Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (6)... Un milieu dangereux.


            Ainsi que je l’ai déjà écrit, la plus extrême prudence est de mise lorsqu’on vit en Afrique, tant dans la vie courante que dans le travail… Le danger déjà évoqué lors de mon témoignage sur Djibouti était aussi omniprésent à Dakar… et il pouvait se manifester sous différentes formes, à commencer pendant les déplacements routiers…



@ mohiss


L’un des dangers du Sénégal, mais pas le moindre, résidait dans l’état général des véhicules et surtout dans le style de conduite des Sénégalais qui transformait tout déplacement dans la presqu’île du Cap Vert en une aventure à risques…


Pour s’en convaincre il suffit de se reporter aux bandes dessinées de l’humoriste Mohiss qui dans ses publications croque à merveille les scènes de la vie courante sénégalaise… Avec des devises inscrites sur les carrosseries du style « Tout passe, Dieu merci » ou « M’en fout la mort », comme s’étonner de certains "cartons"… Quant aux inscriptions « Super DC8 » figurant sur quelques uns des minibus elles en disaient plus qu’un long discours concernant la capacité d’emport de ces véhicules… En ce qui concerne les véhicules accidentés dont le châssis avait ensuite été redressé avec les moyens du bord par un garagiste de trottoir, ils étaient faciles à reconnaître car ils roulaient souvent de façon amusante en crabe sur la route… Nul doute que le passage au marbre avait été considéré comme une perte de temps dont on pouvait allègrement faire l'économie…


@ Mohiss


Sur la route un spectacle tout aussi cocasse était la vue de ces véhicules en panne avec, posées à même le bitume l’ensemble des pièces du moteur démontées et positionnées « dans l’ordre d’apparition à l’écran »… mais sans personne à l’horizon, le conducteur étant parti au plus proche village pour faire effectuer dans une forge locale un travail de soudure ou d’alésage digne des productions d’un atelier de reconstruction du service du Matériel… Précédé de branchages ou de pierres, version locale des triangles de signalisation, le véhicule pouvait rester là un certain temps mais lorsque nous repassions sur zone quelques jours plus tard, nous constations qu’il avait systématiquement repris sa route, preuve que le système fonctionnait remarquablement… 


Sur la route, un point auquel il convenait de prêter attention était de ne jamais suivre de trop près un des nombreux mini-bus qui circulaient dans la presqu’île du Cap Vert. Indépendamment du fait qu’ils démarraient à l’improviste et surtout bifurquaient et s’arrêtaient sans crier gare dès qu’ils apercevaient un client potentiel, on était toujours à la merci de voir un de leurs passagers "descendre" sans préavis sur la route… J’eus ainsi l’occasion d’assister à la chute de l’un d’en eux, en l’occurrence « l’apprenti », c’est à dire le rabatteur chargé de héler les clients et d’encaisser, personnage incontournable qui souvent voyageait sur le marchepied arrière… Dans le cas présent, le marchepied sans doute rouillé ayant lâché, notre homme dégringola sur le bitume quelques mètres devant moi… et après un roulé-boulé digne d’un moniteur de l’ETAP, se releva et sans autre forme de procès partit en courant derrière le mini-bus qui circulait à faible vitesse pour essayer de rejoindre son « poste de travail »… Inutile de dire que j’étais plié de rire derrière mon volant…


Moins drôle fut par contre l’accident qui m’arriva à la fin de ma première année de séjour en quittant en fin de journée Dakar pour partir passer quelques jours de vacances dans une des villas du bataillon sur la plage de la Saumone. Au moment où je m’y attendais le moins, une jeune fille traversa en courant devant mon capot et ce fut un miracle si au lieu de passer sous les roues, dans un réflexe elle se rejeta au dernier moment en arrière mais en heurtant du coude mon pare-brise qui s’étoila aussitôt…  Je m’arrêtais immédiatement pour aller secourir la malheureuse qui avait roulé au sol, son sac d’un côté, ses claquettes de l’autre… Au moment où je finissais juste de l’étendre sur le bas-côté pour la protéger d’un sur-accident je vis une masse de gens peu souriants nous entourer tout en lorgnant ma voiture qui était chargée de nourriture et de sacs en prévisions de notre séjour… L’affaire s’engageait mal, très mal au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient et je sentais bien que l’hostilité ambiante à mon encontre montait progressivement… Au moment où l’on commençait à m’invectiver de part et d’autre, j’entendis un type se mettre à gueuler contre les « spectateurs » et je le vis venir près de moi. C’était par chance un employé civil du bataillon qui passant par-là m’avait reconnu et qui prit ma défense. La foule se dispersant en maugréant, nous embarquâmes la blessée dans ma voiture pour aller au dispensaire afin de lui faire donner les premiers soins, puis ensuite nous nous rendîmes à la brigade de gendarmerie du quartier pour le constat… brigade où on commença à me parler très vite de délit de fuite… Fort heureusement la prévôté française prévenue intervint sans délai et le malentendu fut vite dissipé… Il n’en reste pas moins que cette affaire m’avait confronté à une situation pour le moins paradoxale : soit ne pas s’arrêter comme on le recommande lorsqu’on est impliqué dans un accident en Afrique pour éviter le lynchage par la population locale, soit se mettre en sécurité et s’exposer alors éventuellement à une accusation de fuite par les forces de l’ordre… On le voit, ce n’est pas toujours simple et je ne détiens pas la solution face à ce type de situation…

 

Si nombre de militaires sont traditionnellement réfractaires aux gendarmes de la prévôté… en ce qui me concerne je les ai souvent conviés à des pots à mon unité… le dernier étant ma passation de commandement… Ceci pas seulement parce que j’étais fils de gendarme et qu’ils connaissaient mon père, mais aussi et surtout, parce que je leur suis redevable de m’avoir sorti de deux situations à emmerdes… Outre cette affaire d’accident, ils m’évitèrent en effet des ennuis avec les policiers de Dakar, corporation qui avait tendance à arrondir ses fins de mois sur le toubab de passage… Cherchant ainsi un week-end une adresse dans le centre-ville mais ne la localisant pas, j’arrêtais ma voiture juste devant le factionnaire du commissariat de police afin de lui demander un renseignement… Le bougre me répondit fort aimablement mais au moment où j’allais redémarrer, une harpie sortit du commissariat et l’apostropha en lui disant « Qu’est-ce qu’il veut celui-là ? Et toi tu ne vois pas qu’il est en sens interdit ? » En me retournant je vis qu’effectivement j’avais emprunté la rue en mauvais sens mais à ma décharge, le panneau d’interdiction, tout rouillé, était en outre replié empêchant ainsi de voir correctement celui-ci. La femme policier m’ayant ordonné de couper mon moteur et de descendre j’expliquais alors innocemment la situation mais malgré mes efforts rien n’y fit… Bien mieux, venant de lui faire observer que la signalisation routière dans Dakar était en mauvais état, j’eus droit à une sortie enflammée « Attention à ce que vous dites, qu’est-ce que vous entendez par là ? ». Le ton montant de part et d’autres, le moins qu'on puisse dire c'est que l’affaire partait mal... Au rythme où on allait, cela allait s’achever sous peu pour moi en cellule… Ayant fait prévenir la brigade prévôtale qui était située tout à côté, le gendarme de service arriva très vite en rigolant comme un bossu… Grâce à son intervention, la tension redescendit aussi vite qu’elle était montée, la harpie allant tout sourire ensuite jusqu’à me serrer la main en me disant que j’avais le sang chaud… Pour un peu nous aurions presque pu faire "affaire" tous les deux… car en gros c’était un malentendu…

Par la suite, suite à ces péripéties, je pris l'habitude systématique lorsque je voyais un policier posté à un carrefour de rues, notamment celui donnant sur la place de l’Indépendance, de regarder immédiatement du côté opposé car j’avais l’impression lorsque je croisais son regard de voir apparaître des $ dans ses yeux…

 

S’agissant des accidents, j’eus aussi l’occasion d’assister en direct à l’un d’entre eux sur la route menant à Thiès… Ce jour là, alors qu’il avait plu peu de temps auparavant, un break Peugeot surchargé de passagers et de sacs jusqu’à la gueule et nanti d’une galerie elle aussi bien remplie, arriva à vive allure sur un virage précédé d’un dos d’âne significatif… Je ne sais pas si le choix de ce dos d’âne à l’entrée du virage relevait d’une farce des Ponts et chaussées locaux mais ce qui est certain c’est que le break prit ce dos d’âne comme une rampe de lancement et au niveau du virage continua tout droit dans la brousse sans pouvoir le négocier…  Si le décollage du "sky-jump" ne posa aucun problème, l’atterrissage fut par contre un brin plus difficile… Dans un grand fracas de tôle la voiture folle finit en effet dans le champ voisin après avoir effectué une série de tonneaux qui auraient bien plu à Remy Julienne, notre cascadeur national… De toute évidence, dans un souci louable d’économie, le propriétaire du break avait dû se dire qu’il était prématuré d’investir dans de nouveaux pneus… cause pour laquelle le véhicule avait préféré tracer sa route à l’azimut… Et là encore, la L.E.M. fit son œuvre car en même temps qu’un des passagers, serrés comme des hanchois, était littéralement scalpé par un des montants du toit, le véhicule vint se payer en fin de course un pauvre paysan travaillant dans son champ et qui lui ne demandait rien… A croire que les djinns avaient encore frappé…

 

S’agissant de la faune, je n’ai pas vraiment été confronté au danger pendant ce séjour… 

Même s’il y avait bien entendu des serpents un peu partout, à la différence de la Guinée Conakry je n’en n’ai pas vu beaucoup y compris lors de la tournée de brousse que nous fîmes dans la région de Tambacounda, au pied du Fouta Djalon, …  La seule chose par contre que j’ai bien gardé en mémoire dans cette tournée, c’est le rugissement peu rassurant la nuit au bivouac des lions du Niokolo Koba…

Le danger de la faune n’était toutefois pas toujours pris en compte ainsi qu’il l’aurait fallu… Lors de cette tournée compagnie dans le Niokolo Koba, en dépit de mes ordres un de mes sous-officiers autorisa ses marsouins à se baigner dans la rivière alors même que des hippopotames s’y trouvaient à proximité…  animaux particulièrement dangereux s'il en est, car très attachés à leur territoire et capables par leur masse de tuer quelqu’un sans préavis… Il y eut donc sanction ce qui me contraria beaucoup car l'intéressé était un gars vraiment bien et que j'estimais mais là pour le coup il y avait eu désobéissance flagrante…

Parfois, à l’inverse, ce danger était exagéré… Ainsi, un jour, à l’occasion d’une autre sortie terrain compagnie mais dans la presqu’île du Cap Vert, un de mes sous-officiers vint me trouver en début d’après-midi pour me dire qu’il avait vu un lion traverser la piste devant lui… En riant je lui répondis que si j’en croyais mes lectures le lion avait disparu de la presqu’île du Cap Vert depuis les années cinquante et qu’on ne le trouvait plus que dans les réserves animalières du sud-est du pays… Il avait sans doute été l’objet d’une illusion d’optique du fait de la brume de chaleur… Le terme exact aurait dû être en fait « hallucination » et non « illusion d’optique » car ce n’est qu’au bout d’un moment que je finis par réaliser à ses yeux exorbités que notre homme s’était… « réhydraté »… plus que ne l’aurait exigée la température ambiante… Cette tendance à « l’hydratation sauvage » me conduisit d’ailleurs quelques temps plus tard à devoir m’en séparer car son exemple était préjudiciable au bon ordre de l’unité, compte tenu de ses fonctions…

 

Les activités nautiques nous réservaient aussi leur lot de surprises car la mer restait dangereuse au Sénégal… Ainsi lors d’un exercice de débarquement de nuit sur la petite côte, au moment de la mise à l’eau une forte vague renversa le zodiac de sécurité et l’hélice de l’embarcation vint frapper un de mes cadres au niveau du mollet… entamant sérieusement ce dernier. Fort heureusement pour lui l’artère ne fut pas touchée mais il s’en était fallu de peu… Il fut aussitôt évacué sur Dakar. Nous en fumes donc quitte pour la peur… et lui pour un séjour à l’hôpital…

 

Pendant ce séjour, si je fais abstraction du décès dont j’ai déjà parlé d’un de mes marsouins suite à un mélange alcool - stupéfiants,  deux drames vinrent hélas endeuiller le bataillon… 

Le premier fut la mort d’un sergent de l’escadron qui fut percuté dans la garage par une AML suite à une mauvaise manœuvre d’un conducteur…

Le second qui intervint pendant ma première année de commandement, fut la mort d’un de mes chefs de section, un lieutenant OAEA, qui fut renversé et écrasé par un camion à la sortie du camp. Alors qu’il était arrêté au passage à niveau du port, juste sur le côté droit d’un véhicule de la police sénégalaise attendant le relevage des barrières, ce dernier en redémarrant tourna brusquement sur la droite pour rejoindre son cantonnement et renversa sans le voir notre camarade qui attendait de repartir…  Le malheureux, tombé au sol mais bloqué par sa moto ne put se dégager à temps et le camion lui passa sur le corps avec ses roues arrières…

Rapidement prévenu par un de mes sous-officiers, je me rendis immédiatement aux urgences mais je ne pus hélas qu’assister aux tentatives infructueuses menées pour essayer de ranimer cet officier… Je n’oublierai jamais les électrochocs tentés en vain et mon envie, lorsque le médecin urgentiste annonça qu’on arrêtait tout, de lui crier de continuer encore… La suite, ce fut hélas la visite que je fis une heure plus tard avec mon chef de corps à la famille pour annoncer la triste nouvelle à sa femme et aux enfants… A la seule vue de notre tenue blanche, la malheureuse comprit… et là encore je n’oublierai jamais ni son désespoir ni celui de ces pauvres enfants… Fort heureusement, comme cet ancien sous-officier venait du 8eme RPIMa, ses camarades de régiment prirent efficacement le relais pour entourer la famille… ce dont je les remercie vivement.

Aujourd’hui encore, soit 35 ans après, je ne suis pas prêt d’oublier la mort du lieutenant Duny, un type remarquable que nous apprécions tous… et je pèse là mes mots… dont le souvenir restera dans nos mémoires et notre cœur. Qu’il repose en paix.

 

Afin de terminer sur une note un peu moins grave, un peu moins triste, je livrerai une dernière anecdote relative à un déplacement effectué lors d’une manœuvre dans la région du Ferlo…

Roulant à la fin d’une manœuvre à travers la brousse avec ma jeep Willis en tête de ma compagnie, je fus soudain appelé à la radio par un de mes lieutenants qui me demandait en riant dans le bigo pourquoi j’avais allumé la post combustion sur ma jeep... M’arrêtant aussitôt, je vis alors que des flammes sortaient de dessous le châssis… En fait en roulant à travers brousse, les herbes et le cram-cram s’étaient enroulés autour du pot d’échappement et avaient pris feu… Ce jour-là avec mon conducteur il s’en est donc fallu de peu que nous nous transformions en « chaleur et lumière » vu que mon véhicule fonctionnait à l’essence… La recommandation de faire attention à ce type de situation figurait pourtant déjà dans les vieux manuels des années cinquante relatifs aux déplacement en zone de savane mais je l’ignorais… Là encore, rien de nouveau sous le soleil…

Mais les broussailles de la savane n’étaient pas le seul danger… Il y avait aussi le problème des criquets, ce fléau qui dévaste régulièrement les champs de mil et de sorgho de l’Afrique de l’Ouest… Indépendamment de leurs méfaits sur l’agriculture ces bestioles représentent aussi un danger non négligeable pour la circulation… Ainsi, un jour où nous roulions à vive allure sur une petite route du côté de Louga, nous eûmes la surprise de sentir la jeep commencer à chasser sur l’asphalte… Mon conducteur ayant réussi à s’arrêter avant une éventuelle perte de contrôle, nous nous rendîmes alors compte que la route était recouverte d’une multitude de criquets qui bien que peu visibles du fait de la luminosité ambiante et de la brume de chaleur revenait à nous faire rouler sur une couche gélifiée équivalente à du verglas… Encore un peu et nous partions dans le décor…

Avouez que nous vivions quand même dangereusement…


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