Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (5)... A la rencontre des populations mélanésiennes.


Si lors de mon premier séjour j’avais pu découvrir le milieu caldoche, c’est essentiellement à l’occasion de la mission effectuée pendant la période des évènements que j’ai pu appréhender davantage les particularismes de la société mélanésienne. En effet, même si nos activités de présence m’avaient conduit en 1983 à prendre contact avec les tribus de la côte Est, c’est à l’occasion de notre déploiement sur la côte Est en 1986 que j’ai pu approfondir un certain nombre de particularités propres à cette population qui fournit aujourd’hui l’essentiel du recrutement du SMA en Nouvelle Calédonie… 


Depuis l’arrivée des Européens et les vagues successives d’immigration, la Nouvelle Calédonie est un pays pluriethnique, point de rencontre de deux civilisations. Après avoir pratiquement disparu au début du XX° siècle, les Mélanésiens forment à nouveau le groupe ethnique le plus important, même s’il ne représente que 44 % de la population, mais il s'agit là d'un milieu profondément déstabilisé par les récentes évolutions...






1 - QUELQUES RAPPELS CONCERNANT L'ORGANISATION SOCIALE ET CULTURELLE TRADITIONNELLE DU MONDE MELANESIEN.


Rappelons que le peuplement de la Mélanésie qui provient de l'Asie du Sud-Est s'est étendu à l'Australie (Aborigènes), à la Papouasie (papous), aux différents archipels volcaniques jusqu'aux Samoa en atteignant aussi semble t-il les Marquises... Du fait de ces migrations, l'actuel peuple kanak de Nouvelle-Calédonie qui est toutefois issu de différents métissages aurait touché l'île à partir de 7000 ans avant JC.


Pour appréhender un minimum la culture mélanésienne traditionnelle, il convient tout d’abord de conserver en mémoire son organisation sociale traditionnelle, à savoir le fait que la cellule de base de la société canaque est le clan, la famille au sens large issue d’un ancêtre commun. Chaque clan est associé à un autre clan, de même dialecte, de même coutume, ce « couple » étant lui-même associé à un autre, et ainsi de suite... le regroupement de clans formant une tribu qui représente alors une entité géographique définie…

Cette tribu est elle-même dirigée par un chef (petit chef) qui prend les décisions importantes, rend la justice coutumière et est le lien entre la tribu et les ancêtres. Il est assisté et conseillé par le conseil des Anciens, dans lequel chaque clan est représenté, conseil qui met en œuvre les décisions. Aujourd’hui toutefois, le petit chef agit en concertation avec les autorités administratives. Considéré comme le garant de la cohésion du groupe, il est le gardien de la parole.

Au-delà de la tribu, on trouve ensuite le district dont le chef prend l’appellation de « grand chef » et auquel est confié un rôle de représentation et de prestige.

Au-dessus du district, on trouve enfin l’aire coutumière regroupant des tribus et des districts qui pratiquent des langues similaires ou voisines... Le milieu mélanésien se caractérise par une "pulvérisation linguistique" car si on ne recense que 26 langues ou dialectes différents en Nouvelle-Calédonie... s'agissant des autres pays de peuplement mélanésien, on en aurait comptabilisé 800 en Papouasie-Nouvelle Guinée et 70 au Vanuatu...

 

Un second élément à bien intégrer est le fait que la coutume, qu’on considère généralement lorsqu’on se rend en tribu comme une manifestation de savoir-vivre et de respect vis à vis des populations vivant en un lien donné, doit être perçue aussi, d’une part comme un moyen traditionnel de créer des liens sociaux et d’entretenir une solidarité entre des individus qui autrefois se combattaient d’une vallée à l’autre, d’autre part de plus en plus comme un usage permettant d’affirmer l’identité canaque face aux étrangers… qu’ils soient caldoches ou Zoreilles…

Voici précisément comme la coutume est définie dans le dictionnaire que j'ai déjà évoqué, à savoir « Les 1000 et un mots calédoniens » :

« Code traditionnel transmis oralement et qui règle les relations sociales dans le monde mélanésien. En fonction de l’appartenance à tel groupe, tel clan, telle famille, etc. chacun sait quelle est sa place dans la société, quels gestes il doit accomplir dans la vie sociale et aussi à qui il doit s’adresser. De là découle le geste traditionnel d’échange de présents (ou simplement de remise de présents) qui indique que l’on sait à qui l’on s’adresse, que l’on reconnaît son rang social et que l’on attend de lui qu’il reconnaisse notre rang et nous écoute ou nous accueille. L’importance culturelle de cet échange étant mal perçu par les premiers Européens a fait que le geste était tourné en dérision. « Faire coutume » c’est alors échanger quelque chose (surtout si on en tire profit). La coutume c’est aussi l’ensemble des gestes qui doivent être accomplis à l’occasion d’un événement particulier survenant dans la communauté (deuil, mariage, etc.) »

 

A ceci s’ajoute aussi le regard qu’on doit porter sur les personnes lorsqu’on se rend en tribu. Il est en effet important de se souvenir qu’en milieu mélanésien, traditionnellement l’individu en tant que tel n’est rien en dehors du groupe, qu’il n’existe que par ce dernier et qu’il appartient à la terre dans laquelle sont ensevelis ses ancêtres. A cet égard, le bannissement d’un individu était donc considéré comme une sanction de la plus haute sévérité. Ceci explique en partie le fait que la notion de propriété individuelle, dans ce contexte de « famille élargie », se soit pas vraiment reconnue…




Chacun des différents groupes humains qui ont été précédemment identifiés (clan, tribu, district coutumier), est donc associé à une terre qui représente la vie grâce à ses richesses que les Canaques, peuple d’agriculteurs, exploitent. Comme le précise Jean Pierre Doumenge les notions d’espace et d’organisation sociale ont pendant longtemps été liées :

« L’indissociabilité de la famille et de la terre aboutissait ainsi à l’idée que porter atteinte au sol, était porter atteinte à la cohésion familiale. Toute terre était à la fois un garde – manger et une carte d’identité : seules les familles nobles », premiers défricheurs ou alliés de ceux-ci pouvant se prévaloir d’un lien particulier avec une puissance surnaturelle, et issus d’un ancêtre prestigieux, détenaient les prérogatives du contrôle foncier tant sur le sol que sur le lagon. »

 

En outre, la notion de famille et les places respectives de l’homme et de la femme obéissent aussi à d’autres usages que les nôtres... Au sein des tribus canaques, l’homme occupe traditionnellement une position prédominante par rapport à la femme et il est censé être le seul à prendre la parole lors des palabres qui rythment la vie du clan. En effet, si la femme donne la vie et est considérée comme propriétaire du sang et de l’âme, l’homme donne le nom et le rang social, perpétuant ainsi la lignée. L’éducation des enfants était d’ailleurs souvent confiée à l’oncle utérin et aux vieilles du clan car l'adoption est une pratique admise. Le poids des générations se fait aussi sentir dans la vie quotidienne car traditionnellement l'homme n'étant considéré comme adulte qu'à partir de 30 ans, il se doit de recueillir l'assentiment des plus anciens avant toute décision. 


Un autre élément non négligeable à intégrer lors d’une prise de contact avec des Mélanésiens vivant en tribu est la spiritualité très forte de ces populations, le sentiment religieux qui pèse sur les mentalités pouvant déboucher ponctuellement sur des dérives sectaires et des croyances irrationnelles…

Dans les îles du Pacifique, que ce soit en Nouvelle Calédonie comme en Polynésie française, le christianisme, très répandu, s’est développé grâce à l’action des missions en se superposant, comme c’est le cas dans de nombreuses sociétés traditionnelles, sur des croyances animistes ancestrales qui se manifestent ponctuellement par la survivance de certains interdits (Tabou), de certaines pratiques ou superstitions.

Vivant au contact des populations reculées, les missionnaires catholiques et protestants se sont efforcés d’emblée d’éduquer les individus (cf. diffusion de la robe mission) et de promouvoir l’hygiène, l’amélioration du mode de vie, l’exploitation du sol à l’aide des ressources locales et la scolarisation. Leur présence s’est souvent concrétisée par la construction de dispensaires et d’écoles de village, qui bien que rustiques, ont servi de support à une action facilitée par le besoin d’apprendre des populations, en particulier chez les plus jeunes.

Le poids des croyances religieuses ne saurait donc être ignoré en Nouvelle Calédonie et il est essentiel, lors des contacts avec des Mélanésiens, de ne pas perdre de vue qu’ils sont extrêmement pudiques et que toute forme de nudité ou toute allusion au sexe doit être impérativement proscrite !



2 - LES EVOLUTIONS EN COURS.


L’organisation sociale et la culture mélanésienne qui viennent d’être évoquées et qui avaient déjà été fortement bouleversées par la colonisation européenne depuis le milieu du XIXème siècle, sont aujourd’hui de plus en plus remises en cause par les nouveaux modes de vie et de consommation importés, qui se sont diffusés au sein de la population canaque. Bien qu’ils aient essayé de vivre relativement en marge de ces évolutions, les Mélanésiens ne sont en effet pas parvenus à préserver de façon rigoureuse leur mode de vie et la société traditionnelle se transforme progressivement.

 

En premier lieu, la relation traditionnellement très forte à la terre, facteur identitaire traditionnel de la société canaque, tend ainsi à s’affaiblir sous l’effet de l’évolution sociale et de l’émigration en direction de Nouméa qui regroupe aujourd’hui 60 % de la population de Nouvelle-Calédonie. Comme le soulignait une étude menée en 1998 par le Centre de relations humaines de l’état-major de l’armée de Terre, « Le monde mélanésien évolue, parfois contre son gré. La société traditionnelle, bien que toujours vivante, est fragilisée par le contact avec le mode de vie occidental. Ce dernier est souvent rejeté, mais il fascine, en particulier la jeunesse. Cela se traduit par des mouvements de population. Les jeunes Kanaks gagnent Nouméa, pour suivre leurs études, ou bien simplement attirés par les lumières de la ville et l’espoir d’un hypothétique emploi. Ceux qui s’adaptent se regroupent dans les squats de Nouméa ou chez leurs parents déjà installés, alors que les autres errent dans la ville. Pour tous, cependant, le lien avec la tribu n’est jamais rompu, si bien que le retour parmi les siens est un acte normal. Il peut être de courte durée si le Mélanésien parvient à vivre à Nouméa ou définitif dans le cas contraire. »

 

Ceci a conduit à faire apparaître, d’une part une distinction entre la ville et la brousse, d’autre part le développement de la notion de propriété individuelle qui remet en cause les fondements même de la société traditionnelle basés sur la propriété collective de la terre.


Les évolutions en matière d'activité humaine agricole ont bien évidemment généré de nombreux conflits d’intérêts ; l’agriculture sur la côte Ouest se couplant de plus en plus avec l’élevage extensif qui nécessite un espace accru, un bouleversement de l’organisation spatiale et sociale traditionnelle s'est produit au fil du temps :

« Le caractère normatif du contrôle social et spatial ne pouvaient souffrir de remise ne cause radicale sans conséquence désastreuse pour la cohésion des collectivités traditionnelles. Et si l’accès de quelques nouveaux venus était toujours perçu comme un signe de bonne fortune et de renouvellement des alliances, le déferlement de centaines, voire de milliers de colons était considéré comme vecteur de catastrophe. Dans un tel contexte, toute entreprise de colonisation fondée sur le grand élevage ou la grande plantation était synonyme de dépossession massive des communautés autochtones, donc traumatisante à court comme à long terme. »

 

L’industrialisation et l’urbanisation ont égaient modifié certains modes de vie, d’une part en faisant ainsi passer désormais au premier plan la notion d’individu, d’autre part en privilégiant la place du droit par rapport à celle de la coutume... avec des conséquences non négligeables au niveau de la vie politique... 

Parmi les évolutions notables, on note ainsi l’érosion du pouvoir coutumier et la remise en cause de l’autorité des chefs traditionnels ne répondant pas aux attentes nouvelles de la jeunesse. La volonté de faire bouger les choses a entraîné une montée des revendications indépendantistes relayées, du fait d’un mode de désignation électif, par l’arrivée de nouveaux chefs plus jeunes et plus vindicatifs que par le passé. Lors des évènements des années 80, phénomène impensable autrefois, on a ainsi vu dans certaines tribus des chefs coutumiers être malmenés par des jeunes qui estimaient que les Anciens ne relayaient pas suffisamment leurs revendications politiques et qu’ils restaient trop tributaires du pouvoir colonial…

 

Enfin, dans le domaine de l’organisation familiale traditionnelle il ne faut pas négliger le fait qu’en dépit d’un positionnement encore mal reconnu, la femme mélanésienne tend à revendiquer une reconnaissance accrue… Il suffit d'ailleurs de prendre l’exemple des volontaires féminines qui issues des tribus rejoignent le SMA, pour constater qu’il s’agit de jeunes femmes, qui habituées à voir leur aînées supporter les charges de la vie courante sans en tirer aucun bénéfice, attendent une évolution de leur condition… Ce souci d’émancipation, né sous l’effet conjugué des déplacements hors de la tribu, d’un accès plus important à l’information et à la scolarisation, génère en retour le refus de certaines contraintes en vigueur sous le couvert du respect des pratiques coutumières...



    Sans faire de « l'ethnologie de comptoir », ces quelques lignes en partie rédigées à partir du cours autrefois diffusé au CMIDOME, n'ont d'autre prétention que d'apporter, même si c'est de façon rudimentaire et incomplète, une base de données aux jeunes cadres qui iront servir pour la première fois en Nouvelle Calédonie... données qui ne nous étaient hélas pas fournies dans le temps... Il importe toutefois à chacun d'approfondir ces notions élémentaires par la lecture et l'observation directe. Même si la richesse culturelle mélanésienne est souvent tournée en dérision, à la fois du fait de sa pauvreté relative au regard de nos propres définitions, de son instrumentalisation politique et de sa méconnaissance par une grande partie de la jeunesse locale, ainsi que me l'avait dit lors d'un échange le père Teppaz, missionnaire bien connu en Nouvelle Calédonie mais aujourd'hui décédé, ce n'est toutefois pas là une raison pour faire l'impasse sur elle...


L'intelligence des situations est à ce prix...



(A suivre)...

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