Tous ceux qui serviront dans les rangs du 9ème de Marine auront un jour l’occasion de côtoyer les populations Noirs-marrons du Maroni, le terme de "Marron" venant du verbe maronner qui signifier globalement s'enfuir pour échapper à la férule des esclavagistes... Compte tenu de leurs particularismes respectifs et de certains antagonismes les opposant il est indispensable de savoir les différencier entre elles.
Avant de débuter une mission sur le Maroni il est important également de connaître le nom des chefs de village que l’on appelle des « capitaines » et le nom du grand chef coutumier que l’on appelle « le grand Man ».
Pour parler des Noir-marrons, descendants d’esclaves en fuite qui se sont fixées sur les rives du fleuve Maroni, le, plus simple est de commencer par les localiser… sachant qu’au sud de Maripasoula on rentre en pays amérindien.
En remontant le Maroni on distingue donc du Nord vers le Sud globalement trois zones :
- Le « pays Paramaka » entre Apatou et Nasson
- Le « pays Djuka » entre Providence et Grand Santi, au débouché de la rivière Tapanohoni
- Le « pays Boni » au niveau de Papaichton, entre Grand Santi et Maripasoula.
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1 – Les populations Boshnegroes, Djukas et Paramakas.
Ces populations proviennent en règle générale de l’Est du Surinam et elles se sont implantées sur le Maroni après qu'elles se soient soulevées contre leurs maîtres, respectivement à partir de 1712 pour les Djukas et 1820 pour les Paramakas.
Le fait que les Djukas aient d’une part été les premiers à refuser de travailler dans les plantations du Surinam a aujourd'hui pour conséquence un mépris certain à l’encontre des créoles, descendants d’esclaves ayant attendu en ce qui les concerne l’abolition de l’esclavage pour vivre en hommes libres...
Par ailleurs, ayant négocié en 1760 leur liberté de mouvement contre une aide apportée aux autorités hollandaises pour chasser les esclaves évadés appartenant aux autres ethnies, ils sont considérés aussi par les autres populations Noirs-marrons comme des chasseurs d’esclaves à la solde des Blancs… Compte tenu de ces antagonismes on comprend aisément l'importance de ne pas confondre entre elles ces différentes ethnies !
Les Paramakas étant surtout des cultivateurs et des forestiers alors que les Djukas se dédient essentiellement à la conduite de pirogues sur le fleuve, domaine où ils ont paraît-il supplanté par leur compétence les Bonis, il y a donc de fortes chances que nous rencontrions parmi nos piroguiers essentiellement des Djukas.
La rivière Tapanahoni étant considérée par les Djukas come leur fleuve sacré, ceux-ci se font enterrer souvent sur ces rives.
2 – Les populations Bonis.
Ayant abandonné les plantations hollandaises du Surinam aux environs de 1770, les Bonis ont dû échapper à la traque que leur livraient les Djukas et pour se faire se sont réfugiés en Guyane, dans un premier temps sur le fleuve Oyapock puis très rapidement sur le cours supérieur du Maroni grâce à l’accord des autorités françaises. Le pays Boni s’étend aujourd’hui entre le pays Djuka au Nord (saut Abounasounga) et le pays amérindien des Wayanas au Sud (saut Awara Soula) avec comme centre de gravité le village de Papaichton. Traditionnellement considérés comme d’excellents piroguiers, cette qualité semble comme cela a été dit précédemment aujourd’hui s’effacer au profit de leurs anciens ennemis, les Djukas. Même si le français est parfois parlé c’est surtout le taki – taki qui est la langue du fleuve.
Ceux qui veulent en savoir davantage sur les populations Noirs-marrons ainsi que sur les Amérindiens de Guyane doivent impérativement consulter les documents que nous a légués Jean Hurault (1912 – 2005), grand spécialiste de ce sujet. Outre son travail de géographe qui a permis de délimiter la frontière sud du département avec le Brésil, Jean Hurault a mené toute une série de recherches dont les résultats sont consignés dans les ouvrages suivants :
- Africains de Guyane. La vie matérielle et l'art des noirs réfugiés de Guyane., 1970
- Français et indiens en Guyane, 1604-1972. Cayenne : Ed. Presse diffusion, 1989
- La vie matérielle des noirs réfugiés Bonis et des indiens Wayana du Haut Maroni. Agriculture, économie et habitat, 1965
- Les noirs réfugiés, 1961
- Africains de Guyane, 1989
- Les Indiens Oayana, 1961
- Les Indiens du littoral de la Guyane Française, 1963
- Montagnes mythiques: les Tumuc-Humac, 2000
Le Préfet Vignon nous a pour sa part racontés dans son livre de souvenirs sa première arrivée dans le principal village Boni du Maroni, sans doute Papaïchton, où il fut accueilli à la fois par des Noirs-marrons mais aussi par des Amérindiens. Même s’il ne nous sera jamais plus donné l’occasion de recevoir un tel accueil voici la description qu’en a laissée l’auteur du Grand man Baka :
« Au détour d’une courbe, nous sommes brusquement projetés en Afrique. Boniville ! La capitale des Bonis, cette tribu descendants d’esclaves fugitifs du temps de l’esclavage a reconstitué ici un village, une vie africaine. Le village est situé, à l’abri de toute inondation, sur une falaise d’une dizaine de mètres. Un escalier monumental, taillé dans la latérite, conforté de bois, en permet l’accès.
Au dégrad, au débarcadère, se trouve le grand man, Di Dou, entouré de ses trois capitaines, chefs de villages qui ont essaimé sur le fleuve, en aval de Boniville. Ils sont vêtus à l’européenne, dans des uniformes galonnés.
Mais sur chaque marche, se trouvent des grappes humaines ; femmes et enfants mélangés poussent de frénétiques cris de bienvenue, chantent, dansent au son de tambours, rythmant la scène.
Très haut, sur la dernière marche, se dressent trois statues de sang. Dans une pose hiératique, les jambes écartées, les bras croisés, le corps entièrement passé au roucou qui leur donne cette teinte écarlate, les chefs roucouyennes ou wayanas contemplent la scène. De nombreux indiens se pressent derrière eux. Leur silence total, leur immobilité complète contrastent singulièrement avec le tumulte et l’agitation des Bonis.
Ceux-ci, comme les indiens, portent leur costume tribal. Pour les indiens, un kalimbé, longue pièce de toile rouge, retenue à la ceinture et retombant devant et derrière jusqu’au sol pour les hommes, un simple cache-sexe vraiment très discret pour les femmes.
Ils sont couverts de colliers de perles d’une certaine dimension bleues, rouges et blanches. Sur la tête, une coiffure faite d’un cercle de plumes bigarrées de toukan ou une couronne de vannerie dans laquelle sont plantées des plumes. Au bras des chefs, un bracelet retient de longues plumes d’ara rouge et bleue.
Les Bonis portent aussi le kalimbé mais en toiles multicolores. Ils en drapent souvent les deux pans pour s’en former des sortes de culottes de zouave.
Les femmes ont un tablier de même tissu, laissant leur poitrine nue. Les jeunes files non mariées ne portent qu’un cache-sexe. Les canons de la Vénus Bonie ne correspondent pas aux nôtres. Les seins ronds et fermes sont très mal vus. L’idéal est d’avoir des seins longs et tombants, assez longs pour permettre d’allaiter un enfant sur le dos.
Aussi, à la puberté, les jeunes filles, dès qu’elles sont sans travail, croisent les bras sur la poitrine et massent ainsi leurs seins, afin de les assouplir et de les allonger.
Sur l’eau, un autre spectacle : prévenus longtemps à l’avance par le bruit du moteur, tous les hommes ont mis leurs pirogues à l’eau. Ils se livrent à un véritable carrousel devant nous. Les pirogues, lancées à grands coups de pagaies, se croisent, s’évitent. Cela s’appelle, me dit Gougis, « faire la mousse ». ils chantent, avec des résonnances africaines et rythment la cadence en frappant les pagaies sur les bordées des canots. Les femmes leurs répondent de la rive par des cris et de frénétiques claquements de mains. Spectacle étonnant, que je ne reverrai jamais plus. »
« Nous accostons salués par le grand man Di Fou. C’est un vieillard, de taille moyenne comme les autres chefs, au visage profondément ridé, tanné par le soleil et la réverbération du fleuve.
Il nous présente les chefs indiens, Tuen Ké, le chef de la tribu, Yanamalé et Malavaté, chefs de village. Ils ne sont pas de grande taille, mais leur corps massifs, sans taille et sans cou, donnent une grand impression de force et de puissance, d’un type mongoloïde discret. Ils portent des cheveux très longs et sur leurs peaux enduites de roucou, ils ont dessiné au génipa, c’est-à-dire à la peinture noire, de nombreux tatouages.
Les Bonis, hommes et femmes, rivalisent d’adresse et d’imagination en tressant de mille façons leurs courts cheveux crépus. »
La visite du village de Papaïchton, que certains d’entre nous ont eu ou auront l’occasion de faire, permet par contre de découvrir la qualité de l’artisanat local :
« Nous visitons le village sous la conduite du grand man. C’est un enchantement : les bonis sont des sculpteurs et des peintres remarquables. Tous leurs objets usuels, sont richement décorés ou peints.
Les pagaies, les petits bancs dont ils se séparent rarement, les battoirs à laver le linge portent de fines figures géométriques ; ils utilisent d’immenses plats en bois couverts des mêmes sculptures. Comme bois, assiettes et cuillers, ils utilisent des morceaux de calebasse séchées et finement ornées. Leur habileté va jusqu’à fabriquer de véritables chefs d’œuvre : fauteuils au long dossier se dépliant et taillés dans une seule pièce de bois, chaîne de bois très complexe découpée dans la même planche.
Ces travaux effectués avec un simple canif, demandent beaucoup de patience, mais aussi de talent et d’astuce. »
« Les carbets des Bonis, contrairement à ceux des indiens qui n’ont pas de cloisons latérales et sont donc ouverts à tous vents sont hermétiquement clos. Une porte peinte aux couleurs voyantes de dessins au symbolisme très ésotérique en commande l’accès... Elle est étroite, basse et oblige à s’accroupir pour la passer. A l’intérieur, des hamacs roulés, accrochés à de solides montants, quelques petits bancs et des ustensiles en bois, battes, bols, planches à laver, battoirs, tous abondamment sculptés.
Les toits sont en feuille de ouaye qui maintiennent une température agréable à l’intérieur. »
« A l’extrémité du village, trois larges piquets sur lesquels pendent des lambeaux de linge sont fichés dans du sable très blanc, soigneusement délimité par des planches en bois. J’assisterai plus tard à des libations, à des prières devant ce symbole. Aujourd’hui, personne ne semble comprendre mes demandes d’explication. Nous passons toute la journée à bavarder avec le grand man, ses capitaines et les chefs indiens. »
« Le lendemain, nous repartons, non sans que le grand man ait longuement donné de sévères instructions nautiques à nos canotiers.
Tout de suite, nous pénétrons dans un paysage étonnant : les abattis Cottica. Là, le fleuve s’élargit considérablement. Il coule, rapide et tumultueux, entre un véritable dédale d’îles sont la végétation déborde largement sur l’eau.
Pendant des kilomètres, avec une variété éblouissante les perspectives se renouvellent à chaque instant en une symphonie infinie de verdure qu’éclairent des grappes de liane aux fleurs multicolores.
Sur les pentes du Mont Cottica qui apparaît nettement sur notre droite, s’enflamment d’énorme bouquets jaunes, floraison des ébènes souffrés.
En poursuivant la descente du fleuve Maroni, après Papaichton on passe au niveau des abattis Cottica… Là encore, l’origine de l’appellation de ce lieu nécessite de faire appel à l’histoire :
« Gougis, cicerone infatigable, me fait remarquer que, du fleuve, aucune culture n’est visible. C’est une réminiscence de l’époque où les chasseurs d’esclaves fugitifs pratiquaient la politique de la terre brûlée en dévastant toutes les plantations qu’ils découvraient. Même encore maintenant un rideau de brousse, plus ou moins épais, sépare les abattis de la rivière. »
Après les abattis Cottica on arrive enfin à Grand Santi qui se situe déjà en territoire Djuka… Là encore le Préfet Vignon eut droit à une réception de qualité… à laquelle je n’eus pas droit lors de la première nuit que je passais dans ce village :
« Nous passons à Grand Santi une nuit fort agitée. Autour d’un commerçant, toute une colonie de Bosh hollandais est venue s’agglomérer, marquant ainsi la limite aval du pays Boni. Ils sont étonnés de nous voir surgir de l’intérieur, habitués qu’ils sont de voir les pirogues déboucher de l’aval. Ils viennent aux nouvelles et, tenant à rendre hommage à leurs visiteurs, organisent une séance de danse. Celle-ci commence lentement, mais va en s’amplifiant très vite. Danseurs et danseuses sont maintenant nombreux. C’est l’Afrique qui danse devant nous.
Assis à califourchon sur de grands tambours dont ils sont tendus la peau en les passant au-dessus du grand feu qui éclaire la scène, les batteurs mènent un rythme endiablé. Piétinant, sautant, claquant des mains chantant public et danseurs les encourageant. Ils sont infatigables. Les corps d’ébène presque nus ruissellent de sueur, brillent à la lueur des flammes. Et la danse, si elle a eu quelques hésitations à démarrer, ne s’arrête jamais. La fête durera jusqu’à l’aube, raccourcissant cruellement notre nuit. »
Poursuivant la descente du fleuve on arrive enfin à Apatou, petite localité qui constitue une « anomalie » en terme de peuplement, puisqu’il s’agit d’une enclave Boni en territoire Djuka :
« Le lendemain, courte escale à Apatou. Des Bonis ont créé là un village mais il est très isolé du pays Boni. Son capitaine est plutôt attiré vers Saint Laurent que vers Bonniville. Il semble assez mal accepter l’autorité du grand Man ».
Créé suite à l’octroi d’une concession de terre à un Boni du nom d’Apatou pour le récompenser des services de guide rendus aux Français ce village constitue souvent le point extrême de remontée du fleuve pour les visiteurs d’un jour désirant découvrir le Maroni et son premier saut.
Pour comprendre l’animosité réciproque qui oppose les populations Bonis et Djukas et afin d’éviter d’éventuelles confusions entre eux lors des patrouilles sur le fleuve Maroni, je vous livre ci-après l’explication que nous en donne le Préfet Vignon :
« Au saut Boni Doro, Gougis me raconte sa légende : féroce et redoutable chef de bande, il avait rassemblé un grand nombre de « Négres-marrons ». Ils avaient infligé de grandes défaites aux Français qui les traquaient. Ceux-ci ont alors mis sa tête à prix et conclu un marché avec les Boshs, esclaves échappés aux Hollandais, et vivant sur la Tapanahony, principal affluent du Law.
Boni, tombé dans une embuscade, fut tué et sa tête emporté par les Boshs en témoignage de leur succès. Mais ils ne touchèrent jamais la prime promise : dans le saut Boni Doro, la tête sauta dans le fleuve et disparut. De cette époque date une hostilité toujours vivace entre les eux tribus. »
Ceux qui franchissent le saut Hermina ne se doutent pas toujours qu’un drame survint à cet endroit dans le temps… même si le Préfet Vignon fait visiblement dans son livre une confusion historique à propos du décès du docteur Jean Martial….
« Nous passons le saut Hermina, le premier saut du Maroni, sans aucun problème grâce à une marée favorable qui se fait sentir jusque-là. Au passage, Gougis me signale le lieu d’un naufrage célèbre puisque le gouverneur et un certain nombre de personnalités ont coulé là. Plusieurs y ont trouvé la mort, dont le docteur Jean Martial qui a laissé son nom à l’hôpital de Cayenne. Le Maroni est très large à cet endroit et le vent y provoque de véritables tempêtes. C’est l’une d’elle qui a surpris le canot du gouverneur qui revenait de visiter une exploitation forestière dont il ne reste aujourd’hui que des ruines. La vitesse de la pirogue, combinée aux vagues du fleuve, faisait que les passagers, tous en grande tenue étaient trempés. Le bosman, croyant bien faire, réduisit le régime du moteur qui, finalement stoppa. Le canot fut immédiatement recouvert par les vagues et coula. Malgré la proximité de la rive, il y eut plusieurs victimes. »
Ce drame ne fut pas le premier... et ne fut pas le dernier... comme en témoignent les noyades occasionnées par le chavirage récent d’une pirogue en 2014...
Après Apatou, c’est enfin l’arrivée au camp de Saint Jean du Maroni où est stationnée la section fluviale du 9ème RIMa. A l’époque, sans doute dans le but d’affirmer la légitimité française sur le fleuve frontière, nos pirogues étaient peintes en bleu et rouge alors que celles du 3ème REI l’étaient dans une teinte vert armée. J’ai pu constater que le 9ème RIMa, sans doute du fait de la montée en puissance des opérations sur le Maroni s’était aligné sur les couleurs de la Légion…
C'est là que s'arrête notre descente du Maroni... A l'attention de ceux qui veulent en savoir davantage, notamment sur la zone de la plage des Hattes, je ne peux que conseiller la lecture des nombreux guides touristiques et culturels disponibles sur le marché...
(A suivre)...


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