Parvenu au terme de ce témoignage consacré à la Guyane, voici le moment de dresser le bilan des deux années de vie que j'ai passées comme chef ops du 9ème RIMa.
Alors que j'y suis arrivé un brin à reculons, force est de constater qu'à ma grande surprise la Guyane s'est révélée rapidement être un pays beaucoup plus accueillant que ne le laissait supposer cette fâcheuse réputation qui disait-on, remontait à l’époque de Choiseul et de l’échec des différences tentatives de colonisation, en partie du fait des épidémies de fièvre jaune et de malaria...
Remarquablement logé à l’extérieur de Cayenne, sur la commune de Remire-Montjoly, nettement mieux à mon avis que le chef de corps qui disposait d’une vieille maison de fonction située à deux pas de la caserne Loubère mais sans jardin et à peine dotée d’une cour intérieure, ce séjour allait en fait se révéler comme l’un des plus agréables de ma carrière. Après deux ans de Guyane j’en suis donc arrivé à la conclusion que ce qui faisait la différence dans le vécu d’un séjour par deux familles différentes, c’était essentiellement la qualité du logement. Quand on dispose d’une maison avec jardin, même s’il n’y a pas de piscine, sachant qu'on peut en installer une hors sol à moindre coût, on profite un peu de l’espace offert. En revanche quand on est logé en appartement rien de tout cela n'est bien entendu possible...
La rue principale de Cayenne vue du fort Céperou
S'agissant de Cayenne où je vivais, je laisse la description de la ville aux guides touristiques mais pour autant je ne peux faire l'économie de ces quelques lignes tirées du livre " La guillotine sèche " consacré par son auteur Jean Claude Michelot à un historique du bagne. Parmi les extraits de textes choisis par celui ci pour nous décrire la Guyane d'autrefois, voici une lettre du père Hus, un Jésuite, datant de septembre 1852 qui présente Cayenne à un des ses amis :
" La ville de Cayenne a bien moins l'air d'une capitale que d'un gros village. Ses rues larges et alignées se coupent à angle droit. Elles ne sont point pavées. Des rigoles les bordent à droite et à gauche ; mais remplies de grandes herbes, elles retiennent les eaux de pluie qui y croupissent. Ces herbes recouvrent aussi une grande partie de la rue, qui ressemble à une grande route mal entretenue. Les maisons ont rarement plus d'un étage ; elles sont en bois et en brique, à l'exception de cinq ou six bâties autrefois par les Jésuites, ou depuis par le gouvernement. La caserne, seule, construite il y a peu d'années, au pied du fort et sur le bord de la mer, offre de ce côté une façade assez grandiose et régulière. Le palais du gouverneur, jadis la maison des Jésuites, est ensuite ce qu'il y a de plus apparent. Ses jardins, plantés d'arbres admirablement réunis là, de tous les pays chauds, vont jusqu'à la mer. La façade sans décors d'architecture, mais très large et belle pour le pays, donne sur une vaste place couverte d'herbe, bordée de manguiers hauts et touffus. Ils la séparent, à l'Est, de la "Savane" autre place également herbue, mais beaucoup plus grande et régulière. Celle ci présente un coup d'œil peut être unique dans le monde entier. Les quatre côtés sont ombragés par quatre rangs de palmistes, dont le tronc qui a plus de trois mètres à sa base, s'élève en diminuant insensiblement, sans branches ni feuilles, à plus de quarante pieds. Là, ils épandent en rond parfait leurs feuilles de quatre ou cinq mètres, très épaisses et dentelées comme celles du cocotier. On croît se trouver au milieu des colonnes d' une immense cathédrale. J'ai oublié de vous dire qu'aux maisons, les croisées n'ont pas de vitre; elles se ferment par des jalousies mobiles que l'ont élève pour se donner de l'aire ou qu'on abaisse pour se garantir du soleil. Point de cheminées, on ne se sert de feu que pour la cuisine, qui se fait dans une case ouverte aux quatre vents. On compte dans Cayenne 7000 et quelques centaines d'habitants, de toute couleur et nation, les deux tiers au moins noirs et mulâtres..."
Pour autant, le fait que la Guyane soit un département français d’outre-mer avec à sa tête un Préfet de la République et pour le seconder des institutions identiques à celles de la métropole ne doit jamais nous faire oublier... qu’elle constitue une enclave « protégée » dans un pays d’Amérique latine... Se limiter à ce cadre rassurant nous expose à devenir des autruches qui mettent la tête dans le sable et ne voient rien autour du trou… en particulier le fait que nous vivons et travaillons dans un environnement qui de la terre de Feu au Rio Grande est marqué par la violence.
Il convient donc de rester prudent d’autant, si je me fie à l’actualité, que la situation sécuritaire s’est considérablement dégradée depuis le début des années 2000 sous l’effet d’une immigration incontrôlée et de la dégradation des conditions de vie locales. Ainsi, en provenance du Brésil, du Surinam mais aussi du Guyana, d’Haïti de Colombie, du Venezuela… on voit débarquer dans ce département où le niveau de vie est meilleur que dans leur pays d’origine tout un tas d’individus de sac et de corde important leur mode de vie et de subsistance habituels, en dépit de la législation française. Il ne faut donc jamais oublier que si l’Amérique latine offre un visage relativement avenant du fait de l’usage presque partout d’une langue qui nous est souvent familière, à savoir l’espagnol, d’une présence chrétienne catholique omniprésente avec ses églises héritées du passé qui tend à nous rassurer sur l’humanité des habitants… cette image est profondément trompeuse. En effet, sous ce vernis apporté par la colonisation espagnole et portugaise, continue de couler le sang indien, dans un milieu physique peu hospitalier marqué par la sismicité et les éruptions volcaniques, avec au plan humain une histoire troublée. Il suffit de relire l’histoire des conquistadores ou de revoir le film Mission pour se faire une idée de la violence qui a accompagné l’arrivée des occidentaux sur ce continent, violence qui s’est poursuivie au fil des ans avec la lutte pour les indépendances, avec le développement des mouvements révolutionnaires et les coups d’États militaires et enfin, avec les trafics de drogue…
En ce qui concerne la Guyane française, à tout ceci se sont en outre ajoutés les effets pervers du bagne dont l'effet sur les mentalités de la population créole est indéniable. Sur ce sujet je renvoie à la lecture du livre "La guillotine sèche" déjà cité.
Dans les principales agglomérations comme Cayenne, Kourou ou Saint Laurent un nombre considérable d’individus se livrent à leurs trafics, notamment de stupéfiants, et à des exactions parmi lesquelles on peut citer les vols et cambriolages… Dans les zones éloignées, c’est le paradis des garimpeiros qui mettant à profit l’immensité de la forêt et l’absence de présence permanente des forces de l’ordre pillent littéralement la ressource aurifère au mépris des règlements et surtout de l’environnement du fait notamment des rejets de mercure dans l’eau.
Un certain nombre de faits divers, souvent tragiques, sont là pour rappeler la dangerosité de ce département.
L’un d’entre eux, au début des années 80, a concerné un sous-officier que j’ai eu dans le temps dans ma section au 1er RIMa. Ce garçon, au demeurant très sympathique bien qu’un brin « farfelu », n’avait pas toujours de bonnes fréquentations… Envoyé en séjour en Guyane, aimant les vie et les sensations fortes, il se mit ainsi à fréquenter les bars de la Crique, le quartier brésilien de Cayenne, qui est un secteur non recommandable, ce que nous appellerions aujourd'hui une "zone de non Droit".... Fréquemment le soir des bagarres y éclatent, des meurtres y sont commis, sans qu’il soit possible de savoir qui en est à l’origine car c’est la loi du silence qui règne dans ce milieu. Les ravages des stupéfiants, notamment du crack, font qu’à tout moment on peut voir surgir un type en plein délire ou en manque, armé d’un couteau… Suite à un différend sans doute provoqué par une histoire de dettes de jeu ou de filles, je ne l’ai jamais su au juste, ce sous-officier un brin atypique se fit tirer dessus par quelqu’un et reçut une balle dans la gorge. Ayant tenté d’échapper à son assassin, il parvint en s’enfuyant en voiture jusqu’à la gendarmerie de Cayenne mais il mourut étouffé par son sang devant la grille…
Un autre fait divers tragique qui intervint en septembre 1998 pendant ma première année de séjour, révélateur de la dangerosité de certains individus issus de l’immigration, fut l’assassinat de deux gendarmes dans la région de Mana par un repris de justice d’origine surinamaise. Poursuivi alors qu’il essayait de s’échapper sur un deux roues avec un complice suite à une tentative de braquage, à l’issue d’un échange de coup de feux au cours duquel un des gendarmes fut tué, l’intéressé n’avait pas hésité à achever au sol le second gendarme qu’il avait blessé. La sauvagerie de cet assassinat perpétré de sang-froid, révélatrice de la mentalité de certains individus, nous rappela qu’en Amérique latine, continent où la violence est omniprésente, la vie d’un représentant des forces de l’ordre est quantité négligeable…
Lors d’une visite que je fis à la prison de Rémire-Montjoly où nous avions des militaires emprisonnés j’eus ainsi l’occasion de découvrir une facette de cet univers auquel nous étions peu familier et de prendre conscience de notre présence dans un monde différent de celui que nous connaissions en Europe de l’Ouest. Un de mes anciens camarades du 1er RIMa y étant emprisonné, suite à un drame familial qui s’était conclu à l’issue d’une affaire d’adultère par le meurtre de son épouse, je me portais volontaire pour cette visite afin de le revoir. Malgré les faits qui lui étaient reprochés c’était un garçon que j’estimais beaucoup... De recrutement ORSA, il avait été chef de section dans la même compagnie que moi pendant l’année précédant sa scolarité à l’EMIA et nous avions alors partagé pas mal de bons moments ensemble… Pendant cette rencontre en cellule, il évoqua ses conditions de vie, qui bien que meilleures que dans l’ancienne prison de Cayenne qui ressemblait plus à un cul de basse fosse qu’à un établissement pénitentiaire, étaient très spéciales… Il me parla notamment de la mentalité de ses codétenus parmi lesquels il y avait beaucoup d’étrangers originaires des pays voisins. La violence étant omniprésente, il s’efforçait de se faire oublier, s’étant trouvé une place à la bibliothèque et se fondant en quelque sorte dans le décor… Lors de ma visite, ayant à rencontrer un autre ancien militaire incarcéré, en raison de son état de dérangement mental, le garde préféra laisser la porte ouverte et rester à proximité, car je n’étais pas à l’abri d’une agression physique gratuite de sa part… Une chose est certaine, en sortant de là j’étais heureux de retrouver un environnement plus ensoleillé… et avec aucune envie d’effectuer un séjour prolongé dans cet établissement…
Moins grave que les meurtres il y avait aussi les exactions… et les vols. Nous fumes nous-mêmes victimes de l’un de ceux-ci mais les objets dérobés sur notre terrasse étaient sans grande valeur… Il n’en fut toutefois pas de même pour un autre officier du régiment. Ainsi, à l’occasion d’une soirée de noël, ayant invité à la maison des camarades, l’un d’entre eux eut la désagréable surprise de retrouver à son retour son logement cambriolé et tous ses objets de valeur disparus… y compris les cadeaux qui attendaient sous le sapin. Tout ceci me faisait dire en souriant qu’en Guyane il était moins couteux d’inviter des gens chez soi, quel que soit leur nombre, que d’être soi-même invité…
Au plan climatique, contrairement à ce que nous redoutions tous, la Guyane n’était pas ce pays inondé par un déluge permanent digne de l’arche de Noé. Il y avait bien entendu une grande saison des pluies et une petite saison des pluies, conséquence des déplacements du front intertropical qui se situe la plupart du temps un peu au nord de l’équateur géographique, mais tout ceci restait supportable. La pluie arrivait toutefois à la façon d’un mur sans que nous ayons parfois le temps de gagner un abri… Fort heureusement elle ne durait pas. Quand je parle de brièveté il faut toutefois nuancer cette affirmation car adepte de moto il m’est ainsi arrivé de circuler sur la route à la même vitesse que le nuage orageux qui m'accompagnant déversait sur moi son ondée… Ainsi que me le dit ensuite quelqu'un, c'était idiot, car je n'avais qu'à m'arrêter et le laisser poursuivre seul sa route... Une autre fois, sortant à une heure avancée de la nuit d’un repas de corps bien arrosé et rentrant à moto en tenue « petit blanc », cette dernière ne trouva rien de mieux que de caler sous l’orage, me laissant m’escrimer en vain sur mon kick… Une bonne façon de dessouler en quelque sorte… Si elle était de courte durée et rafraîchissante, la pluie était ensuite malheureusement remplacée par une formidable sensation d’étuve… identique à celle que nous connaissons en Asie du sud-est où je vis… conséquence de l’intense évaporation sous l’effet de l’ensoleillement. Les pluies de saturation intervenaient alors souvent en fin de journée du fait de la surcharge progressive de l’atmosphère en humidité sous l’effet de l’ensoleillement.
S’agissant du climat repassons la parole au Préfet Vignon :
« Le climat est non seulement supportable mais souvent même très agréable. A notre arrivée nous sommes en pleine saison sèche et la température ne dépasse pas 30 degrés. Des alizés balaient constamment le pays. La moyenne du mois le, plus chaud est de 28 degrés, celle du mois le plus froid 27 degrés. Le paradis. Mais il pleut ! Quatre mètres cinquante par an ! Les pluies sont très inégalement réparties au cour de l’année. En principe, il ne pleut pas de la mi-juillet à la mi-novembre. Il pleut beaucoup en mai et juin. Durant ces deux mois, il peut pleuvoir quarante-huit heures sans discontinuer. Le reste du temps, les pluies sont beaucoup plus rares mais souvent violentes. Le changement de saison s’annonce en général par des orages. »
Lorsque nous effectuions des patrouilles fluviales mieux valait donc avoir le poncho à portée de main car il était fréquent de se faire "saucer"… avant de griller ensuite sous le soleil une fois terminé l’orage... Le mieux était alors de baisser la tête et d’attendre que cela se termine… en claquant parfois des dents sous l’effet conjugué du vent et des rafales de pluie.
Tout ceci était cependant aisément supportable au regard du climat que j’avais connu dans le temps à Djibouti ou à Dakar, où à certaines périodes de l’année la chaleur poisseuse dans laquelle nous vivions était difficile à supporter. Du fait de l’hygrométrie, il nous était ainsi recommandé de placer dans les armoires des lampes incandescentes destinées à assécher l’atmosphère et à éviter la moisissure et la détérioration des cuirs mais avec une bonne aération continue et en climatisant la nuit on évitait le pire.
Ce qui m’a le plus gêné dans ce séjour a sans doute été la frustration de ne pouvoir profiter pleinement des baignades en mer, alors même que celle-ci se trouvait à deux cents mètres de la maison. A mon arrivée en juillet 1998 l’eau était grise mais sans plus… A mon départ deux ans plus tard, la quantité de boue s’étant accumulée, la turbidité de l’eau avait nettement augmenté dissuadant quiconque de s'y plonger... hormis lors des rafraîchissements collectifs en mode baignade de sangliers suivant le footing treillis - rangers régimentaire du premier lundi du mois...
L’explication de ce phénomène est fort simple : les alluvions transportés par l’Amazone en arrivant à l’embouchure du fleuve sont entraînés vers le nord-ouest sous l’effet du courant du Brésil, générant des amas de sédiments plus ou moins dense qui se déplaçant selon un cycle donné de sept ans je crois, aboutissent à un envasement progressif de la côte guyanaise auquel succède un nouveau cycle de désenvasement. Ainsi la piscine du mess de Loubère qui recevait directement contre sa rambarde les vagues de l’Atlantique à l’époque où j’y étais, a progressivement vu s’accumuler des dépôts boueux sur lesquels s’est développée en quelques années une mangrove très dense…
Ce phénomène se fait sentir à ce que j’ai pu comprendre jusqu’à Trinidad et Tobago et en largeur s’étend globalement de la côte du continent jusqu’aux îles du Salut.
La piscine de Loubère en période de non envasement
La caserne Loubère et la piscine (à gauche) en période d'envasement
Lors de la traversée entre Kourou et les îles du Salut on observe parfaitement ce phénomène. Tantôt ce cordon de boue se rétrécit, augmentant bien évidemment la densité d’alluvions et l’opacité de l’eau, tantôt il s’élargit ce qui donne alors une eau plus claire… et un aspect presque polynésien aux îles du Salut...
Si la nature avait fait en sorte que le courant du Brésil s’écoule dans une direction opposée, la Guyane aurait alors eu droit à des plages de sable de rêve avec une eau cristalline…
Au lieu de cela la côte est en partie bordée par un cordon de mangrove qui ne permet pas toujours l’accès à l’eau libre, sauf peut-être à l’approche des embouchures des fleuves côtiers. Compte tenu de ce phénomène j’avais pris pour habitude de dire qu’en Guyane on n’est pas coincé entre la forêt et la mer mais plutôt entre la forêt et… la mangrove… la mer restant souvent invisible. Sauf à se risquer dans une zone marécageuse, recouverte de palétuviers et « mal fréquentée »… on se contentait donc des vues sur l’Atlantique offertes ponctuellement près des estuaires.
Parmi les loisirs qui nous étaient offerts il y avait bien entendu les sorties familiales en forêt… Le problème était que quand on a passé au cours de la semaine écoulée plusieurs jours sur le fleuve ou en bivouac avec une section, la perspective de repartir en famille le samedi matin pour aller à nouveau installer son hamac dans un carbet n’est pas toujours la meilleure façon de se changer les idées et de récupérer… Le régiment disposant d’un carbet à proximité de Cayenne, il nous était facile de nous y rendre en groupe avec tout le nécessaire pour vivre, manger et se distraire… sans oublier la baignade dans des eaux un peu troubles mais bien rafraîchissantes. J’ai conservé de ces sorties familiales, en dépit des ronflements de certains dormeurs du carbet, un excellent souvenir car ce type de loisir plaisait beaucoup aux enfants… surtout lorsqu’il y avait en début de nuit une chasse en bateau aux petits caïmans… L’aventure à l’état pur, comme dans les films, pour toute cette marmaille… Beaucoup de fous rires aussi, des barbecues succulents, pas mal de parties de cartes interminables le soir à la veillée et de temps en temps des retournements de hamacs à gérer pour certains, peu habitués à ce genre de couche… et qui se retrouvaient à la suite d’un mouvement intempestif coincés comme une araignée dans la moustiquaire…
Outre le risque de retournement du hamac, beaucoup découvraient à l’occasion de ces nuits qu’il était déconseillé de trop boire avant d’aller se coucher, notamment du café ou de la bière… Inévitablement l’effet diurétique de ces boissons réveillait le dormeur et le confrontait alors à un débat dont personne ne sortait vainqueur, à savoir s’extirper du hamac protecteur pour après s’être chaussé et rééquipé aller soulager un besoin naturel, ou résister en restant à l’abri des moustiques et de tout ce qui peut ramper aux environs du carbet… Inévitablement, si le jour était encore loin, cela finissait toujours par le lever de l’intéressé (e) et la laborieuse réinstallation au prix de multiples reptations dans le hamac… sous réserve que ne s’opère pas un retournement inattendu « de situation » réveillant alors les voisins pour une intervention d’urgence…
D’autres opportunités de loisirs existaient, à commencer par la location d’embarcations à moteur, ce qui nécessitait le passage du permis bateau, facile à obtenir… Poussés par l’esprit de compétition nous fumes nombreux à poursuivre après le permis côtier sur le permis hauturier et à apprendre grâce aux Affaires maritimes, les subtilités de la navigation sur la carte de Quiberon en jonglant avec les routes fond, les routes surface, les dérives, les courants, et les marées… Le fait d’être breveté de l’École de guerre ne faisait pas pour autant de moi le champion de la règle Cras, à la différence de mon sous-officier chef de secrétariat, mais enfin je finis tout de même par obtenir ce permis…
Une autre forme d’activité était représentée par les sorties sur le fleuve Maroni ce qui nécessitait de couvrir au préalable les presque 300 km de route séparant Cayenne de Saint Jean du Maroni. Embarquant sur une des pirogues du régiment nous poussions jusqu’à Apatou et au premier saut sur le fleuve, avec une halte déjeuner dans un de ces restaurants de brousse bien sympathique. Parfois nous rajoutions lorsque le temps le permettait une nuit en bivouac dans un petit camp de forêt. A ceci s’ajoutaient l’inévitable visite du camp de la relégation de Saint laurent, avec fréquemment le même guide… et les mêmes devinettes pour touristes à propos de l’incontournable Papillon ou les mêmes « blagues » relatives à l’époque du bagne…
S'agissant du bagne il y avait bien entendu également les sorties aux îles du Salut, Royale ou Saint-Joseph, rendues possibles soit par la navette soit par le CTM de la Légion. Une fois sur place il y avait la baignade dans la piscine des bagnards créée par une accumulation de rochers permettant l'entrée de l'eau mais interdisant celle des squales qui autrefois abondaient... La visite des cellules abandonnées et envahies par la végétation était ensuite un grand moment de ces sorties aux îles...
Lors d'un de ces week-ends, occupé à pique-niquer à l'ombre d'un cocotier, je reçus une noix qui tombant d'une dizaine de mètres vint effleurer ma cuisse et rebondit dans les fourrés... Hormis une légère brûlure à la cuisse ce fut donc un vrai miracle que je m'en sorte sans être blessé... même si une fin comme celle-là, tué par la chute d'un coco, aurait été digne d'un colonial qui se respecte... Il faut donc croire que ce que m'avait dit bien des années plus tôt en Nouvelle Calédonie une amie, à savoir que les cocos avaient des yeux ce qui leur évitait de tomber sur les gens, était vrai... Ceci n'étant pas valable pour les voitures, elle évitait toutefois soigneusement de laisser la sienne en dessous d'un cocotier...
Lors de nos passages sur Saint Laurent il y avait aussi l’incontournable repas chez une Colombienne très avenante qui nous servait à la demande, avec une mine de conspiratrice, son « poulet spécial » entendons par là du caïman, dont la chasse était bien entendu interdite car c’était une espèce protégée. C’était là un vrai régal que chacun dégustait en riant… les gendarmes et le douaniers n’étant pas les derniers à se lécher les doigts aux tables voisines…
Avec quelques camarades, profitant de l’existence d’un club plongée au 3ème RSMA, nous entamâmes une formation dans cette discipline ce qui nous permit de passer le niveau 2 dans le cadre de plongées en carrière ou sur le barrage de petit Saut, puis de poursuivre vers le niveau 3 à l’occasion d’un stage en Martinique. D’autres préféraient la pêche ou la chasse… voire la chasse aux papillons…
A tout ceci s’ajoutait enfin le carnaval qui entre ses défilés dominicaux et son fameux bal Touloulou valait le coup d’œil et dans tous les cas de figure permettait d’en apprendre beaucoup relativement à la culture locale… et surtout aux mœurs en usage dans la société guyanaise… Le libertinage en vigueur dans cette société créole s'exprimait ainsi librement à cette occasion, avec parfois à l'issue des drames et des naissances illégitimes, un peu à la façon de ce qui se passait en Allemagne ou autrefois à Venise...
Ce qui était toutefois dommage, car cela aurait permis de « s’aérer » davantage, c’est le fait que Cayenne était au bout de la route Air France, la ligne ne se prolongeant plus comme par le passé en direction de Quito en Équateur. Pour se rendre au Brésil ou au Venezuela, hormis les vols spéciaux, le coût de ces liaisons régionales restait très élevé. Chaque année, à l’occasion de Noël puis du nouvel an, une rotation Transall était toutefois opérée à destination de la Martinique afin de permettre à des familles de découvrir les Antilles. Bien que ces rotations soit faites avec un ordre de priorité inverse au grade, je ne sais par quel hasard, car je ne pensais pas y avoir accès, je pus en bénéficier ce qui permit de rompre un peu le quotidien… et d’aller arpenter les allées d’un vrai supermarché… car Cayenne n’était pas le paradis pour les accrocs du shopping...
Une chose est certaine, la Guyane tant décriée et tant redoutée constitua un séjour que j’ai grandement apprécié, beaucoup plus que celui effectué en Polynésie française, où en dépit des magnifiques paysages l’ambiance et la cohésion interne laissaient à désirer. Même si l’eau n’était pas bleue, pour s’ennuyer en Guyane il fallait le vouloir…




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