S’agissant de mon approche de la société calédonienne, ainsi que dit précédemment, elle s’est opérée en deux temps distincts…
Lors de la première mission que j’ai effectuée en 1983, les circonstances ont fait que j’ai eu très rapidement la possibilité de rencontrer de nombreux Caldoches et de découvrir leur mode de vie, de m’initier même sommairement à leur culture… car nous n’étions pas soumis aux restrictions qui allaient nous être imposées trois ans plus tard du fait du contexte politique.
Ainsi que le rappelle le petit livre intitulé « Mode de vie et culture caldoche » de Jean Claude Mermoud, le Caldoche est un individu qui depuis toujours est habitué à s’entendre dire « qu’il n’est pas le premier occupant de l’île, qu’il s’est enraciné sur des terres volées, qu’il a parqué les Canaques dans des réserves, qu’il est descendant de bagnard…. ».
On lui rappelle aussi parfois qu’en 1962, égoïstement, il a refusé d’accueillir les rapatriés d’Afrique du Nord… au point que le général de Gaulle aurait paraît-il dit « La Calédonie, une bande de terre peuplée par une bande de cons… »
Bien des stéréotypes circulent donc à son égard… Ainsi, si l’on en croit certains ce serait donc tout à la fois un privilégié qui vit au soleil toute l’année et un colonisateur qui tire son profit des populations qu’il a exploitées ou spoliées en bénéficiant des subsides versés par l’État français…
1 - UNE COMMUNAUTE HUMAINE PEU HOMOGENE.
Pour le cadre militaire qui arrive pour la première fois en Nouvelle Calédonie il s’agit tout d’abord de bien intégrer le fait qu’indépendamment des stéréotypes, voire des préjugés colportés au sujet de cette composante de la population calédonienne, il existe aussi en son sein de grandes disparités.
Le fait que le bagne qui s'était ouvert en Nouvelle-Calédonie en 1864 pour accueillir dans un premier temps des transportés, c'est à dire des condamnés de droit commun, puis à partir de mai 1872 des déportés politiques (notamment les Communards et des participants à la révolte kabyle) a longtemps donné une image de descendants de mauvais garçons aux Caldoches... d'autant qu'entre 1864 et 1931, année de fermeture du bagne pour 3000 déportés on a recensé environ 19000 transportés...
Dans cette communauté "caldoche" qui représente environ un peu plus du tiers de la population locale, on relève comme partout ailleurs, d’importantes différences de niveau social. Entre ceux qui installés en brousse, mènent une existence parfois très chiche, et ceux qui résidant sur Nouméa, vivent confortablement, voire de façon très aisée, même si ceci est loin d’être le cas pour nombre d’habitants du faubourg Blanchot ainsi que j’ai pu le constater en me rendant chez eux… il existe de nombreux écarts de niveau de vie. Cette composante de la population calédonienne est donc loin d’être homogène sur le plan social et tous les Caldoches ne sont pas loin s’en faut, des nantis.
Indépendamment des divergences politiques internes qui comme partout fracturent une communauté, on observe aussi au sein du milieu caldoche, un forme de ségrégation interne fondée sur leur date d’arrivée sur le territoire… Ainsi par exemple, entre ceux qui s’affirment comme de purs Caldoches car descendants des colons Feillet de la fin du XIXème siècle et ceux dont les parents sont arrivés lors du boom du nickel des années 50, il existe un fossé que certains se plaisent à rappeler de façon humoristique… Le fait d’être né sur le territoire ne suffit donc pas nécessairement pour être reconnu par la communauté comme un vrai Caldoche… Dans cette logique et en exagérant à peine, on en conclurait donc que chacun est en quelque sorte le "Zoreille" de quelqu’un…
Si on dépasse toutefois ces petites lézardes internes et en faisant abstraction de cette affaire de date d’installation familiale sur le territoire, on note que l’identité caldoche se fonde surtout sur une façon bien particulière de vivre… Parmi ces usages ou ces pratiques, on relève ainsi pour les habitants de Nouméa l’habitude de quitter la ville le week-end ou pendant les vacances pour aller se ressourcer en brousse le temps d’un coup de chasse, d’un coup de pêche ou tout simplement pour se mettre au vert… et faire une « bringue » entre amis. Rares sont les Zoreilles invités à ces bringues entre Caldoches… sauf bien entendu lorsque des liens affectifs ou amicaux, voire des convergences d’intérêt y sont associés… mais il faut du temps dans le premier cas...
2 - UN MODE DE VIE ET UNE CULTURE ATYPIQUES.
Ayant eu la chance très peu de temps après mon arrivée à l’occasion d’une soirée de rencontrer et de sympathiser avec des Caldoches, ce qui n’est jamais évident lorsqu’on ne séjourne que quelques mois sur place, j’ai pu rapidement me familiariser un peu avec la culture locale. Pour moi qui découvrais pour la première fois la réalité de la vie outre-mer, tout étant un sujet d’intérêt, je fis rapidement l’acquisition de nombreux bouquins relatifs au pays, dont entre autres l’incontournable Mémorial Calédonien qui relate l’histoire du territoire depuis la découverte de l’île jusqu’aux années 80 ainsi que l’Atlas de l’ORSTOM…
Lors de ma première mission, j’ai pu relever que si certains Caldoches de Nouméa bénéficiaient de conditions de vie souvent enviables du fait d’un niveau social confortable, voire aisé, en ce qui concerne ceux résidant en brousse, force était de constater que beaucoup menaient une vie simple et souvent un brin rustique, incarnant parfaitement l’essence même de la culture caldoche.
Ces broussards, généralement implantés sur la côte Ouest, souvent tournés vers la pratique d’un élevage extensif de bovins et de chevaux, avaient adopté ainsi un mode de vie relativement proche de celui des cow-boys australiens, les « stockmen ». Généralement bon vivants et « grandes gueules », ils cultivaient l’ambiance western en organisant des rodéos, en arborant souvent des tenues du style cow-boys. Outre l’architecture spécifique des « stations » d’élevage avec à perte de vue des prairies entourées de barbelés, les loisirs pratiqués en brousse avec la chasse au cerf et la pêche en mer donnaient ainsi un style très particulier à la culture calédonienne de la brousse…
A ce mode de vie atypique s’ajoutait enfin chez nombre de broussards, un langage très particulier, né de l’histoire du pays et des conditions de vie locales, qui mêlait des mots d’origine mélanésienne, anglaise et asiatique, dans une conversation courante souvent truffée d’expressions argotiques « hautes en couleurs »… Ce parler très « vert » faisait ainsi dire à certaines mauvaises langues que le vocabulaire du Caldoche de brousse se limitait à 200 mots dont la moitié était des jurons ou des insultes…
En ce qui concerne la compréhension de ce parler très particulier que j’ai évoqué et dans lequel abondent des mots et des expressions dont le sens est souvent très différent de celui que nous leur donnons en métropole, je complétais mes acquisitions par un petit recueil de la Fédération des œuvres laïques (F.O.L.) bien connue en Nouvelle-Calédonie et qui s’intitule « Mille et un mots calédoniens ». Dans ce petit dictionnaire que je recommande, les auteurs y passent en revue chacune des expressions et mots typiques du langage caldoche et canaque en développant le sens et surtout le contexte d’emploi… de ce langage qui est en vigueur sur l’île… Afin de compléter mon acculturation et en vue de m’initier à ce dialecte qui me faisait tantôt sourire, tantôt m’étonner… mes amis m’offrirent en outre les K7 du célèbre chansonnier François Ollivaud décédé en février 2022, « Bouchez - vous… les zoreilles », enregistrements que je recommande vivement aux nouveaux arrivants sur le caillou même si tout ceci a un peu vieilli…
Pour ceux qui souhaitent compléter leur approche de la culture caldoche, je recommande d’ajouter à ces ouvrages la bande dessinée « La brousse en folie » de Bernard Berger qui raconte de façon humoristique à travers les aventures de Tonton Marcel le Caldoche, de Dédé le Canaque débonnaire, de Tathan l’épicier vietnamien et de Joinville le fonctionnaire métropolitain, diplômé et « qui sait tout »... la vie de la Calédonie profonde. Coléreux, ingénieux à ses heures, têtu, menteur, un peu paresseux, buveur, d'une sensibilité introvertie et honnête au fond, Tonton Marcel incarnerait le broussard de base dont le mode de vie pourrait se résumer de la façon suivante : « Coups de chasse, coups de pêche, coups de fête et... coups de gueule »…
Parmi les nombreux éléments qui me surprenaient, il y avait tout d’abord cette façon de voir l’existence… avec cette capacité à vivre au jour le jour qu’on retrouve aussi en Polynésie et qui ne laisse pas de surprendre par son insouciance, les métropolitains que nous sommes…
Contrastant avec cette philosophie de la vie, il y avait cependant la violence de la société locale, violence pas nécessairement conséquente à l’abus de boisson ou aux tensions ethniques, mais qui faisait partie des mœurs locales… "Coup de gueule, coup de boule" comme on disait… une façon locale de régler les différends… que j’ai par la suite là encore retrouvée dans une Polynésie bien éloignée des visions de la carte postale traditionnelle… Que ce soit avec des Polynésiens imbibés de Hinano ou que ce soit avec des « mecs » descendus de la mine pour un coup de fête à grand renforts de « bouteilles carrées » j’ai rapidement compris qu’il était préférable d’éviter le « contact » avec les autochtones… surtout à certaines heures du week-end…
Un autre élément nouveau pour moi était aussi ce souci du paraître chez certains, souci qui débouchait même si c’est au prix d’un endettement déraisonnable sur l’acquisition d’une voiture haut de gamme type BMW, signe extérieur de réussite sociale, qui contrastait parfois avec des conditions de logement modestes…
Ajoutons à cela enfin une relative liberté de mœurs parfois choquante car débouchant sur des liaisons éphémères et des ruptures familiales…
3 - UNE RELATION AMBIGUE AVEC LES METROPOLITAINS.
Un point qui m’avait un peu déçu lors de mes contacts avec les Caldoches était le regard que beaucoup portaient sur les « Nous zotres les Zoreilles »... pour parler à la façon de François Ollivaud… Au fil de mes conversations, je me rendais en effet rapidement compte que le métropolitain était fréquemment jugé avec une certaine condescendance qui me donnait à penser que nous étions plus tolérés qu’acceptés, quels que soient nos efforts pour les comprendre… situation qu’on observe aussi au demeurant dans d'autres îles de l’outre-mer français.
S’agissant des militaires et des fonctionnaires de passage, le regard des Caldoches avant les évènements restait toutefois relativement neutre car chacun savait, d’une part qu’ils ne s’éternisaient pas et donc qu’ils ne portaient pas préjudice aux intérêts des locaux… d’autre part qu’on avait besoin d’eux pour éviter à terme une éventuelle indépendance, même si nos communautés respectives ne se mélangeaient pas trop du fait de la brièveté de nos séjours et aussi en raison de nos différences de modes de vie respectifs… Plutôt que de parler d’intégration des zoreilles, il conviendrait davantage de parler de juxtaposition… le bon Joinville de « La brousse en folie », incarnant parfaitement le « zoreille diplômé qui sait tout » et qui veut apprendre aux Caldoches comment faire…
En ce qui concerne en revanche ceux qui non retraités venaient s’installer sur place pour faire de l’argent, ils étaient inévitablement jugés comme des concurrents, sauf bien entendu s’ils détenaient un savoir-faire faisant localement défaut. Ceux qui étaient les plus critiqués étaient les métropolitains « prenant » une place susceptible de revenir à un Caldoche ou lui faisant concurrence… ce qui a parfois conduit dans le temps à des « règlements de compte » financiers dramatiques. J’ai ainsi en mémoire des histoires de faillite de Zoreilles qui avaient tout pour réussir mais contre lesquels des Caldoches se seraient ligués en vendant par exemple à perte les mêmes produits qu’eux en vue d’obliger le nouvel arrivant à cesser son activité…
Un élément notable de la mentalité du broussard qui m’avait marqué au cours de mes échanges est l’attachement viscéral de ce dernier à la terre défrichée et mise en valeur, générations après générations, par sa famille… attachement pouvant le conduire à certains comportements extrêmes… Ainsi, à travers les échanges que je pus avoir, notamment lors de mon second séjour, je notais que mes interlocuteurs se disaient prêts si nécessaire à ouvrir le feu pour défendre leur propriété contre les Canaques lorgnant sur leurs biens et leur pick-up… mais aussi sur les gendarmes pouvant venir pour les expulser ou leur enlever leurs armes de chasse, voire de guerre car les Américains en quittant l’île y avaient laissé des carabines US M1 en grand nombre, la célèbre topette dans l’argot caldoche… S’agissant du rapport à la métropole, bien que très attachés à la France ainsi que l’avaient prouvé pendant la seconde guerre mondiale le ralliement de l’ile à la France Libre et l’envoi des volontaires du bataillon du Pacifique, encore très présents dans les esprits, il était toutefois indéniable que les Caldoches que j’avais rencontrés se sentaient plus Calédoniens que Français… Une de mes connaissances était ainsi allée jusqu’à me dire au moment des évènements qu’elle ne quitterait jamais la grande Terre, même s’il fallait pour cela « s’encanaquer »… Cet attachement au sol calédonien était bien compréhensible car parmi les Caldoches tout le monde n’avait pas les moyens de refaire une vie sur la Gold Coast australienne… ou l'envie d'aller dépérir dans la grisaille d'une banlieue parisienne comme ce fut le cas autrefois pour les rapatriés d'Algérie....
Si à l’époque de ma première mission, le sentiment d’abandon par la France et la peur induite par les possibles évolutions politiques à venir n’étaient toutefois pas encore perceptibles au sein de la communauté caldoche, je notais par contre pas mal de changements lors de mon séjour suivant. Lors de nos échanges, mes interlocuteurs me firent ainsi savoir qu’ils ne comprenaient pas la raison pour laquelle l’État français, d’une part ne traitait pas sur le même pied d’égalité les revendications et les actions des deux communautés caldoche et mélanésienne, d’autre part ne protégeait pas ceux qui souhaitaient rester Français… cette situation étant pour eux révoltante…
Si j’ai pu nouer des contacts avec les Caldoches, je ne suis pas en revanche entré en contact avec les communautés wallisiennes, vietnamiennes, indonésiennes, tahitiennes… ou du moins insuffisamment pour me permettre d’en parler. Minorités discrètes, travailleuses et ingénieuses… le représentant de ces populations industrieuses est bien évidemment le célèbre Tathan, commerçant vietnamien immortalisé dans les BD de la Brousse en folie de Bernard Berger. Au-delà de l’humour, cette population pour partie souvent arrivée à la fin des années 70 après la guerre du Vietnam, fréquemment jalousée en raison de sa réussite, tend cependant à devenir un allié politique et économique de la communauté caldoche car elle entend préserver les acquis gagnés à force de travail et qui pourraient être menacés par l’indépendance...
(A suivre)...

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