Témoignage : Servir en Nouvelle Calédonie (6)... Vingt ans après...


La troisième expérience que j’ai eue de la Nouvelle Calédonie est intervenue dans le cadre de mes fonctions de chef d’état-major du Commandement du Service militaire adapté entre 2004 et 2007 et elle a été très différente des précédentes, en ce sens que je n’étais plus en position d’acteur, mais en situation d’observation… 



Les lignes qui suivent sont donc fondées sur ce que j’ai pu noter dans le cadre des missions d’audit que j’ai conduites auprès du GSMA de Nouvelle Calédonie alors implanté sur les sites de Koumak et de Koné et qui datent des années 2004 – 2007. J’espère que mes constats seront utiles aux jeunes cadres qui dans l’avenir seront affectés au sein de cette unité, même si bien évidemment les évolutions survenues ou à venir du contexte social, économique et politique local, auront des incidences dans le domaine culturel.

Au cours de ces missions effectuées avec mes quatres adjoints en charge du contrôle des différents services (Formation – Insertion, Administration – Finances, Infrastructure – Équipements et Recrutement - Ressources humaines), outre le bilan de l’action menée par le chef de corps, mon axe d’effort était l’évaluation de l’adéquation du dispositif et des mesures adoptées aux besoins et aux spécificités du territoire, notamment sur le plan socioculturel. Ce travail a par ailleurs débouché sur la rédaction d’un mémoire personnel de Master 2 en Gestion des ressources humaines de l’I.A.E. de Paris.

 

Le constat essentiel que j’ai effectué en revenant vingt ans après ma première prise de contact avec ce territoire, devenu entre-temps une collectivité sui generis, a été de découvrir qu’en dépit des changements survenus depuis les évènements, l’héritage du passé tumultueux de la période écoulée était toutefois encore bien présent dans les esprits et dans une société toujours duale, même si les évolutions paraissaient mieux contrôlées que par le passé… 



1 - LE GSMA / NC, UNE UNITE ATYPIQUE.


Le premier constat que j'ai effectué lors de ce retour a été de noter que la société calédonienne était jeune (30 % des habitants ont moins de 30 ans) et en pleine évolution, car suite à la signature des accords de Nouméa en 1998, la population semblait désormais animée par la volonté de construire un avenir commun. Si au plan économique on observait une implication croissante des actifs dans le tertiaire parallèlement à une baisse continue des apports de l’agriculture, l’importance du secteur public comme moteur de l’économie et le contexte général de dépendance vis-à-vis de la métropole restait encore préoccupant même si la perspective d’une éventuelle indépendance semblait s’éloigner.

Une partie de la population vivant traditionnellement en marge de ces évolutions, la création du GSMA / NC tendait donc à mener une action en profondeur en faveur du développement local et de l’insertion sociale, tout à fait conforme à l’esprit d’origine ayant prévalu lors de la création du SMA dans les années 60 aux Antilles. 

Bien qu’on puisse y recenser un certain nombre de jeunes originaires de Wallis et Futuna, la grande majorité des volontaires du SMA de Nouvelle Calédonie appartenait lors de mes investigations à l’ethnie autochtone mélanésienne, qui représentant alors environ 44 % de la population totale, résidait essentiellement en brousse (c'est-à-dire hors de Nouméa) et dans les îles Loyauté (Ouvéa, Lifou, Maré). Bien que les Européens descendants de colons ou de métropolitains représentent pour leur part 34 % des habitants, on n’en trouvait pratiquement presque aucun au SMA pas plus d’ailleurs que de représentants de la communauté asiatique ou polynésienne qui constituait pourtant environ 10 % des Néo-Calédoniens. 

Lors de mes missions d’audit auprès du GSMA de Nouvelle-Calédonie, j’ai pu constater que cette unité, atypique à bien des égards, à commencer par le fait que ses volontaires ne disposaient pas à l'époque d’armement à la différence des autres unités du SMA, était comme c’est le cas ailleurs le reflet de la société dont elle est issue mais aussi et surtout de l’organisation spatiale très particulière de ce territoire ayant abouti à cantonner une partie de la population sur une frange du territoire.

Jean Pierre Doumenge dans l’Outre-mer français (2000) a parfaitement résumé cette situation :

« Le déséquilibre perceptible dans la répartition des hommes se double en Nouvelle Calédonie de particularismes ethnoculturels opposant de façon contrastée la côte orientale de la Grande terre et les îles (presque essentiellement peuplées de Mélanésiens) à la côte occidentale, en particulier Nouméa (où le mélange des communautés se conforte avec le temps, même si la dominante européenne reste encore majoritaire en zone urbaine. » 



2 - LE VOLONTAIRE SMA DE NOUVELLE CALEDONIE.


S’agissant du volontaire SMA on ne peut pas dire qu’il existe un modèle type d’individu car, bien que marquée par la coutume qui comme on l'a vu précédemment fixe à la fois l’organisation institutionnelle et les règle sociales, la société mélanésienne est avant tout une société non homogène en raison de différents facteurs :

- le cloisonnement géographique, découlant de la diversité des sites d’implantation des tribus qui fragmente cette communauté;

- la diversité religieuse qui sépare catholiques et protestants : de nombreux volontaires SMA sont de confession protestante, car si la religion catholique prédomine à Nouméa, le culte protestant est en effet important dans l’intérieur du pays ainsi qu’aux îles Loyauté, sans oublier non plus l’Église des Saints des Derniers Jours et les Mormons qui officient également en Nouvelle Calédonie et dont les prédications ont touché certains jeunes volontaires SMA ;

- les particularismes linguistiques, avec plus d’une vingtaine de dialectes différents sur le territoire ;

- les différences de modes de vie entre ceux qui vivent en tribu et ceux qui ont émigré vers Nouméa ;

- les clivages politiques ;

- etc.

En matière de recrutement, l’incorporation sous les drapeaux d’un jeune volontaire mélanésien revenait dans les faits à traiter deux cas de figure distincts :

- lorsque le volontaire provenait de Nouméa, cela signifiait qu’il allait généralement falloir intégrer un jeune adulte en situation d’exclusion non seulement sociale (comme c’était le cas pour ses homologues de Fort-de-France ou de Saint-Denis) mais aussi culturelle, car n’ayant aucun référentiel auquel se raccrocher ;

- lorsque le volontaire arrivait directement d’une tribu, on était alors souvent en présence d’un individu habitué à vivre et à travailler dans une société de subsistance très éloignée des standards métropolitains de consommation et dans un contexte de vie sociale avant tout collective.

Sur le plan comportemental, aux dires des cadres que j’ai rencontrés, la grande majorité des volontaires faisait preuve d’une certaine nonchalance en raison d’une vision à court terme de l’avenir et d’un fatalisme qui chez les jeunes Mélanésiens rendent difficile toute capacité de projection dans le futur et partant, l’amélioration de leur employabilité. Cette dernière était aussi défavorisée par la difficulté qu’ont de nombreux jeunes Canaques à développer un comportement individualiste, considéré jusque-là comme incongru dans la vie communautaire imposée par le clan ou la tribu... mais pourtant indispensable à une insertion dans le monde du travail.

Le passage du jeune volontaire mélanésien dans les rangs du groupement correspondait par conséquent, au-delà d’un cycle de formation technique, à un véritable parcours initiatique devant le conduire à se forger une personnalité propre en gérant de nombreuses contradictions entre les différentes influences culturelles subies (européenne/canaque, civile/militaire, etc.).

D’une façon générale, le jeune volontaire rejoignant le SMA était confronté à une quête identitaire difficile dont il y avait fort peu de chance qu’il en sorte renforcé, la société mélanésienne dans laquelle il évoluait étant fragilisée par les évolutions en cours et en plein bouleversement. Si sur le plan politique elle avait revendiqué avec succès tout au long des vingt dernières années son émancipation, au plan économique elle restait en revanche à la traîne au sein d'une économie encore dépendante des aides financières de la métropole ou des projets d’investissements étrangers. Elle subissait en outre de plein fouet la concurrence d’un modèle social occidental qui, étalant son luxe tout au long du front de mer de l’Anse Vata, était désormais parfaitement visible d’une jeunesse qui quittait le cadre restreint de sa vallée.


En matière de vie courante, quelle que soit leur provenance, les volontaires SMA devaient faire l’apprentissage de la notion d’autorité car si ceux qui venaient des quartiers défavorisés de Nouméa n’avaient pas toujours eu l’occasion d’en faire l’expérience du fait de leur condition de déracinés, ceux arrivant des tribus avaient souvent été confrontés à ce qu’il faut bien appeler une érosion du pouvoir des chefs coutumiers... Comme cela a été dit précédemment, les évènements des années quatre-vingt qui avaient entraîné dans diverses tribus l’intervention des gendarmes, soit pour aider les chefs à rétablir leur autorité, soit pour permettre l’application de la justice et du droit, avaient aussi contribué à déstructurer un ensemble jusque-là relativement organisé avec des règles de subordination claires.

Par ailleurs, la pression morale encore exercée par l’ancien milieu d’appartenance avec la résurgence ponctuelle de certaines obligations d’ordre coutumier était génératrice d’un absentéisme préjudiciable à la formation et à la resocialisation des jeunes.

Enfin, à l’issue de la formation dispensée, la réussite de leur insertion sociale et professionnelle restait freinée par de nombreux obstacles à commencer par la survivance de nombreux préjugés qui font du Canaque un individu jugé « bon à peau » (autrement dit un bon à rien) pour un employeur très souvent caldoche.

Par voie de conséquence, après cette rupture brutale avec un passé et un référentiel culturel même dégradé, le retour du jeune Mélanésien dans un cadre de vie traditionnel ne pouvait que s’avérer difficile et générateur de tensions internes au sein de son milieu originel...



3 - L’ACTION DES CADRES.


Les entretiens réalisés sur le terrain auprès des cadres de contact faisaient apparaître que leur action quotidienne impliquait la prise en compte de certaines données de base spécifiques à la société calédonienne et à laquelle les volontaires SMA n’échappaient pas totalement.

Parmi ces caractéristiques de la société locale on relevait ainsi :

- la propension fortement répandue des individus à s’adonner à l’alcoolisme, particulièrement les fins de semaine ;

- la violence routière endémique qui n’épargnait pas le groupement, en dépit des recommandations formulées par l’encadrement ;

- une délinquance parfois difficile à contrôler, surtout sur Nouméa, à laquelle n’avaient pas toujours échappé les jeunes provenant des quartiers défavorisés ;

- un irrespect flagrant de la femme, ne facilitant pas les relations avec les volontaires féminines ;

- la fréquence des actes d’incivilité contre lesquels il était parfois difficile d’intervenir sous peine de se voir taxé de comportement raciste.

L’intégration du jeune Mélanésien dans la communauté militaire impliquait aussi de lutter contre certains de ses penchants habituels (usage d’alcool ou / et de cannabis) jusque-là associés à tous les rites de la vie et dont il fallait démontrer désormais l’effet nocif et prohibé.

Enfin, pour parvenir à le faire évoluer positivement en vue de son adaptation au monde du travail, il fallait aussi lutter contre la persistance de réflexes identitaires forts et un attachement parfois très vif à la collectivité originelle.

Indépendamment des difficultés découlant du processus de formation et d’insertion des jeunes Canaques, l’encadrement du GSMA de Nouvelle Calédonie devait aussi faire face à la nécessité d’une bonne gestion des relations intercommunautaires. En effet, présente sur l’île depuis le début de la colonisation, la communauté wallisienne de Nouvelle-Calédonie, troisième composante démographique, s’était imposée dans le passé par son travail et de nombreux jeunes issus de cette communauté étaient présents dans les rangs du groupement. Les problèmes de cohabitation entre les communautés canaque et wallisienne de Nouvelle-Calédonie, sans être dramatiques, nécessitaient de la part des cadres un suivi particulier pour que soit préservé un climat relationnel harmonieux en raison du poids de certains antagonismes traditionnels générateurs de tensions et de clivages internes au sein des volontaires.


En dépit des conditions très particulières qui structuraient son action, l’intégration de l’encadrement du SMA dans la population locale ne semblait toutefois pas poser de problème, voire même constituait une réussite au regard de ce qui se passait ailleurs.

Ce constat me semblait être la conséquence de deux facteurs particulièrement importants.

- en premier lieu, cette unité était entièrement ouverte sur l’extérieur, car à la différence des autres corps de troupe, elle n’est entourée d’aucune clôture. Ceci, associé au fait que le logement des familles se faisait exclusivement en milieu civil favorisait bien évidemment, au moins sur le plan psychologique, une certaine forme d’ouverture sur l’extérieur ;

- par ailleurs, l’implantation du groupement à 400 kms de Nouméa, à l’extrémité nord de l’île, au cœur de la brousse calédonienne, confrontait ses cadres à un mode de vie et de relations typiques tendant à les rapprocher de ceux de la population autochtone et en coupant les jeunes du milieu originel où ils avaient échoué.. 


        Si pour un militaire affecté en Nouvelle Calédonie, la découverte du monde mélanésien peut se faire à l’occasion des contacts en tribu, que ce soit à titre professionnel ou que ce soit dans le cadre de ses loisirs, il n’en reste pas moins que depuis la suspension de la conscription seule une affectation dans les rangs du SMA permet une observation de long terme…



(A suivre)...




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