Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (4) ... Au coeur des "évènements".


Le second séjour que j’ai effectué en Nouvelle Calédonie en 1986, soit trois années plus tard, n’a pas été aussi enrichissant que le premier, ceci pour différentes raisons… Le contexte général dans lequel nous arrivions, la nature de la mission qui nous était dévolue et aussi… la façon dont j’abordais personnellement cette seconde prise de contact avec une population et avec un pays que j’avais appris un peu à connaître et à apprécier étaient en effet très particuliers…


 



A propos du contexte général, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’entre 1983 et 1986 bien des choses avaient changé… Parmi les évènements les plus notables survenus après le rejet du statut de Nainville-les-Roches et ayant marqué la radicalisation des oppositions entre loyalistes et indépendantistes, on peut citer la création du FLNKS et le boycott des élections territoriales de novembre 1984, la montée progressive des affrontements inter communautés ayant abouti à la mort de nombreuses personnes des deux camps, dont celle de Machorro, le rejet du premier projet d’indépendance-association élaboré par Edgard Pisani en janvier 1985 générant une montée des affrontements jusqu’en juin 1985 et entraînant l’instauration d’un état d’urgence et du couvre-feu, puis à partir d’août 1985 la mise en œuvre d’un nouveau statut transitoire permettant un certain retour au calme jusqu’aux élections de mars 1986…

 

S’agissant de notre mission, elle était donc désormais bien différente de celle que j’avais connu précédemment... Le gouvernement français ayant décidé suite aux affrontements de janvier 1985 de renforcer l’action des forces de l’ordre par l’envoi de troupes afin de recentrer gendarmes et CRS respectivement sur le maintien de l’ordre en milieu mélanésien et sur Nouméa, notre rôle consistait globalement à sécuriser certains sites sensibles et à assurer une présence plus affirmée de l’État sur l’ensemble du territoire. Le 3ème RPIMa qui avait ainsi permis d’éviter la prise du Haut-commissariat par les loyalistes pendant les journées de janvier 1985 avait été relevé par le 2ème RIMA en juillet, avant de céder la place au terme de six mois de présence au 21ème RIMa en janvier 1986.

 

En ce qui concerne la sécurisation de ces points sensibles, il s’agissait tout d’abord de gardienner certains sites particuliers comme ceux contrôlant l’approvisionnement en eau de Nouméa, la crainte d’un blocage ou d’un « empoisonnement » de la chaîne de distribution ayant été semble-t-il évoquée… A la protection de ces sites s’ajoutait aussi celle de certaines installations stratégiques comme notamment les balises de l’aéroport de Tontouta, essentielles pour assurer la continuité des liaisons aériennes internationales… ainsi que l’acheminement des renforts et de la logistique… 

Concrètement cela se traduisait par l’implantation sous guitounes d’une section chargée d’assurer la surveillance d’un site parfois isolé comme le barrage de Dumbea perdu sur les hauteurs de Nouméa pendant une dizaine de jours… activité on s’en doute peu réjouissante pour des marsouins qui avaient rêvé avant le départ de plages de sable blanc…

Le calme étant revenu suite à l’instauration du statut Pisani-Fabius en août 1985, avec ces activités de gardiennage la mission revêtait donc un caractère routinier pouvant faire oublier le paroxysme de violence de l’année précédente... La difficulté pour le Commandement étant donc de garder les gens motivés, alors même qu’on leur imposait des contraintes de vie courante et de services difficiles à comprendre, vu que la situation semblait être revenue à la normale...

 

En matière d’activités de détente, du fait que nous étions censés être en intervention, le régime de sortie était en effet assez spartiate : de mémoire il était prévu une journée de détente mensuelle sur Nouméa, dans un créneau horaire bien précis… et avec parfois même la présence de l’encadrement… En dépit de ces précautions, tout ne se passait pas toujours comme il l’aurait fallu… J’ai ainsi conservé en mémoire la « descente » que fit un groupe de marsouins de notre compagnie au club Med de l’anse Vata un dimanche après-midi, dans le but probable de se rafraîchir et de voir à quoi ressemblaient les rares clientes occidentales venues d’Australie ou de Nouvelle Zélande… Les vigiles wallisiens leur ayant refusé l’accès au bar, car ils n’étaient pas membres du club Med, nos lascars frustrés … et déjà un brin avinés… parvinrent quand même à se faufiler dans l’hôtel et après avoir gagné les étages entreprirent pour manifester leur mauvaise humeur d’expédier des éléments de mobilier dans la piscine… Bien qu’ayant réussi l’exploit de ressortir sans se faire coincer par les vigiles, qui au vu des fauteuils et des tables passant par les baies vitrées s’étaient précipités pour mettre un terme au « déménagement », nos garçons furent facilement identifiés et appréhendés sur l’anse Vata… Alertés par le service de permanence, avec mon commandant d’unité nous nous rendîmes alors au club Med afin de négocier un abandon de plainte moyennant le remboursement des dégâts… Le malentendu dissipé, le directeur de l’hôtel beau joueur, nous invita alors pour la soirée… Quant à nos garçons, pour les quatre mois suivants ils ne virent plus désormais Nouméa qu’en photos… ce qui leur laissa ainsi tout loisir de méditer à propos de leur comportement… 

Sinon, parmi les sorties prévues il y avait également une journée section au phare Amédée, journée qui d’ailleurs failli mal se terminer pour un camarade et pour ses hommes… La navette Mary D ayant eu si mes souvenirs sont bons une avarie de moteur, une partie du personnel fut recueillie par un autre bateau rentrant du phare Amédée… bateau qui suite à une vague imprévue du fait de la surcharge sombra… au crépuscule… Tout ce petit monde ayant lors du repas de midi un peu « chargé la mule » comme on dit trivialement, chacun dégrisa rapidement en barbotant autour de l’épave jusqu’au moment de la récupération, à une heure où dit-on les squales sont généralement de sortie… Exception faite de la perte de papiers et d’un peu de matériel photos tout se finit bien… excepté pour le chef de section à qui il fut injustement reproché de ne pas avoir géré correctement la situation… Le fond du problème était qu’en fait le naufrage ayant été à la une des Nouvelles calédoniennes du lundi matin, le régiment faisait en quelque sorte parler négativement de lui… et compte tenu de la personnalité du COMSUP du moment ce genre de publicité était plus que dérangeante… 

 

Il est évident que tous ceux d’entre nous qui avions séjourné sur le territoire auparavant étions particulièrement frustrés de ce régime de « liberté surveillée »… qui nous interdisait, soit de revoir des connaissances locales, tout Caldoche étant par définition suspecté d’attachement forcené à la France, soit de retourner dans des lieux mis au ban des endroits fréquentables parce que recevant des militants loyalistes… Le spectre de l’activisme pied-noir et de l’OAS qui risquait apparemment de faire de nous des « soldats perdus » version années 80 était en effet sous-jacent… et j’avais parfois le sentiment que le commandement craignait plus à notre endroit le risque de contagion loyaliste que les effets des menées indépendantistes… 

Parmi les lieux qui nous étaient interdits il y avait ainsi l’excellent grill « Chez Samuel » dont le patron militait pour le maintien de la Calédonie dans la République… Finalement à part « L’eau vive », restaurant tenu sur la promenade Vernier par des bonnes sœurs et « le Bourbonnais », un bar implanté à proximité du camp de Plum dont le patron avait pourtant eu maille à partir avec la justice pour des histoires de prestations « d’un genre spécial » pour célibataires… mais qui faisait paradoxalement partie des lieux autorisés… on se demandait bien où on pouvait raisonnablement aller sans se compromettre… Fort heureusement, en jouant les caméléons pour se fondre dans le milieu, nous parvînmes quand même sur la durée à casser la croute dans des endroits de bonne facture que nous connaissions déjà comme les restaurants des Hélices à Magenta ou du Surf hôtel…

 

Du fait de mes responsabilités ultérieures, je peux parfaitement comprendre les restrictions imposées alors par le commandement, d’autant que nos garçons n’étaient pas nécessairement des enfants de cœur, mais pour autant je crois avec le recul qu’un peu plus de responsabilisation aurait été nécessaire, quitte à mettre en œuvre des sanctions exemplaires vis à vis de ceux qui fautaient, car à certains moments nous avions véritablement le sentiment d’être infantilisés. Le plus frustrant dans cette affaire était de constater que les recommandations ou observations des anciens connaissant le pays et la population, comme par exemple notre chef des services techniques, un officier qui peu de temps auparavant avait commandé la CCAS à Nouméa et que nous respections tant pour ses qualités humaines que pour ses compétences techniques, n’étaient pas prises en compte… J’ai ainsi le souvenir d’une « partie de gifles » après boire survenue dans le bar du Bourbonnais entre quelques Mélanésiens avinés et une équipe de marsouins qui entraîna la brutale consignation au cantonnement du détachement tout entier… Pour un peu on aurait dit que c’était la révolte de 1878 qui reprenait avec à sa tête feu le grand chef Ataï… Quant à notre « ancien » il passait presque avec ses propos destinés à relativiser les choses pour un « vieux con » qui ne comprenait pas la gravité de la situation nouvelle… du moins si l’on en croit certains qui se disaient en « intervention »… Bien des années plus tard, en Somalie, je retrouverai ce clivage à propos de la connaissance du milieu avec d’un côté les marsouins des forces prepositionnées (5eme RIAOM de Djibouti) et de l’autre des marsouins envoyés en intervention (Détachement de la 11eme DP)… Comme quoi l'histoire se répète toujours…

 

Indépendamment de ces rares activités de détente, pour oxygéner les unités et les sortir des gardiennages, le commandement avait prévu des activités extérieures. Parmi ces dernières je retiens en particulier une sortie terrain effectuée dans les monts Koghis mais qui hélas s’acheva par un drame. Bien qu’étant partis de Plum sous un beau soleil, en raison d’une brusque dégradation de la météo nous fumes pris par un orage assez violent une fois parvenus sur les lignes de crête dominant Nouméa. La pluie s’étant arrêtée et notre parcours de compagnie prévoyant un bivouac aux abords de l’auberge des monts Koghis, un secteur que je connaissais bien suite à mon séjour antérieur, nous entamâmes alors la descente à travers la forêt… Malheureusement, au passage d’une de nos sections, un rocher se détachant de la pente fragilisée par le ravinement des eaux vint percuter au niveau de la tête un chef de section. En dépit de l’EVASAN très rapide que l’hélicoptère de la gendarmerie effectua grâce à un délicat hélitreuillage au travers des arbres, ce sous-officier qui était un type remarquable et que j’appréciais beaucoup, devait malheureusement décéder… 

 

Fort heureusement il y eut d’autres activités beaucoup plus sereines et moins dramatiques comme par exemple ces deux traversières que nous effectuâmes pendant le séjour. Pour l’une d’entre elles je choisis sensiblement le même itinéraire que celui que j’avais suivi trois ans auparavant, à savoir la vallée de la Tipindjé. Pour la seconde ce fut un parcours plus banal effectué entre Moindou et Kouaoua avec quand même quelques « coups de colliers » pour passer la chaîne…

Ajoutons aussi à ces deux crapahuts une reconnaissance en jeep d’une semaine effectuée dans le nord de l’île et qui me permit au départ de Plum de « monter » par la côte Ouest jusqu’à Kaala-Gomen, Koumak et Ouegoa puis de redescendre par la côte Est en longeant les contreforts du mont Panié et en franchissant par le bac la rivière Ouaimé avant de revenir sur Bouraïl puis de rentrer au camp. Un parcours magnifique qui, s’il me permit de découvrir des coins que je ne connaissais pas toujours, me fit aussi me rendre compte de visu des dégâts infligés par les indépendantistes lors des troubles de 1984-85 comme en témoignaient les ruines de certaines infrastructures de villégiature, par exemple à Touho, ou les vestiges de fermes brûlées en brousse…

 

Parvenus à mi-mandat, suite aux élections législatives de mars 1986 aboutissant à un changement de majorité politique en France, le commandement décida de nous projeter sur la côte Est en milieu mélanésien afin d’assurer une présence accrue de l’Etat parmi les populations mélanésiennes. Dans ce cadre, si le PC régimentaire et la CCS s’installèrent sur le site minier de Poro, les trois compagnies furent dispersées entre Ponerihouen, Canala et Houailou, cette dernière contrôlant l’accès au col des Roussettes sur la route de Nandaï. En ce qui nous concerne nous occupions sur ce dernier emplacement un ensemble de maisons qui avaient été abandonnées par les propriétaires caldoches au moment du plus fort des tensions. Notre emploi du temps consistait désormais à améliorer le cantonnement en vue du passage de témoin à la relève qui allait arriver et à grenouiller dans les tribus voisines. 


Tournée de présence en tribu


Le monument commémoratif de la prise de possession de la Nouvelle Calédonie

Lors de nos prises de contact avec ces tribus il fallait bien évidemment respecter la mise en œuvre de « la coutume ». Rappelons que « la coutume » est un cérémonial pratiqué par toute personne qui se rendant en milieu mélanésien demande l’autorisation de pénétrer sur les terres coutumières de la tribu, du clan, en offrant de façon ostentatoire un présent au chef de tribu ou de clan (tissu, paquet de tabac et menue monnaie mais jamais d’alcool) et en prononçant un petit discours. Si le présent est accepté, le visiteur est le bienvenu. Cette tradition à respecter impérativement, sous peine de froisser gravement les Mélanésiens, est à la fois un geste de politesse et une manifestation de reconnaissance et de respect vis-à-vis de la culture canaque.

Force est toutefois de constater que dans le contexte du moment où l’important était de réaffirmer la présence de l’Etat français dans des zones déstabilisées, nous perdions un peu de vue l’esprit d’origine de ce cérémonial… car à vrai dire personne ne nous avait sensibilisés aux fondements du droit coutumier et aux spécificités socioculturelles de la société mélanésienne. En fait nous considérions cet usage comme une simple manifestation de savoir-vivre… sans plus…

 

Sur place à Plum on ne peut pas dire que les relations étaient très chaleureuses que ce soit entre les permanents et les « guépards »… ou que ce soit entre les différents détachements venus de métropole.

En ce qui concerne les relations avec le RIMaP / NC nous avions le net sentiment que cette composante qui comprenait pas mal de Mélanésiens dans ses rangs car on était encore sous le régime de la conscription, n’était ni prise très au sérieux ni jugée très fiable en cas de dérapage de la situation… Cette défiance du Commandement et des autorités, compréhensible compte tenu de la situation, avait inévitablement un effet négatif sur le moral de nos camarades affectés en séjour au sein du RIMaP / NC. Bien évidemment, le fait que les détachements Guépard qui se succédaient soient composés de soldats « métropolitains » engagés ne faisait qu’accentuer ce clivage entre « amateurs » et « professionnels »… clivage au demeurant exploité à des fins de communication extérieure par le Commandement.

A ce clivage s’ajoutaient aussi les soucis de vie courante… Si certaines villas de la cité cadre de Plum avaient été transférées au Guépard afin de loger les commandants d’unité et quelques cadres de l’état-major, un certain nombre d’autres, dominées par le hangar hébergeant « la troupe » étaient encore occupées par des familles de permanents… Inutile de dire que le spectacle de marsouins allant à la douche en tenue parfois… allégée… ajouté aux discussions nocturnes et aux grivoiseries en tous genres de nos célibataires n’étaient pas nécessairement du goût de ces familles… ce que l’on peut aisément comprendre.

 

A ces tensions s’ajoutaient aussi les relations parfois difficiles entre les unités venues de métropole.

Depuis le début des évènements et avant notre arrivée, il y avait déjà eu l’intervention du 3ème RPIMa de janvier à juillet 1985 puis celle du 2eme RIMa de juillet 1985 à janvier 1986… Ces deux détachements Guépard avaient été installés dans le camp de Plum moyennant un certain nombre d’aménagements… Lorsqu’un second détachement Guépard fut mis en place en avril 1986, nous dûmes nous serrer un peu pour permettre à ce dernier de ce déployer car désormais trois unités cohabitaient sur le camp de Plum : le RIMAP / NC, les éléments de base arrière du 21ème RIMa non projetés sur la côte Est et le détachement du 8ème RPIMa qui venait d’arriver… 

Depuis le début des renforcement du fait des contraintes de vie courante des tensions étaient survenues, tensions fort heureusement régulées par le fait que certains cadres subalternes des différents régiments se connaissaient entre eux. Parmi ces tensions il y eut ainsi avant notre arrivée une « baston » entre des para colos et des cadres du 2eme RIMa... 

Un autre fait choquant pour nombre de cadres, fut de constater le peu d’égards témoignés vis à vis d’un chef de corps arrivant et qui dut coucher pour sa première nuit à Plum dans une cellule du poste de sécurité… comme un taulard lambda… J’ose espérer que ce fut là le résultat d’un malentendu ou d’un loupé administratif car dans le cas inverse ce serait à désespérer de la notion de solidarité d’arme… 

Ce qui est toutefois certain c’est que le détachement qui arriva pendant notre mandat pour renforcer le dispositif Guépard déjà en place, sans doute afin de conserver en dépit du cadre paradisiaque un état d’esprit « intervention », doubla le dispositif de sécurité du camp en s’enfermant lui-même dans une seconde enceinte intérieure dans laquelle on ne pénétrait qu’au terme d’un contrôle incluant comme, à Beyrouth… le passage d’un miroir sous le châssis du véhicule afin de s’assurer qu’il n’y avait pas de charge explosive dessous…


On l'aura compris, je garde un souvenir plus que mitigé de cette seconde mission en Nouvelle Calédonie... et c'est là un doux euphémisme... comme on dit.


(A suivre)...

Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (5)... A la rencontre des populations mélanésiennes.


Si lors de mon premier séjour j’avais pu découvrir le milieu caldoche, c’est essentiellement à l’occasion de la mission effectuée pendant la période des évènements que j’ai pu appréhender davantage les particularismes de la société mélanésienne. En effet, même si nos activités de présence m’avaient conduit en 1983 à prendre contact avec les tribus de la côte Est, c’est à l’occasion de notre déploiement sur la côte Est en 1986 que j’ai pu approfondir un certain nombre de particularités propres à cette population qui fournit aujourd’hui l’essentiel du recrutement du SMA en Nouvelle Calédonie… 


Depuis l’arrivée des Européens et les vagues successives d’immigration, la Nouvelle Calédonie est un pays pluriethnique, point de rencontre de deux civilisations. Après avoir pratiquement disparu au début du XX° siècle, les Mélanésiens forment à nouveau le groupe ethnique le plus important, même s’il ne représente que 44 % de la population, mais il s'agit là d'un milieu profondément déstabilisé par les récentes évolutions...






1 - QUELQUES RAPPELS CONCERNANT L'ORGANISATION SOCIALE ET CULTURELLE TRADITIONNELLE DU MONDE MELANESIEN.


Rappelons que le peuplement de la Mélanésie qui provient de l'Asie du Sud-Est s'est étendu à l'Australie (Aborigènes), à la Papouasie (papous), aux différents archipels volcaniques jusqu'aux Samoa en atteignant aussi semble t-il les Marquises... Du fait de ces migrations, l'actuel peuple kanak de Nouvelle-Calédonie qui est toutefois issu de différents métissages aurait touché l'île à partir de 7000 ans avant JC.


Pour appréhender un minimum la culture mélanésienne traditionnelle, il convient tout d’abord de conserver en mémoire son organisation sociale traditionnelle, à savoir le fait que la cellule de base de la société canaque est le clan, la famille au sens large issue d’un ancêtre commun. Chaque clan est associé à un autre clan, de même dialecte, de même coutume, ce « couple » étant lui-même associé à un autre, et ainsi de suite... le regroupement de clans formant une tribu qui représente alors une entité géographique définie…

Cette tribu est elle-même dirigée par un chef (petit chef) qui prend les décisions importantes, rend la justice coutumière et est le lien entre la tribu et les ancêtres. Il est assisté et conseillé par le conseil des Anciens, dans lequel chaque clan est représenté, conseil qui met en œuvre les décisions. Aujourd’hui toutefois, le petit chef agit en concertation avec les autorités administratives. Considéré comme le garant de la cohésion du groupe, il est le gardien de la parole.

Au-delà de la tribu, on trouve ensuite le district dont le chef prend l’appellation de « grand chef » et auquel est confié un rôle de représentation et de prestige.

Au-dessus du district, on trouve enfin l’aire coutumière regroupant des tribus et des districts qui pratiquent des langues similaires ou voisines... Le milieu mélanésien se caractérise par une "pulvérisation linguistique" car si on ne recense que 26 langues ou dialectes différents en Nouvelle-Calédonie... s'agissant des autres pays de peuplement mélanésien, on en aurait comptabilisé 800 en Papouasie-Nouvelle Guinée et 70 au Vanuatu...

 

Un second élément à bien intégrer est le fait que la coutume, qu’on considère généralement lorsqu’on se rend en tribu comme une manifestation de savoir-vivre et de respect vis à vis des populations vivant en un lien donné, doit être perçue aussi, d’une part comme un moyen traditionnel de créer des liens sociaux et d’entretenir une solidarité entre des individus qui autrefois se combattaient d’une vallée à l’autre, d’autre part de plus en plus comme un usage permettant d’affirmer l’identité canaque face aux étrangers… qu’ils soient caldoches ou Zoreilles…

Voici précisément comme la coutume est définie dans le dictionnaire que j'ai déjà évoqué, à savoir « Les 1000 et un mots calédoniens » :

« Code traditionnel transmis oralement et qui règle les relations sociales dans le monde mélanésien. En fonction de l’appartenance à tel groupe, tel clan, telle famille, etc. chacun sait quelle est sa place dans la société, quels gestes il doit accomplir dans la vie sociale et aussi à qui il doit s’adresser. De là découle le geste traditionnel d’échange de présents (ou simplement de remise de présents) qui indique que l’on sait à qui l’on s’adresse, que l’on reconnaît son rang social et que l’on attend de lui qu’il reconnaisse notre rang et nous écoute ou nous accueille. L’importance culturelle de cet échange étant mal perçu par les premiers Européens a fait que le geste était tourné en dérision. « Faire coutume » c’est alors échanger quelque chose (surtout si on en tire profit). La coutume c’est aussi l’ensemble des gestes qui doivent être accomplis à l’occasion d’un événement particulier survenant dans la communauté (deuil, mariage, etc.) »

 

A ceci s’ajoute aussi le regard qu’on doit porter sur les personnes lorsqu’on se rend en tribu. Il est en effet important de se souvenir qu’en milieu mélanésien, traditionnellement l’individu en tant que tel n’est rien en dehors du groupe, qu’il n’existe que par ce dernier et qu’il appartient à la terre dans laquelle sont ensevelis ses ancêtres. A cet égard, le bannissement d’un individu était donc considéré comme une sanction de la plus haute sévérité. Ceci explique en partie le fait que la notion de propriété individuelle, dans ce contexte de « famille élargie », se soit pas vraiment reconnue…




Chacun des différents groupes humains qui ont été précédemment identifiés (clan, tribu, district coutumier), est donc associé à une terre qui représente la vie grâce à ses richesses que les Canaques, peuple d’agriculteurs, exploitent. Comme le précise Jean Pierre Doumenge les notions d’espace et d’organisation sociale ont pendant longtemps été liées :

« L’indissociabilité de la famille et de la terre aboutissait ainsi à l’idée que porter atteinte au sol, était porter atteinte à la cohésion familiale. Toute terre était à la fois un garde – manger et une carte d’identité : seules les familles nobles », premiers défricheurs ou alliés de ceux-ci pouvant se prévaloir d’un lien particulier avec une puissance surnaturelle, et issus d’un ancêtre prestigieux, détenaient les prérogatives du contrôle foncier tant sur le sol que sur le lagon. »

 

En outre, la notion de famille et les places respectives de l’homme et de la femme obéissent aussi à d’autres usages que les nôtres... Au sein des tribus canaques, l’homme occupe traditionnellement une position prédominante par rapport à la femme et il est censé être le seul à prendre la parole lors des palabres qui rythment la vie du clan. En effet, si la femme donne la vie et est considérée comme propriétaire du sang et de l’âme, l’homme donne le nom et le rang social, perpétuant ainsi la lignée. L’éducation des enfants était d’ailleurs souvent confiée à l’oncle utérin et aux vieilles du clan car l'adoption est une pratique admise. Le poids des générations se fait aussi sentir dans la vie quotidienne car traditionnellement l'homme n'étant considéré comme adulte qu'à partir de 30 ans, il se doit de recueillir l'assentiment des plus anciens avant toute décision. 


Un autre élément non négligeable à intégrer lors d’une prise de contact avec des Mélanésiens vivant en tribu est la spiritualité très forte de ces populations, le sentiment religieux qui pèse sur les mentalités pouvant déboucher ponctuellement sur des dérives sectaires et des croyances irrationnelles…

Dans les îles du Pacifique, que ce soit en Nouvelle Calédonie comme en Polynésie française, le christianisme, très répandu, s’est développé grâce à l’action des missions en se superposant, comme c’est le cas dans de nombreuses sociétés traditionnelles, sur des croyances animistes ancestrales qui se manifestent ponctuellement par la survivance de certains interdits (Tabou), de certaines pratiques ou superstitions.

Vivant au contact des populations reculées, les missionnaires catholiques et protestants se sont efforcés d’emblée d’éduquer les individus (cf. diffusion de la robe mission) et de promouvoir l’hygiène, l’amélioration du mode de vie, l’exploitation du sol à l’aide des ressources locales et la scolarisation. Leur présence s’est souvent concrétisée par la construction de dispensaires et d’écoles de village, qui bien que rustiques, ont servi de support à une action facilitée par le besoin d’apprendre des populations, en particulier chez les plus jeunes.

Le poids des croyances religieuses ne saurait donc être ignoré en Nouvelle Calédonie et il est essentiel, lors des contacts avec des Mélanésiens, de ne pas perdre de vue qu’ils sont extrêmement pudiques et que toute forme de nudité ou toute allusion au sexe doit être impérativement proscrite !



2 - LES EVOLUTIONS EN COURS.


L’organisation sociale et la culture mélanésienne qui viennent d’être évoquées et qui avaient déjà été fortement bouleversées par la colonisation européenne depuis le milieu du XIXème siècle, sont aujourd’hui de plus en plus remises en cause par les nouveaux modes de vie et de consommation importés, qui se sont diffusés au sein de la population canaque. Bien qu’ils aient essayé de vivre relativement en marge de ces évolutions, les Mélanésiens ne sont en effet pas parvenus à préserver de façon rigoureuse leur mode de vie et la société traditionnelle se transforme progressivement.

 

En premier lieu, la relation traditionnellement très forte à la terre, facteur identitaire traditionnel de la société canaque, tend ainsi à s’affaiblir sous l’effet de l’évolution sociale et de l’émigration en direction de Nouméa qui regroupe aujourd’hui 60 % de la population de Nouvelle-Calédonie. Comme le soulignait une étude menée en 1998 par le Centre de relations humaines de l’état-major de l’armée de Terre, « Le monde mélanésien évolue, parfois contre son gré. La société traditionnelle, bien que toujours vivante, est fragilisée par le contact avec le mode de vie occidental. Ce dernier est souvent rejeté, mais il fascine, en particulier la jeunesse. Cela se traduit par des mouvements de population. Les jeunes Kanaks gagnent Nouméa, pour suivre leurs études, ou bien simplement attirés par les lumières de la ville et l’espoir d’un hypothétique emploi. Ceux qui s’adaptent se regroupent dans les squats de Nouméa ou chez leurs parents déjà installés, alors que les autres errent dans la ville. Pour tous, cependant, le lien avec la tribu n’est jamais rompu, si bien que le retour parmi les siens est un acte normal. Il peut être de courte durée si le Mélanésien parvient à vivre à Nouméa ou définitif dans le cas contraire. »

 

Ceci a conduit à faire apparaître, d’une part une distinction entre la ville et la brousse, d’autre part le développement de la notion de propriété individuelle qui remet en cause les fondements même de la société traditionnelle basés sur la propriété collective de la terre.


Les évolutions en matière d'activité humaine agricole ont bien évidemment généré de nombreux conflits d’intérêts ; l’agriculture sur la côte Ouest se couplant de plus en plus avec l’élevage extensif qui nécessite un espace accru, un bouleversement de l’organisation spatiale et sociale traditionnelle s'est produit au fil du temps :

« Le caractère normatif du contrôle social et spatial ne pouvaient souffrir de remise ne cause radicale sans conséquence désastreuse pour la cohésion des collectivités traditionnelles. Et si l’accès de quelques nouveaux venus était toujours perçu comme un signe de bonne fortune et de renouvellement des alliances, le déferlement de centaines, voire de milliers de colons était considéré comme vecteur de catastrophe. Dans un tel contexte, toute entreprise de colonisation fondée sur le grand élevage ou la grande plantation était synonyme de dépossession massive des communautés autochtones, donc traumatisante à court comme à long terme. »

 

L’industrialisation et l’urbanisation ont égaient modifié certains modes de vie, d’une part en faisant ainsi passer désormais au premier plan la notion d’individu, d’autre part en privilégiant la place du droit par rapport à celle de la coutume... avec des conséquences non négligeables au niveau de la vie politique... 

Parmi les évolutions notables, on note ainsi l’érosion du pouvoir coutumier et la remise en cause de l’autorité des chefs traditionnels ne répondant pas aux attentes nouvelles de la jeunesse. La volonté de faire bouger les choses a entraîné une montée des revendications indépendantistes relayées, du fait d’un mode de désignation électif, par l’arrivée de nouveaux chefs plus jeunes et plus vindicatifs que par le passé. Lors des évènements des années 80, phénomène impensable autrefois, on a ainsi vu dans certaines tribus des chefs coutumiers être malmenés par des jeunes qui estimaient que les Anciens ne relayaient pas suffisamment leurs revendications politiques et qu’ils restaient trop tributaires du pouvoir colonial…

 

Enfin, dans le domaine de l’organisation familiale traditionnelle il ne faut pas négliger le fait qu’en dépit d’un positionnement encore mal reconnu, la femme mélanésienne tend à revendiquer une reconnaissance accrue… Il suffit d'ailleurs de prendre l’exemple des volontaires féminines qui issues des tribus rejoignent le SMA, pour constater qu’il s’agit de jeunes femmes, qui habituées à voir leur aînées supporter les charges de la vie courante sans en tirer aucun bénéfice, attendent une évolution de leur condition… Ce souci d’émancipation, né sous l’effet conjugué des déplacements hors de la tribu, d’un accès plus important à l’information et à la scolarisation, génère en retour le refus de certaines contraintes en vigueur sous le couvert du respect des pratiques coutumières...



    Sans faire de « l'ethnologie de comptoir », ces quelques lignes en partie rédigées à partir du cours autrefois diffusé au CMIDOME, n'ont d'autre prétention que d'apporter, même si c'est de façon rudimentaire et incomplète, une base de données aux jeunes cadres qui iront servir pour la première fois en Nouvelle Calédonie... données qui ne nous étaient hélas pas fournies dans le temps... Il importe toutefois à chacun d'approfondir ces notions élémentaires par la lecture et l'observation directe. Même si la richesse culturelle mélanésienne est souvent tournée en dérision, à la fois du fait de sa pauvreté relative au regard de nos propres définitions, de son instrumentalisation politique et de sa méconnaissance par une grande partie de la jeunesse locale, ainsi que me l'avait dit lors d'un échange le père Teppaz, missionnaire bien connu en Nouvelle Calédonie mais aujourd'hui décédé, ce n'est toutefois pas là une raison pour faire l'impasse sur elle...


L'intelligence des situations est à ce prix...



(A suivre)...

Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (6)... Vingt ans après...


La troisième expérience que j’ai eue de la Nouvelle Calédonie est intervenue dans le cadre de mes fonctions de chef d’état-major du Commandement du Service militaire adapté entre 2004 et 2007 et elle a été très différente des précédentes, en ce sens que je n’étais plus en position d’acteur, mais en situation d’observation… 



Les lignes qui suivent sont donc fondées sur ce que j’ai pu noter dans le cadre des missions d’audit que j’ai conduites auprès du GSMA de Nouvelle Calédonie alors implanté sur les sites de Koumak et de Koné et qui datent des années 2004 – 2007. J’espère que mes constats seront utiles aux jeunes cadres qui dans l’avenir seront affectés au sein de cette unité, même si bien évidemment les évolutions survenues ou à venir du contexte social, économique et politique local, auront des incidences dans le domaine culturel.

Au cours de ces missions effectuées avec mes quatres adjoints en charge du contrôle des différents services (Formation – Insertion, Administration – Finances, Infrastructure – Équipements et Recrutement - Ressources humaines), outre le bilan de l’action menée par le chef de corps, mon axe d’effort était l’évaluation de l’adéquation du dispositif et des mesures adoptées aux besoins et aux spécificités du territoire, notamment sur le plan socioculturel. Ce travail a par ailleurs débouché sur la rédaction d’un mémoire personnel de Master 2 en Gestion des ressources humaines de l’I.A.E. de Paris.

 

Le constat essentiel que j’ai effectué en revenant vingt ans après ma première prise de contact avec ce territoire, devenu entre-temps une collectivité sui generis, a été de découvrir qu’en dépit des changements survenus depuis les évènements, l’héritage du passé tumultueux de la période écoulée était toutefois encore bien présent dans les esprits et dans une société toujours duale, même si les évolutions paraissaient mieux contrôlées que par le passé… 



1 - LE GSMA / NC, UNE UNITE ATYPIQUE.


Le premier constat que j'ai effectué lors de ce retour a été de noter que la société calédonienne était jeune (30 % des habitants ont moins de 30 ans) et en pleine évolution, car suite à la signature des accords de Nouméa en 1998, la population semblait désormais animée par la volonté de construire un avenir commun. Si au plan économique on observait une implication croissante des actifs dans le tertiaire parallèlement à une baisse continue des apports de l’agriculture, l’importance du secteur public comme moteur de l’économie et le contexte général de dépendance vis-à-vis de la métropole restait encore préoccupant même si la perspective d’une éventuelle indépendance semblait s’éloigner.

Une partie de la population vivant traditionnellement en marge de ces évolutions, la création du GSMA / NC tendait donc à mener une action en profondeur en faveur du développement local et de l’insertion sociale, tout à fait conforme à l’esprit d’origine ayant prévalu lors de la création du SMA dans les années 60 aux Antilles. 

Bien qu’on puisse y recenser un certain nombre de jeunes originaires de Wallis et Futuna, la grande majorité des volontaires du SMA de Nouvelle Calédonie appartenait lors de mes investigations à l’ethnie autochtone mélanésienne, qui représentant alors environ 44 % de la population totale, résidait essentiellement en brousse (c'est-à-dire hors de Nouméa) et dans les îles Loyauté (Ouvéa, Lifou, Maré). Bien que les Européens descendants de colons ou de métropolitains représentent pour leur part 34 % des habitants, on n’en trouvait pratiquement presque aucun au SMA pas plus d’ailleurs que de représentants de la communauté asiatique ou polynésienne qui constituait pourtant environ 10 % des Néo-Calédoniens. 

Lors de mes missions d’audit auprès du GSMA de Nouvelle-Calédonie, j’ai pu constater que cette unité, atypique à bien des égards, à commencer par le fait que ses volontaires ne disposaient pas à l'époque d’armement à la différence des autres unités du SMA, était comme c’est le cas ailleurs le reflet de la société dont elle est issue mais aussi et surtout de l’organisation spatiale très particulière de ce territoire ayant abouti à cantonner une partie de la population sur une frange du territoire.

Jean Pierre Doumenge dans l’Outre-mer français (2000) a parfaitement résumé cette situation :

« Le déséquilibre perceptible dans la répartition des hommes se double en Nouvelle Calédonie de particularismes ethnoculturels opposant de façon contrastée la côte orientale de la Grande terre et les îles (presque essentiellement peuplées de Mélanésiens) à la côte occidentale, en particulier Nouméa (où le mélange des communautés se conforte avec le temps, même si la dominante européenne reste encore majoritaire en zone urbaine. » 



2 - LE VOLONTAIRE SMA DE NOUVELLE CALEDONIE.


S’agissant du volontaire SMA on ne peut pas dire qu’il existe un modèle type d’individu car, bien que marquée par la coutume qui comme on l'a vu précédemment fixe à la fois l’organisation institutionnelle et les règle sociales, la société mélanésienne est avant tout une société non homogène en raison de différents facteurs :

- le cloisonnement géographique, découlant de la diversité des sites d’implantation des tribus qui fragmente cette communauté;

- la diversité religieuse qui sépare catholiques et protestants : de nombreux volontaires SMA sont de confession protestante, car si la religion catholique prédomine à Nouméa, le culte protestant est en effet important dans l’intérieur du pays ainsi qu’aux îles Loyauté, sans oublier non plus l’Église des Saints des Derniers Jours et les Mormons qui officient également en Nouvelle Calédonie et dont les prédications ont touché certains jeunes volontaires SMA ;

- les particularismes linguistiques, avec plus d’une vingtaine de dialectes différents sur le territoire ;

- les différences de modes de vie entre ceux qui vivent en tribu et ceux qui ont émigré vers Nouméa ;

- les clivages politiques ;

- etc.

En matière de recrutement, l’incorporation sous les drapeaux d’un jeune volontaire mélanésien revenait dans les faits à traiter deux cas de figure distincts :

- lorsque le volontaire provenait de Nouméa, cela signifiait qu’il allait généralement falloir intégrer un jeune adulte en situation d’exclusion non seulement sociale (comme c’était le cas pour ses homologues de Fort-de-France ou de Saint-Denis) mais aussi culturelle, car n’ayant aucun référentiel auquel se raccrocher ;

- lorsque le volontaire arrivait directement d’une tribu, on était alors souvent en présence d’un individu habitué à vivre et à travailler dans une société de subsistance très éloignée des standards métropolitains de consommation et dans un contexte de vie sociale avant tout collective.

Sur le plan comportemental, aux dires des cadres que j’ai rencontrés, la grande majorité des volontaires faisait preuve d’une certaine nonchalance en raison d’une vision à court terme de l’avenir et d’un fatalisme qui chez les jeunes Mélanésiens rendent difficile toute capacité de projection dans le futur et partant, l’amélioration de leur employabilité. Cette dernière était aussi défavorisée par la difficulté qu’ont de nombreux jeunes Canaques à développer un comportement individualiste, considéré jusque-là comme incongru dans la vie communautaire imposée par le clan ou la tribu... mais pourtant indispensable à une insertion dans le monde du travail.

Le passage du jeune volontaire mélanésien dans les rangs du groupement correspondait par conséquent, au-delà d’un cycle de formation technique, à un véritable parcours initiatique devant le conduire à se forger une personnalité propre en gérant de nombreuses contradictions entre les différentes influences culturelles subies (européenne/canaque, civile/militaire, etc.).

D’une façon générale, le jeune volontaire rejoignant le SMA était confronté à une quête identitaire difficile dont il y avait fort peu de chance qu’il en sorte renforcé, la société mélanésienne dans laquelle il évoluait étant fragilisée par les évolutions en cours et en plein bouleversement. Si sur le plan politique elle avait revendiqué avec succès tout au long des vingt dernières années son émancipation, au plan économique elle restait en revanche à la traîne au sein d'une économie encore dépendante des aides financières de la métropole ou des projets d’investissements étrangers. Elle subissait en outre de plein fouet la concurrence d’un modèle social occidental qui, étalant son luxe tout au long du front de mer de l’Anse Vata, était désormais parfaitement visible d’une jeunesse qui quittait le cadre restreint de sa vallée.


En matière de vie courante, quelle que soit leur provenance, les volontaires SMA devaient faire l’apprentissage de la notion d’autorité car si ceux qui venaient des quartiers défavorisés de Nouméa n’avaient pas toujours eu l’occasion d’en faire l’expérience du fait de leur condition de déracinés, ceux arrivant des tribus avaient souvent été confrontés à ce qu’il faut bien appeler une érosion du pouvoir des chefs coutumiers... Comme cela a été dit précédemment, les évènements des années quatre-vingt qui avaient entraîné dans diverses tribus l’intervention des gendarmes, soit pour aider les chefs à rétablir leur autorité, soit pour permettre l’application de la justice et du droit, avaient aussi contribué à déstructurer un ensemble jusque-là relativement organisé avec des règles de subordination claires.

Par ailleurs, la pression morale encore exercée par l’ancien milieu d’appartenance avec la résurgence ponctuelle de certaines obligations d’ordre coutumier était génératrice d’un absentéisme préjudiciable à la formation et à la resocialisation des jeunes.

Enfin, à l’issue de la formation dispensée, la réussite de leur insertion sociale et professionnelle restait freinée par de nombreux obstacles à commencer par la survivance de nombreux préjugés qui font du Canaque un individu jugé « bon à peau » (autrement dit un bon à rien) pour un employeur très souvent caldoche.

Par voie de conséquence, après cette rupture brutale avec un passé et un référentiel culturel même dégradé, le retour du jeune Mélanésien dans un cadre de vie traditionnel ne pouvait que s’avérer difficile et générateur de tensions internes au sein de son milieu originel...



3 - L’ACTION DES CADRES.


Les entretiens réalisés sur le terrain auprès des cadres de contact faisaient apparaître que leur action quotidienne impliquait la prise en compte de certaines données de base spécifiques à la société calédonienne et à laquelle les volontaires SMA n’échappaient pas totalement.

Parmi ces caractéristiques de la société locale on relevait ainsi :

- la propension fortement répandue des individus à s’adonner à l’alcoolisme, particulièrement les fins de semaine ;

- la violence routière endémique qui n’épargnait pas le groupement, en dépit des recommandations formulées par l’encadrement ;

- une délinquance parfois difficile à contrôler, surtout sur Nouméa, à laquelle n’avaient pas toujours échappé les jeunes provenant des quartiers défavorisés ;

- un irrespect flagrant de la femme, ne facilitant pas les relations avec les volontaires féminines ;

- la fréquence des actes d’incivilité contre lesquels il était parfois difficile d’intervenir sous peine de se voir taxé de comportement raciste.

L’intégration du jeune Mélanésien dans la communauté militaire impliquait aussi de lutter contre certains de ses penchants habituels (usage d’alcool ou / et de cannabis) jusque-là associés à tous les rites de la vie et dont il fallait démontrer désormais l’effet nocif et prohibé.

Enfin, pour parvenir à le faire évoluer positivement en vue de son adaptation au monde du travail, il fallait aussi lutter contre la persistance de réflexes identitaires forts et un attachement parfois très vif à la collectivité originelle.

Indépendamment des difficultés découlant du processus de formation et d’insertion des jeunes Canaques, l’encadrement du GSMA de Nouvelle Calédonie devait aussi faire face à la nécessité d’une bonne gestion des relations intercommunautaires. En effet, présente sur l’île depuis le début de la colonisation, la communauté wallisienne de Nouvelle-Calédonie, troisième composante démographique, s’était imposée dans le passé par son travail et de nombreux jeunes issus de cette communauté étaient présents dans les rangs du groupement. Les problèmes de cohabitation entre les communautés canaque et wallisienne de Nouvelle-Calédonie, sans être dramatiques, nécessitaient de la part des cadres un suivi particulier pour que soit préservé un climat relationnel harmonieux en raison du poids de certains antagonismes traditionnels générateurs de tensions et de clivages internes au sein des volontaires.


En dépit des conditions très particulières qui structuraient son action, l’intégration de l’encadrement du SMA dans la population locale ne semblait toutefois pas poser de problème, voire même constituait une réussite au regard de ce qui se passait ailleurs.

Ce constat me semblait être la conséquence de deux facteurs particulièrement importants.

- en premier lieu, cette unité était entièrement ouverte sur l’extérieur, car à la différence des autres corps de troupe, elle n’est entourée d’aucune clôture. Ceci, associé au fait que le logement des familles se faisait exclusivement en milieu civil favorisait bien évidemment, au moins sur le plan psychologique, une certaine forme d’ouverture sur l’extérieur ;

- par ailleurs, l’implantation du groupement à 400 kms de Nouméa, à l’extrémité nord de l’île, au cœur de la brousse calédonienne, confrontait ses cadres à un mode de vie et de relations typiques tendant à les rapprocher de ceux de la population autochtone et en coupant les jeunes du milieu originel où ils avaient échoué.. 


        Si pour un militaire affecté en Nouvelle Calédonie, la découverte du monde mélanésien peut se faire à l’occasion des contacts en tribu, que ce soit à titre professionnel ou que ce soit dans le cadre de ses loisirs, il n’en reste pas moins que depuis la suspension de la conscription seule une affectation dans les rangs du SMA permet une observation de long terme…



(A suivre)...




Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (7) ... Une séance de cinéma... tropicale et chaude...


Pour réussir en matière de ''communication'' avec des populations étrangères, voire avec des ressortissants de l'outre-mer français... ou tout au moins pour y faire le moins de dégâts possibles lors des échanges... je suis aujourd’hui persuadé qu’avant de passer aux choses sérieuses comme une négociation importante, la réalisation d'un accord de coopération, la mise en œuvre d'un projet commun... il convient de s’être constitué lors de menues opérations préalables un solide bêtisier permettant de savoir ce qu’il ne faut plus faire à l’avenir.


En matière de bêtisier, je puis vous assurer que le mien est bien fourni car au fil de mes pérégrinations sous diverses latitudes je me suis énergiquement employé à illustrer par des épisodes haut en couleur un certain nombre d’axiomes des spécialistes de l’interculturel…

 





Me trouvant en Nouvelle Calédonie au milieu des années 80, en pleine période de troubles indépendantistes, j’ai un jour été chargé en liaison avec les services du Haut-commissariat de la République de me rendre dans une tribu de la côte Est perdue au fond de la chaîne montagneuse, afin d’y mener une action de présence des services de l’État en milieu mélanésien. A une époque où il n’y avait ni Internet ni même de réseau d’électricité dans ces vallées, parmi les nombreuses activités qu’on nous demandait d’effectuer après avoir satisfait aux traditions coutumières, outre les soins à la population et quelques travaux d’intérêt général, il y avait souvent l’organisation d’une séance de cinéma... 

Si vous voulez avoir une idée de ce que cela signifie concrètement, dites-vous que cela tenait davantage d’une scène de Tintin au Congo que d’une « première » à Cannes… Mais plantons donc le décor : imaginez les habitants en robe mission et en manou (pareo) venus s’asseoir à la tombée de la nuit sur le gazon du stade sous l’autorité bienveillante du chef de tribu, les draps blancs fixés sur les poteaux de football, le projecteur antédiluvien branché sur groupe électrogène installé sur un capot de véhicule … la croix du sud au firmament et en bruit de fond, le bruissement des palmes (… seul point commun d’ailleurs avec le festival de Cannes)… 

M’étant assuré au préalable que le matériel fonctionnait et surtout, connaissant la pudibonderie traditionnelle des populations mélanésiennes, que le film de Lautner fourni par les services de communication du Haut-commissariat ne comportait aucune nudité ou « effusion sentimentale », faute de quoi on risquait d’enflammer la vallée tout entière… j’étais serein. En principe il ne pouvait donc rien arriver de grave… sauf que cette séance de cinéma n’allait pas vraiment se passer comme prévu…

 

Au bout de quelques minutes de projection, malgré un effort de concentration au moins aussi important que celui exigé par le visionnage d’une séance d’art et d’essai dans un petit cinéma de quartier, force est de constater que j’avais un peu de mal à « entrer dans le film »… Coup d’œil à droite… coup d’œil à gauche… visiblement je n’étais pas le seul que la mise en scène de Georges Lautner laissait perplexe… et somnolent… Seul le chef, visiblement soucieux d’assumer ses responsabilités dans la hiérarchie coutumière semblait témoigner un vif intérêt à défaut d’une bonne compréhension de l’intrigue… Au terme de seulement 45 minutes de projection, alors que quelques rares « esprits éclairés » commençaient enfin à se faire une petite idée des évènements affectant la vie des acteurs, quelle ne fut pas ma surprise de voir apparaître le mot FIN sur l’écran… Alors que tout le monde commençait à se relever pour regagner sa case en vue d’y poursuivre un repos… déjà bien entamé pour certains… mon opérateur un brin embarrassé apparut dans la lumière pour nous demander de nous rasseoir vu qu’il s’était trompé dans l’ordre des bobines… et qu’il avait commencé par diffuser la seconde moitié du film… 

Imaginez le même sketch dans une salle parisienne… Bon public et sans un murmure… mais hésitant sans doute secrètement entre la lapidation du projectionniste et le visionnage de la fin du film… ou plutôt de son début si vous préférez… la curiosité l’emporta fort heureusement, les spectateurs se rassirent (ou pour certains se recouchèrent) et nous pûmes alors enfin assister à la projection de la première partie. Vous ne serez donc pas surpris si je vous dis que d’un seul coup on commença à y voir un peu plus clair dans le « puzzle »… 

 

Comme si la bourde de mon opérateur ne suffisait pas, au fur et à mesure que la seconde bobine se déroulait je découvrais peu à peu le pourquoi du titre de ce film, en l’occurrence « Ils sont fous ces sorciers »… en maudissant de plus en plus fortement le responsable communication du Haut-commissariat qui l’avait choisi… L’intrigue de ce « navet » était pourtant simple… Dans ce film, l’acteur principal Jean Lebebvre, en vue de signer un contrat commercial, est envoyé par son patron à l'île Maurice où il fait la connaissance d'un autre Français « chômeur professionnel ». Un soir de beuverie, les diurétiques étant ce qu’ils sont, les deux hommes décident de se soulager au pied d'une statue sacrée. Les dieux, offensés par ce sacrilège les punissent en leur ôtant leur reflet et en les faisant léviter. Si cette situation leur paraît au début invivable, les deux hommes finissent cependant par tirer parti de ces désavantages pour régler leurs problèmes personnels au retour à Paris.

 Si dans notre culture il n’y aurait pas eu de quoi fouetter un chat, inutile de vous détailler l’effet généré par la scène de l’assouvissement d’un besoin naturel contre un Totem au sein d’une population, certes chrétienne, mais encore fortement imprégnée de traditions animistes… Pour faire court disons que je sentis un frémissement crispé passer parmi les spectateurs… une émotion « palpable » en somme… 

Fort heureusement pour nous, les missionnaires protestants et catholiques étant passés dans cette vallée un siècle auparavant, je suppose que c’est ce qui nous sauva la vie ce soir-là… à défaut de nous épargner la honte… De surcroît et je tiens à vous rassurer, fort heureusement personne ne cassa non plus les fauteuils… et pour cause…

 

En même temps que je notais de façon empirique sur mes tablettes personnelles l’importance de la prise en compte et du respect à accorder aux « Valeurs, croyances et attitudes » des populations d’outre-mer, je prenais conscience du fait qu’à la maxime « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde… » il convenait de rajouter également « …et pas de la même manière… ». 

Après le « rire jaune » (le mien en l’occurrence), je découvrais à l’occasion de cette séance le « rire décalé »… Ainsi, quand les quelques Européens de mon équipe riaient aux bons mots des acteurs français et à l’humour d’un langage au second degré, les Mélanésiens restaient de marbre. A l’inverse, quand les acteurs donnaient dans un comique de situation ou de gestes bon enfant, le public local s’esclaffait à gorge déployée des scènes au premier degré… sous le regard légèrement condescendant de mon équipe « d’intellectuels » placée au dernier rang. Mais fort heureusement, quand un propos humoristique était immédiatement suivi par exemple d’une chute accidentelle d’un des personnages ou de la mise en œuvre d’un des maléfices lancés par les dieux courroucés, on voyait alors une sorte d’ondulation partie du fond passer d’une communauté à l’autre et parcourir le public… une version locale et tropicalisée de la « Ola » en quelque sorte… ponctuée d’interjections en tous genres… 

Pour tout vous dire, le spectacle était désormais dans la « salle »… et c’est sans doute ce qui nous sauva…

 

La pédagogie aurait voulu qu’à l’issue de cette première partie je refasse projeter la suite du film afin de m’assurer que le « message » de Georges Lautner était bien passé auprès du public, mais vous comprendrez aisément que dans un souci sécuritaire je m’en sois dispensé… Comme dans tout bon film comique, il y eut donc un « happy end » à cette soirée mal engagée et nous pûmes aller dormir ce soir-là sans craindre qu’on nous fasse un mauvais sort…

Comme quoi si « le rire est le propre de l’homme », il faut croire que c’est aussi un facteur de cohésion interculturelle à ne pas négliger...

 

 

NB : Tous ces évènements sont (hélas) bien réels… certes pas à la gloire de l’armée coloniale et de ses représentants du moment… mais enfin, fort heureusement, il y a prescription… et c'est donc sur cette anecdote que s'achève ma série de témoignages relatifs à la Nouvelle Calédonie.