Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (6)... Un milieu dangereux.


            Ainsi que je l’ai déjà écrit, la plus extrême prudence est de mise lorsqu’on vit en Afrique, tant dans la vie courante que dans le travail… Le danger déjà évoqué lors de mon témoignage sur Djibouti était aussi omniprésent à Dakar… et il pouvait se manifester sous différentes formes, à commencer pendant les déplacements routiers…



@ mohiss


L’un des dangers du Sénégal, mais pas le moindre, résidait dans l’état général des véhicules et surtout dans le style de conduite des Sénégalais qui transformait tout déplacement dans la presqu’île du Cap Vert en une aventure à risques…


Pour s’en convaincre il suffit de se reporter aux bandes dessinées de l’humoriste Mohiss qui dans ses publications croque à merveille les scènes de la vie courante sénégalaise… Avec des devises inscrites sur les carrosseries du style « Tout passe, Dieu merci » ou « M’en fout la mort », comme s’étonner de certains "cartons"… Quant aux inscriptions « Super DC8 » figurant sur quelques uns des minibus elles en disaient plus qu’un long discours concernant la capacité d’emport de ces véhicules… En ce qui concerne les véhicules accidentés dont le châssis avait ensuite été redressé avec les moyens du bord par un garagiste de trottoir, ils étaient faciles à reconnaître car ils roulaient souvent de façon amusante en crabe sur la route… Nul doute que le passage au marbre avait été considéré comme une perte de temps dont on pouvait allègrement faire l'économie…


@ Mohiss


Sur la route un spectacle tout aussi cocasse était la vue de ces véhicules en panne avec, posées à même le bitume l’ensemble des pièces du moteur démontées et positionnées « dans l’ordre d’apparition à l’écran »… mais sans personne à l’horizon, le conducteur étant parti au plus proche village pour faire effectuer dans une forge locale un travail de soudure ou d’alésage digne des productions d’un atelier de reconstruction du service du Matériel… Précédé de branchages ou de pierres, version locale des triangles de signalisation, le véhicule pouvait rester là un certain temps mais lorsque nous repassions sur zone quelques jours plus tard, nous constations qu’il avait systématiquement repris sa route, preuve que le système fonctionnait remarquablement… 


Sur la route, un point auquel il convenait de prêter attention était de ne jamais suivre de trop près un des nombreux mini-bus qui circulaient dans la presqu’île du Cap Vert. Indépendamment du fait qu’ils démarraient à l’improviste et surtout bifurquaient et s’arrêtaient sans crier gare dès qu’ils apercevaient un client potentiel, on était toujours à la merci de voir un de leurs passagers "descendre" sans préavis sur la route… J’eus ainsi l’occasion d’assister à la chute de l’un d’en eux, en l’occurrence « l’apprenti », c’est à dire le rabatteur chargé de héler les clients et d’encaisser, personnage incontournable qui souvent voyageait sur le marchepied arrière… Dans le cas présent, le marchepied sans doute rouillé ayant lâché, notre homme dégringola sur le bitume quelques mètres devant moi… et après un roulé-boulé digne d’un moniteur de l’ETAP, se releva et sans autre forme de procès partit en courant derrière le mini-bus qui circulait à faible vitesse pour essayer de rejoindre son « poste de travail »… Inutile de dire que j’étais plié de rire derrière mon volant…


Moins drôle fut par contre l’accident qui m’arriva à la fin de ma première année de séjour en quittant en fin de journée Dakar pour partir passer quelques jours de vacances dans une des villas du bataillon sur la plage de la Saumone. Au moment où je m’y attendais le moins, une jeune fille traversa en courant devant mon capot et ce fut un miracle si au lieu de passer sous les roues, dans un réflexe elle se rejeta au dernier moment en arrière mais en heurtant du coude mon pare-brise qui s’étoila aussitôt…  Je m’arrêtais immédiatement pour aller secourir la malheureuse qui avait roulé au sol, son sac d’un côté, ses claquettes de l’autre… Au moment où je finissais juste de l’étendre sur le bas-côté pour la protéger d’un sur-accident je vis une masse de gens peu souriants nous entourer tout en lorgnant ma voiture qui était chargée de nourriture et de sacs en prévisions de notre séjour… L’affaire s’engageait mal, très mal au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient et je sentais bien que l’hostilité ambiante à mon encontre montait progressivement… Au moment où l’on commençait à m’invectiver de part et d’autre, j’entendis un type se mettre à gueuler contre les « spectateurs » et je le vis venir près de moi. C’était par chance un employé civil du bataillon qui passant par-là m’avait reconnu et qui prit ma défense. La foule se dispersant en maugréant, nous embarquâmes la blessée dans ma voiture pour aller au dispensaire afin de lui faire donner les premiers soins, puis ensuite nous nous rendîmes à la brigade de gendarmerie du quartier pour le constat… brigade où on commença à me parler très vite de délit de fuite… Fort heureusement la prévôté française prévenue intervint sans délai et le malentendu fut vite dissipé… Il n’en reste pas moins que cette affaire m’avait confronté à une situation pour le moins paradoxale : soit ne pas s’arrêter comme on le recommande lorsqu’on est impliqué dans un accident en Afrique pour éviter le lynchage par la population locale, soit se mettre en sécurité et s’exposer alors éventuellement à une accusation de fuite par les forces de l’ordre… On le voit, ce n’est pas toujours simple et je ne détiens pas la solution face à ce type de situation…

 

Si nombre de militaires sont traditionnellement réfractaires aux gendarmes de la prévôté… en ce qui me concerne je les ai souvent conviés à des pots à mon unité… le dernier étant ma passation de commandement… Ceci pas seulement parce que j’étais fils de gendarme et qu’ils connaissaient mon père, mais aussi et surtout, parce que je leur suis redevable de m’avoir sorti de deux situations à emmerdes… Outre cette affaire d’accident, ils m’évitèrent en effet des ennuis avec les policiers de Dakar, corporation qui avait tendance à arrondir ses fins de mois sur le toubab de passage… Cherchant ainsi un week-end une adresse dans le centre-ville mais ne la localisant pas, j’arrêtais ma voiture juste devant le factionnaire du commissariat de police afin de lui demander un renseignement… Le bougre me répondit fort aimablement mais au moment où j’allais redémarrer, une harpie sortit du commissariat et l’apostropha en lui disant « Qu’est-ce qu’il veut celui-là ? Et toi tu ne vois pas qu’il est en sens interdit ? » En me retournant je vis qu’effectivement j’avais emprunté la rue en mauvais sens mais à ma décharge, le panneau d’interdiction, tout rouillé, était en outre replié empêchant ainsi de voir correctement celui-ci. La femme policier m’ayant ordonné de couper mon moteur et de descendre j’expliquais alors innocemment la situation mais malgré mes efforts rien n’y fit… Bien mieux, venant de lui faire observer que la signalisation routière dans Dakar était en mauvais état, j’eus droit à une sortie enflammée « Attention à ce que vous dites, qu’est-ce que vous entendez par là ? ». Le ton montant de part et d’autres, le moins qu'on puisse dire c'est que l’affaire partait mal... Au rythme où on allait, cela allait s’achever sous peu pour moi en cellule… Ayant fait prévenir la brigade prévôtale qui était située tout à côté, le gendarme de service arriva très vite en rigolant comme un bossu… Grâce à son intervention, la tension redescendit aussi vite qu’elle était montée, la harpie allant tout sourire ensuite jusqu’à me serrer la main en me disant que j’avais le sang chaud… Pour un peu nous aurions presque pu faire "affaire" tous les deux… car en gros c’était un malentendu…

Par la suite, suite à ces péripéties, je pris l'habitude systématique lorsque je voyais un policier posté à un carrefour de rues, notamment celui donnant sur la place de l’Indépendance, de regarder immédiatement du côté opposé car j’avais l’impression lorsque je croisais son regard de voir apparaître des $ dans ses yeux…

 

S’agissant des accidents, j’eus aussi l’occasion d’assister en direct à l’un d’entre eux sur la route menant à Thiès… Ce jour là, alors qu’il avait plu peu de temps auparavant, un break Peugeot surchargé de passagers et de sacs jusqu’à la gueule et nanti d’une galerie elle aussi bien remplie, arriva à vive allure sur un virage précédé d’un dos d’âne significatif… Je ne sais pas si le choix de ce dos d’âne à l’entrée du virage relevait d’une farce des Ponts et chaussées locaux mais ce qui est certain c’est que le break prit ce dos d’âne comme une rampe de lancement et au niveau du virage continua tout droit dans la brousse sans pouvoir le négocier…  Si le décollage du "sky-jump" ne posa aucun problème, l’atterrissage fut par contre un brin plus difficile… Dans un grand fracas de tôle la voiture folle finit en effet dans le champ voisin après avoir effectué une série de tonneaux qui auraient bien plu à Remy Julienne, notre cascadeur national… De toute évidence, dans un souci louable d’économie, le propriétaire du break avait dû se dire qu’il était prématuré d’investir dans de nouveaux pneus… cause pour laquelle le véhicule avait préféré tracer sa route à l’azimut… Et là encore, la L.E.M. fit son œuvre car en même temps qu’un des passagers, serrés comme des hanchois, était littéralement scalpé par un des montants du toit, le véhicule vint se payer en fin de course un pauvre paysan travaillant dans son champ et qui lui ne demandait rien… A croire que les djinns avaient encore frappé…

 

S’agissant de la faune, je n’ai pas vraiment été confronté au danger pendant ce séjour… 

Même s’il y avait bien entendu des serpents un peu partout, à la différence de la Guinée Conakry je n’en n’ai pas vu beaucoup y compris lors de la tournée de brousse que nous fîmes dans la région de Tambacounda, au pied du Fouta Djalon, …  La seule chose par contre que j’ai bien gardé en mémoire dans cette tournée, c’est le rugissement peu rassurant la nuit au bivouac des lions du Niokolo Koba…

Le danger de la faune n’était toutefois pas toujours pris en compte ainsi qu’il l’aurait fallu… Lors de cette tournée compagnie dans le Niokolo Koba, en dépit de mes ordres un de mes sous-officiers autorisa ses marsouins à se baigner dans la rivière alors même que des hippopotames s’y trouvaient à proximité…  animaux particulièrement dangereux s'il en est, car très attachés à leur territoire et capables par leur masse de tuer quelqu’un sans préavis… Il y eut donc sanction ce qui me contraria beaucoup car l'intéressé était un gars vraiment bien et que j'estimais mais là pour le coup il y avait eu désobéissance flagrante…

Parfois, à l’inverse, ce danger était exagéré… Ainsi, un jour, à l’occasion d’une autre sortie terrain compagnie mais dans la presqu’île du Cap Vert, un de mes sous-officiers vint me trouver en début d’après-midi pour me dire qu’il avait vu un lion traverser la piste devant lui… En riant je lui répondis que si j’en croyais mes lectures le lion avait disparu de la presqu’île du Cap Vert depuis les années cinquante et qu’on ne le trouvait plus que dans les réserves animalières du sud-est du pays… Il avait sans doute été l’objet d’une illusion d’optique du fait de la brume de chaleur… Le terme exact aurait dû être en fait « hallucination » et non « illusion d’optique » car ce n’est qu’au bout d’un moment que je finis par réaliser à ses yeux exorbités que notre homme s’était… « réhydraté »… plus que ne l’aurait exigée la température ambiante… Cette tendance à « l’hydratation sauvage » me conduisit d’ailleurs quelques temps plus tard à devoir m’en séparer car son exemple était préjudiciable au bon ordre de l’unité, compte tenu de ses fonctions…

 

Les activités nautiques nous réservaient aussi leur lot de surprises car la mer restait dangereuse au Sénégal… Ainsi lors d’un exercice de débarquement de nuit sur la petite côte, au moment de la mise à l’eau une forte vague renversa le zodiac de sécurité et l’hélice de l’embarcation vint frapper un de mes cadres au niveau du mollet… entamant sérieusement ce dernier. Fort heureusement pour lui l’artère ne fut pas touchée mais il s’en était fallu de peu… Il fut aussitôt évacué sur Dakar. Nous en fumes donc quitte pour la peur… et lui pour un séjour à l’hôpital…

 

Pendant ce séjour, si je fais abstraction du décès dont j’ai déjà parlé d’un de mes marsouins suite à un mélange alcool - stupéfiants,  deux drames vinrent hélas endeuiller le bataillon… 

Le premier fut la mort d’un sergent de l’escadron qui fut percuté dans la garage par une AML suite à une mauvaise manœuvre d’un conducteur…

Le second qui intervint pendant ma première année de commandement, fut la mort d’un de mes chefs de section, un lieutenant OAEA, qui fut renversé et écrasé par un camion à la sortie du camp. Alors qu’il était arrêté au passage à niveau du port, juste sur le côté droit d’un véhicule de la police sénégalaise attendant le relevage des barrières, ce dernier en redémarrant tourna brusquement sur la droite pour rejoindre son cantonnement et renversa sans le voir notre camarade qui attendait de repartir…  Le malheureux, tombé au sol mais bloqué par sa moto ne put se dégager à temps et le camion lui passa sur le corps avec ses roues arrières…

Rapidement prévenu par un de mes sous-officiers, je me rendis immédiatement aux urgences mais je ne pus hélas qu’assister aux tentatives infructueuses menées pour essayer de ranimer cet officier… Je n’oublierai jamais les électrochocs tentés en vain et mon envie, lorsque le médecin urgentiste annonça qu’on arrêtait tout, de lui crier de continuer encore… La suite, ce fut hélas la visite que je fis une heure plus tard avec mon chef de corps à la famille pour annoncer la triste nouvelle à sa femme et aux enfants… A la seule vue de notre tenue blanche, la malheureuse comprit… et là encore je n’oublierai jamais ni son désespoir ni celui de ces pauvres enfants… Fort heureusement, comme cet ancien sous-officier venait du 8eme RPIMa, ses camarades de régiment prirent efficacement le relais pour entourer la famille… ce dont je les remercie vivement.

Aujourd’hui encore, soit 35 ans après, je ne suis pas prêt d’oublier la mort du lieutenant Duny, un type remarquable que nous apprécions tous… et je pèse là mes mots… dont le souvenir restera dans nos mémoires et notre cœur. Qu’il repose en paix.

 

Afin de terminer sur une note un peu moins grave, un peu moins triste, je livrerai une dernière anecdote relative à un déplacement effectué lors d’une manœuvre dans la région du Ferlo…

Roulant à la fin d’une manœuvre à travers la brousse avec ma jeep Willis en tête de ma compagnie, je fus soudain appelé à la radio par un de mes lieutenants qui me demandait en riant dans le bigo pourquoi j’avais allumé la post combustion sur ma jeep... M’arrêtant aussitôt, je vis alors que des flammes sortaient de dessous le châssis… En fait en roulant à travers brousse, les herbes et le cram-cram s’étaient enroulés autour du pot d’échappement et avaient pris feu… Ce jour-là avec mon conducteur il s’en est donc fallu de peu que nous nous transformions en « chaleur et lumière » vu que mon véhicule fonctionnait à l’essence… La recommandation de faire attention à ce type de situation figurait pourtant déjà dans les vieux manuels des années cinquante relatifs aux déplacement en zone de savane mais je l’ignorais… Là encore, rien de nouveau sous le soleil…

Mais les broussailles de la savane n’étaient pas le seul danger… Il y avait aussi le problème des criquets, ce fléau qui dévaste régulièrement les champs de mil et de sorgho de l’Afrique de l’Ouest… Indépendamment de leurs méfaits sur l’agriculture ces bestioles représentent aussi un danger non négligeable pour la circulation… Ainsi, un jour où nous roulions à vive allure sur une petite route du côté de Louga, nous eûmes la surprise de sentir la jeep commencer à chasser sur l’asphalte… Mon conducteur ayant réussi à s’arrêter avant une éventuelle perte de contrôle, nous nous rendîmes alors compte que la route était recouverte d’une multitude de criquets qui bien que peu visibles du fait de la luminosité ambiante et de la brume de chaleur revenait à nous faire rouler sur une couche gélifiée équivalente à du verglas… Encore un peu et nous partions dans le décor…

Avouez que nous vivions quand même dangereusement…


Exposé : Approche du monde africain (1)... Les facteurs d'influence traditionnels pesant sur les mentalités.


Dans le cadre de mes interventions à l'EMSOME, sans me prétendre le moins du monde un expert de l'Afrique car je n'y ai vécu que quelques années, j'ai dispensé un cours relatif aux mentalités des populations locales qui reprend un certain nombre de points pouvant intéresser ceux qui iront y servir pour la première fois... en espérant que cette synthèse leur donnera envie de lire afin d'approfondir ce sujet.


L’objectif de cet exposé que je publie ci-dessous n’est pas, je le répète, de livrer un mode d'emploi sur étagère de l'Afrique. Avec près de 1,4 milliards d'habitants, l'Afrique offre en effet une telle diversité de nuances qu'il serait vain et réducteur de prétendre apporter ici tous les éléments nécessaires à sa compréhension. Il s’agit donc plus modestement de fournir quelques clés de lecture destinées à faciliter l'action mais qu'il faudra bien entendu adapter en fonction des spécificités ou des contraintes locales...

Bonne lecture à tous !





INTRODUCTION


Le service outre-mer ou à l’étranger tend aujourd’hui à se banaliser, ne serait ce que parce qu’il est vrai que de façon collective nous pouvons de plus en plus nous affranchir des contraintes liées au milieu physique, aux distances... Les progrès techniques dont nous bénéficions désormais en matière de moyens de déplacement, de modes de communication ou de conditions d’hygiène et de vie nous mettent en effet de plus en plus à l’abri des problèmes matériels que devaient affronter nos prédécesseurs...

Pour autant, il n'en va pas de même en ce qui concerne les problèmes liés à l'approche du milieu humain car les populations restent toujours aussi instables que par le passé. Les évènements passés de Bangui, d’Abidjan... pour ne citer que ces seules crises que j'ai connues, sont là pour nous rappeler que sous le vernis de la démocratisation et du progrès, les vieux démons existent toujours et que les comportements individuels sont toujours aussi imprévisibles...


Partant de ce constat, l’idée maîtresse que je développerai tout au long de mon exposé est que si l’on veut comprendre les mentalités locales, il est d’abord essentiel d’appréhender les influences que les individus subissent et qui structurent tant leur comportement que leur mode de pensée, en les nuançant toutefois je le répète, en fonction des spécificités locales.


Le premier volet de mon exposé, fortement influencé par les enseignements du père Paul Coulon qui intervenait autrefois au CMIDOME et qui lui était un véritable expert de l'Afrique, abordera donc dans un premier temps les facteurs d'influence traditionnels pesant sur les populations de l'Afrique sub-saharienne, puis dans un second volet les facteurs parasites qui ont perturbé le fonctionnement traditionnel de ces sociétés africaines.

Les facteurs traditionnels majeurs que je présente dans ce premier billet sont d’une part les contraintes du milieu physique et les particularismes tribaux ou linguistiques qui contribuent à la division du continent, d’autre part les influences religieuses et la profonde spiritualité des individus qui lui confèrent une identité bien particulière.



 

1 -  UNE SOCIETE EN PERPETUELLE RECHERCHE D’EQUILIBRE.


    Pour bien appréhender les mentalités africaines il ne faut jamais perdre de vue que les individus appartiennent à une société en perpétuelle recherche d'équilibre et où le salut de chacun dépend en grande partie de la communauté.


11) Des conditions de vie difficiles, conséquence de la géographie physique, où la priorité est à la survie :


Je ne développerait pas ici les caractéristiques physiques du milieu africain qui en principe sont censées être présentées dans le cadre des monographies et je me limiterai simplement à leurs conséquences sur le mode de vie et de travail des individus. S’agissant du milieu naturel, nous savons tous que « l'homme africain » évolue depuis toujours dans un univers où il doit s'efforcer quotidiennement de surmonter un certain nombre de difficultés d’ordre climatique ou physique mettant parfois en péril sa survie. Cette situation à laquelle nous ne sommes plus habitués nous autres Européens, conditionne fortement son approche du quotidien et génère un certain fatalisme vis à vis des coups du sort... qu'il s'agisse des sécheresses ou à l'inverse des tornades, des invasions de criquets, des épidémies, des processus d'appauvrissement et de latérisation des sols, etc. Plutôt que de décrier par conséquent la vision à court terme de l'avenir et le manque apparent d'anticipation de la grande majorité des Africains, il vaut mieux se souvenir qu’il s’agit là du reflet d'un devenir général fait d'incertitudes et d'interrogations face à un destin qu'on ne maîtrise pas. Le rapport entretenu par l'homme avec son milieu ambiant est donc un rapport de subjugation, la nature dominant l'homme, à l'opposé de notre rapport de domination occidental où l'homme est censé s'imposer sur le milieu grâce à ses technologies et à ses réalisations.

Le fait que l’Afrique reste encore aujourd’hui un milieu pénible pour l’homme, du fait notamment de son climat, induit également de façon générale une profonde défiance de la société traditionnelle vis à vis de tout ce qui est nouveau car un changement inapproprié pourrait mettre en cause la survie des individus. Ainsi, plutôt que de chercher à mettre en œuvre des réformes agricoles qui pourraient permettre de répondre à des besoins alimentaires accrus du fait de l’augmentation démographique, on préfère bien souvent conserver des techniques de subsistance et des modes de vie traditionnels qui ont fait leur preuve tout au long des générations précédentes mais qui sont la garantie d’une certaine sécurité... Le film "Le Mil" réalisé par Jean Rouch et qui nous était autrefois diffusé par le père Paul Coulon pour nous initier à la conception de la vie et du travail dans les milieux ruraux africains, tout en soulignant les différences d'approche entre les cultures occidentales et africaines, est cet égard particulièrement instructif. Il montre parfaitement le lien existant entre le matériel et le spirituel dans la mise en oeuvre d'une pratique agricole destinée à nourrir les individus, la mise en terre d'un verset du Coran étant ainsi réalisée pour se protéger contre les esprits de la nature...


Pour illustrer ce conservatisme des mentalités, caractéristique traditionnelle des sociétés paysannes, on peut également citer cet extrait du Manuel à l'usage des Troupes employées outre-mer :

« Au fond, le changement de maître intéresse assez peu l’individualisme conservateur des paysans. La guerre les gêne trop pour qu’ils l’aiment et la fassent durer. Leur intelligence est à l’ordinaire trop réaliste, leur esprit est trop préoccupé d’avantages immédiats, leurs habitudes ancestrales de se plier aux circonstances sont trop prononcées pour qu’ils ne s’accommodent pas d’une domination étrangère, dont ils connaissent ou devinent l’écrasante puissance. Que leur nouveau maître garantisse la sécurité des personnes et des biens, et leur hostilité se bornera selon toute vraisemblance, à réduire les contacts avec lui par méfiance naturelle des nouveautés, et à pratiquer en temps opportun une discrète inertie. »


L’isolement historique qui découle du cloisonnement physique dans lequel se trouve le continent africain (mer, désert, forêt) a en outre rendu difficiles les échanges entre les populations et limité le rapport des générations à la tradition orale, accentuant ainsi sans doute les effets de ce conservatisme. On estime que le transfert de mémoire s'opère jusqu'à 50 générations soit couvre une période s'étendant sur environ un millier d'années... La fameuse phrase de l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ extraite de son intervention à l'U.N.E.S.C.O. et reformulée en 1966 sous la forme « En Afrique, chaque fois qu'un vieillard traditionaliste meurt, c'est une bibliothèque inexploitée qui brûle » illustre parfaitement l'importance de cette tradition orale.



12)  Des particularismes tribaux et une diversité linguistique très contraignants car source de clivages :

Aux contraintes induites par le milieu naturel, s'ajoutent en outre un certain nombre de particularismes affectant les modes de vie des individus et pénalisant fortement ces derniers.

Parmi ceux-ci, il y a d'abord les particularismes tribaux, occultés ou utilisés pendant la période coloniale par les puissances européennes, dont on constate hélas qu’ils sont revenus en force après les accessions à l'indépendance avec les affrontements et les conflits en tous genres survenus depuis les années 60. Le fait que les frontières politiques des nouveaux Etats ne correspondent pas nécessairement aux limites tribales ou ethniques a souvent provoqué au sein des populations africaines un sentiment de frustration, parfois exploité par des mouvements politiques, aboutissant à des conflits, voire à un génocide comme celui qu'a connu la région des grands lacs.

Voici précisément le témoignage donné sur ce sujet dans le cadre d'une conférence donnée en 1959 au CMISOM et intitulée "La vie d'un commandant de cercle", de J.C. Froelich, un ancien administrateur de la France d'Outre-mer :
« Un de mes anciens commis était un Malinké, garçon très bien, que l’on avait décidé d’envoyer comme chef de subdivision dans la région de Bondoukou. Quand il a connu cette affectation, lui même a demandé une autre destination car il avait de la famille dans ce poste et la situation politique y étant extrêmement compliquée, il avait très bien compris que s’il devenait chef de subdivision à Bondoukou, il serait obligatoirement mêlé à des histoires de famille et à des histoires politiques. On l’a donc affecté à Grand Bassam comme adjoint au commandant de cercle et là il a rencontré un autre genre de difficultés : les gens de Grand Bassam (tout à fait dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire) ont dit : Mais qu’est ce que c’est que ce garçon qui vient remplacer l’adjoint du commandant de cercle ? D’abord c’est un Africain comme nous, donc nous le respecterons un peu moins, et deuxièmement c’est un Malinké et un Malinké musulman alors que nous, nous sommes chrétiens ou païens et nous appartenons à des ethnies typiquement du sud complètement différentes. »

A ces particularismes tribaux s'ajoutent en outre les effets de la diversité linguistique qui ne favorise pas les échanges et la communication. Bien que le Bantou soit considéré comme la langue mère du continent, on recense en Afrique un nombre considérable de langues et de dialectes – soit de 1250 à 2050 suivant la définition retenue – . Il est donc évident que le facteur linguistique accentue encore le poids des particularismes tribaux ou ethniques qui viennent d'être évoqués car il pousse naturellement les populations de ce continent à la division.

Compte tenu de cette pulvérisation linguistique, dans un souci pratique, il était autrefois fortement conseillé aux jeunes officiers devant séjourner en Afrique d'apprendre la langue locale :

« La connaissance de la langue sera des plus utiles. Ainsi que l’écrivait le Général Mangin en 1920, « il est avantageux pour le chef d’apprendre et de parler la langue dominante du pays où il sert. Il s’affranchit ainsi de ce tuteur toujours humiliant et parfois dangereux qu’est l’interprète indigène. S’il sait parler à ses tirailleurs, aux habitants, et les comprendre, il est moins isolé au milieu d’eux. Il inspire confiance et son autorité s’accroît. Mieux renseigné, il peut oser et agir davantage ». Malgré le nombre considérable des dialectes locaux, il existe des langues comprises sur de grandes parties du territoire : arabe, bambara, haoussa, etc. »

Pour autant, l'adoption d'une langue apportée par le colonisateur a souvent permis de limiter les clivages locaux et dans une certaine mesure la domination culturelle, voire politique, d'une ethnie sur les autres même si elle ne garantit nullement l’absence de tensions ou d’affrontements... L'usage de la langue française ou de la langue anglaise constitue donc à cet égard pour de nombreux Africains un ferment de cohésion interne et un élément d'ouverture extérieure.

Ajoutons toutefois que pour un coopérant technique ou un expatrié, outre le fait qu’il serait fastidieux et superflu d'apprendre d'un dialecte local, même si c’est celui de l’ethnie dominante, en dépit de l'avantage procuré en matière d'intégration locale cela pourrait  le faire suspecter de favoritisme pour une composante de la population et pourrait le mettre en porte à faux par rapport aux autres...




2 -  UNE PROFONDE RELIGIOSITE.


    La seconde grande caractéristique des sociétés africaines est la profonde religiosité qui anime les individus, qui bien que se manifestant sous des formes différentes, doit être considérée à certains égards comme un facteur d'unité.


21) Sur fond d'animisme, deux grandes religions sont en présence, le christianisme et l’islam… parfois en conflit dans les espaces de transition :

L'architecture religieuse de l'Afrique s’explique en partie bien entendu par l'histoire mais aussi par la géographie, les barrières physiques comme le désert saharien ou la forêt tropicale canalisant leurs influences... A ceci s'ajoute aussi le fait que les différences de milieu génèrent des différences de modes de vie et par voie de conséquence de croyances, les peuples de chasseurs, de pêcheurs, d’éleveurs ou d’agriculteurs ne s’adressant pas tous au mêmes divinités. 
L'Afrique a été pendant des siècles une terre où seul l'animisme était de mise, ce terme étant aujourd’hui plus ou moins laissé de côté par les anthropologues au profit de celui de religions traditionnelles. Considéré par certains comme une religion à part entière, les croyances traditionnelles sont assurément en régression et ne représente plus à l'heure actuelle en tant que religion que quelques poches résiduelles isolées s’étendant tout le long de l'équateur, c’est à dire essentiellement en forêt tropicale humide.

Pour bien comprendre ce que représentait encore dans les années cinquante la matérialisation de ces croyances et pratiques traditionnelles débouchant sur des superstitions parfois étonnantes, on peut citer ce témoignage d'un administrateur de la France d'outre-mer, J.C. Froelich, tiré d'une conférence prononcée en 1959 au CMISOM et intitulée "La vie d'un commandant de cercle" :
"J'avais été chargé par le procureur de la République d'instruire une affaire concernant la mort d'une fille que l'on avait noyée. Cette fille était une dangereuse sorcière, c'était une mangeuse d'âmes et elle avait fait périr plus de 14 enfants dans un village – je ne sais pas quelle épidémie s'était répandue dans le village mais quoi qu'il en soit 14 enfants étaient morts - ; la population très primitive avait désigné une fille un peu idiote. Le chef du village avait envoyé des jeunes gens avec l'ordre de faire disparaître cette sorcière. Ceux – ci lui avaient attaché une pierre autour du cou et l'avaient jeté dans une mare. Aux yeux de la justice européenne c'était un crime abominable, aux yeux des indigènes c'était au contraire une action de salubrité publique."

Venu du nord du continent, l'islam s’est développé en descendant du Nord vers le Sud de part et d'autre de la barrière saharienne. Il convient toutefois d'opérer une distinction entre l’Islam d’Afrique occidentale et l’Islam d’Afrique orientale :
- L’Islam d’Afrique occidentale, d’origine berbère, est traditionnellement marqué par la présence des marabouts et le rôle des confréries, les sacrifices aux ancêtres l’usage de fétiches étant courant ;
- L’Islam d’Afrique orientale, d’origine arabe, se caractérise par une pratique religieuse plus orthodoxe qui n’exclut toutefois pas des survivances ancestrales.

Le christianisme, par contre, s’est répandu depuis les côtes occidentales vers l’intérieur des terres à la faveur des conquêtes coloniales, grâce à l'action des missionnaires catholiques et protestants.

S’agissant des rapports que ces différentes religions entretiennent entre elles, il importe de bien garder en mémoire le fait que les croyances traditionnelles ont constitué un sous-bassement sur lequel se sont greffées les deux autres religions pratiquées en Afrique, à savoir l’islam et le christianisme. Pour schématiser on peut donc dire qu'en Afrique on est souvent "chrétien plus quelque chose" ou "musulman plus quelque chose"... Notons que c'est pareil en Asie où on est également "bouddhiste plus quelque chose"... comme en témoigne la survivance de certaines pratiques n'ayant rien à voir avec les principes bouddhiques (arbre sacré, offrandes, peur des fantômes, etc.) ...
Le recul des religions traditionnelles africaines en tant que telles s’explique en partie par le fait qu’elles sont, pour la plupart, peu organisées pour répondre aux besoins nouveaux et aux évolutions qui marquent les sociétés africaines actuelles car elles n’ont ni clergé, ni dogme clair. En outre, les degrés supérieurs de leur connaissance restent ésotériques, secrets, et d'une extrême complication. Malmenées par les religions à diffusion universelle comme l’islam ou le christianisme, elles se contentent de subsister sous forme de rites et de superstitions. L’islam ou le christianisme sont donc les principaux bénéficiaires de cette désagrégation progressive du paganisme chez des âmes qui restent profondément religieuses.
Pour expliquer la facilité avec laquelle l'islam s'est répandu en Afrique, il faut bien comprendre qu'il s'agit d'une religion ayant su composer et s'adapter aux cultures traditionnelles. L’existence de créatures invisibles reconnues par le Coran, les « jinns », a par exemple ainsi trouvé des correspondances avec les esprits présents dans les religions africaines traditionnelles et les marabouts ont vu leur place de guérisseur consacrée. La lecture du livre du jésuite Eric de Rosny « Les yeux de ma chèvre » est à cet égard particulièrement intéressante pour comprendre les fondements de la société africaine. 



Lorsque l’islam et le christianisme coexistent, comme c'est le cas dans de nombreux pays africains, la ferveur religieuse génère souvent de nombreux problèmes politiques et des manifestations d'intolérance aux conséquences dramatiques, voire même une guerre civile. Les affrontements très violents qui ont ensanglanté le Sénégal et la Mauritanie en 1988 en sont l'illustration.
En règle générale, ces tensions ou ces conflits ethno - religieux apparaissent dans les zones de contact entre populations nomades et sédentaires car aux différences religieuses s’ajoutent des différences de culture et de mode de vie qui ne font qu’accroître les rivalités.


22) Une spiritualité omniprésente dans tous les actes du quotidien :

Ainsi ce que cela vient d'être dit, l’influence des croyances traditionnelles n’a pas disparu des esprits, même les plus occidentalisés, car la croyance selon laquelle tous les éléments de la nature, animés ou inanimés, sont dotés d'une âme identique à celle des hommes est très vivace en Afrique subsaharienne
Un poème ("Souffles") de Birago Diop, ce remarquable écrivain sénégalais, illustre parfaitement la relation qui s’établit entre le monde visiblee et le monde invisible, entre les vivants et les morts ce qui fait qu’il existe une continuité entre les ancêtres qu’on n’a pas connus, ceux qu'on a connus mais qui ont disparu, les vivants et les enfants à venir qu’on ne connaît pas encore :
« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis : 
  Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire,
  et dans l'ombre qui s'épaissit.
  Les morts ne sont pas sous la terre :
  Ils sont dans l'arbre qui frémit,
  Ils sont dans le bois qui gémit,
  Ils sont dans l'eau qui coule,
  Ils  sont dans l'eau qui dort,
  Ils sont dans la case, ils sont dans la foule,
  Les morts ne sont pas morts. »

Dans cette approche holistique de l’existence, l’univers doit en outre être considéré comme un « tout » composé d’éléments interdépendants, avec lesquels il est possible de "communiquer", chacun d’entre eux ayant une place bien déterminée, comme le schématise ce croquis :


Pour les Africains le monde est donc un ensemble ordonné, placé sous l'autorité de Dieu et au sein duquel l’homme occupe une place donnée. Comme vous pouvez le voir dans le schéma présenté, l’homme n’est pas au sommet de la pyramide comme dans notre conception judéo-chrétienne de l'univers, mais occupe une position intermédiaire qu’il se doit de respecter. Il ne doit pas chercher à y échapper, ni par le haut en abusant du pouvoir comme le fait le sorcier, ni par le bas en se comportant comme les animaux.
Pour éviter ces dérives, ont été institués un certain nombre de rites à observer et de règles de dépendance vis à vis des ancêtres et des êtres invisibles qu’il faut impérativement respecter.

Parmi les conséquences induites par cette vision holistique de l'univers où tous les éléments sont liés entre eux, on peut tout d'abord citer le fait que l’ensemble de l’univers se divisant en deux mondes complémentaires, masculin et féminin, il en découle dans la vie quotidienne un partage des responsabilités et des tâches entre hommes et femmes corrélé à un découpage de l'espace géographique de travail. L’homme étant traditionnellement attaché aux travaux de brousse (lien avec la nature) et la femme aux travaux de village dans les "champs de case" (lien culturel), il est de ce fait difficile de modifier les responsabilités des uns et des autres en raison des nombreux interdits traditionnels qui pèsent sur la société ce qui freine d'autant l'évolution sociale des familles.

Une seconde conséquence de cette orientation spirituelle est la difficile gestion par les individus des interactions en butre les influences multiples qu'ils subissent... Un Africain peut raisonner et s’exprimer tantôt en faisant référence à des critères d’ordre cartésien comme nous le faisons nous autres Européens, tantôt à des critères d’ordre animiste. Parfois il mélangera les deux, parfois il raisonnera suivant le mode animiste et agira suivant le mode rationnel, parfois ce sera l’inverse. Il est donc essentiel de comprendre que le comportement d’un Africain loin d’être irrationnel découle au contraire d’une rationalité complexe qui lui est propre. Pris entre des contradictions il aura bien évidemment tendance à faire le choix qui l’arrange le plus car c'est un pragmatique.
Le plus difficile finalement pour nous autres Européens est de déterminer quel est le critère qui le guide lorsqu’il nous promet ou  nous annonce quelque chose...
Afin de nous sensibiliser sur la façon dont ces contradictions sont parfois gérées, le père Coulon nous citait ainsi l'exemple d'un de ses collaborateurs africains qui lui ayant un jour promis de l'aider pour une tâche donné avait sciemment manqué à sa parole en ne se présentant pas en dépit des assurances données... L'intéressé qui s'était engagé sur le plan professionnel auprès du missionnaire savait en même temps pertinemment qu'il ne pourrait honorer ses engagements en raison en raison d'obligations coutumières lui imposant d'assister au même moment à une cérémonie funéraire. Pour gérer cette contradiction il avait donc préféré mentir sciemment en prenant un engagement qu'il savait d'emblée ne pas pouvoir honorer.

Une troisième conséquence est la relation très particulière unissant les individus à tous ceux qui sont placés au dessus d'eux dans cette architecture pyramidale, à savoir les ancêtres puis ceux qu'on a connus et qui sont aujourd'hui disparus et enfin les ainés encore vivants... En ce qui concerne ces derniers, s'ils ont un devoir de conseil et d'assistance vis à vis des plus jeunes, les cadets en revanche, même socialement et intellectuellement supérieurs, ont un devoir d’obéissance à leur égard. Compte tenu des liens éventuels unissant les individus, il est important d'identifier qui est qui car en agissant parfois en amont de son interlocuteur du moment auprès d’un aîné, on peut ainsi avoir plus facilement gain de cause dans l’évolution d’un dossier ou dans la négociation d’une décision. La compréhension de cette réciprocité qui structure la plupart des rapports que les Africains ont entre eux dans la vie quotidienne est donc quelque chose d’important qu'il faut toujours conserver en mémoire faute de quoi il serait difficile d’expliquer les nombreuses interactions qui se produisent entre individus avant qu’ils ne prennent une décision ou avant qu’ils n’agissent.
Pour bien concrétiser le poids des obligations coutumières et relationnelles qui pèse souvent sur les individus, on peut citer ce second témoignage de J.C. Froelich toujours tiré de sa conférence de 1959 intitulée "La vie d'un commandant de cercle" :
« Il y a quelques années le chef supérieur des Kotokoli du Togo est mort. Il régnait depuis plus de 60 ans et à son décès, les notables du pays ont estimé qu’il fallait suivre les mêmes coutumes que celles qu’on avait suivies à la mort de son père, c’est à dire sacrifier et enterrer avec lui une vingtaine d’hommes. En effet, en 1890, on avait agi ainsi car à cette époque il n’y avait pas d’administration européenne. Je me rappelle avoir vu venir dans mon bureau le fils aîné du défunt, qui devait en principe lui succéder, et qui m’a dit : « Tu sais ce que l’on raconte, on dit que les vieux veulent un sacrifice humain. Ca m’ennuie beaucoup parce que moi, maintenant, j’aimerais bien ne pas commencer mon nouveau règne d’une façon qui puisse déplaire à l’administration. » C’était un fonctionnaire, un garçon très européanisé et j’ai été obligé d’envoyer des gardes pour garder la tombe du vieux chef. Dans la population, ces bruits s’étaient très vite répandus et tout ce qui était étranger au pays dans le village même du vieux chef, avait préféré se mettre à l’abri. Officiellement il ne s’est rien passé. Officieusement je crois bien qu’il y a eu un ou deux étrangers qui ont été attrapés et qui sont allés accompagner le vieux chef dans l’autre monde. A vrai dire, toute la partie évoluée et jeune de la population s’était montrée hostile à la reprise des vieilles coutumes qu’elle estimait être parfaitement sauvages et déplacées. Il n’y avait que quelques vieux, les plus vieux, les anciens camarades du vieux chef qui avaient voulu opérer comme jadis et s’emparer de quelques étrangers pour les sacrifier. »


    Que ce soit en mission de courte durée, en opération extérieure ou dans le cadre d'une affectation de longue durée, il est donc essentiel d’identifier quels peuvent être les facteurs d'influence pesant sur nos interlocuteurs car leur mode de raisonnement et leurs réactions en seront la conséquence directe.

(A suivre)...





Exposé : Approche du monde africain (2)... Les facteurs d'influence parasites pesant sur les mentalités.

    Aux facteurs d'influence traditionnels pesant sur les populations de l'Afrique sub-saharienne, sont venus s'ajouter des facteurs que je qualifierais de parasites car ils ont considérablement perturbé le fonctionnement des sociétés africaines.





1 – L’HERITAGE DE LA COLONISATION
 
Le premier facteur parasite ayant bouleversé les sociétés africaines est la colonisation qui a frappé l’ensemble du continent africain, à l’exception du Libéria et de l’Éthiopie, sans revêtir toutefois partout les mêmes apparences. Sans développer les particularismes de chacun des modèles de colonisation européen, on peut néanmoins sommairement opposer au modèle français le modèle britannique, et à certains égards les modèles belge, portugais, italien et allemand. Les spécificités de chacun de ces modèles expliquent aujourd’hui bien des caractéristiques du fonctionnement actuel de différents pays et du comportement de leur population.

A cet égard, il peut être intéressant de relire avec attention ce qu'écrivait le colonel Monteil dans son ouvrage “ Vade mecum de l’officier colonial ” (1884) à propos des différences d'approche entre les modèles de colonisation anglais et français :

« Chez les Anglais, c’est toujours l’initiative privée qui a donné naissance aux colonies : témoin la fondation des colonies anglaises d’Amérique au XVII° siècle par les puritains, obligés de fuir les vexations intolérantes des Stuarts ; la colonisation de l’Australie à la fin du siècle dernier, et plus récemment encore celle de la Nouvelle – Zélande et de l’archipel des Fidji.

Partout où l’Anglais s’établit, il prospère fatalement ; tenace, entreprenant, toujours muni de quelques capitaux, il marche droit à son but, qui est la possession du sol. Il ne connaît pas d’obstacles ; Il a besoin de terres, il les achète s’il ne peut les avoir autrement ; mais avant de chercher à y faire flotter le pavillon anglais, il aura à cœur de les voir féconder par son travail.

L’indigène n’entre pas dans ses vues ; il le refoule, quitte à le faire disparaître complètement plus tard. Dominé d’ailleurs par cette dernière pensée, il ne s’attache pas à apprendre la langue du pays, et c’est au contraire l’indigène qui apprendra l’anglais, pour satisfaire aux besoins nouveaux que son contact lui aura créés. /.../.

Le gouvernement n’a pris aucune part à l’enfantement de la colonie ; lorsque celle-ci commence à prospérer, elle demande d’être reconnue par la métropole ; ou bien cette dernière, payant son intérêt au point de vue politique extérieure à s’implanter sur cette terre fécondée par ses enfants, y envoie un représentant. Celui-ci n'y est placé absolument que comme un régulateur dont le premier devoir est de faire respecter au dedans comme au dehors les droits de la mère-patrie. Les troupes et quelques rares fonctionnaires n'y sont envoyés que comme moyens de protection et le plus souvent sur la demande de la colonie, qui s'administre elle-même sans contrôle, dès lors que ses législateurs ne transgressent point les lois de la métropole ou ne contreviennent pas à des engagements pris par celle-ci vis à vis d'autres puissances, tels que traités de paix ou de commerce etc. 

Au bout de quelques générations, l’Angleterre a un nouveau satellite qui vit de se sa vie propre, qui enrichit et développe le commerce métropolitain, sans lui avoir coûté un denier de ses finances, ni la vie d’un de ses soldats."


A ce modèle de colonisation il oppose le notre :

« Dans nos colonies, que se passe t-il au contraire ? C’est le gouvernement qui prend l’initiative de la conquête et le commerce qui vient à la suite ; là où l’Anglais ne respecte rien, nous nous ingénions souvent à donner de l’importance aux choses qui sont le moins respectables. Un rouage administratif de toutes pièces doit fonctionner qu’il n’existe pas un seul colon autour de notre mat de pavillon ; lorsque celui-ci arrive, ce n’est pas le sol qu’il vise, mais bien l’exploitation des besoins matériels de la vie, du fonctionnaire d’abord, puis de l’indigène, lorsqu’il est établi depuis assez longtemps dans le pays pour en avoir pu en apprendre la langue et aller au devant de lui. C’est alors une course échevelée après la fortune ; là où l’Anglais s’établit pour fonder un établissement durable qu’il laissera à sa famille après lui, notre colon, au contraire, ne s’installe que d’une façon provisoire, ne fait point souche et entasse sou sur sou le pécule qui lui permettra d’aller le plus vite possible mettre en France un terme sa vie d’aventures. Aussi point d'établissement sérieux, pas de fondation solide jetée à l'origine ; et lorsque plus tard, cela longtemps après, par la force des choses, les besoins des indigènes développent forcément les échanges, la situation du commerce réellement sérieux se trouve très difficile, en face de populations qui ne persistent à voir en lui qu'un pourvoyeur intéressé, qu'elles ont souvent trouvé peu scrupuleux, et de plus obligé de se mouvoir, mal à l'aise, au milieu d'entraves d'une législation toute d'exceptions qui arrête pendant longtemps son essor. »


Au modèle de gouvernement direct que nous avons institué dans nos colonies, par le biais des gouverneurs et des commandants de cercle, le modèle de gouvernement indirect des Anglais en s’appuyant davantage sur du personnel local aurait donc permis la mise en place de structures adaptées peut être plus aptes à prendre leur succession lorsque les indépendances sont survenues...
Une chose est certaine, les mentalités des populations anglophones et celles des populations francophones portent encore en elles de nombreux héritages du passé.





 
2 – LA GESTION DIFFICILE DES INDEPENDANCES.
 
Le second facteur parasite qu’il convient également de prendre en compte est la façon dont a été gérée la période post - coloniale. A cette occasion, trois sources de difficultés sont apparues qui ont profondément handicapé les jeunes Etats nouvellement indépendants…
 
21) La question ethnique : vers une nécessaire relativisation ?
Tout d’abord, lors de l’accession à l’indépendance, un grand nombre d’ethnies se sont trouvées partagées entre plusieurs États comme par exemple les Mandingues (Sénégal – Gambie) ou les Evhé (Ghana – Togo). A l'inverse, des groupes traditionnellement rivaux comme par exemple les Hutu et les Tutsi du Rwanda se sont retrouvés réunis au sein d'un même Etat. 
A l'heure actuelle, certains chercheurs remettent toutefois en cause cette idée reçue ou tout au moins la relativisent, quelques uns contestant le concept d'ethnie, d'autres soulignant le fait que nombre de frontières ont été intelligemment tracées dans le cadre de missions de reconnaissance et de renseignement prenant en compte l'identité des populations locales comme celle conduite par exemple en 1903 - 1904 par le chef de bataillon Moll aux limites du Niger et du Nigeria. Les frontières tirées à la règle seraient surtout celles qui séparent des Etats dans des zones désertiques...
Derrière les conflits "ethniques" et les émergences communautaires ou nationales, on trouverait selon ces chercheurs surtout des stratégies politiques et … beaucoup d'imaginaire.

Au sujet de ces problèmes identitaires, voici ce que disait d'ailleurs J.C. Froelich lors d'une conférence prononcée au CMISOM en 1963 :
« Du temps des tribus, il n'y avait pas de tribalisme au sens moderne car les contacts avec l'extérieur étaient faibles : c'est du contact avec l'étranger que naît le tribalisme, c'est à dire le sens de la défense du groupe devant un étranger hostile ou devant l'incertitude actuelle. Le tribalisme, c'est de l'auto-défense, il disparaîtra quand l'Etat sera fort et respecté. »
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

S'appuyant sur de nombreuses études consacrées aux pratiques politiques des sociétés africaines, ce courant de pensée démontre que la création des ethnies africaines est le résultat d'un double processus : les premiers ethnologues européens qui ont étudié les populations africaines ont en quelque sorte figé les traits culturels de ces dernières en les décrivant, en les répertoriant, en les photographiant. Ce faisant ils ont eux même codifié ce qui était spécifique à chacune des ethnies… Par la suite, les populations africaines ont elles même appuyé ce phénomène car l'affirmation de leur spécificité ethnique leur permettait d'accéder aux nouvelles ressources politiques, culturelles et économiques qui se mettaient en place. D’une certaine façon, on peut dire que les identités qui se sont affirmées à travers toute l'Afrique ne sont que le résultat d'une construction culturelle, politique ou idéologique... Les déchaînements de violence auxquels certains phénomènes identitaires ont pu donner lieu en Afrique, en particulier dans la région des grands lacs, résulteraient ainsi de l'invention d'une histoire fantasmatique montée de toutes pièces par certains idéologues nationalistes. Les extrémistes hutu rwandais et leurs milices respectives n'auraient fait que développer une stratégie identitaire rationnellement conduite.

Face au phénomène ethnique il convient donc d ’être extrêmement prudent et réservé car l'affirmation d'une identité culturelle est donc toujours en elle même une source potentielle de conflit, voire de totalitarisme. Une culture imaginée comme "authentique" se définit en effet par opposition à des cultures voisines en les appréhendant comme radicalement différentes ; cette différenciation débouche bien évidemment sur le principe de l'exclusion dont la conclusion logique est une opération de purification ethnique. Il est alors impensable de vouloir procéder à un quelconque échange interculturel car ce dernier représente une menace pour l"authenticité" de l'identité culturelle revendiquée. Tout individu censé relever de cette culture imaginaire qui tenterait de pactiser avec l'autre bord en est bien évidemment empêché…

Malgré cette situation et dans un souci de prudence, la première session de l'OUA organisée au Caire en juillet 1964 a tenu à réaffirmer l'engagement mutuel des chefs d'Etats et de gouvernement africains " à respecter les frontières existant à l'avènement de l'indépendance nationale " afin de ne pas générer une situation de crise. Ce choix qui n’a néanmoins pas permis de limiter les affrontements ethniques fait que de très nombreux Africains, parfois très occidentalisés, ne savent pas toujours réagir dans une logique nationale et ramènent tout à une échelle de compréhension qui leur est familière à savoir celle de peuple ou d’ethnie. Avant d’être Guinéen on est ainsi Soussou, Peul, Mandingue…
Voici par exemple, comment L.S. Senghor définit les différents concept de Patrie, de Nation, d'Etat :
« La Patrie, c’est l’héritage que nous ont transmis nos ancêtres : une terre, un sang, une langue, du moins un dialecte, des mœurs, des coutumes, un folklore, un art, en un mot, une culture enracinée dans un terroir et exprimée par une race. La Patrie, dans l’ancienne France, s’identifiait à la Province… En Afrique occidentale, la Patrie, c’est le pays sérère, le pays malinké, le pays sonhrai, le pays mossi, le baoulé, le fon. La Nation, si elle rassemble les patries, c’est pour les transcender. Elle n’est pas, comme la Patrie, détermination naturelle, donc expression du milieu , mais volonté de construction, mieux de reconstruction… Au terme de sa réalisation, la Nation fait, de provinces différentes, un ensemble harmonieux : un seul pays pour un seul but… Si la Nation est la volonté consciente de reconstruction, l’Etat en est le moyen majeur. L’Etat est à la Nation ce que l’entrepreneur est à l’architecte. Il s’incarne dans les institutions : gouvernement, parlement, services publics. Les fonctionnaires en sont les ouvriers. C’est l’Etat qui réalise la volonté de la Nation et assure sa permanence à l’intérieur, il brasse les patries et repétrit les individus dans le monde de l’archétype. A l’extérieur, il défend l’intégrité de la Nation, qu’il garde des entreprises de l’Etranger. » 

22) L’Insuffisance alimentaire :
La seconde source de difficultés ayant perturbé les indépendances africaines réside dans l’insuffisance alimentaire découlant pour partie des choix agricoles opérés pendant la période coloniale et longtemps privilégiés pour des raisons économiques. L’exportation de productions exportables comme par exemple le cacao en Côte d’Ivoire a cette contribué à la prospérité mais cela s'est fait au détriment de productions destinées à la consommation locale. Quels que soient les bienfaits apportés par la colonisation en termes d’alphabétisation ou d’action sanitaire, il n’en demeure pas moins que l’imposition d’une économie de traite au détriment de l’économie vivrière qui prévalait a profondément déstructuré la vie quotidienne des Africains. Par la suite, l’incapacité à remédier à cette situation, la désorganisation et les choix malheureux qui ont été opérés n’ont fait qu’aggraver la situation et compliquer le devenir des individus alors même que l’amélioration de l’hygiène et de la santé induisait un accroissement démographique.

23) La crise permanente de l’Etat :
Ajoutons enfin à tout ceci la crise permanente de l'Etat qu’ont connue tous les pays africains sous l’effet centrifuge des questions ethniques et du manque d'efficience des politiques de développement économique. A partir des années 60, l'évolution politique des sociétés africaines a souvent été profondément structurée par l'avènement d'un pouvoir personnalisé autour d'un chef charismatique et d'un parti unique, indépendamment de l'idéologie prônée.
Un exemple caractéristique de cette conception autoritaire de l'exercice du pouvoir politique nous est par exemple donné par ce discours du président Mobutu de 1980 : 
« Le mouvement populaire de la révolution, c’est moi son fondateur. Il n’y a dès lors pas d’interprète plus avisé que moi pour saisir la véritable portée de sa doctrine qui se trouve être précisément le mobutisme, c’est à dire mes idées, mes enseignement et mon action. C’est pourquoi je vous annonce que certaines dispositions de la Constitution doivent être supprimées. Sinon, à la longue, je risque de donner l’impression d’être au dessus des lois de mon pays.  » 

Un autre problème a aussi été l'intervention récurrente de l'armée dans la vie politique, phénomène sur lequel je reviendrai ultérieurement et qui loin de mettre fin à l'instabilité politique, n'a fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies sous prétexte de sauver le pays de l'anarchie avant que n'intervienne la vague de démocratisation des années 90. 
Au bout du compte le résultat est qu’on constate en dépit des aspirations à un fonctionnement démocratique un manque de maturité politique flagrant chez de nombreux Africains.

3 – LES EVOLUTIONS DE LA SOCIETE AFRICAINE.

L'une des premières grandes évolutions ayant affecté les populations africaines est sans doute la détribalisation, ce phénomène de destruction et de transformation des sociétés anciennes qui a probablement débuté avec l'ouverture du continent à la pénétration occidentale.
Caractérisé, d'une part par la disparition progressive des cadres traditionnels politiques et religieux voire sociaux, d'autre par la reconstruction d'autres formes de société, la détribalisation a abouti à un bouleversement du fonctionnement traditionnel du monde africain.
Dans le domaine religieux, on a ainsi assisté à une désagrégation progressive des éléments de référence traditionnels.
Les hommes adultes quittant régulièrement le village pour aller travailler dehors, les cérémonies rituelles destinées maintenir le contact avec les dieux et les ancêtres ont été peu à peu abandonnées et les repères de la vie spirituelle ont disparu.
Les enfants vont à l'école puis travaillent pour se procurer des objets fabriqués ce qui limite d’autant le temps employé aux activités religieuses. En restreignant la durée des initiations, voire en les interrompant, la connaissance des symboles et des mythes devient rudimentaire, les grandes fêtes attirent moins les jeunes gens, les interdits ne peuvent tous être observés…Voici d'ailleurs comment J.C. Froelich décrivait ce phénomène dans les années 60 :
« La détribalisation porte d'abord sur la foi religieuse. Les Africains dès qu'ils peuvent sortir de leur village, dès qu'ils peuvent circuler, s'aperçoivent que les autres peuples ont d'autres croyances et les leurs ne leur paraissent plus nécessaires, ni suffisantes. Ils commencent à douter et, dans des sociétés aussi fermées, aussi intégrées, ou intégrales comme on l'a dit que les sociétés archaïques, la première fissure amène une véritable infection et les sociétés se désintègrent comme un corps malade. 
La détribalisation a été également favorisée par l'Islam. Le païen qui se convertissait à l'Islam gardait en grande partie ses coutumes civiles, mais il adoptait un autre genre de vie. Très souvent, le musulman était un commerçant et, dans l'esprit des villageois, être musulman c'était aussi être commerçant : ils ignoraient, ils ne supposaient pas que dans son pays d'origine, le musulman avait des frères qui travaillaient la terre. Le musulman c'était l'homme bien vêtu, aux mains propres, qui apportait les marchandises. C'est pourquoi, dans beaucoup d'endroits, les convertis ont cherché, en même temps qu'ils se convertissaient, à devenir commerçants. Il en résulta que dans certaines populations le commerce prit une importance exagérée, et tendit à détruire la société elle même, comme par exemple la société Dioula."
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Le fait enfin, les jeunes acquièrent désormais une connaissance plus rationnelle et plus élargie que celle des Anciens en allant à l’école a également contribué à remettre en cause certains fondements de la société africaine.
« Les chefs de village, qui avaient une certaine autorité traditionnelle et qui étaient généralement désignés par les chefs de famille, ont vu se dresser devant eux des hommes plus actifs, plus intelligents, propriétaires de plantations de cacao, de café ou de produits riches et qui de ce fait bénéficiaient de revenus importants. Autrement dit, il est apparu dans les villages des gens beaucoup plus riches, beaucoup plus puissants que le chef, qui avaient des serviteurs, des boys, des chauffeurs, des employés et qui, bien entendu, ne voulaient plus obéir au chef. »
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

En même temps, les migrations vers les villes ont entraîné pour ceux qui n’arrivaient pas à s’intégrer une grande précarité, alors même que les contacts avec les étrangers créaient des envies et des aspirations nouvelles. Dans le domaine économique, le système qui s'est mis en place a encouragé l’individualisme. 
Les hommes qui sont partis à la ville reviennent avec une puissance économique qui dépasse celle des Anciens et ils le font sentir. En se dégageant peu à peu de l'emprise collective, l'individu perd toutefois simultanément la sécurité et le réconfort que donnait le groupe et un système de pensée accordé à la nature; de là le besoin de regroupements, de croyances nouvelles...
« Dans les anciennes sociétés païennes, tout se tenait, les phénomènes économiques, techniques et la religion étaient étroitement imbriqués. Chaque individu, chaque membre de la société était lié dès sa naissance par sa caste, par sa famille, par la classe d'âge à laquelle il appartenait, aux autres membres de la société. La sécurité était assurée, les veuves, les orphelins, les pauvres, les malades, voire même les paresseux, étaient sûrs d'être vêtus, logés, nourris et de pouvoir vivre à peu près sans souci dans le cadre de leur famille ou de leur société. »
JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Si les explorations, l’esclavage et la colonisation ont donc apporté des modifications et des traumatismes à la culture traditionnelle africaine, d’autres phénomènes se produisent actuellement qui affectent profondément le fonctionnement traditionnel des sociétés africaines. La dernière composante est représentée par les populations urbaines.
Le comportement des populations urbaines est toujours plus difficile à appréhender que celui des populations rurales en raison de la multiplicité des facteurs d'influence qu'on peut y trouver. Sans revenir sur le phénomène de l’urbanisation africaine, on peut quand même rappeler que les villes africaines constituent en règle générale un milieu très hétérogène du fait de l'important volume d'individus déracinés qui y vivent. Sous l'effet de l'exode rural, une importante masse de main d'œuvre se retrouve arrachée à des cadres tribaux qui lui fournissaient son code moral sans pour autant en trouver un autre. 

Voici la description que donnait J.C. Froelich des sociétés urbaines africaines telles qu'elles se présentaient à la fin des années 60 :
« Les villes sont le siège des difficultés sociales les plus graves en Afrique tropicale. Les causes de l'immigration urbaine sont la pauvreté, l'attraction d'une vie aisée dans un cadre luxueux, de nouvelles sources de subsistance. La principale difficulté est d'intégrer des tribus diverses dont les individus ne sont ni capables ni désireux de s'associer en vue du bien commun. D'une façon générale, il n'y a pas de tradition urbaine en Afrique, sauf dans les pays où les villes existent depuis plusieurs siècles. Les villes du Niger, Gao, Tombouctou, Djenné sont de très vieilles villes. Les villes du Bénin comme Illorin et Abeokuta, sont plutôt des agglomérations de villages, mais qui ont vraiment depuis des siècles, depuis peut être même des millénaires, le sens de l'urbanisation. Partout ailleurs, les villes modernes ne sont que des ramassis d'étrangers. /.../.
Souvent sans travail, parfois soutenus par ceux de leur famille qui sont parvenus à en trouver un ou vivant d'expédients, ils sont soumis à de multiples tentations pouvant les conduire à sombrer dans la délinquance. Très sensibles à toute forme d'agitation politique susceptible de leur apporter une hypothétique amélioration de leur sort, ils sont prêts à fomenter des troubles à l'occasion de la moindre agitation sociale. /.../.
Les liens de chefferies y disparaissent ainsi que les liens de famille, ne serait ce que parce que ces sociétés comptent peu de femmes ; la prostitution y règne et on y célèbre des mariages provisoires ; les cadres de la société disparaissent ; mais aussitôt apparaît une retribalisation ou plutôt une reconstitution des sociétés sur des types originaux et ces modifications se répercutent en brousse. Autrement dit, la ville est un creuset où les anciennes sociétés de décomposent, les individus reconstruisent d'autres structures sociales qu'ils apportent avec eux lorsqu'ils reviennent dans leur village natal.
Au point de vue familial, il n'existe pas de regroupement. Quelques rares émigrants viennent avec leurs femmes : les autres retrouvent parfois des femmes de leur pays, mais la plupart du temps ces femmes sont des prostituées. Ils nouent donc des concubinages ou se contentent de pratiquer le recours à des prostituées. Résider dans un quartier où l'on parle la même langue qu'eux ne leur suffit pas ; aussi se regroupent – ils par tribu et fondent – ils des associations. 
Le chômage, l'absence de qualification technique, tout cela aboutit à une sorte de clochardisation. Très souvent, les malheureux qui n'ont pas réussi à s'adapter au milieu urbain imputent leur échec à la colonisation européenne : "Les Blancs sont de sales égoïstes ; eux sont riches, nous sommes pauvres et c'est leur faute. » 
JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Ce qui exacerbe très souvent à l'heure actuelle les sensibilités des populations urbaines africaines, c'est la comparaison entre la précarité de vie ou le dénuement des uns et l'opulence de certaines couches sociales. Dans ces moments là, il est fréquent que certaines catégories d'individus servent de bouc émissaire à la vindicte populaire... La communauté libanaise fort importante dans de nombreux pays africains constitue à cet égard une composante pouvant naturellement focaliser les rancœurs en raison de son niveau de vie et de sa position marginale par rapport au reste de la population. Le fait que nombre de ses ressortissants aient aussi un passeport français nous expose alors bien évidemment à un risque de contagion ...

Pour achever cette brève approche des populations africaines rappelons que chez de nombreux Africains et tout particulièrement chez ceux qui ont accès à l'information et à la culture, les préoccupations se centrent donc désormais sur deux objectifs : 
- d'une part l'accélération du processus de démocratisation, parce que plus les citoyens sont nombreux à prendre part aux choix d'importance qui engagent l'avenir, plus les chances de parvenir à des décisions efficientes, acceptées par tout le monde, sont grandes ;
- d'autre part un effort accru en matière d'éducation, d'accès au savoir et à la connaissance, car c'est là la condition essentielle à la bonne qualité des décisions politiques et, donc, à la durabilité de la démocratie.


    Ce qu’il faut donc retenir en substance, c’est que le fait de se retrouver plongé dans un environnement nouveau où il se sent déraciné, conduit en outre "l'Africain" à se tourner vers des organisations ou des groupes nouveaux lui permettant de remplacer les liens tribaux ou familiaux qui lui font défaut. Dans un univers apparemment déstructuré on peut donc être confronté en cas de crise à des phénomènes de foule et à des réactions collectives se fédérant autour d'entités qu'on ne soupçonnait pas nécessairement…
L’identification de ces entités de regroupement, qu’elles soient politiques, religieuses ou autres doit donc être pour vous une préoccupation permanente...

(A suivre)...