Exposé : Approche du monde africain (3)... Regards sur les armées africaines.



        Depuis l'accession à l'indépendance des anciennes colonies françaises d'Afrique, les militaires africains sont régulièrement intervenus dans la vie politique de nombre de ces pays, perturbant ainsi leur fonctionnement démocratique. A partir d'un article paru sur Encyclopædia Universalis à propos des armées du Tiers monde et sans pour autant verser dans le stéréotype, je publie cette synthèse destinée à faciliter l'appréhension des armées au contact desquelles nous pouvons être conduits à travailler en Afrique. Ainsi que je l'avais indiqué lors d'un stage de sensibilisation destiné à de futurs attachés de Défense nommés en Afrique, les différentes caractéristiques relatives à la mentalité des militaires africains et aux causes de l'interventionnisme peuvent aussi être prises comme autant de points d'intérêt à surveiller dans leur relation avec leurs pairs locaux.






1 - APPROCHE DES MILITAIRES AFRICAINS.

L'intervention des armées africaines dans la vie politique est avec la personnalisation du pouvoir, l'un des deux phénomènes majeurs qui ont caractérisé l'évolution politique des pays africains après les indépendances. Comme je l’ai dit précédemment, il s’agit là de la conséquence d'une part de l'action des forces centrifuges que représentent les questions ethniques, d'autre part du peu d'efficience des politiques de développement économique.
Le premier élément à prendre en compte lorsqu’on veut comprendre la mentalité des militaires africains est le fait que ces armées se caractérisent avant tout, à la différence des nôtres, par une absence de tradition conservatrice ce qui par voie de conséquence ouvre la porte sur l'interventionnisme dans la vie publique...

Mais d'autres éléments jouent aussi souvent un rôle non négligeable sur l'état d'esprit des militaires africains, éléments qu'il convient dans chaque cas de figure de bien évaluer  :
- la structure et l'organisation de l'armée, avec notamment la taille de l'entité d'appartenance, les technologies mises en œuvre, le degré de représentation des différentes armes, les lieux de stationnement des unités, le système de promotion et de mobilité interne…
- le degré de frustration ou de satisfaction de l'encadrement au regard de la rémunération, du prestige ou du budget consentis par le pouvoir politique…
- la présence ou l'absence de menace extérieure, qui soit mobilise l'armée ou au contraire la tourne vers l'intérieur et la cantonne dans un rôle de maintien de l'ordre…
- le degré de cohésion sociale qui découle de la qualité des relations existant entre les diverses factions ethniques ou religieuses à l'intérieur de l'armée…
- les rivalités existant entre des classes d'âge différentes d'officiers, entre des modèles de formation différents (Saint Cyr, Sandhurst, West Point…), etc.

S’agissant des mentalités, dans la plupart des armées africaines, les cadres sont en règle générale parfaitement conscients qu'ils disposent d'un outil à faible valeur opérationnelle car les effectifs sont souvent de plus en plus réduits, l'armement parfois moderne est généralement disparate pour ne pas dire hétéroclite... et la logistique reste aléatoire, le soldat étant parfois obligé de se servir sur l'habitant pour compenser le caractère père dérisoire des moyens fournis et des rémunérations accordées...

Lorsqu'il s'agit de pays où les forces armées ont été mises sur pied par l'ancien colonisateur, il est possible d'exercer une influence en jouant sur les traits communs, c'est à dire l'organisation, les méthodes de travail, les règles de présentation, le type de formation reçue par les cadres. A cet égard, compte tenu d'une part du faible rôle et des moyens limités concédés aux forces navales et aériennes, d'autre part de l'influence moins marquante de ces dernières sur la vie publique, l'armée de terre et la gendarmerie ont souvent été en Afrique les meilleurs points d'entrée pour exercer une influence.



2 - LES CAUSES DE L'INTERVENTIONNISME DES MILITAIRES AFRICAINS ET LEURS MODALITES.

Deux questions fondamentales restent posées à propos de l’interventionnisme militaire : pourquoi les militaires prennent-ils le pouvoir et quand ils le détiennent, qu'en font ils ?

On a longtemps cru que les coups d'Etat militaires constituaient une étape vers la modernisation car pour les jeunes Nations accédant à l'indépendance, la recherche du progrès économique, social et politique, ou tout au moins la mise en place des éléments nécessaires à une vie démocratique libérale, ne pouvaient devenir à court terme une réalité. 
Les militaires perçus comme moins corruptibles que bien des dirigeants civils, sont longtemps apparus comme les seuls capables de faire progresser leur pays vers cette voie car l'armée était généralement l'institution la mieux structurée du pays, la seule capable de mobiliser les hommes et les ressources.
A propos des causes profondes de cet interventionnisme, on peut dire d'une certaine façon que ce n'est pas la force des armées mais la faiblesse des gouvernements en place qui explique le nombre de coups d'Etat recensés partout dans le Tiers monde et en particulier en Afrique.
Les interventions des armées africaines dans la vie publique ont été très variées tout au long des années qui ont suivi les accessions aux indépendances : si dans certains cas, elles sont intervenues pour sauver un régime menacé, dans d'autres elles l'ont laissé s'écrouler ; si elles ont parfois su arbitrer de façon désintéressée un conflit national, à l'inverse elles sont aussi intervenues dans la vie politique pour s'emparer du pouvoir… Parfois aussi, c’est le rôle assigné à l'armée qui portait en germe son implication forcée dans la vie publique...

Après les causes profondes de cet interventionnisme, voyons les causes directes de ces interventions sont nombreuses.
Dans certains cas, c'est le refus du désordre et de l'anarchie, voire celui de la politique politicienne qui justifie l'intervention. Au Nigéria ou au Zaïre l'accession au pouvoir de l'armée s'est ainsi faite à l'issue d'une guerre civile.
Dans d'autres cas, l'intervention de l'armée a pris l'allure d'une réaction de type corporatiste en réponse à la frustration ressentie lorsque le gouvernement local qui pour se préserver d'elle la dévalorisait ou lui opposait des forces de police ou comme en Guinée une milice. A cet égard le non paiement des soldes apparaît régulièrement comme le déclencheur du soulèvement ou de la prise de pouvoir...

Les conflits internes, qu'ils soient d'origine ethnique ou qu'ils doivent être imputés à des rivalités de chefs, ne sont pas non plus absents de ces interventions.
Parfois enfin, ce sont des puissances étrangères qui en s'efforçant d'éliminer l'influence de leurs rivales sont à l'origine des interventions : elles sont intervenues alors en manipulant les clans militaires qui leur étaient favorables et en s'appuyant sur les solidarités nées dans le cadre des écoles de formation.

La structure même de la société favorise enfin très souvent l'intervention des militaires dans la vie publique. Le modèle de société qui a longtemps prévalu et reste encore très présent est celui auquel faisait allusion voici quelques années Pierre Dabezies, personnage très connu à une certaine époque au Gabon : "En Afrique, la structure de la société est très généralement bipolaire : une masse occupée à sa survie, sans conscience politique, et une mince élite égocentrée. L'armée, plus proche du peuple que cette dernière, sert de substitut à la classe moyenne en attendant qu'elle apparaisse." 



3 - LE COMPORTEMENT DES MILITAIRES APRES LEUR ARRIVEE DANS LA VIE PUBLIQUE.

Si l’on s’intéresse à présent au comportement des militaires une fois arrivés aux affaires, on remarque que leur intervention dans la vie publique, à long terme a rarement donné des résultats positifs, une fois achevé le cycle de rétablissement de l'ordre. Ce constat est à mettre au compte principalement d'une inadaptation de modèle militaire à la logique de fonctionnement d'une société civile. Les militaires une fois installés au pouvoir ayant tendance à y rester, on assiste alors à une sclérose de l'Etat car les forces d'opposition et les revendications des différentes couches sociales sont muselées.
En outre, les différentes expériences ont montré que les régimes militaires n'échappaient pas à l'instabilité et qu'ils n'avaient fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies aussi corrompues que du temps de l'administration civile.

Comme le souligne Morris Janowitz, un certain nombre de qualités font très souvent défaut aux militaires qui interviennent dans la vie publique. En effet, si dans les débuts l'éthique de service public, l'identification à la Nation et l'intérêt pour la fonction d'administrateur - gestionnaire facilite leur démarche, on constate au fil du temps une dégradation des résultats. Ceci est du au fait que rien, dans la formation qu'ils ont reçue, dans le modèle éthique auquel ils obéissent traditionnellement et dans que l'expérience professionnelle qu'ils ont acquise, ne favorise leur action. Mal préparés à la négociation, au compromis et à la persuasion politique, leur désir d'unité nationale est si fort que partis et leader civils ne suscitent souvent chez eux que de la méfiance ou de l'hostilité ce qui rend problématique la constitution au sein de la population d'une large base de soutien aux programmes économiques et sociaux engagés.

Les pays où se sont mis en place de façon efficace des régimes mixtes, mi-civils, mi-militaires sont ceux où d'une part les militaires au pouvoir ont reconnu les limites de leur action politique et partant leur impossibilité à gouverner seuls, et où d'autre part, les civils ont accepté leur rôle en tant qu'arbitre ou en tant que partie prenante de la vie publique.
 

    Loin de mettre fin à l'instabilité politique, ces régimes militaires n'ont fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies sous prétexte de sauver le pays de l'anarchie avant que n'intervienne la vague de démocratisation des années 90. 
Cette démocratisation a été toutefois difficile à instaurer en raison tout à la fois du manque flagrant de maturité politique qui caractérise nombre d'Africains, conséquence directe d'un cadre de vie quotidien faisant que beaucoup sont plus préoccupés par des questions de survie alimentaire que de fonctionnement démocratique, des mesures liberticides restreignant l'expression des opinions et enfin des insuffisances et des rigidités affectant le système éducatif et scolaire.


(A suivre)...

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