Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (12)… A la découverte des « Noirs-marrons » du Maroni.


        Tous ceux qui serviront dans les rangs du 9ème de Marine auront un jour l’occasion de côtoyer les populations Noirs-marrons du Maroni, le terme de "Marron" venant du verbe maronner qui signifier globalement s'enfuir pour échapper à la férule des esclavagistes... Compte tenu de leurs particularismes respectifs et de certains antagonismes les opposant il est indispensable de savoir les différencier entre elles. 



Village sur le Maroni


Avant de débuter une mission sur le Maroni il est important également de connaître le nom des chefs de village que l’on appelle des « capitaines » et le nom du grand chef coutumier que l’on appelle « le grand Man ». 


Pour parler des Noir-marrons, descendants d’esclaves en fuite qui se sont fixées sur les rives du fleuve Maroni, le, plus simple est de commencer par les localiser… sachant qu’au sud de Maripasoula on rentre en pays amérindien.

En remontant le Maroni on distingue donc du Nord vers le Sud globalement trois zones :

- Le « pays Paramaka » entre Apatou et Nasson

- Le « pays Djuka » entre Providence et Grand Santi, au débouché de la rivière Tapanohoni 

- Le « pays Boni » au niveau de Papaichton, entre Grand Santi et Maripasoula.






 

1 – Les populations Boshnegroes, Djukas et Paramakas.

 

Ces populations proviennent en règle générale de l’Est du Surinam et elles se sont implantées sur le Maroni après qu'elles se soient soulevées contre leurs maîtres, respectivement à partir de 1712 pour les Djukas et 1820 pour les Paramakas.

Le fait que les Djukas aient d’une part été les premiers à refuser de travailler dans les plantations du Surinam a aujourd'hui pour conséquence un mépris certain à l’encontre des créoles, descendants d’esclaves ayant attendu en ce qui les concerne l’abolition de l’esclavage pour vivre en hommes libres...

Par ailleurs, ayant négocié en 1760 leur liberté de mouvement contre une aide apportée aux autorités hollandaises pour chasser les esclaves évadés appartenant aux autres ethnies, ils sont considérés aussi par les autres populations Noirs-marrons comme des chasseurs d’esclaves à la solde des Blancs… Compte tenu de ces antagonismes on comprend aisément l'importance de ne pas confondre entre elles ces différentes ethnies !

Les Paramakas étant surtout des cultivateurs et des forestiers alors que les Djukas se dédient essentiellement à la conduite de pirogues sur le fleuve, domaine où ils ont paraît-il supplanté par leur compétence les Bonis, il y a donc de fortes chances que nous rencontrions parmi nos piroguiers essentiellement des Djukas.

La rivière Tapanahoni étant considérée par les Djukas come leur fleuve sacré, ceux-ci se font enterrer souvent sur ces rives.


 

2 – Les populations Bonis.

 

Ayant abandonné les plantations hollandaises du Surinam aux environs de 1770, les Bonis ont dû échapper à la traque que leur livraient les Djukas et pour se faire se sont réfugiés en Guyane, dans un premier temps sur le fleuve Oyapock puis très rapidement sur le cours supérieur du Maroni grâce à l’accord des autorités françaises. Le pays Boni s’étend aujourd’hui entre le pays Djuka au Nord (saut Abounasounga) et le pays amérindien des Wayanas au Sud (saut Awara Soula) avec comme centre de gravité le village de Papaichton. Traditionnellement considérés comme d’excellents piroguiers, cette qualité semble comme cela a été dit précédemment aujourd’hui s’effacer au profit de leurs anciens ennemis, les Djukas. Même si le français est parfois parlé c’est surtout le taki – taki qui est la langue du fleuve. 

Ceux qui veulent en savoir davantage sur les populations Noirs-marrons ainsi que sur les Amérindiens de Guyane doivent impérativement consulter les documents que nous a légués Jean Hurault (1912 – 2005), grand spécialiste de ce sujet. Outre son travail de géographe qui a permis de délimiter la frontière sud du département avec le Brésil, Jean Hurault a mené toute une série de recherches dont les résultats sont consignés dans les ouvrages suivants :

- Africains de Guyane. La vie matérielle et l'art des noirs réfugiés de Guyane., 1970
- Français et indiens en Guyane, 1604-1972. Cayenne : Ed. Presse diffusion, 1989
- La vie matérielle des noirs réfugiés Bonis et des indiens Wayana du Haut Maroni. Agriculture, économie et habitat, 1965
- Les noirs réfugiés, 1961
- Africains de Guyane, 1989
- Les Indiens Oayana, 1961
- Les Indiens du littoral de la Guyane Française, 1963
- Montagnes mythiques: les Tumuc-Humac, 2000

 

Le Préfet Vignon nous a pour sa part racontés dans son livre de souvenirs sa première arrivée dans le principal village Boni du Maroni, sans doute Papaïchton, où il fut accueilli à la fois par des Noirs-marrons mais aussi par des Amérindiens. Même s’il ne nous sera jamais plus donné l’occasion de recevoir un tel accueil voici la description qu’en a laissée l’auteur du Grand man Baka :

« Au détour d’une courbe, nous sommes brusquement projetés en Afrique. Boniville ! La capitale des Bonis, cette tribu descendants d’esclaves fugitifs du temps de l’esclavage a reconstitué ici un village, une vie africaine. Le village est situé, à l’abri de toute inondation, sur une falaise d’une dizaine de mètres. Un escalier monumental, taillé dans la latérite, conforté de bois, en permet l’accès.

Au dégrad, au débarcadère, se trouve le grand man, Di Dou, entouré de ses trois capitaines, chefs de villages qui ont essaimé sur le fleuve, en aval de Boniville. Ils sont vêtus à l’européenne, dans des uniformes galonnés.

Mais sur chaque marche, se trouvent des grappes humaines ; femmes et enfants mélangés poussent de frénétiques cris de bienvenue, chantent, dansent au son de tambours, rythmant la scène.

Très haut, sur la dernière marche, se dressent trois statues de sang. Dans une pose hiératique, les jambes écartées, les bras croisés, le corps entièrement passé au roucou qui leur donne cette teinte écarlate, les chefs roucouyennes ou wayanas contemplent la scène. De nombreux indiens se pressent derrière eux. Leur silence total, leur immobilité complète contrastent singulièrement avec le tumulte et l’agitation des Bonis. 

Ceux-ci, comme les indiens, portent leur costume tribal. Pour les indiens, un kalimbé, longue pièce de toile rouge, retenue à la ceinture et retombant devant et derrière jusqu’au sol pour les hommes, un simple cache-sexe vraiment très discret pour les femmes.

Ils sont couverts de colliers de perles d’une certaine dimension bleues, rouges et blanches. Sur la tête, une coiffure faite d’un cercle de plumes bigarrées de toukan ou une couronne de vannerie dans laquelle sont plantées des plumes. Au bras des chefs, un bracelet retient de longues plumes d’ara rouge et bleue.

Les Bonis portent aussi le kalimbé mais en toiles multicolores. Ils en drapent souvent les deux pans pour s’en former des sortes de culottes de zouave.

Les femmes ont un tablier de même tissu, laissant leur poitrine nue. Les jeunes files non mariées ne portent qu’un cache-sexe. Les canons de la Vénus Bonie ne correspondent pas aux nôtres. Les seins ronds et fermes sont très mal vus. L’idéal est d’avoir des seins longs et tombants, assez longs pour permettre d’allaiter un enfant sur le dos.

Aussi, à la puberté, les jeunes filles, dès qu’elles sont sans travail, croisent les bras sur la poitrine et massent ainsi leurs seins, afin de les assouplir et de les allonger.

Sur l’eau, un autre spectacle : prévenus longtemps à l’avance par le bruit du moteur, tous les hommes ont mis leurs pirogues à l’eau. Ils se livrent à un véritable carrousel devant nous. Les pirogues, lancées à grands coups de pagaies, se croisent, s’évitent. Cela s’appelle, me dit Gougis, « faire la mousse ». ils chantent, avec des résonnances africaines et rythment la cadence en frappant les pagaies sur les bordées des canots. Les femmes leurs répondent de la rive par des cris et de frénétiques claquements de mains. Spectacle étonnant, que je ne reverrai jamais plus. »

 

« Nous accostons salués par le grand man Di Fou. C’est un vieillard, de taille moyenne comme les autres chefs, au visage profondément ridé, tanné par le soleil et la réverbération du fleuve.

Il nous présente les chefs indiens, Tuen Ké, le chef de la tribu, Yanamalé et Malavaté, chefs de village. Ils ne sont pas de grande taille, mais leur corps massifs, sans taille et sans cou, donnent une grand impression de force et de puissance, d’un type mongoloïde discret. Ils portent des cheveux très longs et sur leurs peaux enduites de roucou, ils ont dessiné au génipa, c’est-à-dire à la peinture noire, de nombreux tatouages.

Les Bonis, hommes et femmes, rivalisent d’adresse et d’imagination en tressant de mille façons leurs courts cheveux crépus. »

 

La visite du village de Papaïchton, que certains d’entre nous ont eu ou auront l’occasion de faire, permet par contre de découvrir la qualité de l’artisanat local : 

« Nous visitons le village sous la conduite du grand man. C’est un enchantement : les bonis sont des sculpteurs et des peintres remarquables. Tous leurs objets usuels, sont richement décorés ou peints.

Les pagaies, les petits bancs dont ils se séparent rarement, les battoirs à laver le linge portent de fines figures géométriques ; ils utilisent d’immenses plats en bois couverts des mêmes sculptures. Comme bois, assiettes et cuillers, ils utilisent des morceaux de calebasse séchées et finement ornées. Leur habileté va jusqu’à fabriquer de véritables chefs d’œuvre : fauteuils au long dossier se dépliant et taillés dans une seule pièce de bois, chaîne de bois très complexe découpée dans la même planche.

Ces travaux effectués avec un simple canif, demandent beaucoup de patience, mais aussi de talent et d’astuce. »

 

« Les carbets des Bonis, contrairement à ceux des indiens qui n’ont pas de cloisons latérales et sont donc ouverts à tous vents sont hermétiquement clos. Une porte peinte aux couleurs voyantes de dessins au symbolisme très ésotérique en commande l’accès... Elle est étroite, basse et oblige à s’accroupir pour la passer. A l’intérieur, des hamacs roulés, accrochés à de solides montants, quelques petits bancs et des ustensiles en bois, battes, bols, planches à laver, battoirs, tous abondamment sculptés.

Les toits sont en feuille de ouaye qui maintiennent une température agréable à l’intérieur. »

 

« A l’extrémité du village, trois larges piquets sur lesquels pendent des lambeaux de linge sont fichés dans du sable très blanc, soigneusement délimité par des planches en bois. J’assisterai plus tard à des libations, à des prières devant ce symbole. Aujourd’hui, personne ne semble comprendre mes demandes d’explication. Nous passons toute la journée à bavarder avec le grand man, ses capitaines et les chefs indiens. »

 

«  Le lendemain, nous repartons, non sans que le grand man ait longuement donné de sévères instructions nautiques à nos canotiers.

Tout de suite, nous pénétrons dans un paysage étonnant : les abattis Cottica. Là, le fleuve s’élargit considérablement. Il coule, rapide et tumultueux, entre un véritable dédale d’îles sont la végétation déborde largement sur l’eau.

Pendant des kilomètres, avec une variété éblouissante les perspectives se renouvellent à chaque instant en une symphonie infinie de verdure qu’éclairent des grappes de liane aux fleurs multicolores.

Sur les pentes du Mont Cottica qui apparaît nettement sur notre droite, s’enflamment d’énorme bouquets jaunes, floraison des ébènes souffrés.

 

En poursuivant la descente du fleuve Maroni, après Papaichton on passe au niveau des abattis Cottica… Là encore, l’origine de l’appellation de ce lieu nécessite de faire appel à l’histoire :

« Gougis, cicerone infatigable, me fait remarquer que, du fleuve, aucune culture n’est visible. C’est une réminiscence de l’époque où les chasseurs d’esclaves fugitifs pratiquaient la politique de la terre brûlée en dévastant toutes les plantations qu’ils découvraient. Même encore maintenant un rideau de brousse, plus ou moins épais, sépare les abattis de la rivière. »


Après les abattis Cottica on arrive enfin à Grand Santi qui se situe déjà en territoire Djuka… Là encore le Préfet Vignon eut droit à une réception de qualité… à laquelle je n’eus pas droit lors de la première nuit que je passais dans ce village :

« Nous passons à Grand Santi une nuit fort agitée. Autour d’un commerçant, toute une colonie de Bosh hollandais est venue s’agglomérer, marquant ainsi la limite aval du pays Boni.  Ils sont étonnés de nous voir surgir de l’intérieur, habitués qu’ils sont de voir les pirogues déboucher de l’aval. Ils viennent aux nouvelles et, tenant à rendre hommage à leurs visiteurs, organisent une séance de danse. Celle-ci commence lentement, mais va en s’amplifiant très vite. Danseurs et danseuses sont maintenant nombreux. C’est l’Afrique qui danse devant nous.

Assis à califourchon sur de grands tambours dont ils sont tendus la peau en les passant au-dessus du grand feu qui éclaire la scène, les batteurs mènent un rythme endiablé. Piétinant, sautant, claquant des mains chantant public et danseurs les encourageant. Ils sont infatigables. Les corps d’ébène presque nus ruissellent de sueur, brillent à la lueur des flammes. Et la danse, si elle a eu quelques hésitations à démarrer, ne s’arrête jamais. La fête durera jusqu’à l’aube, raccourcissant cruellement notre nuit. »

 

Poursuivant la descente du fleuve on arrive enfin à Apatou, petite localité qui constitue une « anomalie » en terme de peuplement, puisqu’il s’agit d’une enclave Boni en territoire Djuka :

« Le lendemain, courte escale à Apatou. Des Bonis ont créé là un village mais il est très isolé du pays Boni. Son capitaine est plutôt attiré vers Saint Laurent que vers Bonniville. Il semble assez mal accepter l’autorité du grand Man ».

Créé suite à l’octroi d’une concession de terre à un Boni du nom d’Apatou pour le récompenser des services de guide rendus aux Français ce village constitue souvent le point extrême de remontée du fleuve pour les visiteurs d’un jour désirant découvrir le Maroni et son premier saut.


Pour comprendre l’animosité réciproque qui oppose les populations Bonis et Djukas et afin d’éviter d’éventuelles confusions entre eux lors des patrouilles sur le fleuve Maroni, je vous livre ci-après l’explication que nous en donne le Préfet Vignon :

« Au saut Boni Doro, Gougis me raconte sa légende : féroce et redoutable chef de bande, il avait rassemblé un grand nombre de « Négres-marrons ». Ils avaient infligé de grandes défaites aux Français qui les traquaient. Ceux-ci ont alors mis sa tête à prix et conclu un marché avec les Boshs, esclaves échappés aux Hollandais, et vivant sur la Tapanahony, principal affluent du Law.

Boni, tombé dans une embuscade, fut tué et sa tête emporté par les Boshs en témoignage de leur succès. Mais ils ne touchèrent jamais la prime promise : dans le saut Boni Doro, la tête sauta dans le fleuve et disparut. De cette époque date une hostilité toujours vivace entre les eux tribus. » 


Ceux qui franchissent le saut Hermina ne se doutent pas toujours qu’un drame survint à cet endroit dans le temps… même si le Préfet Vignon fait visiblement dans son livre une confusion historique à propos du décès du docteur Jean Martial…. 

« Nous passons le saut Hermina, le premier saut du Maroni, sans aucun problème grâce à une marée favorable qui se fait sentir jusque-là. Au passage, Gougis me signale le lieu d’un naufrage célèbre puisque le gouverneur et un certain nombre de personnalités ont coulé là. Plusieurs y ont trouvé la mort, dont le docteur Jean Martial qui a laissé son nom à l’hôpital de Cayenne. Le Maroni est très large à cet endroit et le vent y provoque de véritables tempêtes. C’est l’une d’elle qui a surpris le canot du gouverneur qui revenait de visiter une exploitation forestière dont il ne reste aujourd’hui que des ruines. La vitesse de la pirogue, combinée aux vagues du fleuve, faisait que les passagers, tous en grande tenue étaient trempés. Le bosman, croyant bien faire, réduisit le régime du moteur qui, finalement stoppa. Le canot fut immédiatement recouvert par les vagues et coula. Malgré la proximité de la rive, il y eut plusieurs victimes. »

Ce drame ne fut pas le premier... et ne fut pas le dernier... comme en témoignent les noyades occasionnées par le chavirage récent d’une pirogue en 2014...


Après Apatou, c’est enfin l’arrivée au camp de Saint Jean du Maroni où est stationnée la section fluviale du 9ème RIMa. A l’époque, sans doute dans le but d’affirmer la légitimité française sur le fleuve frontière, nos pirogues étaient peintes en bleu et rouge alors que celles du 3ème REI l’étaient dans une teinte vert armée. J’ai pu constater que le 9ème RIMa, sans doute du fait de la montée en puissance des opérations sur le Maroni s’était aligné sur les couleurs de la Légion…

C'est là que s'arrête notre descente du Maroni... A l'attention de ceux qui veulent en savoir davantage, notamment sur la zone de la plage des Hattes, je ne peux que conseiller la lecture des nombreux guides touristiques et culturels disponibles sur le marché...


(A suivre)...

Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (13)… Vivre dans une enclave en Amérique du sud.


Parvenu au terme de ce témoignage consacré à la Guyane, voici le moment de dresser le bilan des deux années de vie que j'ai passées comme chef ops du 9ème RIMa.



Un cadre de vie bien agréable...


Alors que j'y suis arrivé un brin à reculons, force est de constater qu'à ma grande surprise la Guyane s'est révélée rapidement être un pays beaucoup plus accueillant que ne le laissait supposer cette fâcheuse réputation qui disait-on, remontait à l’époque de Choiseul et de l’échec des différences tentatives de colonisation, en partie du fait des épidémies de fièvre jaune et de malaria...


Remarquablement logé à l’extérieur de Cayenne, sur la commune de Remire-Montjoly, nettement mieux à mon avis que le chef de corps qui disposait d’une vieille maison de fonction située à deux pas de la caserne Loubère mais sans jardin et à peine dotée d’une cour intérieure, ce séjour allait en fait se révéler comme l’un des plus agréables de ma carrière. Après deux ans de Guyane j’en suis donc arrivé à la conclusion que ce qui faisait la différence dans le vécu d’un séjour par deux familles différentes, c’était essentiellement la qualité du logement. Quand on dispose d’une maison avec jardin, même s’il n’y a pas de piscine, sachant qu'on peut en installer une hors sol à moindre coût, on profite un peu de l’espace offert. En revanche quand on est logé en appartement rien de tout cela n'est bien entendu possible...


La rue principale de Cayenne vue du fort Céperou



S'agissant de Cayenne où je vivais, je laisse la description de la ville aux guides touristiques mais pour autant je ne peux faire l'économie de ces quelques lignes tirées du livre " La guillotine sèche " consacré par son auteur Jean Claude Michelot à un historique du bagne. Parmi les extraits de textes choisis par celui ci pour nous décrire la Guyane d'autrefois, voici une lettre du père Hus, un Jésuite, datant de septembre 1852 qui présente Cayenne à un des ses amis :

" La ville de Cayenne a bien moins l'air d'une capitale que d'un gros village. Ses rues larges et alignées se coupent à angle droit. Elles ne sont point pavées. Des rigoles les bordent à droite et à gauche ; mais remplies de grandes herbes, elles retiennent les eaux de pluie qui y croupissent. Ces herbes recouvrent aussi une grande partie de la rue, qui ressemble à une grande route mal entretenue. Les maisons ont rarement plus d'un étage ; elles sont en bois et en brique, à l'exception de cinq ou six bâties autrefois par les Jésuites, ou depuis par le gouvernement. La caserne, seule, construite il y a peu d'années, au pied du fort et sur le bord de la mer, offre de ce côté une façade assez grandiose et régulière. Le palais du gouverneur, jadis la maison des Jésuites, est ensuite ce qu'il y a de plus apparent. Ses jardins, plantés d'arbres admirablement réunis là, de tous les pays chauds, vont jusqu'à la mer. La façade sans décors d'architecture, mais très large et belle pour le pays, donne sur une vaste place couverte d'herbe, bordée de manguiers hauts et touffus. Ils la séparent, à l'Est, de la "Savane" autre place également herbue, mais beaucoup plus grande et régulière. Celle ci présente un coup d'œil peut être unique dans le monde entier. Les quatre côtés sont ombragés par quatre rangs de palmistes, dont le tronc qui a plus de trois mètres à sa base, s'élève en diminuant insensiblement, sans branches ni feuilles, à plus de quarante pieds. Là, ils épandent en rond parfait leurs feuilles de quatre ou cinq mètres, très épaisses et dentelées comme celles du cocotier. On croît se trouver au milieu des colonnes d' une immense cathédrale. J'ai oublié de vous dire qu'aux maisons, les croisées n'ont pas de vitre; elles se ferment par des jalousies mobiles que l'ont élève pour se donner de l'aire ou qu'on abaisse pour se garantir du soleil. Point de cheminées, on ne se sert de feu que pour la cuisine, qui se fait dans une case ouverte aux quatre vents. On compte dans Cayenne 7000 et quelques centaines d'habitants, de toute couleur et nation, les deux tiers au moins noirs et mulâtres..."



Pour autant, le fait que la Guyane soit un département français d’outre-mer avec à sa tête un Préfet de la République et pour le seconder des institutions identiques à celles de la métropole ne doit jamais nous faire oublier... qu’elle constitue une enclave « protégée » dans un pays d’Amérique latine... Se limiter à ce cadre rassurant nous expose à devenir des autruches qui mettent la tête dans le sable et ne voient rien autour du trou… en particulier le fait que nous vivons et travaillons dans un environnement qui de la terre de Feu au Rio Grande est marqué par la violence.


Il convient donc de rester prudent d’autant, si je me fie à l’actualité, que la situation sécuritaire s’est considérablement dégradée depuis le début des années 2000 sous l’effet d’une immigration incontrôlée et de la dégradation des conditions de vie locales. Ainsi, en provenance du Brésil, du Surinam mais aussi du Guyana, d’Haïti de Colombie, du Venezuela… on voit débarquer dans ce département où le niveau de vie est meilleur que dans leur pays d’origine tout un tas d’individus de sac et de corde important leur mode de vie et de subsistance habituels, en dépit de la législation française. Il ne faut donc jamais oublier que si l’Amérique latine offre un visage relativement avenant du fait de l’usage presque partout d’une langue qui nous est souvent familière, à savoir l’espagnol, d’une présence chrétienne catholique omniprésente avec ses églises héritées du passé qui tend à nous rassurer sur l’humanité des habitants… cette image est profondément trompeuse. En effet, sous ce vernis apporté par la colonisation espagnole et portugaise, continue de couler le sang indien, dans un milieu physique peu hospitalier marqué par la sismicité et les éruptions volcaniques, avec au plan humain une histoire troublée. Il suffit de relire l’histoire des conquistadores ou de revoir le film Mission pour se faire une idée de la violence qui a accompagné l’arrivée des occidentaux sur ce continent, violence qui s’est poursuivie au fil des ans avec la lutte pour les indépendances, avec le développement des mouvements révolutionnaires et les coups d’États militaires et enfin, avec les trafics de drogue…

En ce qui concerne la Guyane française, à tout ceci se sont en outre ajoutés les effets pervers du bagne dont l'effet sur les mentalités de la population créole est indéniable. Sur ce sujet je renvoie à la lecture du livre "La guillotine sèche" déjà cité.


Dans les principales agglomérations comme Cayenne, Kourou ou Saint Laurent un nombre considérable d’individus se livrent à leurs trafics, notamment de stupéfiants, et à des exactions parmi lesquelles on peut citer les vols et cambriolages… Dans les zones éloignées, c’est le paradis des garimpeiros qui mettant à profit l’immensité de la forêt et l’absence de présence permanente des forces de l’ordre pillent littéralement la ressource aurifère au mépris des règlements et surtout de l’environnement du fait notamment des rejets de mercure dans l’eau.

Un certain nombre de faits divers, souvent tragiques, sont là pour rappeler la dangerosité de ce département.

L’un d’entre eux, au début des années 80, a concerné un sous-officier que j’ai eu dans le temps dans ma section au 1er RIMa. Ce garçon, au demeurant très sympathique bien qu’un brin « farfelu », n’avait pas toujours de bonnes fréquentations… Envoyé en séjour en Guyane, aimant les vie et les sensations fortes, il se mit ainsi à fréquenter les bars de la Crique, le quartier brésilien de Cayenne, qui est un secteur non recommandable, ce que nous appellerions aujourd'hui une "zone de non Droit".... Fréquemment le soir des bagarres y éclatent, des meurtres y sont commis, sans qu’il soit possible de savoir qui en est à l’origine car c’est la loi du silence qui règne dans ce milieu. Les ravages des stupéfiants, notamment du crack, font qu’à tout moment on peut voir surgir un type en plein délire ou en manque, armé d’un couteau… Suite à un différend sans doute provoqué par une histoire de dettes de jeu ou de filles, je ne l’ai jamais su au juste, ce sous-officier un brin atypique se fit tirer dessus par quelqu’un et reçut une balle dans la gorge. Ayant tenté d’échapper à son assassin, il parvint en s’enfuyant en voiture jusqu’à la gendarmerie de Cayenne mais il mourut étouffé par son sang devant la grille… 

Un autre fait divers tragique qui intervint en septembre 1998 pendant ma première année de séjour, révélateur de la dangerosité de certains individus issus de l’immigration, fut l’assassinat de deux gendarmes dans la région de Mana par un repris de justice d’origine surinamaise. Poursuivi alors qu’il essayait de s’échapper sur un deux roues avec un complice suite à une tentative de braquage, à l’issue d’un échange de coup de feux au cours duquel un des gendarmes fut tué, l’intéressé n’avait pas hésité à achever au sol le second gendarme qu’il avait blessé. La sauvagerie de cet assassinat perpétré de sang-froid, révélatrice de la mentalité de certains individus, nous rappela qu’en Amérique latine, continent où la violence est omniprésente, la vie d’un représentant des forces de l’ordre est quantité négligeable…


Lors d’une visite que je fis à la prison de Rémire-Montjoly où nous avions des militaires emprisonnés j’eus ainsi l’occasion de découvrir une facette de cet univers auquel nous étions peu familier et de prendre conscience de notre présence dans un monde différent de celui que nous connaissions en Europe de l’Ouest. Un de mes anciens camarades du 1er RIMa y étant emprisonné, suite à un drame familial qui s’était conclu à l’issue d’une affaire d’adultère par le meurtre de son épouse, je me portais volontaire pour cette visite afin de le revoir. Malgré les faits qui lui étaient reprochés c’était un garçon que j’estimais beaucoup... De recrutement ORSA, il avait été chef de section dans la même compagnie que moi pendant l’année précédant sa scolarité à l’EMIA et nous avions alors partagé pas mal de bons moments ensemble… Pendant cette rencontre en cellule, il évoqua ses conditions de vie, qui bien que meilleures que dans l’ancienne prison de Cayenne qui ressemblait plus à un cul de basse fosse qu’à un établissement pénitentiaire, étaient très spéciales… Il me parla notamment de la mentalité de ses codétenus parmi lesquels il y avait beaucoup d’étrangers originaires des pays voisins. La violence étant omniprésente, il s’efforçait de se faire oublier, s’étant trouvé une place à la bibliothèque et se fondant en quelque sorte dans le décor… Lors de ma visite, ayant à rencontrer un autre ancien militaire incarcéré, en raison de son état de dérangement mental, le garde préféra laisser la porte ouverte et rester à proximité, car je n’étais pas à l’abri d’une agression physique gratuite de sa part…  Une chose est certaine, en sortant de là j’étais heureux de retrouver un environnement plus ensoleillé… et avec aucune envie d’effectuer un séjour prolongé dans cet établissement… 


Moins grave que les meurtres il y avait aussi les exactions… et les vols. Nous fumes nous-mêmes victimes de l’un de ceux-ci mais les objets dérobés sur notre terrasse étaient sans grande valeur… Il n’en fut toutefois pas de même pour un autre officier du régiment. Ainsi, à l’occasion d’une soirée de noël, ayant invité à la maison des camarades, l’un d’entre eux eut la désagréable surprise de retrouver à son retour son logement cambriolé et tous ses objets de valeur disparus… y compris les cadeaux qui attendaient sous le sapin. Tout ceci me faisait dire en souriant qu’en Guyane il était moins couteux d’inviter des gens chez soi, quel que soit leur nombre, que d’être soi-même invité…

 

Au plan climatique, contrairement à ce que nous redoutions tous, la Guyane n’était pas ce pays inondé par un déluge permanent digne de l’arche de Noé. Il y avait bien entendu une grande saison des pluies et une petite saison des pluies, conséquence des déplacements du front intertropical qui se situe la plupart du temps un peu au nord de l’équateur géographique, mais tout ceci restait supportable. La pluie arrivait toutefois à la façon d’un mur sans que nous ayons parfois le temps de gagner un abri… Fort heureusement elle ne durait pas. Quand je parle de brièveté il faut toutefois nuancer cette affirmation car adepte de moto il m’est ainsi arrivé de circuler sur la route à la même vitesse que le nuage orageux qui m'accompagnant déversait sur moi son ondée… Ainsi que me le dit ensuite quelqu'un, c'était idiot, car je n'avais qu'à m'arrêter et le laisser poursuivre seul sa route... Une autre fois, sortant à une heure avancée de la nuit d’un repas de corps bien arrosé et rentrant à moto en tenue « petit blanc », cette dernière ne trouva rien de mieux que de caler sous l’orage, me laissant m’escrimer en vain sur mon kick… Une bonne façon de dessouler en quelque sorte… Si elle était de courte durée et rafraîchissante, la pluie était ensuite malheureusement remplacée par une formidable sensation d’étuve… identique à celle que nous connaissons en Asie du sud-est où je vis… conséquence de l’intense évaporation sous l’effet de l’ensoleillement. Les pluies de saturation intervenaient alors souvent en fin de journée du fait de la surcharge progressive de l’atmosphère en humidité sous l’effet de l’ensoleillement.

S’agissant du climat repassons la parole au Préfet Vignon :

« Le climat est non seulement supportable mais souvent même très agréable. A notre arrivée nous sommes en pleine saison sèche et la température ne dépasse pas 30 degrés. Des alizés balaient constamment le pays. La moyenne du mois le, plus chaud est de 28 degrés, celle du mois le plus froid 27 degrés. Le paradis. Mais il pleut ! Quatre mètres cinquante par an ! Les pluies sont très inégalement réparties au cour de l’année. En principe, il ne pleut pas de la mi-juillet à la mi-novembre. Il pleut beaucoup en mai et juin. Durant ces deux mois, il peut pleuvoir quarante-huit heures sans discontinuer. Le reste du temps, les pluies sont beaucoup plus rares mais souvent violentes. Le changement de saison s’annonce en général par des orages. »

 

Lorsque nous effectuions des patrouilles fluviales mieux valait donc avoir le poncho à portée de main car il était fréquent de se faire "saucer"… avant de griller ensuite sous le soleil une fois terminé l’orage... Le mieux était alors de baisser la tête et d’attendre que cela se termine… en claquant parfois des dents sous l’effet conjugué du vent et des rafales de pluie. 

Tout ceci était cependant aisément supportable au regard du climat que j’avais connu dans le temps à Djibouti ou à Dakar, où à certaines périodes de l’année la chaleur poisseuse dans laquelle nous vivions était difficile à supporter. Du fait de l’hygrométrie, il nous était ainsi recommandé de placer dans les armoires des lampes incandescentes destinées à assécher l’atmosphère et à éviter la moisissure et la détérioration des cuirs mais avec une bonne aération continue et en climatisant la nuit on évitait le pire.


Ce qui m’a le plus gêné dans ce séjour a sans doute été la frustration de ne pouvoir profiter pleinement des baignades en mer, alors même que celle-ci se trouvait à deux cents mètres de la maison. A mon arrivée en juillet 1998 l’eau était grise mais sans plus… A mon départ deux ans plus tard, la quantité de boue s’étant accumulée, la turbidité de l’eau avait nettement augmenté dissuadant quiconque de s'y plonger... hormis lors des rafraîchissements collectifs en mode baignade de sangliers suivant le footing treillis - rangers régimentaire du premier lundi du mois...

L’explication de ce phénomène est fort simple : les alluvions transportés par l’Amazone en arrivant à l’embouchure du fleuve sont entraînés vers le nord-ouest sous l’effet du courant du Brésil, générant des amas de sédiments plus ou moins dense qui se déplaçant selon un cycle donné de sept ans je crois, aboutissent à un envasement progressif de la côte guyanaise auquel succède un nouveau cycle de désenvasement. Ainsi la piscine du mess de Loubère qui recevait directement contre sa rambarde les vagues de l’Atlantique à l’époque où j’y étais, a progressivement vu s’accumuler des dépôts boueux sur lesquels s’est développée en quelques années une mangrove très dense…

Ce phénomène se fait sentir à ce que j’ai pu comprendre jusqu’à Trinidad et Tobago et en largeur s’étend globalement de la côte du continent jusqu’aux îles du Salut. 


La piscine de Loubère en période de non envasement


La caserne Loubère et la piscine (à gauche)  en période d'envasement


Lors de la traversée entre Kourou et les îles du Salut on observe parfaitement ce phénomène. Tantôt ce cordon de boue se rétrécit, augmentant bien évidemment la densité d’alluvions et l’opacité de l’eau, tantôt il s’élargit ce qui donne alors une eau plus claire… et un aspect presque polynésien aux îles du Salut... 

Si la nature avait fait en sorte que le courant du Brésil s’écoule dans une direction opposée, la Guyane aurait alors eu droit à des plages de sable de rêve avec une eau cristalline… 

Au lieu de cela la côte est en partie bordée par un cordon de mangrove qui ne permet pas toujours l’accès à l’eau libre, sauf peut-être à l’approche des embouchures des fleuves côtiers. Compte tenu de ce phénomène j’avais pris pour habitude de dire qu’en Guyane on n’est pas coincé entre la forêt et la mer mais plutôt entre la forêt et… la mangrove… la mer restant souvent invisible. Sauf à se risquer dans une zone marécageuse, recouverte de palétuviers et « mal fréquentée »… on se contentait donc des vues sur l’Atlantique offertes ponctuellement près des estuaires.


Parmi les loisirs qui nous étaient offerts il y avait bien entendu les sorties familiales en forêt… Le problème était que quand on a passé au cours de la semaine écoulée plusieurs jours sur le fleuve ou en bivouac avec une section, la perspective de repartir en famille le samedi matin pour aller à nouveau installer son hamac dans un carbet n’est pas toujours la meilleure façon de se changer les idées et de récupérer… Le régiment disposant d’un carbet à proximité de Cayenne, il nous était facile de nous y rendre en groupe avec tout le nécessaire pour vivre, manger et se distraire… sans oublier la baignade dans des eaux un peu troubles mais bien rafraîchissantes. J’ai conservé de ces sorties familiales, en dépit des ronflements de certains dormeurs du carbet, un excellent souvenir car ce type de loisir plaisait beaucoup aux enfants… surtout lorsqu’il y avait en début de nuit une chasse en bateau aux petits caïmans… L’aventure à l’état pur, comme dans les films, pour toute cette marmaille… Beaucoup de fous rires aussi, des barbecues succulents, pas mal de parties de cartes interminables le soir à la veillée et de temps en temps des retournements de hamacs à gérer pour certains, peu habitués à ce genre de couche… et qui se retrouvaient à la suite d’un mouvement intempestif coincés comme une araignée dans la moustiquaire…

Outre le risque de retournement du hamac, beaucoup découvraient à l’occasion de ces nuits qu’il était déconseillé de trop boire avant d’aller se coucher, notamment du café ou de la bière… Inévitablement l’effet diurétique de ces boissons réveillait le dormeur et le confrontait alors à un débat dont personne ne sortait vainqueur, à savoir s’extirper du hamac protecteur pour après s’être chaussé et rééquipé aller soulager un besoin naturel, ou résister en restant à l’abri des moustiques et de tout ce qui peut ramper aux environs du carbet… Inévitablement, si le jour était encore loin, cela finissait toujours par le lever de l’intéressé (e) et la laborieuse réinstallation au prix de multiples reptations dans le hamac… sous réserve que ne s’opère pas un retournement inattendu « de situation » réveillant alors les voisins pour une intervention d’urgence…

D’autres opportunités de loisirs existaient, à commencer par la location d’embarcations à moteur, ce qui nécessitait le passage du permis bateau, facile à obtenir… Poussés par l’esprit de compétition nous fumes nombreux à poursuivre après le permis côtier sur le permis hauturier et à apprendre grâce aux Affaires maritimes, les subtilités de la navigation sur la carte de Quiberon en jonglant avec les routes fond, les routes surface, les dérives, les courants, et les marées… Le fait d’être breveté de l’École de guerre ne faisait pas pour autant de moi le champion de la règle Cras, à la différence de mon sous-officier chef de secrétariat, mais enfin je finis tout de même par obtenir ce permis…


Une autre forme d’activité était représentée par les sorties sur le fleuve Maroni ce qui nécessitait de couvrir au préalable les presque 300 km de route séparant Cayenne de Saint Jean du Maroni. Embarquant sur une des pirogues du régiment nous poussions jusqu’à Apatou et au premier saut sur le fleuve, avec une halte déjeuner dans un de ces restaurants de brousse bien sympathique. Parfois nous rajoutions lorsque le temps le permettait une nuit en bivouac dans un petit camp de forêt. A ceci s’ajoutaient l’inévitable visite du camp de la relégation de Saint laurent, avec fréquemment le même guide… et les mêmes devinettes pour touristes à propos de l’incontournable Papillon ou les mêmes « blagues » relatives à l’époque du bagne…

S'agissant du bagne il y avait bien entendu également les sorties aux îles du Salut, Royale ou Saint-Joseph, rendues possibles soit par la navette soit par le CTM de la Légion. Une fois sur place il y avait la baignade dans la piscine des bagnards créée par une accumulation de rochers permettant l'entrée de l'eau mais interdisant celle des squales qui autrefois abondaient... La visite des cellules abandonnées et envahies par la végétation était ensuite un grand moment de ces sorties aux îles...

Lors d'un de ces week-ends, occupé à pique-niquer à l'ombre d'un cocotier, je reçus une noix qui tombant d'une dizaine de mètres vint effleurer ma cuisse et rebondit dans les fourrés... Hormis une légère brûlure à la cuisse ce fut donc un vrai miracle que je m'en sorte sans être blessé... même si une fin comme celle-là, tué par la chute d'un coco, aurait été digne d'un colonial qui se respecte... Il faut donc croire que ce que m'avait dit bien des années plus tôt en Nouvelle Calédonie une amie, à savoir que les cocos avaient des yeux ce qui leur évitait de tomber sur les gens, était vrai... Ceci n'étant pas valable pour les voitures, elle évitait toutefois soigneusement de laisser la sienne en dessous d'un cocotier...

Lors de nos passages sur Saint Laurent il y avait aussi l’incontournable repas chez une Colombienne très avenante qui nous servait à la demande, avec une mine de conspiratrice, son « poulet spécial » entendons par là du caïman, dont la chasse était bien entendu interdite car c’était une espèce protégée. C’était là un vrai régal que chacun dégustait en riant… les gendarmes et le douaniers n’étant pas les derniers à se lécher les doigts aux tables voisines…


Avec quelques camarades, profitant de l’existence d’un club plongée au 3ème RSMA, nous entamâmes une formation dans cette discipline ce qui nous permit de passer le niveau 2 dans le cadre de plongées en carrière ou sur le barrage de petit Saut, puis de poursuivre vers le niveau 3 à l’occasion d’un stage en Martinique. D’autres préféraient la pêche ou la chasse… voire la chasse aux papillons… 


A tout ceci s’ajoutait enfin le carnaval qui entre ses défilés dominicaux et son fameux bal Touloulou valait le coup d’œil et dans tous les cas de figure permettait d’en apprendre beaucoup relativement à la culture locale… et surtout aux mœurs en usage dans la société guyanaise… Le libertinage en vigueur dans cette société créole s'exprimait ainsi librement à cette occasion, avec parfois à l'issue des drames et des naissances illégitimes, un peu à la façon de ce qui se passait en Allemagne ou autrefois à Venise...

 

Ce qui était toutefois dommage, car cela aurait permis de « s’aérer » davantage, c’est le fait que Cayenne était au bout de la route Air France, la ligne ne se prolongeant plus comme par le passé en direction de Quito en Équateur. Pour se rendre au Brésil ou au Venezuela, hormis les vols spéciaux, le coût de ces liaisons régionales restait très élevé. Chaque année, à l’occasion de Noël puis du nouvel an, une rotation Transall était toutefois opérée à destination de la Martinique afin de permettre à des familles de découvrir les Antilles. Bien que ces rotations soit faites avec un ordre de priorité inverse au grade, je ne sais par quel hasard, car je ne pensais pas y avoir accès, je pus en bénéficier ce qui permit de rompre un peu le quotidien… et d’aller arpenter les allées d’un vrai supermarché… car Cayenne n’était pas le paradis pour les accrocs du shopping... 

 

Une chose est certaine, la Guyane tant décriée et tant redoutée constitua un séjour que j’ai grandement apprécié, beaucoup plus que celui effectué en Polynésie française, où en dépit des magnifiques paysages l’ambiance et la cohésion interne laissaient à désirer. Même si l’eau n’était pas bleue, pour s’ennuyer en Guyane il fallait le vouloir…