Exposé : Approche du monde africain (2)... Les facteurs d'influence parasites pesant sur les mentalités.

    Aux facteurs d'influence traditionnels pesant sur les populations de l'Afrique sub-saharienne, sont venus s'ajouter des facteurs que je qualifierais de parasites car ils ont considérablement perturbé le fonctionnement des sociétés africaines.





1 – L’HERITAGE DE LA COLONISATION
 
Le premier facteur parasite ayant bouleversé les sociétés africaines est la colonisation qui a frappé l’ensemble du continent africain, à l’exception du Libéria et de l’Éthiopie, sans revêtir toutefois partout les mêmes apparences. Sans développer les particularismes de chacun des modèles de colonisation européen, on peut néanmoins sommairement opposer au modèle français le modèle britannique, et à certains égards les modèles belge, portugais, italien et allemand. Les spécificités de chacun de ces modèles expliquent aujourd’hui bien des caractéristiques du fonctionnement actuel de différents pays et du comportement de leur population.

A cet égard, il peut être intéressant de relire avec attention ce qu'écrivait le colonel Monteil dans son ouvrage “ Vade mecum de l’officier colonial ” (1884) à propos des différences d'approche entre les modèles de colonisation anglais et français :

« Chez les Anglais, c’est toujours l’initiative privée qui a donné naissance aux colonies : témoin la fondation des colonies anglaises d’Amérique au XVII° siècle par les puritains, obligés de fuir les vexations intolérantes des Stuarts ; la colonisation de l’Australie à la fin du siècle dernier, et plus récemment encore celle de la Nouvelle – Zélande et de l’archipel des Fidji.

Partout où l’Anglais s’établit, il prospère fatalement ; tenace, entreprenant, toujours muni de quelques capitaux, il marche droit à son but, qui est la possession du sol. Il ne connaît pas d’obstacles ; Il a besoin de terres, il les achète s’il ne peut les avoir autrement ; mais avant de chercher à y faire flotter le pavillon anglais, il aura à cœur de les voir féconder par son travail.

L’indigène n’entre pas dans ses vues ; il le refoule, quitte à le faire disparaître complètement plus tard. Dominé d’ailleurs par cette dernière pensée, il ne s’attache pas à apprendre la langue du pays, et c’est au contraire l’indigène qui apprendra l’anglais, pour satisfaire aux besoins nouveaux que son contact lui aura créés. /.../.

Le gouvernement n’a pris aucune part à l’enfantement de la colonie ; lorsque celle-ci commence à prospérer, elle demande d’être reconnue par la métropole ; ou bien cette dernière, payant son intérêt au point de vue politique extérieure à s’implanter sur cette terre fécondée par ses enfants, y envoie un représentant. Celui-ci n'y est placé absolument que comme un régulateur dont le premier devoir est de faire respecter au dedans comme au dehors les droits de la mère-patrie. Les troupes et quelques rares fonctionnaires n'y sont envoyés que comme moyens de protection et le plus souvent sur la demande de la colonie, qui s'administre elle-même sans contrôle, dès lors que ses législateurs ne transgressent point les lois de la métropole ou ne contreviennent pas à des engagements pris par celle-ci vis à vis d'autres puissances, tels que traités de paix ou de commerce etc. 

Au bout de quelques générations, l’Angleterre a un nouveau satellite qui vit de se sa vie propre, qui enrichit et développe le commerce métropolitain, sans lui avoir coûté un denier de ses finances, ni la vie d’un de ses soldats."


A ce modèle de colonisation il oppose le notre :

« Dans nos colonies, que se passe t-il au contraire ? C’est le gouvernement qui prend l’initiative de la conquête et le commerce qui vient à la suite ; là où l’Anglais ne respecte rien, nous nous ingénions souvent à donner de l’importance aux choses qui sont le moins respectables. Un rouage administratif de toutes pièces doit fonctionner qu’il n’existe pas un seul colon autour de notre mat de pavillon ; lorsque celui-ci arrive, ce n’est pas le sol qu’il vise, mais bien l’exploitation des besoins matériels de la vie, du fonctionnaire d’abord, puis de l’indigène, lorsqu’il est établi depuis assez longtemps dans le pays pour en avoir pu en apprendre la langue et aller au devant de lui. C’est alors une course échevelée après la fortune ; là où l’Anglais s’établit pour fonder un établissement durable qu’il laissera à sa famille après lui, notre colon, au contraire, ne s’installe que d’une façon provisoire, ne fait point souche et entasse sou sur sou le pécule qui lui permettra d’aller le plus vite possible mettre en France un terme sa vie d’aventures. Aussi point d'établissement sérieux, pas de fondation solide jetée à l'origine ; et lorsque plus tard, cela longtemps après, par la force des choses, les besoins des indigènes développent forcément les échanges, la situation du commerce réellement sérieux se trouve très difficile, en face de populations qui ne persistent à voir en lui qu'un pourvoyeur intéressé, qu'elles ont souvent trouvé peu scrupuleux, et de plus obligé de se mouvoir, mal à l'aise, au milieu d'entraves d'une législation toute d'exceptions qui arrête pendant longtemps son essor. »


Au modèle de gouvernement direct que nous avons institué dans nos colonies, par le biais des gouverneurs et des commandants de cercle, le modèle de gouvernement indirect des Anglais en s’appuyant davantage sur du personnel local aurait donc permis la mise en place de structures adaptées peut être plus aptes à prendre leur succession lorsque les indépendances sont survenues...
Une chose est certaine, les mentalités des populations anglophones et celles des populations francophones portent encore en elles de nombreux héritages du passé.





 
2 – LA GESTION DIFFICILE DES INDEPENDANCES.
 
Le second facteur parasite qu’il convient également de prendre en compte est la façon dont a été gérée la période post - coloniale. A cette occasion, trois sources de difficultés sont apparues qui ont profondément handicapé les jeunes Etats nouvellement indépendants…
 
21) La question ethnique : vers une nécessaire relativisation ?
Tout d’abord, lors de l’accession à l’indépendance, un grand nombre d’ethnies se sont trouvées partagées entre plusieurs États comme par exemple les Mandingues (Sénégal – Gambie) ou les Evhé (Ghana – Togo). A l'inverse, des groupes traditionnellement rivaux comme par exemple les Hutu et les Tutsi du Rwanda se sont retrouvés réunis au sein d'un même Etat. 
A l'heure actuelle, certains chercheurs remettent toutefois en cause cette idée reçue ou tout au moins la relativisent, quelques uns contestant le concept d'ethnie, d'autres soulignant le fait que nombre de frontières ont été intelligemment tracées dans le cadre de missions de reconnaissance et de renseignement prenant en compte l'identité des populations locales comme celle conduite par exemple en 1903 - 1904 par le chef de bataillon Moll aux limites du Niger et du Nigeria. Les frontières tirées à la règle seraient surtout celles qui séparent des Etats dans des zones désertiques...
Derrière les conflits "ethniques" et les émergences communautaires ou nationales, on trouverait selon ces chercheurs surtout des stratégies politiques et … beaucoup d'imaginaire.

Au sujet de ces problèmes identitaires, voici ce que disait d'ailleurs J.C. Froelich lors d'une conférence prononcée au CMISOM en 1963 :
« Du temps des tribus, il n'y avait pas de tribalisme au sens moderne car les contacts avec l'extérieur étaient faibles : c'est du contact avec l'étranger que naît le tribalisme, c'est à dire le sens de la défense du groupe devant un étranger hostile ou devant l'incertitude actuelle. Le tribalisme, c'est de l'auto-défense, il disparaîtra quand l'Etat sera fort et respecté. »
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

S'appuyant sur de nombreuses études consacrées aux pratiques politiques des sociétés africaines, ce courant de pensée démontre que la création des ethnies africaines est le résultat d'un double processus : les premiers ethnologues européens qui ont étudié les populations africaines ont en quelque sorte figé les traits culturels de ces dernières en les décrivant, en les répertoriant, en les photographiant. Ce faisant ils ont eux même codifié ce qui était spécifique à chacune des ethnies… Par la suite, les populations africaines ont elles même appuyé ce phénomène car l'affirmation de leur spécificité ethnique leur permettait d'accéder aux nouvelles ressources politiques, culturelles et économiques qui se mettaient en place. D’une certaine façon, on peut dire que les identités qui se sont affirmées à travers toute l'Afrique ne sont que le résultat d'une construction culturelle, politique ou idéologique... Les déchaînements de violence auxquels certains phénomènes identitaires ont pu donner lieu en Afrique, en particulier dans la région des grands lacs, résulteraient ainsi de l'invention d'une histoire fantasmatique montée de toutes pièces par certains idéologues nationalistes. Les extrémistes hutu rwandais et leurs milices respectives n'auraient fait que développer une stratégie identitaire rationnellement conduite.

Face au phénomène ethnique il convient donc d ’être extrêmement prudent et réservé car l'affirmation d'une identité culturelle est donc toujours en elle même une source potentielle de conflit, voire de totalitarisme. Une culture imaginée comme "authentique" se définit en effet par opposition à des cultures voisines en les appréhendant comme radicalement différentes ; cette différenciation débouche bien évidemment sur le principe de l'exclusion dont la conclusion logique est une opération de purification ethnique. Il est alors impensable de vouloir procéder à un quelconque échange interculturel car ce dernier représente une menace pour l"authenticité" de l'identité culturelle revendiquée. Tout individu censé relever de cette culture imaginaire qui tenterait de pactiser avec l'autre bord en est bien évidemment empêché…

Malgré cette situation et dans un souci de prudence, la première session de l'OUA organisée au Caire en juillet 1964 a tenu à réaffirmer l'engagement mutuel des chefs d'Etats et de gouvernement africains " à respecter les frontières existant à l'avènement de l'indépendance nationale " afin de ne pas générer une situation de crise. Ce choix qui n’a néanmoins pas permis de limiter les affrontements ethniques fait que de très nombreux Africains, parfois très occidentalisés, ne savent pas toujours réagir dans une logique nationale et ramènent tout à une échelle de compréhension qui leur est familière à savoir celle de peuple ou d’ethnie. Avant d’être Guinéen on est ainsi Soussou, Peul, Mandingue…
Voici par exemple, comment L.S. Senghor définit les différents concept de Patrie, de Nation, d'Etat :
« La Patrie, c’est l’héritage que nous ont transmis nos ancêtres : une terre, un sang, une langue, du moins un dialecte, des mœurs, des coutumes, un folklore, un art, en un mot, une culture enracinée dans un terroir et exprimée par une race. La Patrie, dans l’ancienne France, s’identifiait à la Province… En Afrique occidentale, la Patrie, c’est le pays sérère, le pays malinké, le pays sonhrai, le pays mossi, le baoulé, le fon. La Nation, si elle rassemble les patries, c’est pour les transcender. Elle n’est pas, comme la Patrie, détermination naturelle, donc expression du milieu , mais volonté de construction, mieux de reconstruction… Au terme de sa réalisation, la Nation fait, de provinces différentes, un ensemble harmonieux : un seul pays pour un seul but… Si la Nation est la volonté consciente de reconstruction, l’Etat en est le moyen majeur. L’Etat est à la Nation ce que l’entrepreneur est à l’architecte. Il s’incarne dans les institutions : gouvernement, parlement, services publics. Les fonctionnaires en sont les ouvriers. C’est l’Etat qui réalise la volonté de la Nation et assure sa permanence à l’intérieur, il brasse les patries et repétrit les individus dans le monde de l’archétype. A l’extérieur, il défend l’intégrité de la Nation, qu’il garde des entreprises de l’Etranger. » 

22) L’Insuffisance alimentaire :
La seconde source de difficultés ayant perturbé les indépendances africaines réside dans l’insuffisance alimentaire découlant pour partie des choix agricoles opérés pendant la période coloniale et longtemps privilégiés pour des raisons économiques. L’exportation de productions exportables comme par exemple le cacao en Côte d’Ivoire a cette contribué à la prospérité mais cela s'est fait au détriment de productions destinées à la consommation locale. Quels que soient les bienfaits apportés par la colonisation en termes d’alphabétisation ou d’action sanitaire, il n’en demeure pas moins que l’imposition d’une économie de traite au détriment de l’économie vivrière qui prévalait a profondément déstructuré la vie quotidienne des Africains. Par la suite, l’incapacité à remédier à cette situation, la désorganisation et les choix malheureux qui ont été opérés n’ont fait qu’aggraver la situation et compliquer le devenir des individus alors même que l’amélioration de l’hygiène et de la santé induisait un accroissement démographique.

23) La crise permanente de l’Etat :
Ajoutons enfin à tout ceci la crise permanente de l'Etat qu’ont connue tous les pays africains sous l’effet centrifuge des questions ethniques et du manque d'efficience des politiques de développement économique. A partir des années 60, l'évolution politique des sociétés africaines a souvent été profondément structurée par l'avènement d'un pouvoir personnalisé autour d'un chef charismatique et d'un parti unique, indépendamment de l'idéologie prônée.
Un exemple caractéristique de cette conception autoritaire de l'exercice du pouvoir politique nous est par exemple donné par ce discours du président Mobutu de 1980 : 
« Le mouvement populaire de la révolution, c’est moi son fondateur. Il n’y a dès lors pas d’interprète plus avisé que moi pour saisir la véritable portée de sa doctrine qui se trouve être précisément le mobutisme, c’est à dire mes idées, mes enseignement et mon action. C’est pourquoi je vous annonce que certaines dispositions de la Constitution doivent être supprimées. Sinon, à la longue, je risque de donner l’impression d’être au dessus des lois de mon pays.  » 

Un autre problème a aussi été l'intervention récurrente de l'armée dans la vie politique, phénomène sur lequel je reviendrai ultérieurement et qui loin de mettre fin à l'instabilité politique, n'a fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies sous prétexte de sauver le pays de l'anarchie avant que n'intervienne la vague de démocratisation des années 90. 
Au bout du compte le résultat est qu’on constate en dépit des aspirations à un fonctionnement démocratique un manque de maturité politique flagrant chez de nombreux Africains.

3 – LES EVOLUTIONS DE LA SOCIETE AFRICAINE.

L'une des premières grandes évolutions ayant affecté les populations africaines est sans doute la détribalisation, ce phénomène de destruction et de transformation des sociétés anciennes qui a probablement débuté avec l'ouverture du continent à la pénétration occidentale.
Caractérisé, d'une part par la disparition progressive des cadres traditionnels politiques et religieux voire sociaux, d'autre par la reconstruction d'autres formes de société, la détribalisation a abouti à un bouleversement du fonctionnement traditionnel du monde africain.
Dans le domaine religieux, on a ainsi assisté à une désagrégation progressive des éléments de référence traditionnels.
Les hommes adultes quittant régulièrement le village pour aller travailler dehors, les cérémonies rituelles destinées maintenir le contact avec les dieux et les ancêtres ont été peu à peu abandonnées et les repères de la vie spirituelle ont disparu.
Les enfants vont à l'école puis travaillent pour se procurer des objets fabriqués ce qui limite d’autant le temps employé aux activités religieuses. En restreignant la durée des initiations, voire en les interrompant, la connaissance des symboles et des mythes devient rudimentaire, les grandes fêtes attirent moins les jeunes gens, les interdits ne peuvent tous être observés…Voici d'ailleurs comment J.C. Froelich décrivait ce phénomène dans les années 60 :
« La détribalisation porte d'abord sur la foi religieuse. Les Africains dès qu'ils peuvent sortir de leur village, dès qu'ils peuvent circuler, s'aperçoivent que les autres peuples ont d'autres croyances et les leurs ne leur paraissent plus nécessaires, ni suffisantes. Ils commencent à douter et, dans des sociétés aussi fermées, aussi intégrées, ou intégrales comme on l'a dit que les sociétés archaïques, la première fissure amène une véritable infection et les sociétés se désintègrent comme un corps malade. 
La détribalisation a été également favorisée par l'Islam. Le païen qui se convertissait à l'Islam gardait en grande partie ses coutumes civiles, mais il adoptait un autre genre de vie. Très souvent, le musulman était un commerçant et, dans l'esprit des villageois, être musulman c'était aussi être commerçant : ils ignoraient, ils ne supposaient pas que dans son pays d'origine, le musulman avait des frères qui travaillaient la terre. Le musulman c'était l'homme bien vêtu, aux mains propres, qui apportait les marchandises. C'est pourquoi, dans beaucoup d'endroits, les convertis ont cherché, en même temps qu'ils se convertissaient, à devenir commerçants. Il en résulta que dans certaines populations le commerce prit une importance exagérée, et tendit à détruire la société elle même, comme par exemple la société Dioula."
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Le fait enfin, les jeunes acquièrent désormais une connaissance plus rationnelle et plus élargie que celle des Anciens en allant à l’école a également contribué à remettre en cause certains fondements de la société africaine.
« Les chefs de village, qui avaient une certaine autorité traditionnelle et qui étaient généralement désignés par les chefs de famille, ont vu se dresser devant eux des hommes plus actifs, plus intelligents, propriétaires de plantations de cacao, de café ou de produits riches et qui de ce fait bénéficiaient de revenus importants. Autrement dit, il est apparu dans les villages des gens beaucoup plus riches, beaucoup plus puissants que le chef, qui avaient des serviteurs, des boys, des chauffeurs, des employés et qui, bien entendu, ne voulaient plus obéir au chef. »
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

En même temps, les migrations vers les villes ont entraîné pour ceux qui n’arrivaient pas à s’intégrer une grande précarité, alors même que les contacts avec les étrangers créaient des envies et des aspirations nouvelles. Dans le domaine économique, le système qui s'est mis en place a encouragé l’individualisme. 
Les hommes qui sont partis à la ville reviennent avec une puissance économique qui dépasse celle des Anciens et ils le font sentir. En se dégageant peu à peu de l'emprise collective, l'individu perd toutefois simultanément la sécurité et le réconfort que donnait le groupe et un système de pensée accordé à la nature; de là le besoin de regroupements, de croyances nouvelles...
« Dans les anciennes sociétés païennes, tout se tenait, les phénomènes économiques, techniques et la religion étaient étroitement imbriqués. Chaque individu, chaque membre de la société était lié dès sa naissance par sa caste, par sa famille, par la classe d'âge à laquelle il appartenait, aux autres membres de la société. La sécurité était assurée, les veuves, les orphelins, les pauvres, les malades, voire même les paresseux, étaient sûrs d'être vêtus, logés, nourris et de pouvoir vivre à peu près sans souci dans le cadre de leur famille ou de leur société. »
JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Si les explorations, l’esclavage et la colonisation ont donc apporté des modifications et des traumatismes à la culture traditionnelle africaine, d’autres phénomènes se produisent actuellement qui affectent profondément le fonctionnement traditionnel des sociétés africaines. La dernière composante est représentée par les populations urbaines.
Le comportement des populations urbaines est toujours plus difficile à appréhender que celui des populations rurales en raison de la multiplicité des facteurs d'influence qu'on peut y trouver. Sans revenir sur le phénomène de l’urbanisation africaine, on peut quand même rappeler que les villes africaines constituent en règle générale un milieu très hétérogène du fait de l'important volume d'individus déracinés qui y vivent. Sous l'effet de l'exode rural, une importante masse de main d'œuvre se retrouve arrachée à des cadres tribaux qui lui fournissaient son code moral sans pour autant en trouver un autre. 

Voici la description que donnait J.C. Froelich des sociétés urbaines africaines telles qu'elles se présentaient à la fin des années 60 :
« Les villes sont le siège des difficultés sociales les plus graves en Afrique tropicale. Les causes de l'immigration urbaine sont la pauvreté, l'attraction d'une vie aisée dans un cadre luxueux, de nouvelles sources de subsistance. La principale difficulté est d'intégrer des tribus diverses dont les individus ne sont ni capables ni désireux de s'associer en vue du bien commun. D'une façon générale, il n'y a pas de tradition urbaine en Afrique, sauf dans les pays où les villes existent depuis plusieurs siècles. Les villes du Niger, Gao, Tombouctou, Djenné sont de très vieilles villes. Les villes du Bénin comme Illorin et Abeokuta, sont plutôt des agglomérations de villages, mais qui ont vraiment depuis des siècles, depuis peut être même des millénaires, le sens de l'urbanisation. Partout ailleurs, les villes modernes ne sont que des ramassis d'étrangers. /.../.
Souvent sans travail, parfois soutenus par ceux de leur famille qui sont parvenus à en trouver un ou vivant d'expédients, ils sont soumis à de multiples tentations pouvant les conduire à sombrer dans la délinquance. Très sensibles à toute forme d'agitation politique susceptible de leur apporter une hypothétique amélioration de leur sort, ils sont prêts à fomenter des troubles à l'occasion de la moindre agitation sociale. /.../.
Les liens de chefferies y disparaissent ainsi que les liens de famille, ne serait ce que parce que ces sociétés comptent peu de femmes ; la prostitution y règne et on y célèbre des mariages provisoires ; les cadres de la société disparaissent ; mais aussitôt apparaît une retribalisation ou plutôt une reconstitution des sociétés sur des types originaux et ces modifications se répercutent en brousse. Autrement dit, la ville est un creuset où les anciennes sociétés de décomposent, les individus reconstruisent d'autres structures sociales qu'ils apportent avec eux lorsqu'ils reviennent dans leur village natal.
Au point de vue familial, il n'existe pas de regroupement. Quelques rares émigrants viennent avec leurs femmes : les autres retrouvent parfois des femmes de leur pays, mais la plupart du temps ces femmes sont des prostituées. Ils nouent donc des concubinages ou se contentent de pratiquer le recours à des prostituées. Résider dans un quartier où l'on parle la même langue qu'eux ne leur suffit pas ; aussi se regroupent – ils par tribu et fondent – ils des associations. 
Le chômage, l'absence de qualification technique, tout cela aboutit à une sorte de clochardisation. Très souvent, les malheureux qui n'ont pas réussi à s'adapter au milieu urbain imputent leur échec à la colonisation européenne : "Les Blancs sont de sales égoïstes ; eux sont riches, nous sommes pauvres et c'est leur faute. » 
JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Ce qui exacerbe très souvent à l'heure actuelle les sensibilités des populations urbaines africaines, c'est la comparaison entre la précarité de vie ou le dénuement des uns et l'opulence de certaines couches sociales. Dans ces moments là, il est fréquent que certaines catégories d'individus servent de bouc émissaire à la vindicte populaire... La communauté libanaise fort importante dans de nombreux pays africains constitue à cet égard une composante pouvant naturellement focaliser les rancœurs en raison de son niveau de vie et de sa position marginale par rapport au reste de la population. Le fait que nombre de ses ressortissants aient aussi un passeport français nous expose alors bien évidemment à un risque de contagion ...

Pour achever cette brève approche des populations africaines rappelons que chez de nombreux Africains et tout particulièrement chez ceux qui ont accès à l'information et à la culture, les préoccupations se centrent donc désormais sur deux objectifs : 
- d'une part l'accélération du processus de démocratisation, parce que plus les citoyens sont nombreux à prendre part aux choix d'importance qui engagent l'avenir, plus les chances de parvenir à des décisions efficientes, acceptées par tout le monde, sont grandes ;
- d'autre part un effort accru en matière d'éducation, d'accès au savoir et à la connaissance, car c'est là la condition essentielle à la bonne qualité des décisions politiques et, donc, à la durabilité de la démocratie.


    Ce qu’il faut donc retenir en substance, c’est que le fait de se retrouver plongé dans un environnement nouveau où il se sent déraciné, conduit en outre "l'Africain" à se tourner vers des organisations ou des groupes nouveaux lui permettant de remplacer les liens tribaux ou familiaux qui lui font défaut. Dans un univers apparemment déstructuré on peut donc être confronté en cas de crise à des phénomènes de foule et à des réactions collectives se fédérant autour d'entités qu'on ne soupçonnait pas nécessairement…
L’identification de ces entités de regroupement, qu’elles soient politiques, religieuses ou autres doit donc être pour vous une préoccupation permanente...

(A suivre)...

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