« Chez les Anglais, c’est toujours l’initiative privée qui a donné naissance aux colonies : témoin la fondation des colonies anglaises d’Amérique au XVII° siècle par les puritains, obligés de fuir les vexations intolérantes des Stuarts ; la colonisation de l’Australie à la fin du siècle dernier, et plus récemment encore celle de la Nouvelle – Zélande et de l’archipel des Fidji.
Partout où l’Anglais s’établit, il prospère fatalement ; tenace, entreprenant, toujours muni de quelques capitaux, il marche droit à son but, qui est la possession du sol. Il ne connaît pas d’obstacles ; Il a besoin de terres, il les achète s’il ne peut les avoir autrement ; mais avant de chercher à y faire flotter le pavillon anglais, il aura à cœur de les voir féconder par son travail.
L’indigène n’entre pas dans ses vues ; il le refoule, quitte à le faire disparaître complètement plus tard. Dominé d’ailleurs par cette dernière pensée, il ne s’attache pas à apprendre la langue du pays, et c’est au contraire l’indigène qui apprendra l’anglais, pour satisfaire aux besoins nouveaux que son contact lui aura créés. /.../.
Le gouvernement n’a pris aucune part à l’enfantement de la colonie ; lorsque celle-ci commence à prospérer, elle demande d’être reconnue par la métropole ; ou bien cette dernière, payant son intérêt au point de vue politique extérieure à s’implanter sur cette terre fécondée par ses enfants, y envoie un représentant. Celui-ci n'y est placé absolument que comme un régulateur dont le premier devoir est de faire respecter au dedans comme au dehors les droits de la mère-patrie. Les troupes et quelques rares fonctionnaires n'y sont envoyés que comme moyens de protection et le plus souvent sur la demande de la colonie, qui s'administre elle-même sans contrôle, dès lors que ses législateurs ne transgressent point les lois de la métropole ou ne contreviennent pas à des engagements pris par celle-ci vis à vis d'autres puissances, tels que traités de paix ou de commerce etc.
Au bout de quelques générations, l’Angleterre a un nouveau satellite qui vit de se sa vie propre, qui enrichit et développe le commerce métropolitain, sans lui avoir coûté un denier de ses finances, ni la vie d’un de ses soldats."
A ce modèle de colonisation il oppose le notre :
« Dans nos colonies, que se passe t-il au contraire ? C’est le gouvernement qui prend l’initiative de la conquête et le commerce qui vient à la suite ; là où l’Anglais ne respecte rien, nous nous ingénions souvent à donner de l’importance aux choses qui sont le moins respectables. Un rouage administratif de toutes pièces doit fonctionner qu’il n’existe pas un seul colon autour de notre mat de pavillon ; lorsque celui-ci arrive, ce n’est pas le sol qu’il vise, mais bien l’exploitation des besoins matériels de la vie, du fonctionnaire d’abord, puis de l’indigène, lorsqu’il est établi depuis assez longtemps dans le pays pour en avoir pu en apprendre la langue et aller au devant de lui. C’est alors une course échevelée après la fortune ; là où l’Anglais s’établit pour fonder un établissement durable qu’il laissera à sa famille après lui, notre colon, au contraire, ne s’installe que d’une façon provisoire, ne fait point souche et entasse sou sur sou le pécule qui lui permettra d’aller le plus vite possible mettre en France un terme sa vie d’aventures. Aussi point d'établissement sérieux, pas de fondation solide jetée à l'origine ; et lorsque plus tard, cela longtemps après, par la force des choses, les besoins des indigènes développent forcément les échanges, la situation du commerce réellement sérieux se trouve très difficile, en face de populations qui ne persistent à voir en lui qu'un pourvoyeur intéressé, qu'elles ont souvent trouvé peu scrupuleux, et de plus obligé de se mouvoir, mal à l'aise, au milieu d'entraves d'une législation toute d'exceptions qui arrête pendant longtemps son essor. »
Si les explorations, l’esclavage et la colonisation ont donc apporté des modifications et des traumatismes à la culture traditionnelle africaine, d’autres phénomènes se produisent actuellement qui affectent profondément le fonctionnement traditionnel des sociétés africaines. La dernière composante est représentée par les populations urbaines.
Le comportement des populations urbaines est toujours plus difficile à appréhender que celui des populations rurales en raison de la multiplicité des facteurs d'influence qu'on peut y trouver. Sans revenir sur le phénomène de l’urbanisation africaine, on peut quand même rappeler que les villes africaines constituent en règle générale un milieu très hétérogène du fait de l'important volume d'individus déracinés qui y vivent. Sous l'effet de l'exode rural, une importante masse de main d'œuvre se retrouve arrachée à des cadres tribaux qui lui fournissaient son code moral sans pour autant en trouver un autre.
« Les villes sont le siège des difficultés sociales les plus graves en Afrique tropicale. Les causes de l'immigration urbaine sont la pauvreté, l'attraction d'une vie aisée dans un cadre luxueux, de nouvelles sources de subsistance. La principale difficulté est d'intégrer des tribus diverses dont les individus ne sont ni capables ni désireux de s'associer en vue du bien commun. D'une façon générale, il n'y a pas de tradition urbaine en Afrique, sauf dans les pays où les villes existent depuis plusieurs siècles. Les villes du Niger, Gao, Tombouctou, Djenné sont de très vieilles villes. Les villes du Bénin comme Illorin et Abeokuta, sont plutôt des agglomérations de villages, mais qui ont vraiment depuis des siècles, depuis peut être même des millénaires, le sens de l'urbanisation. Partout ailleurs, les villes modernes ne sont que des ramassis d'étrangers. /.../.
Souvent sans travail, parfois soutenus par ceux de leur famille qui sont parvenus à en trouver un ou vivant d'expédients, ils sont soumis à de multiples tentations pouvant les conduire à sombrer dans la délinquance. Très sensibles à toute forme d'agitation politique susceptible de leur apporter une hypothétique amélioration de leur sort, ils sont prêts à fomenter des troubles à l'occasion de la moindre agitation sociale. /.../.
Les liens de chefferies y disparaissent ainsi que les liens de famille, ne serait ce que parce que ces sociétés comptent peu de femmes ; la prostitution y règne et on y célèbre des mariages provisoires ; les cadres de la société disparaissent ; mais aussitôt apparaît une retribalisation ou plutôt une reconstitution des sociétés sur des types originaux et ces modifications se répercutent en brousse. Autrement dit, la ville est un creuset où les anciennes sociétés de décomposent, les individus reconstruisent d'autres structures sociales qu'ils apportent avec eux lorsqu'ils reviennent dans leur village natal.
Au point de vue familial, il n'existe pas de regroupement. Quelques rares émigrants viennent avec leurs femmes : les autres retrouvent parfois des femmes de leur pays, mais la plupart du temps ces femmes sont des prostituées. Ils nouent donc des concubinages ou se contentent de pratiquer le recours à des prostituées. Résider dans un quartier où l'on parle la même langue qu'eux ne leur suffit pas ; aussi se regroupent – ils par tribu et fondent – ils des associations.
Le chômage, l'absence de qualification technique, tout cela aboutit à une sorte de clochardisation. Très souvent, les malheureux qui n'ont pas réussi à s'adapter au milieu urbain imputent leur échec à la colonisation européenne : "Les Blancs sont de sales égoïstes ; eux sont riches, nous sommes pauvres et c'est leur faute. »

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