine en ce qui me concerne, même si le temps s’est écoulé, j’ai été marqué pour le reste de ma carrière par ce drame qu’avaient connu des camarades… mais qui aurait aussi pu me concerner… et je me suis toujours efforcé d’anticiper sur un possible accident lorsque les conditions météorologiques n’étaient pas des meilleures. Le souci c'est qu'on ne peut pas toujours éviter une activité au motif que le ciel est plombé et qu'il fait chaud et humide... situation qu'on retrouve souvent en zone inter tropicale...

Pour autant, dans le cas de l'accident du 2ème RIMa, si l'on prend en compte le contexte général dans lequel ce drame est survenu, à savoir un état de fatigue de la troupe dû autant au fait que les hommes sortaient de garde semble t-il et qu'ils étaient encore en phase d'acclimatement et de récupération du décalage horaire, un relief relativement escarpé sans pour autant être « hymalayen », une importante hygrométrie ambiante et une température élevée, il est évident que les conditions étaient défavorables pour une telle marche d'accoutumance... 

Ce qui aurait apparemment provoqué le déclenchement de l'accident c'est néanmoins la décision prise, lorsque les premiers malaises sont survenus, de couper directement dans la pente pour rejoindre le camp situé en contrebas et à quelques centaines de mètres seulement, ce qui a conduit la section à traverser littéralement une « zone de mort »...

Le premier enseignement qu'on peut dégager de cet accident est donc l'importance de rester en cas de souci sur la ligne de crête car, d'une part c'est là un endroit beaucoup plus propice qu'une pente à la fois pour être repéré et pour mener à bien une évacuation sanitaire par hélitreuillage, d'autre part la ventilation y est meilleure, élément vital pour lutter contre le coup de chaleur.

Un second enseignement majeur est aussi d'éviter impérativement la traversée d'un pierrier car outre les difficultés de brancardage dans ce type de terrain, aux heures chaudes les pierres réfractaires agissent souvent comme un véritable four...


Au bout de quelques semaines de présence sur le territoire, nous fumes envoyés suivre un stage d’aguerrissement au centre nautique et commando qui se situait sur la rivière des pirogues, à quelques kilomètres au Sud-est de Plum. Ce fut là un excellent moment car dans ce fond de vallée perdue nous pûmes nous initier aux « techniques commandos » dans un environnement naturel de terre rougeâtre très différent de ceux que nous avions connus en France, que ce soit à Penthièvre ou à Quelern… Nos bivouacs avaient été installés le long de la rivière et fort judicieusement mon adjoint se débrouilla pour nous placer en amont des autres sections… Grâce lui soit rendue… car l’eau y était plus propre… Pour passer d’une rive à l’autre nous utilisions soit un gué, soit les débris d’un vieux pont métallique appelé  « pont des Américains » et qui datait de la base logistique installée en Nouvelle Calédonie pendant la guerre du Pacifique. J’ignore si cela était totalement fondé mais un de nos moniteurs nous expliqua que des soldats américains s’y seraient fait « croquer » par des requins ayant remonté la rivière des pirogues… Les récents accidents survenus sur les plages de Nouméa depuis 2021 avec plusieurs attaques fatales de requins bouledogues me donnent toutefois aujourd’hui à penser que la possible présence de requins dans la rivière n’était probablement pas des ragots colportés par « radio cocotier »… Lors de ce stage, l’un des moments les plus intéressants fut assurément le raid final effectué dans la région de la baie de Prony, alors déserte, après une mise à terre par moyens amphibies. Cela me permit de découvrir un paysage rougeâtre et désolé, ravagé par l’exploitation minière et jalonnée de carcasses rouillées de bâtiments et de machines d’extraction ou de concassage qui finissaient de pourrir… 


Souvenirs colorés et... boueux d'un stage commando à la rivière des pirogues...

Outre le tir pratiqué près de la rivière des pirogues, il nous arrivait également d’effectuer dans le Sud des sorties de section ou de compagnie dans ce que l’on appelait la plaine du champ de bataille puis de revenir sur Plum après avoir franchi le fameux creek Pernod par la rivière bleue, région devenue un parc naturel, et le col de Mouirange, un milieu bien plus agréable que les ravins de la baie de Prony… Ce secteur qui est semble-t-il devenu aujourd’hui un arrière-pays de Nouméa propice aux activités de loisir vert était alors peu fréquenté. A cette époque la route s’arrêtait globalement au gué de la rivière des pirogues et pour parcourir le Sud il fallait ensuite utiliser un véhicule tout terrain.

Enfin, comme nombre de chefs de section stationnés au camp de Plum je n’ai bien entendu pas pu résister au plaisir de gravir avec mes gars le Mont Dore tout proche… Partis sous le soleil, nous nous retrouvâmes rapidement en arrivant au sommet dans un brouillard à couper au couteau… sans même pouvoir distinguer ce qu’il y avait de part et d’autre de la crête en lame de rasoir sur laquelle nous progressions… Fort heureusement tout se finit bien même s’il fallut, lorsque l’orage se déclencha, descendre avec des cordes dans un talweg pour rejoindre le carrefour de La Coulée afin d’être récupérés en véhicules… 


 

Vue depuis le sommet du Mont-Dore...


Parmi les autres activités dont j’ai conservé un excellent souvenir, il y eut aussi et surtout ces traversières qui nous permettaient de passer d’une côte de l’île à l’autre en franchissant à pied la chaîne centrale, véritable barrière montagneuse seulement coupée à notre époque par quatre routes traversières. A cet égard j’ai ainsi gardé en tête le magnifique parcours effectué en suivant la vallée de la Tipindjé après être partis de la région de Konê, pour rejoindre Hienghène au terme de plusieurs jours de crapahut dans un décor superbe. Une autre traversière tout aussi intéressante fut celle que nous effectuâmes entre Poya et Ponérihouen. Outre la dégustation de délicieuses oranges sauvages trouvées dans la chaîne, j’ai encore dans ma mémoire olfactive le souvenir des goyaviers qui bordaient les pistes que nous suivions… Bien entendu, en dépit des recommandations faites par « ceux qui connaissaient », certains ne purent résister au plaisir de compléter le menu des rations en consommant abondamment des goyaves récoltées au fil du chemin… ce qui entraîna inévitablement de fâcheuses conséquences au plan intestinal pour les intéressés… 


Halte dans la chaîne...


Au cours de ces traversières, les bivouacs dans des coins reculés sous un ciel magnifique du fait d’une météo excellente étaient des moments particulièrement inoubliables. Au cours de ma carrière, j’ai eu droit, comme nombre de camarades, à de magnifiques nuits étoilées au-dessus de moi, en particulier au Tchad, mais j’avoue qu’après une journée de crapahut sous le soleil suivie d’un bain revigorant dans la rivière, passer la nuit à la belle étoile avec la Croix du sud au-dessus de soi en guise de toit et dans les oreilles le bruissement d’un ruisseau en plein cœur de la chaîne calédonienne est quelque chose d’inestimable. Ce sont là en fait les vrais plaisirs du métier de soldat…


Au coeur de la chaîne...

Après le franchissement de la ligne de crête centrale, avec de temps en temps la vision de cerfs s’échappant dans les brousses, il fallait entamer la descente vers la côte Est, zone d’installation principale des tribus mélanésiennes. Si le versant Ouest de la chaîne en partie couvert d’une savane à niaoulis propice à un élevage extensif de bétail mais parfois ravagée par les incendies était en général en pente assez douce, son versant Est en revanche, beaucoup plus luxuriant, était souvent plus abrupt. Dans certains coins les barres rocheuses de calcaire sombre que nous apercevions nous faisaient penser à d’autres destinations et le fait est que par la suite, lors de mes randonnées au Vietnam, en Thaïlande ou au Laos j’ai retrouvé le même type de relief qu’en Nouvelle-Calédonie, la meilleure représentation en étant la célèbre poule de Hienghène et le rocher du sphinx…

 

Étant détachement de renfort en provenance d’un régiment de la 9ème DIMa, le 1er RIMa, notre intégration au sein du Régiment d’Infanterie de marine du Pacifique (RIMaP / NC) était sommes toutes correcte, car nous étions colos… mais sans plus… Nous étions des « gens de passage » en fait… Sur le site de Plum était alors implantées la compagnie d’instruction et la batterie d’artillerie sol / sol équipée de 105 HM2 avec qui nous partagions à tour de rôle les servitudes mais je n’ai pas conservé le souvenir de relations très fortes entre permanents et tournants… La compagnie d’instruction regroupait les jeunes effectuant leur formation initiale dans le cadre du service national avant d’être ventilés sur les autres unités. Quant à la batterie d’artillerie, elle était constituée de bigors que nous ne connaissions pas… En fin de compte, ce sont surtout les liens antérieurs établis avec des camarades affectés en séjour qui nous permettaient d’établir des contacts avec les permanents et à cet égard c’était surtout parmi les gens de Nandaï que nous avions des connaissances… Le RIMaP / NC de l’époque était alors réparti en trois emprises : la caserne Gally-Passebosc à Nouméa avec l’état-major régimentaire, la CCAS et la 3eme compagnie, le camp de Nandaï avec la 1ère et la 2eme compagne, le camp de Plum avec la compagnie d’instruction, la batterie d’artillerie sol/sol et la compagnie de renfort. 

Lors de nos montées dans le Nord, nos camarades de Nandaï, notamment ceux de la 2ème compagnie, nous accueillaient gentiment, voire même nous hébergeaient et j’ai conservé le souvenir de repas communs animés et plus que sympathiques… Je me souviens tout particulièrement de l’un d’entre eux qui s’acheva par une démonstration de Pilou, danse traditionnelle mélanésienne, qui sous l’autorité du capitaine Sanon, un officier mélanésien du régime transitoire plus connu sous le nom de « capitaine la coutume » mis à mal outre le bar… les arbustes du mess, car il fallait impérativement pour ce rituel canaque beaucoup de feuillages…

Une occasion de nous imposer et de nous faire reconnaître par nos camarades du RIPMaP / NC se présenta toutefois rapidement avec le challenge de course d’orientation des Forces armées de Nouvelle Calédonie, épreuve organisée du côté de La Foa en plein milieu « des brousses » comme on disait là-bas… Bien que n’étant absolument pas un « cador » en topographie, le fait est qu’avec les membres de mon équipe, je ne sais par quel miracle et à la surprise générale, nous finîmes premiers sur un terrain que nous découvrions au grand dam de nos camarades permanents qui eux s’y entrainaient depuis des lustres… Et quand je dis miracle, je pèse mes mots… En effet, ayant fort malencontreusement bousculé en cherchant une balise un nid de guêpes identiques aux mouches à feu de Guyane, je m’étais fait piquer à trois reprises par ces insectes, la piqûre s’apparentant à un vrai coup de poignard… Ayant largué la carte et la boussole pour échapper à l’essaim j’étais tenté d’abandonner pour aller me faire soigner mais la honte d’abandonner et de disqualifier l’équipe fit que je finis par revenir à quatre pattes récupérer dans les fourrés mes impedimenta afin de poursuivre tant bien que mal la course… et de remporter ainsi la victoire…

 

En fin de séjour nous fumes aérotransportés au départ de l’aérodrome de Magenta sur l’île des pins pour un exercice du niveau unité… L’exercice n’était pas des plus élaborés mais c’était la « cerise sur le gâteau » offerte avant le retour sur la France. Au cours des jours qui suivirent nous eûmes ainsi tout loisir de découvrir cette magnifique île avec son sable blanc pareil à de la farine qui s’infiltrait partout… y compris dans nos sacs de couchage, étant donné que nous bivouaquions sur la plage et à l’ombre des filaos… 

Ce séjour à l’île des Pins fut malheureusement endeuillé par la mort tragique d’un jeune Kunié tué par un requin… Ce jeune garçon qui venait juste de rentrer sur l’île après avoir effectué son service national en France et qui pour la première fois repartait faire un « coup de pêche » avec ses copains de la tribu se fit arracher en plongée une partie du mollet par un squale. La morsure aurait pu être presque bégnine si l’artère n’avait pas été sectionnée… Bien que ses camarades aient pu le remonter sur le bateau, ils ne parvinrent pas à lui faire un garrot ou un point de compression suffisant pour stopper l’hémorragie et le garçon arriva totalement exsangue au port… Sollicité par les parents, avec mon capitaine nous allâmes à la demande de la famille nous recueillir sur sa dépouille ce qui me permit hélas de découvrir la réalité d’une cérémonie mortuaire locale… J’ai longtemps gardé en tête la vision de ce pauvre garçon sur son lit de fleurs, devenu d’une couleur crayeuse du fait de l’hémorragie… Cette mort tragique par attaque de requin ne fut hélas pas la seule à laquelle je fus « confronté » car bien des années plus tard, en Somalie, il y eut une autre accident qui cette fois coûta la vie à une secrétaire de l’ambassadeur de France à Mogadiscio. La malheureuse eut cette fois la jambe entière de sectionnée alors qu’elle se baignait en compagnie des membres de l’équipe de sécurité de l’ambassade sur une plage où les Américains lors de l’opération « Restore Hope » avaient installé des filets de protection ; du fait de l’absence d’entretien de ces filets après leur départ, le lieu n’était plus protégé ce qui permit l'entrée d'un requin. Si un accident du type de celui de Mogadiscio reste rare, il faut bien être conscient qu’on n’est jamais à l’abri lors d’une baignade dans le lagon d’une morsure du type de celle de l’île des pins. Indépendamment de la gravité de la morsure, en fonction de la réaction de l’entourage mais aussi de l’éloignement d’un centre de soins, l’issue peut être facilement fatale… C’est là un risque dont on n’est pas toujours conscient et que par la suite j’ai dû rappeler à de nombreux cadres en séjour dans les Tuamotu…

 

Question loisirs, du fait que Plum n’étant pas très éloigné de Nouméa, il nous était facile lorsque notre emploi du temps nous le permettait de profiter des plaisirs de cette ville à commencer par la fréquentation des plages de l’Anse Vata ou de la baie des Citrons, qui nous attiraient davantage que les constructions coloniales datant des années qui suivirent la création de la ville en 1854.

En dépit de cela je me souviens très bien des contrastes offerts par cette agglomération qui opposait sur une magnifique presqu’île les quartiers résidentiels situés à proximité de ces deux plages, l’habitat pavillonnaire de la vallée des colons et la zone d’habitat collectif de Magenta, habitat qui devait par la suite accueillir les réfugiés chassés de brousse lors des évènements.

Ce qui fut pour moi assez étonnant, ce fut le contraste existant entre cette grande ville moderne, étendue, occidentalisée et le reste des agglomérations de brousse à commencer par la seconde ville du territoire à savoir Bourail… cette dernière étant si je me fie aux statistiques, quarante fois moins peuplée que le grand Nouméa qui englobait aussi les communes du Mont Dore, de Païta et de Dumbea.

Ayant acheté une voiture d’occasion vendue par la suite à l’un des fils Weiss… ces sculpteurs sur bois bien connus de La Foa et chez qui comme tous les métros de passage j’avais fait quelques « emplettes »… je pus aussi en profiter pour découvrir les environs du camp et même pousser assez loin pendant nos week-ends de quartiers libre. L’auberge d’altitude des monts Koghis non encore incendiée à cette époque, avec à l’intérieur sa cheminée et à l’extérieur ses fougères arborescentes parfois noyées dans le brouillard, nous permettait d’oublier un moment les cocotiers et la chaleur… Outre la fréquentation des plages et des îles voisines comme l’îlot Maitre ou le phare Amédée, avec quelques camarades célibataires nous fîmes régulièrement le tour des bonnes tables et des discothèques locales de la ville, notamment de « l’Etoile 81 » lieu assez classe situé sous le mythique Café de Paris… qui nous servait de point de rendez-vous initial pour nos expéditions nocturnes. 

 

Le pendant de cette affaire c’est qu’il fallait bien entendu donner le maximum question boulot et à cet égard je ne pense pas avoir démérité car le rendement et la tenue de ma section étaient toujours au rendez-vous grâce à l’excellente équipe de sous-officiers qui me secondaient. Nos résultats au challenge section du RIMaP / NC le prouvèrent… 

Le samedi matin, le tour du Mont Dore en jogging entre cadres avec sa vingtaine de kms était parfois la contrepartie affichée aux yeux de notre capitaine pour lui montrer qu’on était capables d’assurer dans tous les domaines, même après être rentrés à une heure indue de la nuit… tout en évacuant les excès de la veille… 


Course "A la tôle" comme on dit sur le caillou...


Le point d’orgue de ces rendez-vous sportifs fut enfin notre participation au premier semi-marathon de Nouméa, organisé dans le secteur de l’Anse Vata et de la promenade Vernier en lien avec la ville japonaise de Tachikawa, le but étant de proposer à nos amis japonais une course qui les fasse rêver « sous les cocotiers »… Ce fut un grand moment sportif et populaire avec la participation loin devant moi du mythique Alain Lazare, champion olympique de fond devenu quelques années plus tard maire de Boulouparis… et dont le credo humoristique qu’on lui prêtait du fait de son patronyme, était « Lazare, lève-toi et… cours ! »

 

Aux dires de mon commandant d’unité, cette mission constituait une excellente initiation au service outre-mer… et je ne peux quarante ans après que confirmer ses dires…


(A suivre)...

Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (3)... A la rencontre des populations caldoches.


            S’agissant de mon approche de la société calédonienne, ainsi que dit précédemment, elle s’est opérée en deux temps distincts…


Lors de la première mission que j’ai effectuée en 1983, les circonstances ont fait que j’ai eu très rapidement la possibilité de rencontrer de nombreux Caldoches et de découvrir leur mode de vie, de m’initier même sommairement à leur culture… car nous n’étions pas soumis aux restrictions qui allaient nous être imposées trois ans plus tard du fait du contexte politique.





Ainsi que le rappelle le petit livre intitulé « Mode de vie et culture caldoche » de Jean Claude Mermoud, le Caldoche est un individu qui depuis toujours est habitué à s’entendre dire « qu’il n’est pas le premier occupant de l’île, qu’il s’est enraciné sur des terres volées, qu’il a parqué les Canaques dans des réserves, qu’il est descendant de bagnard…. ».

On lui rappelle aussi parfois qu’en 1962, égoïstement, il a refusé d’accueillir les rapatriés d’Afrique du Nord… au point que le général de Gaulle aurait paraît-il dit « La Calédonie, une bande de terre peuplée par une bande de cons… »

Bien des stéréotypes circulent donc à son égard… Ainsi, si l’on en croit certains ce serait donc tout à la fois un privilégié qui vit au soleil toute l’année et un colonisateur qui tire son profit des populations qu’il a exploitées ou spoliées en bénéficiant des subsides versés par l’État français… 


 

1 - UNE COMMUNAUTE HUMAINE PEU HOMOGENE.


Pour le cadre militaire qui arrive pour la première fois en Nouvelle Calédonie il s’agit tout d’abord de bien intégrer le fait qu’indépendamment des stéréotypes, voire des préjugés colportés au sujet de cette composante de la population calédonienne, il existe aussi en son sein de grandes disparités.


Le fait que le bagne qui s'était ouvert en Nouvelle-Calédonie en 1864 pour accueillir dans un premier temps des transportés, c'est à dire des condamnés de droit commun, puis à partir de mai 1872 des déportés politiques (notamment les Communards et des participants à la révolte kabyle) a longtemps donné une image de descendants de mauvais garçons aux Caldoches... d'autant qu'entre 1864 et 1931, année de fermeture du bagne pour 3000 déportés on a recensé environ 19000 transportés...


Dans cette communauté "caldoche" qui représente environ un peu plus du tiers de la population locale, on relève comme partout ailleurs, d’importantes différences de niveau social. Entre ceux qui installés en brousse, mènent une existence parfois très chiche, et ceux qui résidant sur Nouméa, vivent confortablement, voire de façon très aisée, même si ceci est loin d’être le cas pour nombre d’habitants du faubourg Blanchot ainsi que j’ai pu le constater en me rendant chez eux… il existe de nombreux écarts de niveau de vie. Cette composante de la population calédonienne est donc loin d’être homogène sur le plan social et tous les Caldoches ne sont pas loin s’en faut, des nantis.


Indépendamment des divergences politiques internes qui comme partout fracturent une communauté, on observe aussi au sein du milieu caldoche, un forme de ségrégation interne fondée sur leur date d’arrivée sur le territoire… Ainsi par exemple, entre ceux qui s’affirment comme de purs Caldoches car descendants des colons Feillet de la fin du XIXème siècle et ceux dont les parents sont arrivés lors du boom du nickel des années 50, il existe un fossé que certains se plaisent à rappeler de façon humoristique… Le fait d’être né sur le territoire ne suffit donc pas nécessairement pour être reconnu par la communauté comme un vrai Caldoche… Dans cette logique et en exagérant à peine, on en conclurait donc que chacun est en quelque sorte le "Zoreille" de quelqu’un…


Si on dépasse toutefois ces petites lézardes internes et en faisant abstraction de cette affaire de date d’installation familiale sur le territoire, on note que l’identité caldoche se fonde surtout sur une façon bien particulière de vivre… Parmi ces usages ou ces pratiques, on relève ainsi pour les habitants de Nouméa l’habitude de quitter la ville le week-end ou pendant les vacances pour aller se ressourcer en brousse le temps d’un coup de chasse, d’un coup de pêche ou tout simplement pour se mettre au vert… et faire une « bringue » entre amis. Rares sont les Zoreilles invités à ces bringues entre Caldoches… sauf bien entendu lorsque des liens affectifs ou amicaux, voire des convergences d’intérêt y sont associés… mais il faut du temps dans le premier cas...


 

2 - UN MODE DE VIE ET UNE CULTURE ATYPIQUES.


Ayant eu la chance très peu de temps après mon arrivée à l’occasion d’une soirée de rencontrer et de sympathiser avec des Caldoches, ce qui n’est jamais évident lorsqu’on ne séjourne que quelques mois sur place, j’ai pu rapidement me familiariser un peu avec la culture locale. Pour moi qui découvrais pour la première fois la réalité de la vie outre-mer, tout étant un sujet d’intérêt, je fis rapidement l’acquisition de nombreux bouquins relatifs au pays, dont entre autres l’incontournable Mémorial Calédonien qui relate l’histoire du territoire depuis la découverte de l’île jusqu’aux années 80 ainsi que l’Atlas de l’ORSTOM…


Lors de ma première mission, j’ai pu relever que si certains Caldoches de Nouméa bénéficiaient de conditions de vie souvent enviables du fait d’un niveau social confortable, voire aisé, en ce qui concerne ceux résidant en brousse, force était de constater que beaucoup menaient une vie simple et souvent un brin rustique, incarnant parfaitement l’essence même de la culture caldoche. 

Ces broussards, généralement implantés sur la côte Ouest, souvent tournés vers la pratique d’un élevage extensif de bovins et de chevaux, avaient adopté ainsi un mode de vie relativement proche de celui des cow-boys australiens, les « stockmen ». Généralement bon vivants et « grandes gueules », ils cultivaient l’ambiance western en organisant des rodéos, en arborant souvent des tenues du style cow-boys. Outre l’architecture spécifique des « stations » d’élevage avec à perte de vue des prairies entourées de barbelés, les loisirs pratiqués en brousse avec la chasse au cerf et la pêche en mer donnaient ainsi un style très particulier à la culture calédonienne de la brousse… 



A ce mode de vie atypique s’ajoutait enfin chez nombre de broussards, un langage très particulier, né de l’histoire du pays et des conditions de vie locales, qui mêlait des mots d’origine mélanésienne, anglaise et asiatique, dans une conversation courante souvent truffée d’expressions argotiques « hautes en couleurs »… Ce parler très « vert » faisait ainsi dire à certaines mauvaises langues que le vocabulaire du Caldoche de brousse se limitait à 200 mots dont la moitié était des jurons ou des insultes… 

En ce qui concerne la compréhension de ce parler très particulier que j’ai évoqué et dans lequel abondent des mots et des expressions dont le sens est souvent très différent de celui que nous leur donnons en métropole, je complétais mes acquisitions par un petit recueil de la Fédération des œuvres laïques (F.O.L.) bien connue en Nouvelle-Calédonie et qui s’intitule « Mille et un mots calédoniens ». Dans ce petit dictionnaire que je recommande, les auteurs y passent en revue chacune des expressions et mots typiques du langage caldoche et canaque en développant le sens et surtout le contexte d’emploi… de ce langage qui est en vigueur sur l’île… Afin de compléter mon acculturation et en vue de m’initier à ce dialecte qui me faisait tantôt sourire, tantôt m’étonner… mes amis m’offrirent en outre les K7 du célèbre chansonnier François Ollivaud décédé en février 2022, « Bouchez - vous… les zoreilles », enregistrements que je recommande vivement aux nouveaux arrivants sur le caillou même si tout ceci a un peu vieilli…


Pour ceux qui souhaitent compléter leur approche de la culture caldoche, je recommande d’ajouter à ces ouvrages la bande dessinée « La brousse en folie » de Bernard Berger qui raconte de façon humoristique à travers les aventures de Tonton Marcel le Caldoche, de Dédé le Canaque débonnaire, de Tathan l’épicier vietnamien et de Joinville le fonctionnaire métropolitain, diplômé et « qui sait tout »... la vie de la Calédonie profonde. Coléreux, ingénieux à ses heures, têtu, menteur, un peu paresseux, buveur, d'une sensibilité introvertie et honnête au fond, Tonton Marcel incarnerait le broussard de base dont le mode de vie pourrait se résumer de la façon suivante : « Coups de chasse, coups de pêche, coups de fête et... coups de gueule »… 


Parmi les nombreux éléments qui me surprenaient, il y avait tout d’abord cette façon de voir l’existence… avec cette capacité à vivre au jour le jour qu’on retrouve aussi en Polynésie et qui ne laisse pas de surprendre par son insouciance, les métropolitains que nous sommes…

Contrastant avec cette philosophie de la vie, il y avait cependant la violence de la société locale, violence pas nécessairement conséquente à l’abus de boisson ou aux tensions ethniques, mais qui faisait partie des mœurs locales… "Coup de gueule, coup de boule" comme on disait… une façon locale de régler les différends… que j’ai par la suite là encore retrouvée dans une Polynésie bien éloignée des visions de la carte postale traditionnelle… Que ce soit avec des Polynésiens imbibés de Hinano ou que ce soit avec des « mecs » descendus de la mine pour un coup de fête à grand renforts de « bouteilles carrées » j’ai rapidement compris qu’il était préférable d’éviter le « contact » avec les autochtones… surtout à certaines heures du week-end…

Un autre élément nouveau pour moi était aussi ce souci du paraître chez certains, souci qui débouchait même si c’est au prix d’un endettement déraisonnable sur l’acquisition d’une voiture haut de gamme type BMW, signe extérieur de réussite sociale, qui contrastait parfois avec des conditions de logement modestes…

Ajoutons à cela enfin une relative liberté de mœurs parfois choquante car débouchant sur des liaisons éphémères et des ruptures familiales…

 


3 - UNE RELATION AMBIGUE AVEC LES METROPOLITAINS.


Un point qui m’avait un peu déçu lors de mes contacts avec les Caldoches était le regard que beaucoup portaient sur les « Nous zotres les Zoreilles »... pour parler à la façon de François Ollivaud… Au fil de mes conversations, je me rendais en effet rapidement compte que le métropolitain était fréquemment jugé avec une certaine condescendance qui me donnait à penser que nous étions plus tolérés qu’acceptés, quels que soient nos efforts pour les comprendre… situation qu’on observe aussi au demeurant dans d'autres îles de l’outre-mer français. 


S’agissant des militaires et des fonctionnaires de passage, le regard des Caldoches avant les évènements restait toutefois relativement neutre car chacun savait, d’une part qu’ils ne s’éternisaient pas et donc qu’ils ne portaient pas préjudice aux intérêts des locaux… d’autre part qu’on avait besoin d’eux pour éviter à terme une éventuelle indépendance, même si nos communautés respectives ne se mélangeaient pas trop du fait de la brièveté de nos séjours et aussi en raison de nos différences de modes de vie respectifs… Plutôt que de parler d’intégration des zoreilles, il conviendrait davantage de parler de juxtaposition… le bon Joinville de « La brousse en folie », incarnant parfaitement le « zoreille diplômé qui sait tout » et qui veut apprendre aux Caldoches comment faire…

En ce qui concerne en revanche ceux qui non retraités venaient s’installer sur place pour faire de l’argent, ils étaient inévitablement jugés comme des concurrents, sauf bien entendu s’ils détenaient un savoir-faire faisant localement défaut. Ceux qui étaient les plus critiqués étaient les métropolitains « prenant » une place susceptible de revenir à un Caldoche ou lui faisant concurrence… ce qui a parfois conduit dans le temps à des « règlements de compte » financiers dramatiques. J’ai ainsi en mémoire des histoires de faillite de Zoreilles qui avaient tout pour réussir mais contre lesquels des Caldoches se seraient ligués en vendant par exemple à perte les mêmes produits qu’eux en vue d’obliger le nouvel arrivant à cesser son activité…

Un élément notable de la mentalité du broussard qui m’avait marqué au cours de mes échanges est l’attachement viscéral de ce dernier à la terre défrichée et mise en valeur, générations après générations, par sa famille… attachement pouvant le conduire à certains comportements extrêmes… Ainsi, à travers les échanges que je pus avoir, notamment lors de mon second séjour, je notais que mes interlocuteurs se disaient prêts si nécessaire à ouvrir le feu pour défendre leur propriété contre les Canaques lorgnant sur leurs biens et leur pick-up… mais aussi sur les gendarmes pouvant venir pour les expulser ou leur enlever leurs armes de chasse, voire de guerre car les Américains en quittant l’île y avaient laissé des carabines US M1 en grand nombre, la célèbre topette dans l’argot caldoche… S’agissant du rapport à la métropole, bien que très attachés à la France ainsi que l’avaient prouvé pendant la seconde guerre mondiale le ralliement de l’ile à la France Libre et l’envoi des volontaires du bataillon du Pacifique, encore très présents dans les esprits, il était toutefois indéniable que les Caldoches que j’avais rencontrés se sentaient plus Calédoniens que Français… Une de mes connaissances était ainsi allée jusqu’à me dire au moment des évènements qu’elle ne quitterait jamais la grande Terre, même s’il fallait pour cela « s’encanaquer »… Cet attachement au sol calédonien était bien compréhensible car parmi les Caldoches tout le monde n’avait pas les moyens de refaire une vie sur la Gold Coast australienne… ou l'envie d'aller dépérir dans la grisaille d'une banlieue parisienne comme ce fut le cas autrefois pour les rapatriés d'Algérie....

Si à l’époque de ma première mission, le sentiment d’abandon par la France et la peur induite par les possibles évolutions politiques à venir n’étaient toutefois pas encore perceptibles au sein de la communauté caldoche, je notais par contre pas mal de changements lors de mon séjour suivant. Lors de nos échanges, mes interlocuteurs me firent ainsi savoir qu’ils ne comprenaient pas la raison pour laquelle l’État français, d’une part ne traitait pas sur le même pied d’égalité les revendications et les actions des deux communautés caldoche et mélanésienne, d’autre part ne protégeait pas ceux qui souhaitaient rester Français… cette situation étant pour eux révoltante…

 

Si j’ai pu nouer des contacts avec les Caldoches, je ne suis pas en revanche entré en contact avec les communautés wallisiennes, vietnamiennes, indonésiennes, tahitiennes… ou du moins insuffisamment pour me permettre d’en parler. Minorités discrètes, travailleuses et ingénieuses… le représentant de ces populations industrieuses est bien évidemment le célèbre Tathan, commerçant vietnamien immortalisé dans les BD de la Brousse en folie de Bernard Berger. Au-delà de l’humour, cette population pour partie souvent arrivée à la fin des années 70 après la guerre du Vietnam, fréquemment jalousée en raison de sa réussite, tend cependant à devenir un allié politique et économique de la communauté caldoche car elle entend préserver les acquis gagnés à force de travail et qui pourraient être menacés par l’indépendance...



(A suivre)...