Le texte qui suit est tiré d'une conférence donnée le 25 juillet 1960 par le capitaine K. Drabo qui deviendra par la suite l'un des pères fondateurs de l'armée malienne à l'indépendance.
J'en ai retiré les passages où le capitaine Drabo passe en revue les "traits dominants concernant le caractère particulier et le comportement des principales races d'Africains" que l'on peut rencontrer dans "l'armée d'Outre-mer"... car l'auteur n'est pas nécessairement "tendre" avec certains représentants des pays de la Communauté française de l'époque... Certains lecteurs ne manqueront pas de relever le caractère paternaliste de quelques paragraphes mais dans la mesure où ces propos sont ceux d'un officier africain, je les livre tels quels. A chacun encore une fois de faire la part des choses... notamment des effets du temps qui est passé depuis les années 60... et d'adapter ces réflexions à sa propre situation... ainsi qu'aux termes qu'il convient désormais d'employer au regard de la sémantique en vigueur aujourd'hui..
@ Edmond Lajoux
Si le temps du commandement direct de soldats africains est aujourd'hui révolu il est tout de même intéressant de conserver en mémoire les recommandations données par le capitaine Drabo si l'on est conduit à servir dans le cadre de la coopération militaire technique. En ce qui me concerne et au regard de ma propre expérience je souscrit intégralement à ces conseils...
Né le 1er novembre 1907, le capitaine Drabo est entré en 1923 à l’école des enfants de troupes de Kati puis a intégré celle de Saint-Louis du Sénégal d’où il sortira en 1928. Entre 1930 et 1935, il participe à plusieurs opérations en Afrique du Nord puis il intègre l’école d’application de Fréjus d'où il sortira également major de sa promotion. Après avoir combattu lors de la seconde guerre mondiale, il est envoyé en Indochine, il y rencontre sa future épouse et est nommé capitaine en 1950. Il prend en 1960 le commandement du bataillon autonome de Kayes où il restera trois ans. Il terminera sa carrière à l’état-major des forces armées, avant d’être nommé en 1970 Grand Chancelier des Ordres Nationaux, poste qu’il occupera jusqu’à son décès en 1991.
Capitaine K. Drabo
Conseils d'un capitaine africain aux jeunes cadres européens
appelés à servir dans les troupes africaines
"Mon but en vous donnant ces quelques conseils est de faciliter votre premier contact avec les Africains. C'est aux jeunes officiers et aux sous-officiers européens que je m'adresse, car je n'ai rien à apprendre aux anciens coloniaux, ils en savent autant que moi sur toutes ces questions.
Il existe sur le soldat africain de nombreux ouvrages très documentés, peut être n'avez vous pas eu le temps ou l'occasion de les lire ; c'est pour cette raison que je vous livre quelques remarques qui sont parfois des recettes, mais qui vous permettront d'éviter de commettre des erreurs au début de votre service dans les troupes africaines. Ne croyez pas qu'elles soient permanentes, car l'Africain évolue très vite en ce moment, il cherche à s'instruire et à s'élever, mais il conserve quand même son caractère et reste attaché à quelques anciennes coutumes et traditions.
L'Africain est un grand enfant dont la nature reste toujours la même quel que soit son degré d'instruction. Il aime qu'on s'occupe de lui et qu'on le flatte, surtout lorsqu'il a fait du bon travail, raison pour laquelle les "griots" ont un gros succès en Afrique Noire.
Lorsqu'un Africain se présente à son chef pour lui soumettre une affaire personnelle, il faut l'écouter, même si l'on sait qu'on ne peut lui donner satisfaction. De bonnes paroles du Chef lui donneront du courage et le réconforteront. Par exemple, un chef-comptable nerveux et irascible ne doit pas être conservé dans une unité africaine comme chef-comptable car c'est à lui le plus souvent que l'homme s'adresse pour ses petites questions administratives.
En général, l'Africain sourit lorsqu'il salue son Chef qu'il aime ou lorsqu'il lui parle : il ne faut pas prendre ce sourire pour une moquerie, le Sénégalais ne sourit que si tout va bien dans son coeur. Tout doit contribuer à lui donner son grand sourire traditionnel et on obtiendra ainsi de lui le maximum de rendement.
Le militaire africain a généralement bon esprit, il est discipliné, dévoué, loyal, gai et franc. C'est également un grand observateur qui enregistre dans son cerveau primitif tout ce que fait ou dit son Chef. Son bon rendement dépend donc en grande partie de celui qui le commande ; s'il sait le prendre, il en fait ce qu'il veut.
Si l'Africain juge favorablement les paroles et les actes de son chef, il l'aimera, le suivra partout, et sera toujours prêt à se sacrifier pour lui (les anciens coloniaux peuvent en témoigner) ; si au contraire il n'apprécie pas son Chef, il fera juste ce qu'il faut pour n'être pas puni en murmurant "Je cherche la fin de l'heure" (le rompez) et jamais ne lui viendra l'idée de se sacrifier pour lui.
L'Africain est susceptible. Certaines plaisanteries admises par un Européen fâchent un African.
Il est content lorsque son chef immédiat le voyant lire sa lettre, s'approche et lui demande :
" Alors, tes parents vont bien, ton père, ta mère ? Tu es marié, as tu des enfants ?
Quand tu leur écriras tu diras le bonjour de ma part. Est ce qu'ils ont eu une bonne récolte cette année ? "
Pour un Européen ces paroles ne sont pas grand chose mais pour un Africain, elles sont le témoignage de l'affection que lui porte son chef, non seulement pour lui comme subordonné, mais aussi pour toute sa famille et tout ce qui dépend de lui. Ces paroles lui font oublier le cafard et les ennuis qu'il a pu avoir pendant les heures de service. Il se dira que si le Chef lui a demandé beaucoup travail, ce n'est pas par méchanceté, mais pour le bien du Service, et que par contre il l'aime au point pour lui demander des nouvelles de ses parents et de la récolte.
Le Noir se croit naturellement inférieur au Blanc : voilà d'où vient la susceptibilité. Pourquoi les Missionnaires sont ils si appréciés de tous les Africains, même de ceux qui ne sont pas catholiques ? Parce qu'ils sont très proches d'eux et lorsqu'ils vont dans leur village ils vivent avec eux. Jeunes cadres, ne vous éloignez pas trop de vos soldats.
Ne croyez pas que si vous vivez trop près d'eux, ils ne vous obéiront plus pendant le Service. Au contraire, plus vous êtes en contact avec l'Africain, plus il s'attache à vous, plus il vous aime et plus il vous obéit.
Par ailleurs, il n'hésitera pas à vous confier toute ce qu'il pense et le jour où il ne sera pas content il vous le dira.
Le contact du chef avec ses subordonnés africains ne diminue en rien votre autorité. Ce qui diminuera l'autorité c'est l'injustice : tolérer certaines fautes pour les uns, les sanctionner pour les autres, voilà ce qu'il faut éviter, sous peine de perdre toute confiance.
A signaler que l'Africain n'admet pas qu'on le traite de femme, c'est là une insulte qu'on ne vous pardonnerait pas.
Avec l'Africain, il vaut mieux se faire aimer que se faire craindre. S'il vous aime, il vous obéira même lorsque vous serez absent. S'il ne fait que vous craindre, son obéissance se limitera à votre présence. Pour lui, c'est l'honneur et l'amitié qui poussent l'homme à travailler et à se sacrifier pour quelqu'un.
Il faut laisser les responsabilités aux cadres africains et avoir confiance en eux. Il ne faut pas leur laisser entendre qu'ils ne peuvent commander à des Européens parce qu'ils n'ont pas l'instruction générale nécessaire. Ils traduiront cela en vous attribuant des idées de racisme, qui ne sont sans doute pas les vôtres. Evitez surtout de leur dire " Dans l'armée, tu gagnes maintenant beaucoup d'argent, certainement tu n'en gagnais pas autant chez toi."
Il faut aussi apprendre la langue : l'Africain est très heureux lorsqu'il entend son Chef parler sa langue. La connaissance de la langue vous évitera aussi l'emploi d'interprètes, qui le plus souvent déforment vos paroles, soit en les amplifiant soit en diminuant leur portée ou en ne traduisant pas votre pensée réelle. Il en résulte une perte de temps et quelquefois une perte de confiance. Actuellement ce procédé tend heureusement à disparaître, pour faire place à la langue véhiculaire (le Français) que tout le monde parle plus ou moins bien.
/.../.
Si vous suivez ces simples conseils, vous serez non seulement aimés de vos hommes mais vous obtiendrez d'eux un dévouement absolu, vous serez certains qu'ils vous suivront partout et qu'au combat en particulier vous pourrez attendre d'eux le maximum. L'Africain plus que tout autre ne se bat bien qu'avec des chefs qu'il aime et qu'il estime. A travers vous, c'est la France qu'ils serviront et pour laquelle ils se sacrifieront. Celui qui vous donne ces conseils est un Africain mais il est Français de coeur et comme vous il veut que la France reste grande, pour le bonheur et pour la grande prospérité de tous les Etats membres de la Communauté."
25 Juillet 1960
Capitaine Drabo Ketelagui
du 65ème RIMa
Avec le recul je ne peux que regretter que ces conseils ne nous aient pas été donnés au début de ma carrière dans les Troupes de marine. Bien évidemment, avec l'expérience ces principes ont naturellement émergés, mais il n'en demeure pas moins qu'en y ayant été sensibilisé plus tôt j'aurais pû éviter bien des erreurs commises lors des deux expériences de commandement ''presque direct'' vécues en AMT à Djibouti puis en Guinée Conakry...

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