Pour réussir en matière de ''communication'' avec des populations étrangères, voire avec des ressortissants de l'outre-mer français... ou tout au moins pour y faire le moins de dégâts possibles lors des échanges... je suis aujourd’hui persuadé qu’avant de passer aux choses sérieuses comme une négociation importante, la réalisation d'un accord de coopération, la mise en œuvre d'un projet commun... il convient de s’être constitué lors de menues opérations préalables un solide bêtisier permettant de savoir ce qu’il ne faut plus faire à l’avenir.
En matière de bêtisier, je puis vous assurer que le mien est bien fourni car au fil de mes pérégrinations sous diverses latitudes je me suis énergiquement employé à illustrer par des épisodes haut en couleur un certain nombre d’axiomes des spécialistes de l’interculturel…
Me trouvant en Nouvelle Calédonie au milieu des années 80, en pleine période de troubles indépendantistes, j’ai un jour été chargé en liaison avec les services du Haut-commissariat de la République de me rendre dans une tribu de la côte Est perdue au fond de la chaîne montagneuse, afin d’y mener une action de présence des services de l’État en milieu mélanésien. A une époque où il n’y avait ni Internet ni même de réseau d’électricité dans ces vallées, parmi les nombreuses activités qu’on nous demandait d’effectuer après avoir satisfait aux traditions coutumières, outre les soins à la population et quelques travaux d’intérêt général, il y avait souvent l’organisation d’une séance de cinéma...
Si vous voulez avoir une idée de ce que cela signifie concrètement, dites-vous que cela tenait davantage d’une scène de Tintin au Congo que d’une « première » à Cannes… Mais plantons donc le décor : imaginez les habitants en robe mission et en manou (pareo) venus s’asseoir à la tombée de la nuit sur le gazon du stade sous l’autorité bienveillante du chef de tribu, les draps blancs fixés sur les poteaux de football, le projecteur antédiluvien branché sur groupe électrogène installé sur un capot de véhicule … la croix du sud au firmament et en bruit de fond, le bruissement des palmes (… seul point commun d’ailleurs avec le festival de Cannes)…
M’étant assuré au préalable que le matériel fonctionnait et surtout, connaissant la pudibonderie traditionnelle des populations mélanésiennes, que le film de Lautner fourni par les services de communication du Haut-commissariat ne comportait aucune nudité ou « effusion sentimentale », faute de quoi on risquait d’enflammer la vallée tout entière… j’étais serein. En principe il ne pouvait donc rien arriver de grave… sauf que cette séance de cinéma n’allait pas vraiment se passer comme prévu…
Au bout de quelques minutes de projection, malgré un effort de concentration au moins aussi important que celui exigé par le visionnage d’une séance d’art et d’essai dans un petit cinéma de quartier, force est de constater que j’avais un peu de mal à « entrer dans le film »… Coup d’œil à droite… coup d’œil à gauche… visiblement je n’étais pas le seul que la mise en scène de Georges Lautner laissait perplexe… et somnolent… Seul le chef, visiblement soucieux d’assumer ses responsabilités dans la hiérarchie coutumière semblait témoigner un vif intérêt à défaut d’une bonne compréhension de l’intrigue… Au terme de seulement 45 minutes de projection, alors que quelques rares « esprits éclairés » commençaient enfin à se faire une petite idée des évènements affectant la vie des acteurs, quelle ne fut pas ma surprise de voir apparaître le mot FIN sur l’écran… Alors que tout le monde commençait à se relever pour regagner sa case en vue d’y poursuivre un repos… déjà bien entamé pour certains… mon opérateur un brin embarrassé apparut dans la lumière pour nous demander de nous rasseoir vu qu’il s’était trompé dans l’ordre des bobines… et qu’il avait commencé par diffuser la seconde moitié du film…
Imaginez le même sketch dans une salle parisienne… Bon public et sans un murmure… mais hésitant sans doute secrètement entre la lapidation du projectionniste et le visionnage de la fin du film… ou plutôt de son début si vous préférez… la curiosité l’emporta fort heureusement, les spectateurs se rassirent (ou pour certains se recouchèrent) et nous pûmes alors enfin assister à la projection de la première partie. Vous ne serez donc pas surpris si je vous dis que d’un seul coup on commença à y voir un peu plus clair dans le « puzzle »…
Comme si la bourde de mon opérateur ne suffisait pas, au fur et à mesure que la seconde bobine se déroulait je découvrais peu à peu le pourquoi du titre de ce film, en l’occurrence « Ils sont fous ces sorciers »… en maudissant de plus en plus fortement le responsable communication du Haut-commissariat qui l’avait choisi… L’intrigue de ce « navet » était pourtant simple… Dans ce film, l’acteur principal Jean Lebebvre, en vue de signer un contrat commercial, est envoyé par son patron à l'île Maurice où il fait la connaissance d'un autre Français « chômeur professionnel ». Un soir de beuverie, les diurétiques étant ce qu’ils sont, les deux hommes décident de se soulager au pied d'une statue sacrée. Les dieux, offensés par ce sacrilège les punissent en leur ôtant leur reflet et en les faisant léviter. Si cette situation leur paraît au début invivable, les deux hommes finissent cependant par tirer parti de ces désavantages pour régler leurs problèmes personnels au retour à Paris.
Si dans notre culture il n’y aurait pas eu de quoi fouetter un chat, inutile de vous détailler l’effet généré par la scène de l’assouvissement d’un besoin naturel contre un Totem au sein d’une population, certes chrétienne, mais encore fortement imprégnée de traditions animistes… Pour faire court disons que je sentis un frémissement crispé passer parmi les spectateurs… une émotion « palpable » en somme…
Fort heureusement pour nous, les missionnaires protestants et catholiques étant passés dans cette vallée un siècle auparavant, je suppose que c’est ce qui nous sauva la vie ce soir-là… à défaut de nous épargner la honte… De surcroît et je tiens à vous rassurer, fort heureusement personne ne cassa non plus les fauteuils… et pour cause…
En même temps que je notais de façon empirique sur mes tablettes personnelles l’importance de la prise en compte et du respect à accorder aux « Valeurs, croyances et attitudes » des populations d’outre-mer, je prenais conscience du fait qu’à la maxime « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde… » il convenait de rajouter également « …et pas de la même manière… ».
Après le « rire jaune » (le mien en l’occurrence), je découvrais à l’occasion de cette séance le « rire décalé »… Ainsi, quand les quelques Européens de mon équipe riaient aux bons mots des acteurs français et à l’humour d’un langage au second degré, les Mélanésiens restaient de marbre. A l’inverse, quand les acteurs donnaient dans un comique de situation ou de gestes bon enfant, le public local s’esclaffait à gorge déployée des scènes au premier degré… sous le regard légèrement condescendant de mon équipe « d’intellectuels » placée au dernier rang. Mais fort heureusement, quand un propos humoristique était immédiatement suivi par exemple d’une chute accidentelle d’un des personnages ou de la mise en œuvre d’un des maléfices lancés par les dieux courroucés, on voyait alors une sorte d’ondulation partie du fond passer d’une communauté à l’autre et parcourir le public… une version locale et tropicalisée de la « Ola » en quelque sorte… ponctuée d’interjections en tous genres…
Pour tout vous dire, le spectacle était désormais dans la « salle »… et c’est sans doute ce qui nous sauva…
La pédagogie aurait voulu qu’à l’issue de cette première partie je refasse projeter la suite du film afin de m’assurer que le « message » de Georges Lautner était bien passé auprès du public, mais vous comprendrez aisément que dans un souci sécuritaire je m’en sois dispensé… Comme dans tout bon film comique, il y eut donc un « happy end » à cette soirée mal engagée et nous pûmes aller dormir ce soir-là sans craindre qu’on nous fasse un mauvais sort…
Comme quoi si « le rire est le propre de l’homme », il faut croire que c’est aussi un facteur de cohésion interculturelle à ne pas négliger...
NB : Tous ces évènements sont (hélas) bien réels… certes pas à la gloire de l’armée coloniale et de ses représentants du moment… mais enfin, fort heureusement, il y a prescription… et c'est donc sur cette anecdote que s'achève ma série de témoignages relatifs à la Nouvelle Calédonie.
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