Le second séjour que j’ai effectué en Nouvelle Calédonie en 1986, soit trois années plus tard, n’a pas été aussi enrichissant que le premier, ceci pour différentes raisons… Le contexte général dans lequel nous arrivions, la nature de la mission qui nous était dévolue et aussi… la façon dont j’abordais personnellement cette seconde prise de contact avec une population et avec un pays que j’avais appris un peu à connaître et à apprécier étaient en effet très particuliers…
A propos du contexte général, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’entre 1983 et 1986 bien des choses avaient changé… Parmi les évènements les plus notables survenus après le rejet du statut de Nainville-les-Roches et ayant marqué la radicalisation des oppositions entre loyalistes et indépendantistes, on peut citer la création du FLNKS et le boycott des élections territoriales de novembre 1984, la montée progressive des affrontements inter communautés ayant abouti à la mort de nombreuses personnes des deux camps, dont celle de Machorro, le rejet du premier projet d’indépendance-association élaboré par Edgard Pisani en janvier 1985 générant une montée des affrontements jusqu’en juin 1985 et entraînant l’instauration d’un état d’urgence et du couvre-feu, puis à partir d’août 1985 la mise en œuvre d’un nouveau statut transitoire permettant un certain retour au calme jusqu’aux élections de mars 1986…
S’agissant de notre mission, elle était donc désormais bien différente de celle que j’avais connu précédemment... Le gouvernement français ayant décidé suite aux affrontements de janvier 1985 de renforcer l’action des forces de l’ordre par l’envoi de troupes afin de recentrer gendarmes et CRS respectivement sur le maintien de l’ordre en milieu mélanésien et sur Nouméa, notre rôle consistait globalement à sécuriser certains sites sensibles et à assurer une présence plus affirmée de l’État sur l’ensemble du territoire. Le 3ème RPIMa qui avait ainsi permis d’éviter la prise du Haut-commissariat par les loyalistes pendant les journées de janvier 1985 avait été relevé par le 2ème RIMA en juillet, avant de céder la place au terme de six mois de présence au 21ème RIMa en janvier 1986.
En ce qui concerne la sécurisation de ces points sensibles, il s’agissait tout d’abord de gardienner certains sites particuliers comme ceux contrôlant l’approvisionnement en eau de Nouméa, la crainte d’un blocage ou d’un « empoisonnement » de la chaîne de distribution ayant été semble-t-il évoquée… A la protection de ces sites s’ajoutait aussi celle de certaines installations stratégiques comme notamment les balises de l’aéroport de Tontouta, essentielles pour assurer la continuité des liaisons aériennes internationales… ainsi que l’acheminement des renforts et de la logistique…
Concrètement cela se traduisait par l’implantation sous guitounes d’une section chargée d’assurer la surveillance d’un site parfois isolé comme le barrage de Dumbea perdu sur les hauteurs de Nouméa pendant une dizaine de jours… activité on s’en doute peu réjouissante pour des marsouins qui avaient rêvé avant le départ de plages de sable blanc…
Le calme étant revenu suite à l’instauration du statut Pisani-Fabius en août 1985, avec ces activités de gardiennage la mission revêtait donc un caractère routinier pouvant faire oublier le paroxysme de violence de l’année précédente... La difficulté pour le Commandement étant donc de garder les gens motivés, alors même qu’on leur imposait des contraintes de vie courante et de services difficiles à comprendre, vu que la situation semblait être revenue à la normale...
En matière d’activités de détente, du fait que nous étions censés être en intervention, le régime de sortie était en effet assez spartiate : de mémoire il était prévu une journée de détente mensuelle sur Nouméa, dans un créneau horaire bien précis… et avec parfois même la présence de l’encadrement… En dépit de ces précautions, tout ne se passait pas toujours comme il l’aurait fallu… J’ai ainsi conservé en mémoire la « descente » que fit un groupe de marsouins de notre compagnie au club Med de l’anse Vata un dimanche après-midi, dans le but probable de se rafraîchir et de voir à quoi ressemblaient les rares clientes occidentales venues d’Australie ou de Nouvelle Zélande… Les vigiles wallisiens leur ayant refusé l’accès au bar, car ils n’étaient pas membres du club Med, nos lascars frustrés … et déjà un brin avinés… parvinrent quand même à se faufiler dans l’hôtel et après avoir gagné les étages entreprirent pour manifester leur mauvaise humeur d’expédier des éléments de mobilier dans la piscine… Bien qu’ayant réussi l’exploit de ressortir sans se faire coincer par les vigiles, qui au vu des fauteuils et des tables passant par les baies vitrées s’étaient précipités pour mettre un terme au « déménagement », nos garçons furent facilement identifiés et appréhendés sur l’anse Vata… Alertés par le service de permanence, avec mon commandant d’unité nous nous rendîmes alors au club Med afin de négocier un abandon de plainte moyennant le remboursement des dégâts… Le malentendu dissipé, le directeur de l’hôtel beau joueur, nous invita alors pour la soirée… Quant à nos garçons, pour les quatre mois suivants ils ne virent plus désormais Nouméa qu’en photos… ce qui leur laissa ainsi tout loisir de méditer à propos de leur comportement…
Sinon, parmi les sorties prévues il y avait également une journée section au phare Amédée, journée qui d’ailleurs failli mal se terminer pour un camarade et pour ses hommes… La navette Mary D ayant eu si mes souvenirs sont bons une avarie de moteur, une partie du personnel fut recueillie par un autre bateau rentrant du phare Amédée… bateau qui suite à une vague imprévue du fait de la surcharge sombra… au crépuscule… Tout ce petit monde ayant lors du repas de midi un peu « chargé la mule » comme on dit trivialement, chacun dégrisa rapidement en barbotant autour de l’épave jusqu’au moment de la récupération, à une heure où dit-on les squales sont généralement de sortie… Exception faite de la perte de papiers et d’un peu de matériel photos tout se finit bien… excepté pour le chef de section à qui il fut injustement reproché de ne pas avoir géré correctement la situation… Le fond du problème était qu’en fait le naufrage ayant été à la une des Nouvelles calédoniennes du lundi matin, le régiment faisait en quelque sorte parler négativement de lui… et compte tenu de la personnalité du COMSUP du moment ce genre de publicité était plus que dérangeante…
Il est évident que tous ceux d’entre nous qui avions séjourné sur le territoire auparavant étions particulièrement frustrés de ce régime de « liberté surveillée »… qui nous interdisait, soit de revoir des connaissances locales, tout Caldoche étant par définition suspecté d’attachement forcené à la France, soit de retourner dans des lieux mis au ban des endroits fréquentables parce que recevant des militants loyalistes… Le spectre de l’activisme pied-noir et de l’OAS qui risquait apparemment de faire de nous des « soldats perdus » version années 80 était en effet sous-jacent… et j’avais parfois le sentiment que le commandement craignait plus à notre endroit le risque de contagion loyaliste que les effets des menées indépendantistes…
Parmi les lieux qui nous étaient interdits il y avait ainsi l’excellent grill « Chez Samuel » dont le patron militait pour le maintien de la Calédonie dans la République… Finalement à part « L’eau vive », restaurant tenu sur la promenade Vernier par des bonnes sœurs et « le Bourbonnais », un bar implanté à proximité du camp de Plum dont le patron avait pourtant eu maille à partir avec la justice pour des histoires de prestations « d’un genre spécial » pour célibataires… mais qui faisait paradoxalement partie des lieux autorisés… on se demandait bien où on pouvait raisonnablement aller sans se compromettre… Fort heureusement, en jouant les caméléons pour se fondre dans le milieu, nous parvînmes quand même sur la durée à casser la croute dans des endroits de bonne facture que nous connaissions déjà comme les restaurants des Hélices à Magenta ou du Surf hôtel…
Du fait de mes responsabilités ultérieures, je peux parfaitement comprendre les restrictions imposées alors par le commandement, d’autant que nos garçons n’étaient pas nécessairement des enfants de cœur, mais pour autant je crois avec le recul qu’un peu plus de responsabilisation aurait été nécessaire, quitte à mettre en œuvre des sanctions exemplaires vis à vis de ceux qui fautaient, car à certains moments nous avions véritablement le sentiment d’être infantilisés. Le plus frustrant dans cette affaire était de constater que les recommandations ou observations des anciens connaissant le pays et la population, comme par exemple notre chef des services techniques, un officier qui peu de temps auparavant avait commandé la CCAS à Nouméa et que nous respections tant pour ses qualités humaines que pour ses compétences techniques, n’étaient pas prises en compte… J’ai ainsi le souvenir d’une « partie de gifles » après boire survenue dans le bar du Bourbonnais entre quelques Mélanésiens avinés et une équipe de marsouins qui entraîna la brutale consignation au cantonnement du détachement tout entier… Pour un peu on aurait dit que c’était la révolte de 1878 qui reprenait avec à sa tête feu le grand chef Ataï… Quant à notre « ancien » il passait presque avec ses propos destinés à relativiser les choses pour un « vieux con » qui ne comprenait pas la gravité de la situation nouvelle… du moins si l’on en croit certains qui se disaient en « intervention »… Bien des années plus tard, en Somalie, je retrouverai ce clivage à propos de la connaissance du milieu avec d’un côté les marsouins des forces prepositionnées (5eme RIAOM de Djibouti) et de l’autre des marsouins envoyés en intervention (Détachement de la 11eme DP)… Comme quoi l'histoire se répète toujours…
Indépendamment de ces rares activités de détente, pour oxygéner les unités et les sortir des gardiennages, le commandement avait prévu des activités extérieures. Parmi ces dernières je retiens en particulier une sortie terrain effectuée dans les monts Koghis mais qui hélas s’acheva par un drame. Bien qu’étant partis de Plum sous un beau soleil, en raison d’une brusque dégradation de la météo nous fumes pris par un orage assez violent une fois parvenus sur les lignes de crête dominant Nouméa. La pluie s’étant arrêtée et notre parcours de compagnie prévoyant un bivouac aux abords de l’auberge des monts Koghis, un secteur que je connaissais bien suite à mon séjour antérieur, nous entamâmes alors la descente à travers la forêt… Malheureusement, au passage d’une de nos sections, un rocher se détachant de la pente fragilisée par le ravinement des eaux vint percuter au niveau de la tête un chef de section. En dépit de l’EVASAN très rapide que l’hélicoptère de la gendarmerie effectua grâce à un délicat hélitreuillage au travers des arbres, ce sous-officier qui était un type remarquable et que j’appréciais beaucoup, devait malheureusement décéder…
Fort heureusement il y eut d’autres activités beaucoup plus sereines et moins dramatiques comme par exemple ces deux traversières que nous effectuâmes pendant le séjour. Pour l’une d’entre elles je choisis sensiblement le même itinéraire que celui que j’avais suivi trois ans auparavant, à savoir la vallée de la Tipindjé. Pour la seconde ce fut un parcours plus banal effectué entre Moindou et Kouaoua avec quand même quelques « coups de colliers » pour passer la chaîne…
Ajoutons aussi à ces deux crapahuts une reconnaissance en jeep d’une semaine effectuée dans le nord de l’île et qui me permit au départ de Plum de « monter » par la côte Ouest jusqu’à Kaala-Gomen, Koumak et Ouegoa puis de redescendre par la côte Est en longeant les contreforts du mont Panié et en franchissant par le bac la rivière Ouaimé avant de revenir sur Bouraïl puis de rentrer au camp. Un parcours magnifique qui, s’il me permit de découvrir des coins que je ne connaissais pas toujours, me fit aussi me rendre compte de visu des dégâts infligés par les indépendantistes lors des troubles de 1984-85 comme en témoignaient les ruines de certaines infrastructures de villégiature, par exemple à Touho, ou les vestiges de fermes brûlées en brousse…
Parvenus à mi-mandat, suite aux élections législatives de mars 1986 aboutissant à un changement de majorité politique en France, le commandement décida de nous projeter sur la côte Est en milieu mélanésien afin d’assurer une présence accrue de l’Etat parmi les populations mélanésiennes. Dans ce cadre, si le PC régimentaire et la CCS s’installèrent sur le site minier de Poro, les trois compagnies furent dispersées entre Ponerihouen, Canala et Houailou, cette dernière contrôlant l’accès au col des Roussettes sur la route de Nandaï. En ce qui nous concerne nous occupions sur ce dernier emplacement un ensemble de maisons qui avaient été abandonnées par les propriétaires caldoches au moment du plus fort des tensions. Notre emploi du temps consistait désormais à améliorer le cantonnement en vue du passage de témoin à la relève qui allait arriver et à grenouiller dans les tribus voisines.
Lors de nos prises de contact avec ces tribus il fallait bien évidemment respecter la mise en œuvre de « la coutume ». Rappelons que « la coutume » est un cérémonial pratiqué par toute personne qui se rendant en milieu mélanésien demande l’autorisation de pénétrer sur les terres coutumières de la tribu, du clan, en offrant de façon ostentatoire un présent au chef de tribu ou de clan (tissu, paquet de tabac et menue monnaie mais jamais d’alcool) et en prononçant un petit discours. Si le présent est accepté, le visiteur est le bienvenu. Cette tradition à respecter impérativement, sous peine de froisser gravement les Mélanésiens, est à la fois un geste de politesse et une manifestation de reconnaissance et de respect vis-à-vis de la culture canaque.
Force est toutefois de constater que dans le contexte du moment où l’important était de réaffirmer la présence de l’Etat français dans des zones déstabilisées, nous perdions un peu de vue l’esprit d’origine de ce cérémonial… car à vrai dire personne ne nous avait sensibilisés aux fondements du droit coutumier et aux spécificités socioculturelles de la société mélanésienne. En fait nous considérions cet usage comme une simple manifestation de savoir-vivre… sans plus…
Sur place à Plum on ne peut pas dire que les relations étaient très chaleureuses que ce soit entre les permanents et les « guépards »… ou que ce soit entre les différents détachements venus de métropole.
En ce qui concerne les relations avec le RIMaP / NC nous avions le net sentiment que cette composante qui comprenait pas mal de Mélanésiens dans ses rangs car on était encore sous le régime de la conscription, n’était ni prise très au sérieux ni jugée très fiable en cas de dérapage de la situation… Cette défiance du Commandement et des autorités, compréhensible compte tenu de la situation, avait inévitablement un effet négatif sur le moral de nos camarades affectés en séjour au sein du RIMaP / NC. Bien évidemment, le fait que les détachements Guépard qui se succédaient soient composés de soldats « métropolitains » engagés ne faisait qu’accentuer ce clivage entre « amateurs » et « professionnels »… clivage au demeurant exploité à des fins de communication extérieure par le Commandement.
A ce clivage s’ajoutaient aussi les soucis de vie courante… Si certaines villas de la cité cadre de Plum avaient été transférées au Guépard afin de loger les commandants d’unité et quelques cadres de l’état-major, un certain nombre d’autres, dominées par le hangar hébergeant « la troupe » étaient encore occupées par des familles de permanents… Inutile de dire que le spectacle de marsouins allant à la douche en tenue parfois… allégée… ajouté aux discussions nocturnes et aux grivoiseries en tous genres de nos célibataires n’étaient pas nécessairement du goût de ces familles… ce que l’on peut aisément comprendre.
A ces tensions s’ajoutaient aussi les relations parfois difficiles entre les unités venues de métropole.
Depuis le début des évènements et avant notre arrivée, il y avait déjà eu l’intervention du 3ème RPIMa de janvier à juillet 1985 puis celle du 2eme RIMa de juillet 1985 à janvier 1986… Ces deux détachements Guépard avaient été installés dans le camp de Plum moyennant un certain nombre d’aménagements… Lorsqu’un second détachement Guépard fut mis en place en avril 1986, nous dûmes nous serrer un peu pour permettre à ce dernier de ce déployer car désormais trois unités cohabitaient sur le camp de Plum : le RIMAP / NC, les éléments de base arrière du 21ème RIMa non projetés sur la côte Est et le détachement du 8ème RPIMa qui venait d’arriver…
Depuis le début des renforcement du fait des contraintes de vie courante des tensions étaient survenues, tensions fort heureusement régulées par le fait que certains cadres subalternes des différents régiments se connaissaient entre eux. Parmi ces tensions il y eut ainsi avant notre arrivée une « baston » entre des para colos et des cadres du 2eme RIMa...
Un autre fait choquant pour nombre de cadres, fut de constater le peu d’égards témoignés vis à vis d’un chef de corps arrivant et qui dut coucher pour sa première nuit à Plum dans une cellule du poste de sécurité… comme un taulard lambda… J’ose espérer que ce fut là le résultat d’un malentendu ou d’un loupé administratif car dans le cas inverse ce serait à désespérer de la notion de solidarité d’arme…
Ce qui est toutefois certain c’est que le détachement qui arriva pendant notre mandat pour renforcer le dispositif Guépard déjà en place, sans doute afin de conserver en dépit du cadre paradisiaque un état d’esprit « intervention », doubla le dispositif de sécurité du camp en s’enfermant lui-même dans une seconde enceinte intérieure dans laquelle on ne pénétrait qu’au terme d’un contrôle incluant comme, à Beyrouth… le passage d’un miroir sous le châssis du véhicule afin de s’assurer qu’il n’y avait pas de charge explosive dessous…
On l'aura compris, je garde un souvenir plus que mitigé de cette seconde mission en Nouvelle Calédonie... et c'est là un doux euphémisme... comme on dit.
(A suivre)...
