Dans le cadre de mes interventions à l'EMSOME, sans me prétendre le moins du monde un expert de l'Afrique car je n'y ai vécu que quelques années, j'ai dispensé un cours relatif aux mentalités des populations locales qui reprend un certain nombre de points pouvant intéresser ceux qui iront y servir pour la première fois... en espérant que cette synthèse leur donnera envie de lire afin d'approfondir ce sujet.
L’objectif de cet exposé que je publie ci-dessous n’est pas, je le répète, de livrer un mode d'emploi sur étagère de l'Afrique. Avec près de 1,4 milliards d'habitants, l'Afrique offre en effet une telle diversité de nuances qu'il serait vain et réducteur de prétendre apporter ici tous les éléments nécessaires à sa compréhension. Il s’agit donc plus modestement de fournir quelques clés de lecture destinées à faciliter l'action mais qu'il faudra bien entendu adapter en fonction des spécificités ou des contraintes locales...
Bonne lecture à tous !
INTRODUCTION
Le service outre-mer ou à l’étranger tend aujourd’hui à se banaliser, ne serait ce que parce qu’il est vrai que de façon collective nous pouvons de plus en plus nous affranchir des contraintes liées au milieu physique, aux distances... Les progrès techniques dont nous bénéficions désormais en matière de moyens de déplacement, de modes de communication ou de conditions d’hygiène et de vie nous mettent en effet de plus en plus à l’abri des problèmes matériels que devaient affronter nos prédécesseurs...
Pour autant, il n'en va pas de même en ce qui concerne les problèmes liés à l'approche du milieu humain car les populations restent toujours aussi instables que par le passé. Les évènements passés de Bangui, d’Abidjan... pour ne citer que ces seules crises que j'ai connues, sont là pour nous rappeler que sous le vernis de la démocratisation et du progrès, les vieux démons existent toujours et que les comportements individuels sont toujours aussi imprévisibles...
Partant de ce constat, l’idée maîtresse que je développerai tout au long de mon exposé est que si l’on veut comprendre les mentalités locales, il est d’abord essentiel d’appréhender les influences que les individus subissent et qui structurent tant leur comportement que leur mode de pensée, en les nuançant toutefois je le répète, en fonction des spécificités locales.
Le premier volet de mon exposé, fortement influencé par les enseignements du père Paul Coulon qui intervenait autrefois au CMIDOME et qui lui était un véritable expert de l'Afrique, abordera donc dans un premier temps les facteurs d'influence traditionnels pesant sur les populations de l'Afrique sub-saharienne, puis dans un second volet les facteurs parasites qui ont perturbé le fonctionnement traditionnel de ces sociétés africaines.
Les facteurs traditionnels majeurs que je présente dans ce premier billet sont d’une part les contraintes du milieu physique et les particularismes tribaux ou linguistiques qui contribuent à la division du continent, d’autre part les influences religieuses et la profonde spiritualité des individus qui lui confèrent une identité bien particulière.
1 - UNE SOCIETE EN PERPETUELLE RECHERCHE D’EQUILIBRE.
Pour bien appréhender les mentalités africaines il ne faut jamais perdre de vue que les individus appartiennent à une société en perpétuelle recherche d'équilibre et où le salut de chacun dépend en grande partie de la communauté.
11) Des conditions de vie difficiles, conséquence de la géographie physique, où la priorité est à la survie :
Je ne développerait pas ici les caractéristiques physiques du milieu africain qui en principe sont censées être présentées dans le cadre des monographies et je me limiterai simplement à leurs conséquences sur le mode de vie et de travail des individus. S’agissant du milieu naturel, nous savons tous que « l'homme africain » évolue depuis toujours dans un univers où il doit s'efforcer quotidiennement de surmonter un certain nombre de difficultés d’ordre climatique ou physique mettant parfois en péril sa survie. Cette situation à laquelle nous ne sommes plus habitués nous autres Européens, conditionne fortement son approche du quotidien et génère un certain fatalisme vis à vis des coups du sort... qu'il s'agisse des sécheresses ou à l'inverse des tornades, des invasions de criquets, des épidémies, des processus d'appauvrissement et de latérisation des sols, etc. Plutôt que de décrier par conséquent la vision à court terme de l'avenir et le manque apparent d'anticipation de la grande majorité des Africains, il vaut mieux se souvenir qu’il s’agit là du reflet d'un devenir général fait d'incertitudes et d'interrogations face à un destin qu'on ne maîtrise pas. Le rapport entretenu par l'homme avec son milieu ambiant est donc un rapport de subjugation, la nature dominant l'homme, à l'opposé de notre rapport de domination occidental où l'homme est censé s'imposer sur le milieu grâce à ses technologies et à ses réalisations.
Le fait que l’Afrique reste encore aujourd’hui un milieu pénible pour l’homme, du fait notamment de son climat, induit également de façon générale une profonde défiance de la société traditionnelle vis à vis de tout ce qui est nouveau car un changement inapproprié pourrait mettre en cause la survie des individus. Ainsi, plutôt que de chercher à mettre en œuvre des réformes agricoles qui pourraient permettre de répondre à des besoins alimentaires accrus du fait de l’augmentation démographique, on préfère bien souvent conserver des techniques de subsistance et des modes de vie traditionnels qui ont fait leur preuve tout au long des générations précédentes mais qui sont la garantie d’une certaine sécurité... Le film "Le Mil" réalisé par Jean Rouch et qui nous était autrefois diffusé par le père Paul Coulon pour nous initier à la conception de la vie et du travail dans les milieux ruraux africains, tout en soulignant les différences d'approche entre les cultures occidentales et africaines, est cet égard particulièrement instructif. Il montre parfaitement le lien existant entre le matériel et le spirituel dans la mise en oeuvre d'une pratique agricole destinée à nourrir les individus, la mise en terre d'un verset du Coran étant ainsi réalisée pour se protéger contre les esprits de la nature...
Pour illustrer ce conservatisme des mentalités, caractéristique traditionnelle des sociétés paysannes, on peut également citer cet extrait du Manuel à l'usage des Troupes employées outre-mer :
« Au fond, le changement de maître intéresse assez peu l’individualisme conservateur des paysans. La guerre les gêne trop pour qu’ils l’aiment et la fassent durer. Leur intelligence est à l’ordinaire trop réaliste, leur esprit est trop préoccupé d’avantages immédiats, leurs habitudes ancestrales de se plier aux circonstances sont trop prononcées pour qu’ils ne s’accommodent pas d’une domination étrangère, dont ils connaissent ou devinent l’écrasante puissance. Que leur nouveau maître garantisse la sécurité des personnes et des biens, et leur hostilité se bornera selon toute vraisemblance, à réduire les contacts avec lui par méfiance naturelle des nouveautés, et à pratiquer en temps opportun une discrète inertie. »
L’isolement historique qui découle du cloisonnement physique dans lequel se trouve le continent africain (mer, désert, forêt) a en outre rendu difficiles les échanges entre les populations et limité le rapport des générations à la tradition orale, accentuant ainsi sans doute les effets de ce conservatisme. On estime que le transfert de mémoire s'opère jusqu'à 50 générations soit couvre une période s'étendant sur environ un millier d'années... La fameuse phrase de l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ extraite de son intervention à l'U.N.E.S.C.O. et reformulée en 1966 sous la forme « En Afrique, chaque fois qu'un vieillard traditionaliste meurt, c'est une bibliothèque inexploitée qui brûle » illustre parfaitement l'importance de cette tradition orale.
12) Des particularismes tribaux et une diversité linguistique très contraignants car source de clivages :
Aux contraintes induites par le milieu naturel, s'ajoutent en outre un certain nombre de particularismes affectant les modes de vie des individus et pénalisant fortement ces derniers.
Parmi ceux-ci, il y a d'abord les particularismes tribaux, occultés ou utilisés pendant la période coloniale par les puissances européennes, dont on constate hélas qu’ils sont revenus en force après les accessions à l'indépendance avec les affrontements et les conflits en tous genres survenus depuis les années 60. Le fait que les frontières politiques des nouveaux Etats ne correspondent pas nécessairement aux limites tribales ou ethniques a souvent provoqué au sein des populations africaines un sentiment de frustration, parfois exploité par des mouvements politiques, aboutissant à des conflits, voire à un génocide comme celui qu'a connu la région des grands lacs.
Voici précisément le témoignage donné sur ce sujet dans le cadre d'une conférence donnée en 1959 au CMISOM et intitulée "La vie d'un commandant de cercle", de J.C. Froelich, un ancien administrateur de la France d'Outre-mer :
« Un de mes anciens commis était un Malinké, garçon très bien, que l’on avait décidé d’envoyer comme chef de subdivision dans la région de Bondoukou. Quand il a connu cette affectation, lui même a demandé une autre destination car il avait de la famille dans ce poste et la situation politique y étant extrêmement compliquée, il avait très bien compris que s’il devenait chef de subdivision à Bondoukou, il serait obligatoirement mêlé à des histoires de famille et à des histoires politiques. On l’a donc affecté à Grand Bassam comme adjoint au commandant de cercle et là il a rencontré un autre genre de difficultés : les gens de Grand Bassam (tout à fait dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire) ont dit : Mais qu’est ce que c’est que ce garçon qui vient remplacer l’adjoint du commandant de cercle ? D’abord c’est un Africain comme nous, donc nous le respecterons un peu moins, et deuxièmement c’est un Malinké et un Malinké musulman alors que nous, nous sommes chrétiens ou païens et nous appartenons à des ethnies typiquement du sud complètement différentes. »
A ces particularismes tribaux s'ajoutent en outre les effets de la diversité linguistique qui ne favorise pas les échanges et la communication. Bien que le Bantou soit considéré comme la langue mère du continent, on recense en Afrique un nombre considérable de langues et de dialectes – soit de 1250 à 2050 suivant la définition retenue – . Il est donc évident que le facteur linguistique accentue encore le poids des particularismes tribaux ou ethniques qui viennent d'être évoqués car il pousse naturellement les populations de ce continent à la division.
Compte tenu de cette pulvérisation linguistique, dans un souci pratique, il était autrefois fortement conseillé aux jeunes officiers devant séjourner en Afrique d'apprendre la langue locale :
« La connaissance de la langue sera des plus utiles. Ainsi que l’écrivait le Général Mangin en 1920, « il est avantageux pour le chef d’apprendre et de parler la langue dominante du pays où il sert. Il s’affranchit ainsi de ce tuteur toujours humiliant et parfois dangereux qu’est l’interprète indigène. S’il sait parler à ses tirailleurs, aux habitants, et les comprendre, il est moins isolé au milieu d’eux. Il inspire confiance et son autorité s’accroît. Mieux renseigné, il peut oser et agir davantage ». Malgré le nombre considérable des dialectes locaux, il existe des langues comprises sur de grandes parties du territoire : arabe, bambara, haoussa, etc. »
Pour autant, l'adoption d'une langue apportée par le colonisateur a souvent permis de limiter les clivages locaux et dans une certaine mesure la domination culturelle, voire politique, d'une ethnie sur les autres même si elle ne garantit nullement l’absence de tensions ou d’affrontements... L'usage de la langue française ou de la langue anglaise constitue donc à cet égard pour de nombreux Africains un ferment de cohésion interne et un élément d'ouverture extérieure.
Ajoutons toutefois que pour un coopérant technique ou un expatrié, outre le fait qu’il serait fastidieux et superflu d'apprendre d'un dialecte local, même si c’est celui de l’ethnie dominante, en dépit de l'avantage procuré en matière d'intégration locale cela pourrait le faire suspecter de favoritisme pour une composante de la population et pourrait le mettre en porte à faux par rapport aux autres...
2 - UNE PROFONDE RELIGIOSITE.
La seconde grande caractéristique des sociétés africaines est la profonde religiosité qui anime les individus, qui bien que se manifestant sous des formes différentes, doit être considérée à certains égards comme un facteur d'unité.
21) Sur fond d'animisme, deux grandes religions sont en présence, le christianisme et l’islam… parfois en conflit dans les espaces de transition :
L'architecture religieuse de l'Afrique s’explique en partie bien entendu par l'histoire mais aussi par la géographie, les barrières physiques comme le désert saharien ou la forêt tropicale canalisant leurs influences... A ceci s'ajoute aussi le fait que les différences de milieu génèrent des différences de modes de vie et par voie de conséquence de croyances, les peuples de chasseurs, de pêcheurs, d’éleveurs ou d’agriculteurs ne s’adressant pas tous au mêmes divinités.
L'Afrique a été pendant des siècles une terre où seul l'animisme était de mise, ce terme étant aujourd’hui plus ou moins laissé de côté par les anthropologues au profit de celui de religions traditionnelles. Considéré par certains comme une religion à part entière, les croyances traditionnelles sont assurément en régression et ne représente plus à l'heure actuelle en tant que religion que quelques poches résiduelles isolées s’étendant tout le long de l'équateur, c’est à dire essentiellement en forêt tropicale humide.
Pour bien comprendre ce que représentait encore dans les années cinquante la matérialisation de ces croyances et pratiques traditionnelles débouchant sur des superstitions parfois étonnantes, on peut citer ce témoignage d'un administrateur de la France d'outre-mer, J.C. Froelich, tiré d'une conférence prononcée en 1959 au CMISOM et intitulée "La vie d'un commandant de cercle" :
"J'avais été chargé par le procureur de la République d'instruire une affaire concernant la mort d'une fille que l'on avait noyée. Cette fille était une dangereuse sorcière, c'était une mangeuse d'âmes et elle avait fait périr plus de 14 enfants dans un village – je ne sais pas quelle épidémie s'était répandue dans le village mais quoi qu'il en soit 14 enfants étaient morts - ; la population très primitive avait désigné une fille un peu idiote. Le chef du village avait envoyé des jeunes gens avec l'ordre de faire disparaître cette sorcière. Ceux – ci lui avaient attaché une pierre autour du cou et l'avaient jeté dans une mare. Aux yeux de la justice européenne c'était un crime abominable, aux yeux des indigènes c'était au contraire une action de salubrité publique."
Venu du nord du continent, l'islam s’est développé en descendant du Nord vers le Sud de part et d'autre de la barrière saharienne. Il convient toutefois d'opérer une distinction entre l’Islam d’Afrique occidentale et l’Islam d’Afrique orientale :
- L’Islam d’Afrique occidentale, d’origine berbère, est traditionnellement marqué par la présence des marabouts et le rôle des confréries, les sacrifices aux ancêtres l’usage de fétiches étant courant ;
- L’Islam d’Afrique orientale, d’origine arabe, se caractérise par une pratique religieuse plus orthodoxe qui n’exclut toutefois pas des survivances ancestrales.
Le christianisme, par contre, s’est répandu depuis les côtes occidentales vers l’intérieur des terres à la faveur des conquêtes coloniales, grâce à l'action des missionnaires catholiques et protestants.
S’agissant des rapports que ces différentes religions entretiennent entre elles, il importe de bien garder en mémoire le fait que les croyances traditionnelles ont constitué un sous-bassement sur lequel se sont greffées les deux autres religions pratiquées en Afrique, à savoir l’islam et le christianisme. Pour schématiser on peut donc dire qu'en Afrique on est souvent "chrétien plus quelque chose" ou "musulman plus quelque chose"... Notons que c'est pareil en Asie où on est également "bouddhiste plus quelque chose"... comme en témoigne la survivance de certaines pratiques n'ayant rien à voir avec les principes bouddhiques (arbre sacré, offrandes, peur des fantômes, etc.) ...
Le recul des religions traditionnelles africaines en tant que telles s’explique en partie par le fait qu’elles sont, pour la plupart, peu organisées pour répondre aux besoins nouveaux et aux évolutions qui marquent les sociétés africaines actuelles car elles n’ont ni clergé, ni dogme clair. En outre, les degrés supérieurs de leur connaissance restent ésotériques, secrets, et d'une extrême complication. Malmenées par les religions à diffusion universelle comme l’islam ou le christianisme, elles se contentent de subsister sous forme de rites et de superstitions. L’islam ou le christianisme sont donc les principaux bénéficiaires de cette désagrégation progressive du paganisme chez des âmes qui restent profondément religieuses.
Pour expliquer la facilité avec laquelle l'islam s'est répandu en Afrique, il faut bien comprendre qu'il s'agit d'une religion ayant su composer et s'adapter aux cultures traditionnelles. L’existence de créatures invisibles reconnues par le Coran, les « jinns », a par exemple ainsi trouvé des correspondances avec les esprits présents dans les religions africaines traditionnelles et les marabouts ont vu leur place de guérisseur consacrée. La lecture du livre du jésuite Eric de Rosny « Les yeux de ma chèvre » est à cet égard particulièrement intéressante pour comprendre les fondements de la société africaine.
Lorsque l’islam et le christianisme coexistent, comme c'est le cas dans de nombreux pays africains, la ferveur religieuse génère souvent de nombreux problèmes politiques et des manifestations d'intolérance aux conséquences dramatiques, voire même une guerre civile. Les affrontements très violents qui ont ensanglanté le Sénégal et la Mauritanie en 1988 en sont l'illustration.
En règle générale, ces tensions ou ces conflits ethno - religieux apparaissent dans les zones de contact entre populations nomades et sédentaires car aux différences religieuses s’ajoutent des différences de culture et de mode de vie qui ne font qu’accroître les rivalités.
22) Une spiritualité omniprésente dans tous les actes du quotidien :
Ainsi ce que cela vient d'être dit, l’influence des croyances traditionnelles n’a pas disparu des esprits, même les plus occidentalisés, car la croyance selon laquelle tous les éléments de la nature, animés ou inanimés, sont dotés d'une âme identique à celle des hommes est très vivace en Afrique subsaharienne.
Un poème ("Souffles") de Birago Diop, ce remarquable écrivain sénégalais, illustre parfaitement la relation qui s’établit entre le monde visiblee et le monde invisible, entre les vivants et les morts ce qui fait qu’il existe une continuité entre les ancêtres qu’on n’a pas connus, ceux qu'on a connus mais qui ont disparu, les vivants et les enfants à venir qu’on ne connaît pas encore :
« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire,
et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les morts ne sont pas sous la terre :
Ils sont dans l'arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l'eau qui coule,
Ils sont dans l'eau qui dort,
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule,
Les morts ne sont pas morts. »
Dans cette approche holistique de l’existence, l’univers doit en outre être considéré comme un « tout » composé d’éléments interdépendants, avec lesquels il est possible de "communiquer", chacun d’entre eux ayant une place bien déterminée, comme le schématise ce croquis :
Pour les Africains le monde est donc un ensemble ordonné, placé sous l'autorité de Dieu et au sein duquel l’homme occupe une place donnée. Comme vous pouvez le voir dans le schéma présenté, l’homme n’est pas au sommet de la pyramide comme dans notre conception judéo-chrétienne de l'univers, mais occupe une position intermédiaire qu’il se doit de respecter. Il ne doit pas chercher à y échapper, ni par le haut en abusant du pouvoir comme le fait le sorcier, ni par le bas en se comportant comme les animaux.
Pour éviter ces dérives, ont été institués un certain nombre de rites à observer et de règles de dépendance vis à vis des ancêtres et des êtres invisibles qu’il faut impérativement respecter.
Parmi les conséquences induites par cette vision holistique de l'univers où tous les éléments sont liés entre eux, on peut tout d'abord citer le fait que l’ensemble de l’univers se divisant en deux mondes complémentaires, masculin et féminin, il en découle dans la vie quotidienne un partage des responsabilités et des tâches entre hommes et femmes corrélé à un découpage de l'espace géographique de travail. L’homme étant traditionnellement attaché aux travaux de brousse (lien avec la nature) et la femme aux travaux de village dans les "champs de case" (lien culturel), il est de ce fait difficile de modifier les responsabilités des uns et des autres en raison des nombreux interdits traditionnels qui pèsent sur la société ce qui freine d'autant l'évolution sociale des familles.
Une seconde conséquence de cette orientation spirituelle est la difficile gestion par les individus des interactions en butre les influences multiples qu'ils subissent... Un Africain peut raisonner et s’exprimer tantôt en faisant référence à des critères d’ordre cartésien comme nous le faisons nous autres Européens, tantôt à des critères d’ordre animiste. Parfois il mélangera les deux, parfois il raisonnera suivant le mode animiste et agira suivant le mode rationnel, parfois ce sera l’inverse. Il est donc essentiel de comprendre que le comportement d’un Africain loin d’être irrationnel découle au contraire d’une rationalité complexe qui lui est propre. Pris entre des contradictions il aura bien évidemment tendance à faire le choix qui l’arrange le plus car c'est un pragmatique.
Le plus difficile finalement pour nous autres Européens est de déterminer quel est le critère qui le guide lorsqu’il nous promet ou nous annonce quelque chose...
Afin de nous sensibiliser sur la façon dont ces contradictions sont parfois gérées, le père Coulon nous citait ainsi l'exemple d'un de ses collaborateurs africains qui lui ayant un jour promis de l'aider pour une tâche donné avait sciemment manqué à sa parole en ne se présentant pas en dépit des assurances données... L'intéressé qui s'était engagé sur le plan professionnel auprès du missionnaire savait en même temps pertinemment qu'il ne pourrait honorer ses engagements en raison en raison d'obligations coutumières lui imposant d'assister au même moment à une cérémonie funéraire. Pour gérer cette contradiction il avait donc préféré mentir sciemment en prenant un engagement qu'il savait d'emblée ne pas pouvoir honorer.
Une troisième conséquence est la relation très particulière unissant les individus à tous ceux qui sont placés au dessus d'eux dans cette architecture pyramidale, à savoir les ancêtres puis ceux qu'on a connus et qui sont aujourd'hui disparus et enfin les ainés encore vivants... En ce qui concerne ces derniers, s'ils ont un devoir de conseil et d'assistance vis à vis des plus jeunes, les cadets en revanche, même socialement et intellectuellement supérieurs, ont un devoir d’obéissance à leur égard. Compte tenu des liens éventuels unissant les individus, il est important d'identifier qui est qui car en agissant parfois en amont de son interlocuteur du moment auprès d’un aîné, on peut ainsi avoir plus facilement gain de cause dans l’évolution d’un dossier ou dans la négociation d’une décision. La compréhension de cette réciprocité qui structure la plupart des rapports que les Africains ont entre eux dans la vie quotidienne est donc quelque chose d’important qu'il faut toujours conserver en mémoire faute de quoi il serait difficile d’expliquer les nombreuses interactions qui se produisent entre individus avant qu’ils ne prennent une décision ou avant qu’ils n’agissent.
Pour bien concrétiser le poids des obligations coutumières et relationnelles qui pèse souvent sur les individus, on peut citer ce second témoignage de J.C. Froelich toujours tiré de sa conférence de 1959 intitulée "La vie d'un commandant de cercle" :
« Il y a quelques années le chef supérieur des Kotokoli du Togo est mort. Il régnait depuis plus de 60 ans et à son décès, les notables du pays ont estimé qu’il fallait suivre les mêmes coutumes que celles qu’on avait suivies à la mort de son père, c’est à dire sacrifier et enterrer avec lui une vingtaine d’hommes. En effet, en 1890, on avait agi ainsi car à cette époque il n’y avait pas d’administration européenne. Je me rappelle avoir vu venir dans mon bureau le fils aîné du défunt, qui devait en principe lui succéder, et qui m’a dit : « Tu sais ce que l’on raconte, on dit que les vieux veulent un sacrifice humain. Ca m’ennuie beaucoup parce que moi, maintenant, j’aimerais bien ne pas commencer mon nouveau règne d’une façon qui puisse déplaire à l’administration. » C’était un fonctionnaire, un garçon très européanisé et j’ai été obligé d’envoyer des gardes pour garder la tombe du vieux chef. Dans la population, ces bruits s’étaient très vite répandus et tout ce qui était étranger au pays dans le village même du vieux chef, avait préféré se mettre à l’abri. Officiellement il ne s’est rien passé. Officieusement je crois bien qu’il y a eu un ou deux étrangers qui ont été attrapés et qui sont allés accompagner le vieux chef dans l’autre monde. A vrai dire, toute la partie évoluée et jeune de la population s’était montrée hostile à la reprise des vieilles coutumes qu’elle estimait être parfaitement sauvages et déplacées. Il n’y avait que quelques vieux, les plus vieux, les anciens camarades du vieux chef qui avaient voulu opérer comme jadis et s’emparer de quelques étrangers pour les sacrifier. »
Que ce soit en mission de courte durée, en opération extérieure ou dans le cadre d'une affectation de longue durée, il est donc essentiel d’identifier quels peuvent être les facteurs d'influence pesant sur nos interlocuteurs car leur mode de raisonnement et leurs réactions en seront la conséquence directe.
(A suivre)...
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