Avant d'aborder le thème du Service militaire adapté et de faire part de mon témoignage sur cette expérience à laquelle j'ai consacrée cinq années de ma carrière, à savoir deux comme chef de corps du RSMA de la Martinique et trois comme Chef d'état major et colonel adjoint du général commandant le SMA, j'ai souhaité publier un billet présentant la genèse de cette institution.
Les lignes qui suivent sont la reprise d'un article que j'ai écrit pour la revue "L'Ancre d'or - Bazeilles " et qui est paru dans le n° 335 de juillet-août 2003. Par la suite cet article a été quasi intégralement repris dans le cadre d'un rapport du Sénat intitulé "La Défense et l'insertion des jeunes : le Service militaire adapté et le dispositif "Deuxième chance" - "Apprendre à réussir".
La genèse du Service militaire adapté
Retracer en quelques lignes d'histoire du SMA d'hier à aujourd'hui, c'est avant tout se faire l'écho d'une formidable aventure humaine qui, née dans nos départements français d'Amérique, s'est progressivement étendue vers l'Océan indien et les archipels du Pacifique.
A l'origine de cette aventure il y a un homme hors du commun, le général Nemo, des circonstances difficiles, à savoir la crise sociale et économique aux Antilles et surtout, une idée passionnante relayée année après année par tous ceux qui, passionnés pour le Service Outre-mer et ses spécificités ont trouvé là une occasion magnifique pour perpétuer l'action entreprise autrefois par nos grands coloniaux.
1 - Aux origines du SMA, une personnalité d'exception et la remise en vigueur d'un savoir-faire hérité de nos grands Anciens...
... Le général Nemo, homme de guerre et bâtisseur...
Avant d'être le brillant conférencier qui venait s'exprimer devant les stagiaires du Centre militaire d'information et de spécialisation sur l'Outre-mer (CMISOM) pour parler de la guerre subversive, le général Nemo s'était fait connaître comme un grand colonial dont l'expérience s'était forgée sur de multiples théâtres extérieurs. Le général (2S) Girard, survivant du drame du GM 100 en Indochine et qui commandait en 1961 la compagnie d'Infanterie de marine détachée du 33ème RIMa à Cayenne dans l'actuelle caserne Loubère, a bien connu le général Nemo puisque ce dernier était à l'époque le commandant supérieur du Groupe Antilles - Guyane. Il a récemment rappelé qui était le fondateur du SMA... "Ce fils de capitaine de corvette, né en 1906, avait effectué un de ses premiers séjours outre-mer en Guyane, où il avait découvert la grande forêt équatoriale. Il y avait aussi connu son épouse. D'où une réelle affection pour ce territoire. Sa carrière s'était poursuivie dans de nombreuses affectations en Europe, Afrique et Asie, se terminant à de hautes fonctions. Prisonnier évadé en 1940, il avait connu une intermède vichyssois qui lui valut certaines inimitiés, mais où il estima avoir contré efficacement les Allemands. Il est décédé en 1971, Grand officier de la Légion d'honneur. Comme les coloniaux de sa génération, il était imprégné de l'idéal impérial de servir les populations en développant et en améliorant leurs conditions de vie, tel Gallieni ou Lyautey. Il avait le sentiment, dans le plan qu'il avait élaboré, de prolonger la tradition humaine des Anciens dans ce qu'elle avait de meilleur, tout en l'appliquant aux temps modernes et à leurs institutions. /.../."
... Le général Nemo, héritier de la méthode Gallieni...
L'idée de confier aux militaires la mission de mise en valeur de nos territoires ou possessions d'outre-mer n'est pas récente. Tout au long de l'expansion outre-mer de la France, nos soldats ont été impliqués dans une oeuvre qui, avant d'être sociale, répondait à une finalité pratique : mener à bien la mission reçue dans un milieu ambiant difficile où il fallait avant tout survivre. Le colonel Monteil, dans son « Vade-mecum de l'officier d'infanterie de marine », ou le colonel Ferrandi, pour ne citer que ces deux noms, ont souligné l'importance qu'il fallait accorder au volet « non militaire » de l'action outre-mer de la France.
Gallieni est néanmoins celui qui le premier, a formalisé cette pratique et l'a fait reconnaître en l'expérimentant d'abord au Tonkin puis par la suite à Madagascar. Si la préface du manuel des troupes coloniales de 1926 officialise la mission de développement que remplit le militaire hors de nos frontières métropolitaines en soulignant qu'« hors de France, un militaire ne serait pas complet s'il se contentait de n'être que soldat ! », une telle tâche ne laisse pas de surprendre. Le général Lyautey, formé à l'école du futur défenseur de Paris de l'automne 1914, rapporte l'étonnement d'un visiteur découvrant la mise en oeuvre de la méthode Gallieni qui s'exclame : « Ils font donc tout, vos sous-officiers ! Je les ai vus contremaîtres, instituteurs, agronomes, guerriers, ils sont donc bons à tout ! ». Aujourd'hui encore, de nombreuses autorités ou personnalités visitant les formations du SMA continuent à s'étonner de la même façon devant le travail accompli.
Le projet que le général Nemo met en place aux Antilles et en Guyane en 1961 n'est donc finalement qu'une adaptation de ce qui se faisait ailleurs en d'autres temps et qui s'était perpétué sous des formes variables. On pense aux sections administratives spéciales en Algérie ou à l'expérience tentée en 1954-1955 au sein de la compagnie réunionnaise de Madagascar.
2 - Le SMA, une réponse à une situation de crise... qui a fait école...
... Un projet né d'une situation de crise...
Comme le rappelait le général Girard : « A l'origine, se trouve la prise de conscience du gouvernement devant la tension croissante aux Antilles, marquée par de graves émeutes à Fort de France en décembre 1959 et ressentie lors de la visite du général De Gaulle au printemps 1960. Le Premier ministre, M. Debré, fit adopter le statut départemental et voter des fonds d'intervention plus importants. Le ministre des armées, Pierre Messmer, chargea le général Nemo, commandant supérieur, d'élaborer un plan mettant à profit l'institution du service militaire pour mieux intégrer les jeunes dans la Nation, participer au développement économique avec, comme corollaire, un rééquilibrage démographique. »
Concrètement, et en simplifiant, on peut dire que deux objectifs étaient recherchés :
- résorber le différentiel existant entre le surpeuplement démographique des Antilles, générateur de chômage et de tensions sociales, et le sous-peuplement de la Guyane, en développant ces trois départements et en favorisant une migration des îles vers l'Amérique du sud ;
- incorporer les jeunes Antillais placés en situation de « congé budgétaire », c'est-à-dire qui, faute de place en métropole ou au 33e RIMa, ne pouvaient être appelés sous les drapeaux et posaient un double problème, d'abord d'égalité devant les obligations de la loi, ensuite d'emploi de populations désoeuvrées.
Comme on le voit, si l'époque avait changé, le problème à résoudre restait le même que par le passé : aider des populations à s'en sortir, autant économiquement que socialement. La solution n'avait pas changé, elle non plus, et elle exigeait comme autrefois initiative et ouverture d'esprit, polyvalence professionnelle, compétence d'environnement.
... Une longue montée en puissance...
Le 1er décembre 1961 est donc créé le Régiment mixte des Antilles-Guyane, dont l'encadrement est acheminé par avion et bateau en quelques semaines. Tout au long de l'année 1962, le régiment, dont la vocation de réalisation de travaux est d'emblée affirmée grâce à la mise en place d'un important matériel lourd, poursuit sa montée en puissance. A la compagnie de commandement et des services stationnée en Martinique viennent se rajouter cinq groupements de travail de la valeur d'un bataillon (deux en Martinique, deux en Guadeloupe et un en Guyane) et un groupement d'instruction (stationné en Guyane).
Alain Peyrefitte dans le tome 2 de son ouvrage "C'était de Gaulle" rapporte le bilan que dresse de cette action le général de Gaulle à l'issue d'un Conseil des ministres :
"Au cours de ce Conseil, Messmer a annoncé que le général Nemo, commandant interarmes aux Caraïbes est remplacé. En mars dernier nous l'avions vu à l'oeuvre à la Martinique, puis en Guyane. Le général (de Gaulle) avait manifesté sa satisfaction en voyant une unité au travail en Guyane, en pleine forêt équatoriale. Il ne l'a pas oublié. Il commente "Nemo a bien fait. Il a su mettre en oeuvre une tâche nouvelle : le Service militaire adapté. Après le Conseil, il ajoute à mon intention : "Il n'est pas dit qu'un jour ou l'autre on ne devra pas organiser un système comparable pour la métropole. Dans les Caraïbes, ce système permet de tirer les jeunes du désoeuvrement, de leur faire accomplir une grande action d'intérêt général, défricher la forêt, construire des bâtiments. Qui pourrait mener ça à bien sinon l'armée ? Le problème n'est pas le même pour le contingent de métropole, puisque les jeunes sont tout de suite absorbés par le marché de l'emploi. Mais on ne sait pas combien de temps cela durera. Et il y a des tâches nationales qui ne seront jamais réalisées, par exemple le débroussaillage des forêts, qui leur éviterait de prendre feu dès la première allumette./.../. Après un silence, il (le général de Gaule) reprend : "Vous savez, l'armée ça a quand même du bon. Ça enseigne aux jeunes à lire, à écrire et à compter là, où l'école a échoué, parce qu'entre temps, les jeunes ont muri. Ça leur apprend à vivre ensemble, à respecter une discipline."
Le travail de développement et de formation professionnelle débute rapidement mais le régiment mixte des Antilles-Guyane est dissous en 1964 en raison des problèmes de fonctionnement posés par le volume des effectifs à commander et par l'éclatement géographique des groupements. Il laisse la place à des corps de troupe autonomes qui, dans un premier temps sous l'appellation de bataillons puis par la suite de régiments, lui succèdent.
Le SMA compte en 1966 cinq formations, stationnées en Martinique (1er RSMA), en Guadeloupe (2e RSMA), en Guyane (3e RSMA et GSMA de Saint-Jean du Maroni) et à La Réunion (4ème RSMA), auxquelles se rajoutent, en 1986, les GSMA de Nouvelle-Calédonie et de Mayotte puis, en 1989, celui de Polynésie française.
En métropole, le transfert du COMSMA de Martinique sur Paris en 1991 et la création du DSMA de Périgueux en 1995 achèvent cette montée en puissance...
Avec 500 cadres détachés par l'armée de terre au profit du ministère de l'outre-mer, le SMA s'articule aujourd'hui en huit formations outre-mer regroupant environ 3.000 volontaires dont près de 20 % sont des femmes. Désormais, les appelés du service national sont remplacés par des volontaires âgés de 18 à 26 ans qui, sortis démunis du système social et éducatif, sont motivés pour apprendre un métier. La relève est assurée et le SMA, en s'adaptant, a survécu à la suspension de la conscription.
Quarante ans après la création du Régiment mixte des Antilles Guyane, matrice d'où allaient sortir les unes après les autres les formations du SMA actuel, le bilan tient en quelques chiffres : 100.000 jeunes ultra-marins formés qui ont échappé au chômage et à l'exclusion sociale, 2.500 km de routes et de pistes tracées qui ont permis de désenclaver de nombreuses localités et 25.000 m2 de bâtiments construits ou rénovés partout outre-mer... Le général Nemo qui avait envisagé que son plan de développement et de formation s'étendrait sur une vingtaine d'années pourrait être fier car son projet a non seulement survécu à l'homme mais bien plus, il a gagné en ampleur au point de s'étendre à l'ensemble du globe...
Si la plupart de nos régiments se sont vus confier à leur création la garde de drapeaux ou d'étendards appartenant à des formations prestigieuses aujourd'hui dissoutes, le Régiment du SMA de la Martinique détenteur de l'emblème du régiment mixte des Antilles-Guyane continue quant à lui à illustrer ce qu'écrivait en 1961 le général Nemo : "Sur son drapeau il ne s'inscrira jamais de noms de victoires militaires ; mais il est d'autres victoires : celles que l'on gagne contre la misère et le sous-développement".
Cette citation, à la fois sobre et magnifique, résume à elle seule l'esprit SMA et si la misère et le sous développement ont aujourd'hui disparu de notre France d'Outre-mer, notre combat se poursuit pour en éradiquer le chômage et l'exclusion sociale...
JLM
NB : Depuis 2003, époque à laquelle j'ai écrit cet article pour l'AOB, une certain nombre d'évolutions sont survenues, tant concernant les effectifs que les appellations des unités ou leur implantation... que chacun réactualisera à son niveau.
(A suivre)...

