Exposé : Approche du monde africain (2)... Les facteurs d'influence parasites pesant sur les mentalités.

    Aux facteurs d'influence traditionnels pesant sur les populations de l'Afrique sub-saharienne, sont venus s'ajouter des facteurs que je qualifierais de parasites car ils ont considérablement perturbé le fonctionnement des sociétés africaines.





1 – L’HERITAGE DE LA COLONISATION
 
Le premier facteur parasite ayant bouleversé les sociétés africaines est la colonisation qui a frappé l’ensemble du continent africain, à l’exception du Libéria et de l’Éthiopie, sans revêtir toutefois partout les mêmes apparences. Sans développer les particularismes de chacun des modèles de colonisation européen, on peut néanmoins sommairement opposer au modèle français le modèle britannique, et à certains égards les modèles belge, portugais, italien et allemand. Les spécificités de chacun de ces modèles expliquent aujourd’hui bien des caractéristiques du fonctionnement actuel de différents pays et du comportement de leur population.

A cet égard, il peut être intéressant de relire avec attention ce qu'écrivait le colonel Monteil dans son ouvrage “ Vade mecum de l’officier colonial ” (1884) à propos des différences d'approche entre les modèles de colonisation anglais et français :

« Chez les Anglais, c’est toujours l’initiative privée qui a donné naissance aux colonies : témoin la fondation des colonies anglaises d’Amérique au XVII° siècle par les puritains, obligés de fuir les vexations intolérantes des Stuarts ; la colonisation de l’Australie à la fin du siècle dernier, et plus récemment encore celle de la Nouvelle – Zélande et de l’archipel des Fidji.

Partout où l’Anglais s’établit, il prospère fatalement ; tenace, entreprenant, toujours muni de quelques capitaux, il marche droit à son but, qui est la possession du sol. Il ne connaît pas d’obstacles ; Il a besoin de terres, il les achète s’il ne peut les avoir autrement ; mais avant de chercher à y faire flotter le pavillon anglais, il aura à cœur de les voir féconder par son travail.

L’indigène n’entre pas dans ses vues ; il le refoule, quitte à le faire disparaître complètement plus tard. Dominé d’ailleurs par cette dernière pensée, il ne s’attache pas à apprendre la langue du pays, et c’est au contraire l’indigène qui apprendra l’anglais, pour satisfaire aux besoins nouveaux que son contact lui aura créés. /.../.

Le gouvernement n’a pris aucune part à l’enfantement de la colonie ; lorsque celle-ci commence à prospérer, elle demande d’être reconnue par la métropole ; ou bien cette dernière, payant son intérêt au point de vue politique extérieure à s’implanter sur cette terre fécondée par ses enfants, y envoie un représentant. Celui-ci n'y est placé absolument que comme un régulateur dont le premier devoir est de faire respecter au dedans comme au dehors les droits de la mère-patrie. Les troupes et quelques rares fonctionnaires n'y sont envoyés que comme moyens de protection et le plus souvent sur la demande de la colonie, qui s'administre elle-même sans contrôle, dès lors que ses législateurs ne transgressent point les lois de la métropole ou ne contreviennent pas à des engagements pris par celle-ci vis à vis d'autres puissances, tels que traités de paix ou de commerce etc. 

Au bout de quelques générations, l’Angleterre a un nouveau satellite qui vit de se sa vie propre, qui enrichit et développe le commerce métropolitain, sans lui avoir coûté un denier de ses finances, ni la vie d’un de ses soldats."


A ce modèle de colonisation il oppose le notre :

« Dans nos colonies, que se passe t-il au contraire ? C’est le gouvernement qui prend l’initiative de la conquête et le commerce qui vient à la suite ; là où l’Anglais ne respecte rien, nous nous ingénions souvent à donner de l’importance aux choses qui sont le moins respectables. Un rouage administratif de toutes pièces doit fonctionner qu’il n’existe pas un seul colon autour de notre mat de pavillon ; lorsque celui-ci arrive, ce n’est pas le sol qu’il vise, mais bien l’exploitation des besoins matériels de la vie, du fonctionnaire d’abord, puis de l’indigène, lorsqu’il est établi depuis assez longtemps dans le pays pour en avoir pu en apprendre la langue et aller au devant de lui. C’est alors une course échevelée après la fortune ; là où l’Anglais s’établit pour fonder un établissement durable qu’il laissera à sa famille après lui, notre colon, au contraire, ne s’installe que d’une façon provisoire, ne fait point souche et entasse sou sur sou le pécule qui lui permettra d’aller le plus vite possible mettre en France un terme sa vie d’aventures. Aussi point d'établissement sérieux, pas de fondation solide jetée à l'origine ; et lorsque plus tard, cela longtemps après, par la force des choses, les besoins des indigènes développent forcément les échanges, la situation du commerce réellement sérieux se trouve très difficile, en face de populations qui ne persistent à voir en lui qu'un pourvoyeur intéressé, qu'elles ont souvent trouvé peu scrupuleux, et de plus obligé de se mouvoir, mal à l'aise, au milieu d'entraves d'une législation toute d'exceptions qui arrête pendant longtemps son essor. »


Au modèle de gouvernement direct que nous avons institué dans nos colonies, par le biais des gouverneurs et des commandants de cercle, le modèle de gouvernement indirect des Anglais en s’appuyant davantage sur du personnel local aurait donc permis la mise en place de structures adaptées peut être plus aptes à prendre leur succession lorsque les indépendances sont survenues...
Une chose est certaine, les mentalités des populations anglophones et celles des populations francophones portent encore en elles de nombreux héritages du passé.





 
2 – LA GESTION DIFFICILE DES INDEPENDANCES.
 
Le second facteur parasite qu’il convient également de prendre en compte est la façon dont a été gérée la période post - coloniale. A cette occasion, trois sources de difficultés sont apparues qui ont profondément handicapé les jeunes Etats nouvellement indépendants…
 
21) La question ethnique : vers une nécessaire relativisation ?
Tout d’abord, lors de l’accession à l’indépendance, un grand nombre d’ethnies se sont trouvées partagées entre plusieurs États comme par exemple les Mandingues (Sénégal – Gambie) ou les Evhé (Ghana – Togo). A l'inverse, des groupes traditionnellement rivaux comme par exemple les Hutu et les Tutsi du Rwanda se sont retrouvés réunis au sein d'un même Etat. 
A l'heure actuelle, certains chercheurs remettent toutefois en cause cette idée reçue ou tout au moins la relativisent, quelques uns contestant le concept d'ethnie, d'autres soulignant le fait que nombre de frontières ont été intelligemment tracées dans le cadre de missions de reconnaissance et de renseignement prenant en compte l'identité des populations locales comme celle conduite par exemple en 1903 - 1904 par le chef de bataillon Moll aux limites du Niger et du Nigeria. Les frontières tirées à la règle seraient surtout celles qui séparent des Etats dans des zones désertiques...
Derrière les conflits "ethniques" et les émergences communautaires ou nationales, on trouverait selon ces chercheurs surtout des stratégies politiques et … beaucoup d'imaginaire.

Au sujet de ces problèmes identitaires, voici ce que disait d'ailleurs J.C. Froelich lors d'une conférence prononcée au CMISOM en 1963 :
« Du temps des tribus, il n'y avait pas de tribalisme au sens moderne car les contacts avec l'extérieur étaient faibles : c'est du contact avec l'étranger que naît le tribalisme, c'est à dire le sens de la défense du groupe devant un étranger hostile ou devant l'incertitude actuelle. Le tribalisme, c'est de l'auto-défense, il disparaîtra quand l'Etat sera fort et respecté. »
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

S'appuyant sur de nombreuses études consacrées aux pratiques politiques des sociétés africaines, ce courant de pensée démontre que la création des ethnies africaines est le résultat d'un double processus : les premiers ethnologues européens qui ont étudié les populations africaines ont en quelque sorte figé les traits culturels de ces dernières en les décrivant, en les répertoriant, en les photographiant. Ce faisant ils ont eux même codifié ce qui était spécifique à chacune des ethnies… Par la suite, les populations africaines ont elles même appuyé ce phénomène car l'affirmation de leur spécificité ethnique leur permettait d'accéder aux nouvelles ressources politiques, culturelles et économiques qui se mettaient en place. D’une certaine façon, on peut dire que les identités qui se sont affirmées à travers toute l'Afrique ne sont que le résultat d'une construction culturelle, politique ou idéologique... Les déchaînements de violence auxquels certains phénomènes identitaires ont pu donner lieu en Afrique, en particulier dans la région des grands lacs, résulteraient ainsi de l'invention d'une histoire fantasmatique montée de toutes pièces par certains idéologues nationalistes. Les extrémistes hutu rwandais et leurs milices respectives n'auraient fait que développer une stratégie identitaire rationnellement conduite.

Face au phénomène ethnique il convient donc d ’être extrêmement prudent et réservé car l'affirmation d'une identité culturelle est donc toujours en elle même une source potentielle de conflit, voire de totalitarisme. Une culture imaginée comme "authentique" se définit en effet par opposition à des cultures voisines en les appréhendant comme radicalement différentes ; cette différenciation débouche bien évidemment sur le principe de l'exclusion dont la conclusion logique est une opération de purification ethnique. Il est alors impensable de vouloir procéder à un quelconque échange interculturel car ce dernier représente une menace pour l"authenticité" de l'identité culturelle revendiquée. Tout individu censé relever de cette culture imaginaire qui tenterait de pactiser avec l'autre bord en est bien évidemment empêché…

Malgré cette situation et dans un souci de prudence, la première session de l'OUA organisée au Caire en juillet 1964 a tenu à réaffirmer l'engagement mutuel des chefs d'Etats et de gouvernement africains " à respecter les frontières existant à l'avènement de l'indépendance nationale " afin de ne pas générer une situation de crise. Ce choix qui n’a néanmoins pas permis de limiter les affrontements ethniques fait que de très nombreux Africains, parfois très occidentalisés, ne savent pas toujours réagir dans une logique nationale et ramènent tout à une échelle de compréhension qui leur est familière à savoir celle de peuple ou d’ethnie. Avant d’être Guinéen on est ainsi Soussou, Peul, Mandingue…
Voici par exemple, comment L.S. Senghor définit les différents concept de Patrie, de Nation, d'Etat :
« La Patrie, c’est l’héritage que nous ont transmis nos ancêtres : une terre, un sang, une langue, du moins un dialecte, des mœurs, des coutumes, un folklore, un art, en un mot, une culture enracinée dans un terroir et exprimée par une race. La Patrie, dans l’ancienne France, s’identifiait à la Province… En Afrique occidentale, la Patrie, c’est le pays sérère, le pays malinké, le pays sonhrai, le pays mossi, le baoulé, le fon. La Nation, si elle rassemble les patries, c’est pour les transcender. Elle n’est pas, comme la Patrie, détermination naturelle, donc expression du milieu , mais volonté de construction, mieux de reconstruction… Au terme de sa réalisation, la Nation fait, de provinces différentes, un ensemble harmonieux : un seul pays pour un seul but… Si la Nation est la volonté consciente de reconstruction, l’Etat en est le moyen majeur. L’Etat est à la Nation ce que l’entrepreneur est à l’architecte. Il s’incarne dans les institutions : gouvernement, parlement, services publics. Les fonctionnaires en sont les ouvriers. C’est l’Etat qui réalise la volonté de la Nation et assure sa permanence à l’intérieur, il brasse les patries et repétrit les individus dans le monde de l’archétype. A l’extérieur, il défend l’intégrité de la Nation, qu’il garde des entreprises de l’Etranger. » 

22) L’Insuffisance alimentaire :
La seconde source de difficultés ayant perturbé les indépendances africaines réside dans l’insuffisance alimentaire découlant pour partie des choix agricoles opérés pendant la période coloniale et longtemps privilégiés pour des raisons économiques. L’exportation de productions exportables comme par exemple le cacao en Côte d’Ivoire a cette contribué à la prospérité mais cela s'est fait au détriment de productions destinées à la consommation locale. Quels que soient les bienfaits apportés par la colonisation en termes d’alphabétisation ou d’action sanitaire, il n’en demeure pas moins que l’imposition d’une économie de traite au détriment de l’économie vivrière qui prévalait a profondément déstructuré la vie quotidienne des Africains. Par la suite, l’incapacité à remédier à cette situation, la désorganisation et les choix malheureux qui ont été opérés n’ont fait qu’aggraver la situation et compliquer le devenir des individus alors même que l’amélioration de l’hygiène et de la santé induisait un accroissement démographique.

23) La crise permanente de l’Etat :
Ajoutons enfin à tout ceci la crise permanente de l'Etat qu’ont connue tous les pays africains sous l’effet centrifuge des questions ethniques et du manque d'efficience des politiques de développement économique. A partir des années 60, l'évolution politique des sociétés africaines a souvent été profondément structurée par l'avènement d'un pouvoir personnalisé autour d'un chef charismatique et d'un parti unique, indépendamment de l'idéologie prônée.
Un exemple caractéristique de cette conception autoritaire de l'exercice du pouvoir politique nous est par exemple donné par ce discours du président Mobutu de 1980 : 
« Le mouvement populaire de la révolution, c’est moi son fondateur. Il n’y a dès lors pas d’interprète plus avisé que moi pour saisir la véritable portée de sa doctrine qui se trouve être précisément le mobutisme, c’est à dire mes idées, mes enseignement et mon action. C’est pourquoi je vous annonce que certaines dispositions de la Constitution doivent être supprimées. Sinon, à la longue, je risque de donner l’impression d’être au dessus des lois de mon pays.  » 

Un autre problème a aussi été l'intervention récurrente de l'armée dans la vie politique, phénomène sur lequel je reviendrai ultérieurement et qui loin de mettre fin à l'instabilité politique, n'a fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies sous prétexte de sauver le pays de l'anarchie avant que n'intervienne la vague de démocratisation des années 90. 
Au bout du compte le résultat est qu’on constate en dépit des aspirations à un fonctionnement démocratique un manque de maturité politique flagrant chez de nombreux Africains.

3 – LES EVOLUTIONS DE LA SOCIETE AFRICAINE.

L'une des premières grandes évolutions ayant affecté les populations africaines est sans doute la détribalisation, ce phénomène de destruction et de transformation des sociétés anciennes qui a probablement débuté avec l'ouverture du continent à la pénétration occidentale.
Caractérisé, d'une part par la disparition progressive des cadres traditionnels politiques et religieux voire sociaux, d'autre par la reconstruction d'autres formes de société, la détribalisation a abouti à un bouleversement du fonctionnement traditionnel du monde africain.
Dans le domaine religieux, on a ainsi assisté à une désagrégation progressive des éléments de référence traditionnels.
Les hommes adultes quittant régulièrement le village pour aller travailler dehors, les cérémonies rituelles destinées maintenir le contact avec les dieux et les ancêtres ont été peu à peu abandonnées et les repères de la vie spirituelle ont disparu.
Les enfants vont à l'école puis travaillent pour se procurer des objets fabriqués ce qui limite d’autant le temps employé aux activités religieuses. En restreignant la durée des initiations, voire en les interrompant, la connaissance des symboles et des mythes devient rudimentaire, les grandes fêtes attirent moins les jeunes gens, les interdits ne peuvent tous être observés…Voici d'ailleurs comment J.C. Froelich décrivait ce phénomène dans les années 60 :
« La détribalisation porte d'abord sur la foi religieuse. Les Africains dès qu'ils peuvent sortir de leur village, dès qu'ils peuvent circuler, s'aperçoivent que les autres peuples ont d'autres croyances et les leurs ne leur paraissent plus nécessaires, ni suffisantes. Ils commencent à douter et, dans des sociétés aussi fermées, aussi intégrées, ou intégrales comme on l'a dit que les sociétés archaïques, la première fissure amène une véritable infection et les sociétés se désintègrent comme un corps malade. 
La détribalisation a été également favorisée par l'Islam. Le païen qui se convertissait à l'Islam gardait en grande partie ses coutumes civiles, mais il adoptait un autre genre de vie. Très souvent, le musulman était un commerçant et, dans l'esprit des villageois, être musulman c'était aussi être commerçant : ils ignoraient, ils ne supposaient pas que dans son pays d'origine, le musulman avait des frères qui travaillaient la terre. Le musulman c'était l'homme bien vêtu, aux mains propres, qui apportait les marchandises. C'est pourquoi, dans beaucoup d'endroits, les convertis ont cherché, en même temps qu'ils se convertissaient, à devenir commerçants. Il en résulta que dans certaines populations le commerce prit une importance exagérée, et tendit à détruire la société elle même, comme par exemple la société Dioula."
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Le fait enfin, les jeunes acquièrent désormais une connaissance plus rationnelle et plus élargie que celle des Anciens en allant à l’école a également contribué à remettre en cause certains fondements de la société africaine.
« Les chefs de village, qui avaient une certaine autorité traditionnelle et qui étaient généralement désignés par les chefs de famille, ont vu se dresser devant eux des hommes plus actifs, plus intelligents, propriétaires de plantations de cacao, de café ou de produits riches et qui de ce fait bénéficiaient de revenus importants. Autrement dit, il est apparu dans les villages des gens beaucoup plus riches, beaucoup plus puissants que le chef, qui avaient des serviteurs, des boys, des chauffeurs, des employés et qui, bien entendu, ne voulaient plus obéir au chef. »
Froelich JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

En même temps, les migrations vers les villes ont entraîné pour ceux qui n’arrivaient pas à s’intégrer une grande précarité, alors même que les contacts avec les étrangers créaient des envies et des aspirations nouvelles. Dans le domaine économique, le système qui s'est mis en place a encouragé l’individualisme. 
Les hommes qui sont partis à la ville reviennent avec une puissance économique qui dépasse celle des Anciens et ils le font sentir. En se dégageant peu à peu de l'emprise collective, l'individu perd toutefois simultanément la sécurité et le réconfort que donnait le groupe et un système de pensée accordé à la nature; de là le besoin de regroupements, de croyances nouvelles...
« Dans les anciennes sociétés païennes, tout se tenait, les phénomènes économiques, techniques et la religion étaient étroitement imbriqués. Chaque individu, chaque membre de la société était lié dès sa naissance par sa caste, par sa famille, par la classe d'âge à laquelle il appartenait, aux autres membres de la société. La sécurité était assurée, les veuves, les orphelins, les pauvres, les malades, voire même les paresseux, étaient sûrs d'être vêtus, logés, nourris et de pouvoir vivre à peu près sans souci dans le cadre de leur famille ou de leur société. »
JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Si les explorations, l’esclavage et la colonisation ont donc apporté des modifications et des traumatismes à la culture traditionnelle africaine, d’autres phénomènes se produisent actuellement qui affectent profondément le fonctionnement traditionnel des sociétés africaines. La dernière composante est représentée par les populations urbaines.
Le comportement des populations urbaines est toujours plus difficile à appréhender que celui des populations rurales en raison de la multiplicité des facteurs d'influence qu'on peut y trouver. Sans revenir sur le phénomène de l’urbanisation africaine, on peut quand même rappeler que les villes africaines constituent en règle générale un milieu très hétérogène du fait de l'important volume d'individus déracinés qui y vivent. Sous l'effet de l'exode rural, une importante masse de main d'œuvre se retrouve arrachée à des cadres tribaux qui lui fournissaient son code moral sans pour autant en trouver un autre. 

Voici la description que donnait J.C. Froelich des sociétés urbaines africaines telles qu'elles se présentaient à la fin des années 60 :
« Les villes sont le siège des difficultés sociales les plus graves en Afrique tropicale. Les causes de l'immigration urbaine sont la pauvreté, l'attraction d'une vie aisée dans un cadre luxueux, de nouvelles sources de subsistance. La principale difficulté est d'intégrer des tribus diverses dont les individus ne sont ni capables ni désireux de s'associer en vue du bien commun. D'une façon générale, il n'y a pas de tradition urbaine en Afrique, sauf dans les pays où les villes existent depuis plusieurs siècles. Les villes du Niger, Gao, Tombouctou, Djenné sont de très vieilles villes. Les villes du Bénin comme Illorin et Abeokuta, sont plutôt des agglomérations de villages, mais qui ont vraiment depuis des siècles, depuis peut être même des millénaires, le sens de l'urbanisation. Partout ailleurs, les villes modernes ne sont que des ramassis d'étrangers. /.../.
Souvent sans travail, parfois soutenus par ceux de leur famille qui sont parvenus à en trouver un ou vivant d'expédients, ils sont soumis à de multiples tentations pouvant les conduire à sombrer dans la délinquance. Très sensibles à toute forme d'agitation politique susceptible de leur apporter une hypothétique amélioration de leur sort, ils sont prêts à fomenter des troubles à l'occasion de la moindre agitation sociale. /.../.
Les liens de chefferies y disparaissent ainsi que les liens de famille, ne serait ce que parce que ces sociétés comptent peu de femmes ; la prostitution y règne et on y célèbre des mariages provisoires ; les cadres de la société disparaissent ; mais aussitôt apparaît une retribalisation ou plutôt une reconstitution des sociétés sur des types originaux et ces modifications se répercutent en brousse. Autrement dit, la ville est un creuset où les anciennes sociétés de décomposent, les individus reconstruisent d'autres structures sociales qu'ils apportent avec eux lorsqu'ils reviennent dans leur village natal.
Au point de vue familial, il n'existe pas de regroupement. Quelques rares émigrants viennent avec leurs femmes : les autres retrouvent parfois des femmes de leur pays, mais la plupart du temps ces femmes sont des prostituées. Ils nouent donc des concubinages ou se contentent de pratiquer le recours à des prostituées. Résider dans un quartier où l'on parle la même langue qu'eux ne leur suffit pas ; aussi se regroupent – ils par tribu et fondent – ils des associations. 
Le chômage, l'absence de qualification technique, tout cela aboutit à une sorte de clochardisation. Très souvent, les malheureux qui n'ont pas réussi à s'adapter au milieu urbain imputent leur échec à la colonisation européenne : "Les Blancs sont de sales égoïstes ; eux sont riches, nous sommes pauvres et c'est leur faute. » 
JC, "La détribalisation", Documentation CMISOM, 1963

Ce qui exacerbe très souvent à l'heure actuelle les sensibilités des populations urbaines africaines, c'est la comparaison entre la précarité de vie ou le dénuement des uns et l'opulence de certaines couches sociales. Dans ces moments là, il est fréquent que certaines catégories d'individus servent de bouc émissaire à la vindicte populaire... La communauté libanaise fort importante dans de nombreux pays africains constitue à cet égard une composante pouvant naturellement focaliser les rancœurs en raison de son niveau de vie et de sa position marginale par rapport au reste de la population. Le fait que nombre de ses ressortissants aient aussi un passeport français nous expose alors bien évidemment à un risque de contagion ...

Pour achever cette brève approche des populations africaines rappelons que chez de nombreux Africains et tout particulièrement chez ceux qui ont accès à l'information et à la culture, les préoccupations se centrent donc désormais sur deux objectifs : 
- d'une part l'accélération du processus de démocratisation, parce que plus les citoyens sont nombreux à prendre part aux choix d'importance qui engagent l'avenir, plus les chances de parvenir à des décisions efficientes, acceptées par tout le monde, sont grandes ;
- d'autre part un effort accru en matière d'éducation, d'accès au savoir et à la connaissance, car c'est là la condition essentielle à la bonne qualité des décisions politiques et, donc, à la durabilité de la démocratie.


    Ce qu’il faut donc retenir en substance, c’est que le fait de se retrouver plongé dans un environnement nouveau où il se sent déraciné, conduit en outre "l'Africain" à se tourner vers des organisations ou des groupes nouveaux lui permettant de remplacer les liens tribaux ou familiaux qui lui font défaut. Dans un univers apparemment déstructuré on peut donc être confronté en cas de crise à des phénomènes de foule et à des réactions collectives se fédérant autour d'entités qu'on ne soupçonnait pas nécessairement…
L’identification de ces entités de regroupement, qu’elles soient politiques, religieuses ou autres doit donc être pour vous une préoccupation permanente...

(A suivre)...

Exposé : Approche du monde africain (3)... Regards sur les armées africaines.



        Depuis l'accession à l'indépendance des anciennes colonies françaises d'Afrique, les militaires africains sont régulièrement intervenus dans la vie politique de nombre de ces pays, perturbant ainsi leur fonctionnement démocratique. A partir d'un article paru sur Encyclopædia Universalis à propos des armées du Tiers monde et sans pour autant verser dans le stéréotype, je publie cette synthèse destinée à faciliter l'appréhension des armées au contact desquelles nous pouvons être conduits à travailler en Afrique. Ainsi que je l'avais indiqué lors d'un stage de sensibilisation destiné à de futurs attachés de Défense nommés en Afrique, les différentes caractéristiques relatives à la mentalité des militaires africains et aux causes de l'interventionnisme peuvent aussi être prises comme autant de points d'intérêt à surveiller dans leur relation avec leurs pairs locaux.






1 - APPROCHE DES MILITAIRES AFRICAINS.

L'intervention des armées africaines dans la vie politique est avec la personnalisation du pouvoir, l'un des deux phénomènes majeurs qui ont caractérisé l'évolution politique des pays africains après les indépendances. Comme je l’ai dit précédemment, il s’agit là de la conséquence d'une part de l'action des forces centrifuges que représentent les questions ethniques, d'autre part du peu d'efficience des politiques de développement économique.
Le premier élément à prendre en compte lorsqu’on veut comprendre la mentalité des militaires africains est le fait que ces armées se caractérisent avant tout, à la différence des nôtres, par une absence de tradition conservatrice ce qui par voie de conséquence ouvre la porte sur l'interventionnisme dans la vie publique...

Mais d'autres éléments jouent aussi souvent un rôle non négligeable sur l'état d'esprit des militaires africains, éléments qu'il convient dans chaque cas de figure de bien évaluer  :
- la structure et l'organisation de l'armée, avec notamment la taille de l'entité d'appartenance, les technologies mises en œuvre, le degré de représentation des différentes armes, les lieux de stationnement des unités, le système de promotion et de mobilité interne…
- le degré de frustration ou de satisfaction de l'encadrement au regard de la rémunération, du prestige ou du budget consentis par le pouvoir politique…
- la présence ou l'absence de menace extérieure, qui soit mobilise l'armée ou au contraire la tourne vers l'intérieur et la cantonne dans un rôle de maintien de l'ordre…
- le degré de cohésion sociale qui découle de la qualité des relations existant entre les diverses factions ethniques ou religieuses à l'intérieur de l'armée…
- les rivalités existant entre des classes d'âge différentes d'officiers, entre des modèles de formation différents (Saint Cyr, Sandhurst, West Point…), etc.

S’agissant des mentalités, dans la plupart des armées africaines, les cadres sont en règle générale parfaitement conscients qu'ils disposent d'un outil à faible valeur opérationnelle car les effectifs sont souvent de plus en plus réduits, l'armement parfois moderne est généralement disparate pour ne pas dire hétéroclite... et la logistique reste aléatoire, le soldat étant parfois obligé de se servir sur l'habitant pour compenser le caractère père dérisoire des moyens fournis et des rémunérations accordées...

Lorsqu'il s'agit de pays où les forces armées ont été mises sur pied par l'ancien colonisateur, il est possible d'exercer une influence en jouant sur les traits communs, c'est à dire l'organisation, les méthodes de travail, les règles de présentation, le type de formation reçue par les cadres. A cet égard, compte tenu d'une part du faible rôle et des moyens limités concédés aux forces navales et aériennes, d'autre part de l'influence moins marquante de ces dernières sur la vie publique, l'armée de terre et la gendarmerie ont souvent été en Afrique les meilleurs points d'entrée pour exercer une influence.



2 - LES CAUSES DE L'INTERVENTIONNISME DES MILITAIRES AFRICAINS ET LEURS MODALITES.

Deux questions fondamentales restent posées à propos de l’interventionnisme militaire : pourquoi les militaires prennent-ils le pouvoir et quand ils le détiennent, qu'en font ils ?

On a longtemps cru que les coups d'Etat militaires constituaient une étape vers la modernisation car pour les jeunes Nations accédant à l'indépendance, la recherche du progrès économique, social et politique, ou tout au moins la mise en place des éléments nécessaires à une vie démocratique libérale, ne pouvaient devenir à court terme une réalité. 
Les militaires perçus comme moins corruptibles que bien des dirigeants civils, sont longtemps apparus comme les seuls capables de faire progresser leur pays vers cette voie car l'armée était généralement l'institution la mieux structurée du pays, la seule capable de mobiliser les hommes et les ressources.
A propos des causes profondes de cet interventionnisme, on peut dire d'une certaine façon que ce n'est pas la force des armées mais la faiblesse des gouvernements en place qui explique le nombre de coups d'Etat recensés partout dans le Tiers monde et en particulier en Afrique.
Les interventions des armées africaines dans la vie publique ont été très variées tout au long des années qui ont suivi les accessions aux indépendances : si dans certains cas, elles sont intervenues pour sauver un régime menacé, dans d'autres elles l'ont laissé s'écrouler ; si elles ont parfois su arbitrer de façon désintéressée un conflit national, à l'inverse elles sont aussi intervenues dans la vie politique pour s'emparer du pouvoir… Parfois aussi, c’est le rôle assigné à l'armée qui portait en germe son implication forcée dans la vie publique...

Après les causes profondes de cet interventionnisme, voyons les causes directes de ces interventions sont nombreuses.
Dans certains cas, c'est le refus du désordre et de l'anarchie, voire celui de la politique politicienne qui justifie l'intervention. Au Nigéria ou au Zaïre l'accession au pouvoir de l'armée s'est ainsi faite à l'issue d'une guerre civile.
Dans d'autres cas, l'intervention de l'armée a pris l'allure d'une réaction de type corporatiste en réponse à la frustration ressentie lorsque le gouvernement local qui pour se préserver d'elle la dévalorisait ou lui opposait des forces de police ou comme en Guinée une milice. A cet égard le non paiement des soldes apparaît régulièrement comme le déclencheur du soulèvement ou de la prise de pouvoir...

Les conflits internes, qu'ils soient d'origine ethnique ou qu'ils doivent être imputés à des rivalités de chefs, ne sont pas non plus absents de ces interventions.
Parfois enfin, ce sont des puissances étrangères qui en s'efforçant d'éliminer l'influence de leurs rivales sont à l'origine des interventions : elles sont intervenues alors en manipulant les clans militaires qui leur étaient favorables et en s'appuyant sur les solidarités nées dans le cadre des écoles de formation.

La structure même de la société favorise enfin très souvent l'intervention des militaires dans la vie publique. Le modèle de société qui a longtemps prévalu et reste encore très présent est celui auquel faisait allusion voici quelques années Pierre Dabezies, personnage très connu à une certaine époque au Gabon : "En Afrique, la structure de la société est très généralement bipolaire : une masse occupée à sa survie, sans conscience politique, et une mince élite égocentrée. L'armée, plus proche du peuple que cette dernière, sert de substitut à la classe moyenne en attendant qu'elle apparaisse." 



3 - LE COMPORTEMENT DES MILITAIRES APRES LEUR ARRIVEE DANS LA VIE PUBLIQUE.

Si l’on s’intéresse à présent au comportement des militaires une fois arrivés aux affaires, on remarque que leur intervention dans la vie publique, à long terme a rarement donné des résultats positifs, une fois achevé le cycle de rétablissement de l'ordre. Ce constat est à mettre au compte principalement d'une inadaptation de modèle militaire à la logique de fonctionnement d'une société civile. Les militaires une fois installés au pouvoir ayant tendance à y rester, on assiste alors à une sclérose de l'Etat car les forces d'opposition et les revendications des différentes couches sociales sont muselées.
En outre, les différentes expériences ont montré que les régimes militaires n'échappaient pas à l'instabilité et qu'ils n'avaient fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies aussi corrompues que du temps de l'administration civile.

Comme le souligne Morris Janowitz, un certain nombre de qualités font très souvent défaut aux militaires qui interviennent dans la vie publique. En effet, si dans les débuts l'éthique de service public, l'identification à la Nation et l'intérêt pour la fonction d'administrateur - gestionnaire facilite leur démarche, on constate au fil du temps une dégradation des résultats. Ceci est du au fait que rien, dans la formation qu'ils ont reçue, dans le modèle éthique auquel ils obéissent traditionnellement et dans que l'expérience professionnelle qu'ils ont acquise, ne favorise leur action. Mal préparés à la négociation, au compromis et à la persuasion politique, leur désir d'unité nationale est si fort que partis et leader civils ne suscitent souvent chez eux que de la méfiance ou de l'hostilité ce qui rend problématique la constitution au sein de la population d'une large base de soutien aux programmes économiques et sociaux engagés.

Les pays où se sont mis en place de façon efficace des régimes mixtes, mi-civils, mi-militaires sont ceux où d'une part les militaires au pouvoir ont reconnu les limites de leur action politique et partant leur impossibilité à gouverner seuls, et où d'autre part, les civils ont accepté leur rôle en tant qu'arbitre ou en tant que partie prenante de la vie publique.
 

    Loin de mettre fin à l'instabilité politique, ces régimes militaires n'ont fait que permettre la constitution de nouvelles oligarchies sous prétexte de sauver le pays de l'anarchie avant que n'intervienne la vague de démocratisation des années 90. 
Cette démocratisation a été toutefois difficile à instaurer en raison tout à la fois du manque flagrant de maturité politique qui caractérise nombre d'Africains, conséquence directe d'un cadre de vie quotidien faisant que beaucoup sont plus préoccupés par des questions de survie alimentaire que de fonctionnement démocratique, des mesures liberticides restreignant l'expression des opinions et enfin des insuffisances et des rigidités affectant le système éducatif et scolaire.


(A suivre)...

Exposé : Approche du monde africain (4)... Conseils d'un capitaine africain aux jeunes cadres européens appelés à servir dans les troupes africaines dans les années 60.



           Le texte qui suit est tiré d'une conférence donnée le 25 juillet 1960 par le capitaine K. Drabo qui deviendra par la suite l'un des pères fondateurs de l'armée malienne à l'indépendance.

J'en ai retiré les passages où le capitaine Drabo passe en revue les "traits dominants concernant le caractère particulier et le comportement des principales races d'Africains" que l'on peut rencontrer dans "l'armée d'Outre-mer"... car l'auteur n'est pas nécessairement "tendre" avec certains représentants des pays de la Communauté française de l'époque... Certains lecteurs ne manqueront pas de relever le caractère paternaliste de quelques paragraphes mais dans la mesure où ces propos sont ceux d'un officier africain, je les livre tels quels. A chacun encore une fois de faire la part des choses... notamment des effets du temps qui est passé depuis les années 60... et d'adapter ces réflexions à sa propre situation... ainsi qu'aux termes qu'il convient désormais d'employer au regard de la sémantique en vigueur aujourd'hui..

@ Edmond Lajoux



Si le temps du commandement direct de soldats africains est aujourd'hui révolu il est tout de même intéressant de conserver en mémoire les recommandations données par le capitaine Drabo si l'on est conduit à servir dans le cadre de la coopération militaire technique. En ce qui me concerne et au regard de ma propre expérience je souscrit intégralement à ces conseils... 

Né le 1er novembre 1907, le capitaine Drabo est entré en 1923 à l’école des enfants de troupes de Kati puis a intégré celle de Saint-Louis du Sénégal d’où il sortira en 1928. Entre 1930 et 1935, il participe à plusieurs opérations en Afrique du Nord puis il intègre l’école d’application de Fréjus d'où il sortira également major de sa promotion. Après avoir combattu lors de la seconde guerre mondiale, il est envoyé en Indochine, il y rencontre sa future épouse et est nommé capitaine en 1950. Il prend en 1960 le commandement du bataillon autonome de Kayes où il restera trois ans. Il terminera sa carrière à l’état-major des forces armées, avant d’être nommé en 1970 Grand Chancelier des Ordres Nationaux, poste qu’il occupera jusqu’à son décès en 1991.

Capitaine K. Drabo





Conseils d'un capitaine africain aux jeunes cadres européens
appelés à servir dans les troupes africaines


          "Mon but en vous donnant ces quelques conseils est de faciliter votre premier contact avec les Africains. C'est aux jeunes officiers et aux sous-officiers européens que je m'adresse, car je n'ai rien à apprendre aux anciens coloniaux, ils en savent autant que moi sur toutes ces questions.

Il existe sur le soldat africain de nombreux ouvrages très documentés, peut être n'avez vous pas eu le temps ou l'occasion de les lire ; c'est pour cette raison que je vous livre quelques remarques qui sont parfois des recettes, mais qui vous permettront d'éviter de commettre des erreurs au début de votre service dans les troupes africaines. Ne croyez pas qu'elles soient permanentes, car l'Africain évolue très vite en ce moment, il cherche à s'instruire et à s'élever, mais il conserve quand même son caractère et reste attaché à quelques anciennes coutumes et traditions.

L'Africain est un grand enfant dont la nature reste toujours la même quel que soit son degré d'instruction. Il aime qu'on s'occupe de lui et qu'on le flatte, surtout lorsqu'il a fait du bon travail, raison pour laquelle les "griots" ont un gros succès en Afrique Noire.

Lorsqu'un Africain se présente à son chef pour lui soumettre une affaire personnelle, il faut l'écouter, même si l'on sait qu'on ne peut lui donner satisfaction. De bonnes paroles du Chef lui donneront du courage et le réconforteront. Par exemple, un chef-comptable nerveux et irascible ne doit pas être conservé dans une unité africaine comme chef-comptable car c'est à lui le plus souvent que l'homme s'adresse pour ses petites questions administratives.

En général, l'Africain sourit lorsqu'il salue son Chef qu'il aime ou lorsqu'il lui parle : il ne faut pas prendre ce sourire pour une moquerie, le Sénégalais ne sourit que si tout va bien dans son coeur. Tout doit contribuer à lui donner son grand sourire traditionnel et on obtiendra ainsi de lui le maximum de rendement.

Le militaire africain a généralement bon esprit, il est discipliné, dévoué, loyal, gai et franc. C'est également un grand observateur qui enregistre dans son cerveau primitif tout ce que fait ou dit son Chef. Son bon rendement dépend donc en grande partie de celui qui le commande ; s'il sait le prendre, il en fait ce qu'il veut.

Si l'Africain juge favorablement les paroles et les actes de son chef, il l'aimera, le suivra partout, et sera toujours prêt à se sacrifier pour lui (les anciens coloniaux peuvent en témoigner) ; si au contraire il n'apprécie pas son Chef, il fera juste ce qu'il faut pour n'être pas puni en murmurant "Je cherche la fin de l'heure" (le rompez) et jamais ne lui viendra l'idée de se sacrifier pour lui.

L'Africain est susceptible. Certaines plaisanteries admises par un Européen fâchent un African.

Il est content lorsque son chef immédiat le voyant lire sa lettre, s'approche et lui demande :
" Alors, tes parents vont bien, ton père, ta mère ? Tu es marié, as tu des enfants ?
Quand tu leur écriras tu diras le bonjour de ma part. Est ce qu'ils ont eu une bonne récolte cette année ? "

Pour un Européen ces paroles ne sont pas grand chose mais pour un Africain, elles sont le témoignage de l'affection que lui porte son chef, non seulement pour lui comme subordonné, mais aussi pour toute sa famille et tout ce qui dépend de lui. Ces paroles lui font oublier le cafard et les ennuis qu'il a pu avoir pendant les heures de service. Il se dira que si le Chef lui a demandé beaucoup travail, ce n'est pas par méchanceté, mais pour le bien du Service, et que par contre il l'aime au point pour lui demander des nouvelles de ses parents et de la récolte.

Le Noir se croit naturellement inférieur au Blanc : voilà d'où vient la susceptibilité. Pourquoi les Missionnaires sont ils si appréciés de tous les Africains, même de ceux qui ne sont pas catholiques ? Parce qu'ils sont très proches d'eux et lorsqu'ils vont dans leur village ils vivent avec eux. Jeunes cadres, ne vous éloignez pas trop de vos soldats.

Ne croyez pas que si vous vivez trop près d'eux, ils ne vous obéiront plus pendant le Service. Au contraire, plus vous êtes en contact avec l'Africain, plus il s'attache à vous, plus il vous aime et plus il vous obéit.

Par ailleurs, il n'hésitera pas à vous confier toute ce qu'il pense et le jour où il ne sera pas content il vous le dira.

Le contact du chef avec ses subordonnés africains ne diminue en rien votre autorité. Ce qui diminuera l'autorité c'est l'injustice : tolérer certaines fautes pour les uns, les sanctionner pour les autres, voilà ce qu'il faut éviter, sous peine de perdre toute confiance.

A signaler que l'Africain n'admet pas qu'on le traite de femme, c'est là une insulte qu'on ne vous pardonnerait pas.

Avec l'Africain, il vaut mieux se faire aimer que se faire craindre. S'il vous aime, il vous obéira même lorsque vous serez absent. S'il ne fait que vous craindre, son obéissance se limitera à votre présence. Pour lui, c'est l'honneur et l'amitié qui poussent l'homme à travailler et à se sacrifier pour quelqu'un.

Il faut laisser les responsabilités aux cadres africains et avoir confiance en eux. Il ne faut pas leur laisser entendre qu'ils ne peuvent commander à des Européens parce qu'ils n'ont pas l'instruction générale nécessaire. Ils traduiront cela en vous attribuant des idées de racisme, qui ne sont sans doute pas les vôtres. Evitez surtout de leur dire " Dans l'armée, tu gagnes maintenant beaucoup d'argent, certainement tu n'en gagnais pas autant chez toi."

Il faut aussi apprendre la langue : l'Africain est très heureux lorsqu'il entend son Chef parler sa langue. La connaissance de la langue vous évitera aussi l'emploi d'interprètes, qui le plus souvent déforment vos paroles, soit en les amplifiant soit en diminuant leur portée ou en ne traduisant pas votre pensée réelle. Il en résulte une perte de temps et quelquefois une perte de confiance. Actuellement ce procédé tend heureusement à disparaître, pour faire place à la langue véhiculaire (le Français) que tout le monde parle plus ou moins bien.

/.../.

         Si vous suivez ces simples conseils, vous serez non seulement aimés de vos hommes mais vous obtiendrez d'eux un dévouement absolu, vous serez certains qu'ils vous suivront partout et qu'au combat en particulier vous pourrez attendre d'eux le maximum. L'Africain plus que tout autre ne se bat bien qu'avec des chefs qu'il aime et qu'il estime. A travers vous, c'est la France qu'ils serviront et pour laquelle ils se sacrifieront. Celui qui vous donne ces conseils est un Africain mais il est Français de coeur et comme vous il veut que la France reste grande, pour le bonheur et pour la grande prospérité de tous les Etats membres de la Communauté."


25 Juillet 1960
Capitaine Drabo Ketelagui
du 65ème RIMa


        Avec le recul je ne peux que regretter que ces conseils ne nous aient pas été donnés au début de ma carrière dans les Troupes de marine. Bien évidemment, avec l'expérience ces principes ont naturellement émergés, mais il n'en demeure pas moins qu'en y ayant été sensibilisé plus tôt j'aurais pû éviter bien des erreurs commises lors des deux expériences de commandement ''presque direct'' vécues en AMT à Djibouti puis en Guinée Conakry... 



Exposé : Approche du monde africain (5) ... Conférence sur la psychologie du jeune Africain (198...).

           Le billet qui est publié ici reprend le texte d'une conférence datant a priori du début des années 80 et que j'ai retrouvée dans ma documentation, sans que je puisse toutefois en préciser ni l'auteur ni la date... Elle était complétée par la projection de deux films de 25 mn permettant à l'auteur d'étayer son propos par des exemples pratiques. Si quelqu'un est en mesure de préciser qui est l'auteur de cet exposé sa contribution sera la bienvenue...

Le lecteur rectifiera à son niveau l'usage de certains termes du fait des évolutions... de langage qui nous sont désormais imposées... mais force est de constater que nombre de ces observations sont encore de mise.






Psychologie du jeune Africain

          " Aborder ce sujet est une gageure. Qui peut se vanter de connaître l'Africain s'il n'a pas été élevé comme lui, dans le même pays, avec les mêmes croyances et les mêmes traditions ? Et encore, peut-on parler de l'Africain en général, quand l'image qui vient immédiatement à l'esprit, si l'on évoque l'Afrique, est justement celle d'une mosaïque ?
Pour connaître l'Africain, il faut impérativement le re-situer dans son milieu physique, sociologique et psychologique. Ceci permet d'analyser ensuite ce qu'est la société traditionnelle africaine, creuset de la personnalité de l'Africain, actuellement battue en brèche de toutes parts par les agressions croissantes du"progrès" et de la "civilisation" modernes. Il sera plus facile ensuite de dégager des constantes dans les traits de caractère du jeune Africain.
Nous conclurons par quelques conseils adressés à ceux d'entre vous qui recevront mission de former, d'instruire ou de travailler avec des Africains. A ceux là je souhaite de pouvoir dire un jour, comme il m'arrive de dire souvent, que ce métier qu'il nous a été donné de faire et qui nous a peut être permis de lever un coin du voile entourant le "mystère africain" est certainement le plus beau métier du monde. 

/.../.




1 - Avant-propos.

Nos connaissances sur l'Afrique sont encore parcellaires.
En géographie physique, nous commençons à dépasser le stade de l'exploration.
En Histoire, nous en sommes réduits à des hypothèses établies sur quelques faits et surtout sur la tradition orale.
Quant aux sciences de l'homme africain, que savons nous ? Nous savons là aussi ce que veulent bien nous en dire les Anciens et ce que nous relatent nos explorateurs, nos missionnaires, nos militaires, nos fonctionnaires et nos commerçants. En fait, bien peu de choses.
Dans de telles conditions, nos connaissances sur l'Afrique se trouvent souvent ordonnées autour d'idées a priori où les conceptions politiques ou philosophiques actuelles jouent leur rôle. La tentation est forte dès lors, de vouloir en Afrique expliquer le passé par le présent. Or, c'est la démarche inverse qu'il faut s'obliger à faire.
Il est donc difficile de dégager une méthode dans l'étude de la psychologie africaine.
Nos méthodes occidentales cartésiennes ne conviennent pas à l'étude de ces peuples opposés par nature à toute ce qui est psychologique. La première constante à retenir c'est que l'Africain en tant qu'individu n'existe pas. Il est et se considère d'ailleurs comme une partie de la masse. L'Africain traditionnel ne se fait pas remarquer, de peur d'être remarqué par les esprits. Il agit et pense comme agissent et pensent ceux de sa tribu. Cependant les choses se compliquent quand on sait que tout change dès qu'on change de tribu.


2 - Les données physiques.

La situation même de l'Afrique l'a isolée pendant des siècles de toute influence extérieure. Au Sud c'était la mer, au Nord c'étaient les sables de la barrière saharienne. Les Africains sont restés prisonniers de leur continent, évoluant au ralenti sous l'influence presque exclusive des civilisations issues du Nil. De plus, les distances étaient immenses. Un climat tyrannique, véritable maître de la terre africaine assujettissait l'homme à un sol pauvre et exigeant. Les seuls échanges possibles se sont faits d'Est en Ouest, suivant les parallèles correspondant aux zones climatiques traditionnelles de l'Afrique. Aujourd'hui, la prospection du sous-sol est pleine de promesses et renverse les données traditionnelles. Autrefois, les préoccupations majeures étaient celles de l'eau, si mal répartie, des terres si riches ici mais constamment menacées par les oiseaux et les sauteriaux, ou si pauvres là, soumises à l'érosion constante due aux brûlis dévastateurs des feux de brousse et à leurs conséquences terribles : la création de la couche stérile de latérité ou de sel, la désertification.
Dans un tel contexte géographique il faut se représenter un Africain indissolublement assujetti à des éléments qu'il était incapable de dominer et qui l'obligeaient à adopter un comportement collectif pour survivre.


3 - Les données humaines.

Le peuplement de l'Afrique est très ancien, peut être même le plus ancien. Lucie est née en Ethiopie voici 3 millions d'années. En revanche, la répartition ethnique actuelle est récente. Il y a peu d'autochtones au sens précis du terme, mais un brassage de populations en migration permanente. Ce phénomène a sans doute été ralenti par l'action encore récente de l'administration européenne, mais il n'a jamais en fait été vraiment stabilisé.
Peut être cela explique t-il que les populations d'Afrique aient tout juste eu le temps de s'adapter au milieu physique dans lequel elles vivent mais pas encore celui d'y dominer vraiment la nature.
Deux grands groupements humains bien distincts, au point de constituer deux races spécifiques, peuplent l'Afrique et coexistent parfois difficilement sur deux vastes zones géographiques juxtaposées.
Les Arabo-berbères au teint clair et les Negro-africains au teint foncé, qui délimitent l'Afrique blanche et l'Afrique Noire.
Au sein de chacune de ces races, les ethnologues ont admis la notion de groupe ethnique, complexe caractérisé par des particularités linguistiques, anthropologiques, sociologiques, religieuses extrêmement confuses, mais dont "la réalité repose sur l'idée que les indigènes se font eux-mêmes de leur propre communauté et des liens qui les unissent" comme le dit si justement Richard Mollard.


4 - Les données sociologiques et psychologiques.

Le choc qui s'est produit entre la civilisation européenne et l'Afrique fut celui de deux civilisations très différentes mais également fortes : la première était fondée sur le progrès matériel, la force militaire et politique, la seconde sur l'appartenance à une une communauté puisant sa force dans les décisions des ancêtres et étroitement dépendante de la bonne volonté des Dieux.
Nous avons évoqué en introduction la difficulté qu'il y avait à analyser la psychologie de l'Africain que tout sépare apparemment de son voisin, pays, races, langues, tribus, coutumes... Pourtant, il y a possibilité de dégager des traits communs qui seront plus faciles à appréhender si nous essayons de nous faire une idée de ce qu'est la société africaine traditionnelle et des secousses qui l'ont bouleversée quand elle s'est trouvée brutalement confrontée aux courants extérieurs de la civilisation européenne.


5 - La société africaine traditionnelle.

Cette société se caractérise par ses genres de vie, ses structures, et son organisation hiérarchique, par ses religions et par ses croyances. On pourrait aussi bien évoquer ses langues comme c'est le cas par exemple pour l'arabe, langue inséparable de l'Islam, qui comme chaque langue nouvelle véhicule des idées nouvelles.
Les genre de vie différent suivant que l'on a affaire aux masses paysannes, aux groupes urbanisés ou aux élites intellectuelles. 
La masse paysanne africaine représente de 75 à 80 % de la population totale de l'Afrique. Elle utilise des techniques agricoles archaïques, mais bien adaptées à la pauvreté des sols. Elle vit dans les villages, est soumise étroitement à la coutume et s'établit sur la base de la famille élargie.
Les groupes urbanisés diffèrent, selon qu'il s'agit de villes anciennes, comme le furent les cités royales de l'empire du Ghana, du Soudan et de l'ancien Bénin, et les cités religieuses de Chinguetti et de Tombouctou, d'où rayonnèrent dans toute l'Afrique les préceptes de l'Islam de Mahomet ou, qu'au contraire, l'on ait affaire à des peuplements urbains récents, issus de la colonisation, et soumis à un rythme rapide de détribalisation.
Les élites intellectuelles sont complexes à définir. Elles rassemblent en tout cas tous les individus formés aux disciplines occidentales, numériquement très peu nombreuses, politiquement déterminantes, vivant dans les villes, s'opposant aux castes traditionnelles des grandes familles ou des chefs religieux, et avides de posséder le pouvoir. Ces élites sont souvent encore inorganisées. Loin d'être homogènes elles sont déchirées par des rivalités inévitables entre personnes et aussi par leurs divergences idéologiques, dues aux différences de leurs formations, latine, anglo-saxonne ou même marxiste.

Les structures de la société négro-africaine sont celles de la famille élargie, unité religieuse et économique, placée sous l'autorité du plus ancien, et profondément attachée au culte des ancêtres et des génies du sol. Dans ce type de famille, l'individu ne s'appartint pas. Dans chacune des classes d'âge il trouve son rôle bien défini par la coutume. L'enfant y devient adolescent après un passage initiatique caractérisé par de rudes épreuves. C'est l'homme qui chasse, qui pêche et qui ouvre la terre. La femme ou les femmes, puisque la polygamie se trouve être pour longtemps encore l'un des fondements de la tradition du continent noir, ensemence la terre, pratique la cueillette et pourvoit aux besoins domestiques de la famille. Les Anciens président à la destinée du clan, en apportant une expérience qu'aucun membre de la tribu, si important soit-il par ailleurs, ne pourra ou n'osera même contredire.

L'organisation hiérarchique des sociétés africaines répond aux deux grands types de sociétés dites à clans sans chef et de sociétés avec chefferies.
Les sociétés à clans sont assez rares, surtout forestières. Elles se rencontrent par exemple chez les Pygmées où règne la même égalité entre les chefs de famille, très dépendants eux mêmes toutefois des Anciens du clan.
Les sociétés avec chefferies au contraire, comportent un chef de village, élu par le conseil des Anciens, lui-même soumis à l'autorité d'un chef de canton qui commande une petite unité territoriale. Autrefois existaient aussi des Rois et des Empereurs (dont le dernier fut le Morho Naba des Mossi) et des Sultans (comme le Lamido de Rey Bouba au Cameroun). Certains de ces grands chefs existent toujours, mais leur autorité n'a plus la même signification que par le passé.
Dans ces deux types de société, l'Africain n'avait pas à penser par lui même, puisque les Anciens et les Chefs le faisaient pour lui. Il puisait donc sa force dans le sentiment de sécurité qu'il gagnait à se fondre dans la masse et non dans le souci constant de prouver à quiconque sa valeur est son identité.
Cette société traditionnelle trouvait ses racines, et les trouve encore d'ailleurs, dans des croyances reposant pour la plupart sur l'animisme, véritable religion, qui constitue un essai de réponse aux mystères qui entourent l'homme, don de la terre, appartenant à la terre, et une tentative de communication avec un invisible qu'il est vital de se concilier. Dans ce type de relation avec les esprits, la coutume a institué une série de gestes et d'incantations particulières, dont le plus grand nombre échappent au simple individu et reviennent, de droit reconnu, au seul initié.
Le fétichisme, malheureuse déviation de l'animisme, reste un des fléaux de l'Afrique car il donne lieu à des rapts de jeunes garçons et surtout de jeunes filles. Ce qui vient d'être dit sur la soumission de l'Africain aux forces qui l'entourent nous amène à bien isoler un trait caractéristique de sa mentalité. Habitué à se conformer aux croyances, il craint d'indisposer les esprits à son égard et se fond dans la masse, en évitant tout prix de chercher à comprendre pour ne pas se faire remarquer des forces invisibles, mais terriblement présentes, qui l'entourent. Il suffit d'ouvrir un journal ou une revue destinés à l'Afrique pour voir comment peut croître et s'épanouir auprès des lecteurs superstitieux le succès de pratiques magiques de charlatans ayant depuis longtemps compris quel profit pouvait représenter pour eux cette disposition d'esprit propre au continent africain.
Face à cette société africaine traditionnelle, ancrée solidement durant des siècles à un inamovible système de structures et de croyances, une vague révolutionnaire se gonfle, amenant ce que les uns qualifient de progrès et les autres de catastrophe. Le phénomène est angoissant et semble se substituer très vite à des structures pourtant millénaires.


6 - Les nouveaux Dieux d'Afrique.

L'Afrique est en pleine crise de croissance. Elle subit une révolution culturelle et sociale qui s'accompagne de profondes modifications d'ordre spirituel. Les vieilles croyances traditionnelles sont remises en question ou sont menacées par les influences de la vie moderne apportées par le colonisateur et l'Africain revenant de l'étranger. Apparemment, parce que ni les anciens Dieux, ni celui que l'Islam ou le Christianisme ont apporté ne les satisfont, les Africains se cherchent aujourd'hui de nouveaux Dieux.
La coupure entre élites et masses est en passe de créer un traumatisme culturel grave. Cette coupure s'approfondit encore par la faute des élites elles-mêmes, qui parlent pourtant toujours dans leurs programmes de refonte du système éducatif et de progression des langues locales pour satisfaire leurs aspirations nationalistes, mais qui donnent l'exemple de l'incivisme et de l'inconséquence en envoyant leurs enfants étudier à l'étranger.
Pourtant, même si le patrimoine ancestral se dégrade sous les assauts répétés de l'esprit de lucre ou de la recherche de la rentabilité, le gadget remplaçant de plus en plus l'objet d'art qui possédait un sens, on assiste aussi, paradoxalement à une revalorisation du passé. Mais, cette revalorisation est malheureusement tintée d'une forte coloration polémique et politique qui s'avère stérile à la longue.
C'est ainsi que l'Africain se plaira à établir un parallèle entre la puissance militaire du passé en évoquant par exemple les empires du Mali et du Ghana et les faiblesses de la Gaule capétienne, ou à réhabiliter la médecine traditionnelle des guérisseurs et des sorciers au détriment de la médecine occidentale. Il est vrai que 50 % des maladies sont d'origine psychosomatique et peuvent être aussi bien soignées par les plantes que par les produits de la chimie moderne. Dans le même esprit, l'Africain s'attachera à réhabiliter la tradition orale, les grandes figures de l'histoire pré-coloniale, les usages hérités des ancêtres, l'art nègre, les noms de baptême africains et les concerts de tam-tam.
Mais en dépit de ces efforts, les influences étrangères persistent et se traduisent dans les distractions, le port des vêtements, la cuisine et le genre de vie de chacun. Balloté entre tant de tendances, l'Africain se sent détaché du groupe et cette soudaine obligation qu'il a de décider vers quel horizon il se tournera, lui cause un malaise difficile à surmonter.
L'Afrique est actuellement en proie à des mutations sociales inquiétantes. Comment tempérer en effet cette énorme explosion démographique qui entraîne un taux d'accroissement de 3,5 % ou la montée du phénomène d'urbanisation qui se traduit fatalement par l'existence des bidonvilles, de la délinquance, de la prostitution, de la drogue et de la criminalité et grève lourdement les budgets des Etats ? Ces phénomènes de déviation creusent encore le fossé qui sépare citadins et paysans et finissent par devenir des ferments de révolte. L'Africain moyen a bien du mal à accepter en effet de voir réussir le frère ou le cousin qui s'expatrient, le pouvoir des chefs coutumiers se réduire comme peau de chagrin, l'administration céder trop souvent au pouvoir de l'argent, les moeurs de la jeunesse se dégrader gravement et la contestation étudiante gagner la rue. Comment l'équilibre se fera t-il entre ces tendances mauvaises créées par le progrès et le raidissement des autorités africaines qui, pour combattre justement ces tendances, prônent un retour sans nuance aux structures anciennes ?
Le problème est d'autant plus grave que les handicaps sont énormes au plan de l'économie. La plupart des pays d'Afrique, endettés gravement, ne peuvent plus se suffire à eux mêmes. Au plan de la politique, les gouvernants soumis à des tensions internes permanentes, comme les rivalités tribales ou la montée de l'Islam militant, se tournent de plus en plus vers des solutions militaires pour régler leurs problèmes et s'enferment dans des sujétions extérieures, occidentales ou marxistes, qui génèrent l'édification future du panafricanisme ou de l'Afrique des Patries.


7 - Les incertitudes religieuses.

Les sentiments d'angoisse, de frustration et d'oppression qui agitent l'Africain confronté à tous ces problèmes le poussent à rechercher le secours de nouvelles religions au sein de nombreuses sectes d'inspiration islamique, chrétienne ou purement africaines. L'Africain est par nature même en effet essentiellement religieux, émotif et sentimental, donnant le plus souvent la primauté au coeur plutôt qu'à la raison. Quand la base religieuse vient à lui manquer, il se tourne vers les mythes modernes du marxisme, du matérialisme ou vers de nouveaux messies et prophètes fondateurs de nouvelles églises. Il est attiré alors aussi bien vers la magie et la superstition que vers les grandes religions révélées universelles.
Constamment déchiré entre le passé et l'avenir, l'Africain élevé à l'Européenne acquiert un statut que les illettrés n'ont pas. Formé à "l'image du Blanc, il se sent naturellement incliné à se comporter à l'égard des "indigènes" ses frères, comme un "maître" ou au contraire, à rejeter en bloc l'exemple européen pour retourner aux sources de sa race, ou militer au sein de l'Islam, religion qu'il identifie de plus en plus à l'âme africaine et qu'il peut facilement brandir contre l'envahissante culture occidentale et chrétienne.


8 - Le jeune Africain.

Le cadre dans lequel vit l'Africain d'aujourd'hui étant tracé, comment le définir lui-même et comment l'aborder ?
Nous savons qu'il est sensible et émotif, qu'il est doué d'un sixième sens qui lui fait sentir très exactement et d'instinct à qui il a affaire. Il devient extrêmement susceptible dès qu'il a l'impression que sa dignité est bafouée. Il recherche le prestige. Très coquet, il aime faire des dépenses somptuaires en vêtements, en parfums ou en bijoux ; mais il sait aussi faire de somptueux cadeaux qui rehausseront, croit-il, son importance. avant l'évènement, il est souvent fataliste et même inerte ; surtout quand cet évènement le dépasse.
Il aime à être très fermement commandé. Il se méfie du paternalisme qu'il a tendance à assimiler à une attitude coloniale. Il place une confiance totale en revanche en celui dont il aura jugé une fois pour toutes que c'était un chef.
Il aime le beau discours, proche de la palabre, où la magie du geste rehausse encore celle de la parole.
Il n'aime pas que devant lui soient évoquées avec scepticisme les croyances et pratiques traditionnelles dont il a été nourri et qui, même s'il semble publiquement s'en amuser, restent profondément ancrées en lui et relèvent du sacré.

Voilà donc ce que sera le jeune Africain qui va débarquer en France, comme étudiant ou stagiaire, dans l'une ou l'autre de nos écoles. Il fait partie bien sûr d'un groupe particulier, celui de l'intelligentsia et le fait d'avoir été choisi et ainsi privilégié, va lui donner un comportement particulier qu'il convient d'analyser.
Un peu grisé par le choix dont il bénéficie, il va avoir tendance à se persuader qu'il appartient sans conteste à une élite et attribuer cette distinction beaucoup moins aux circonstances qu'à son mérite. Il sera tenté d'en retirer une certaine vanité et de se montrer même arrogant. Passionné pour la politique mais possédant peu d'esprit critique, il va très vite courir le risque d'être pris en main par des gens de gauche ou d'extrême-gauche, qui trouveront là une proie facile, quand ils lui parleront des méfaits du colonialisme, du droit des peuples opprimés et des injustices de la société capitaliste à l'égard de l'Afrique.
Il ne faudra pas oublier que sommeille au fond de lui-même un sentiment d'humiliation refoulé car vivant à l'occidentale, il en veut à l'Occident de lui avoir montré que son père n'était autrefois qu'un "sauvage". Il lui restera toujours une sensibilité à fleur de peau, née d'un complexe racial transmis de père en fils, constamment exacerbé et que le moindre déboire fera rejaillir en surface sous forme de révolte ou de découragement.
Mais par dessus tout cela, ce qui vous frappera le plus souvent, ce sera la gaité de l'Africain, dévoué à ses amis, fidèle à ses chefs et pétri de bonne volonté.

Pour terminer, quels conseils donner à ceux qui auront à instruire des Africains ou à travailler en collaboration avec eux ?
Il faudra tout d'abord ménager leur dignité en leur faisant sentir qu'on les considère au même niveau que leurs camarades français.
S'intéresser à eux sur le plan personnel, en faisant périodiquement le point des connaissances acquises ou des lacunes constatées. Etre patient et toujours contrôler avant de passer au point suivant que le précédent a été assimilé, car ils prétendront souvent, par simple respect humain, avoir compris. Refuser avec certains qui en sont friands, les interminables palabres sur la politique, les problèmes raciaux, etc... 
Etre ferme et autoritaire, mais ne jamais leur lancer devant les autres des remarques désobligeantes ou blessantes. Ne pas se gêner, en revanche, pour le faire en particulier, mais se rappeler que l'Africain, un peu comme les enfants, est extrêmement sensible à l'injustice.
Savoir que l'on peut garder avec lui la même attitude dans le service et hors service. Pour lui en effet, le chef reste toujours le chef. Il aime se sentir en confiance et le "ton souriant" est la meilleure manière de garder le contact avec lui.
Pendant les séances d'instruction, ne pas oublier de procéder le plus souvent par images et ne jamais s'engager dans l'abstrait sans lui donner de solides points de repères. Rester très progressif et lui consacrer du temps.
Ne jamais perdre de vue que le stagiaire se trouve brutalement déraciné. Les études qu'il a faites et qu'il continue de faire le classent d'avance à part dans une société où il sera ensuite appelé à mener sa vie professionnelle. Peut être est ce pour cela aussi que tant d'Africains répugnent à venir exercer au pays natal la profession apprise à l'étranger et que l'on assiste en Afrique à une telle hémorragie de cerveaux.
Peut-être y a t-il là un sujet de réflexion particulier pour les futurs instructeurs  qui devront essayer de parfaire leurs connaissances générales sur le pays d'origine de leurs élèves et ses problèmes afin de les aider à mieux les résoudre. C'est toute la problématique de l'adéquation des études à un certain public qui est posée là...


Conclusion.
Je voudrais terminer sur les conseils que donnait, voici plus de vingt ans, un officier  africain aux jeunes cadres européens appelés à servir dans les troupes coloniales. C'est un témoignage émouvant, tout à fait actuel et qui résume à mon sens ce qui vient d'être dit :
... Si l'Africain juge favorablement les paroles et les actes de son chef, il l'aimera, le suivra partout, et sera toujours prêt à se sacrifier pour lui (les anciens coloniaux peuvent en témoigner) ; si au contraire il n'apprécie pas son Chef, il fera juste ce qu'il faut pour n'être pas puni...
... Ne croyez pas que si vous vivez trop près d'eux, ils ne vous obéiront plus pendant le Service. Au contraire, plus vous êtes en contact avec l'Africain, plus il s'attache à vous, plus il vous aime et plus il vous obéit...
... laissez leurs responsabilités aux cadres africains, e ayez confiance en eux ; l'attention que vous leur porterez sera perçue comme un don du "grand frère" et vous sera rendue au centuple."

Auteur non déterminé