Le billet qui est publié ici reprend le texte d'une conférence datant a priori du début des années 80 et que j'ai retrouvée dans ma documentation, sans que je puisse toutefois en préciser ni l'auteur ni la date... Elle était complétée par la projection de deux films de 25 mn permettant à l'auteur d'étayer son propos par des exemples pratiques. Si quelqu'un est en mesure de préciser qui est l'auteur de cet exposé sa contribution sera la bienvenue...
Le lecteur rectifiera à son niveau l'usage de certains termes du fait des évolutions... de langage qui nous sont désormais imposées... mais force est de constater que nombre de ces observations sont encore de mise.
Psychologie du jeune Africain
" Aborder ce sujet est une gageure. Qui peut se vanter de connaître l'Africain s'il n'a pas été élevé comme lui, dans le même pays, avec les mêmes croyances et les mêmes traditions ? Et encore, peut-on parler de l'Africain en général, quand l'image qui vient immédiatement à l'esprit, si l'on évoque l'Afrique, est justement celle d'une mosaïque ?
Pour connaître l'Africain, il faut impérativement le re-situer dans son milieu physique, sociologique et psychologique. Ceci permet d'analyser ensuite ce qu'est la société traditionnelle africaine, creuset de la personnalité de l'Africain, actuellement battue en brèche de toutes parts par les agressions croissantes du"progrès" et de la "civilisation" modernes. Il sera plus facile ensuite de dégager des constantes dans les traits de caractère du jeune Africain.
Nous conclurons par quelques conseils adressés à ceux d'entre vous qui recevront mission de former, d'instruire ou de travailler avec des Africains. A ceux là je souhaite de pouvoir dire un jour, comme il m'arrive de dire souvent, que ce métier qu'il nous a été donné de faire et qui nous a peut être permis de lever un coin du voile entourant le "mystère africain" est certainement le plus beau métier du monde.
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1 - Avant-propos.
Nos connaissances sur l'Afrique sont encore parcellaires.
En géographie physique, nous commençons à dépasser le stade de l'exploration.
En Histoire, nous en sommes réduits à des hypothèses établies sur quelques faits et surtout sur la tradition orale.
Quant aux sciences de l'homme africain, que savons nous ? Nous savons là aussi ce que veulent bien nous en dire les Anciens et ce que nous relatent nos explorateurs, nos missionnaires, nos militaires, nos fonctionnaires et nos commerçants. En fait, bien peu de choses.
Dans de telles conditions, nos connaissances sur l'Afrique se trouvent souvent ordonnées autour d'idées a priori où les conceptions politiques ou philosophiques actuelles jouent leur rôle. La tentation est forte dès lors, de vouloir en Afrique expliquer le passé par le présent. Or, c'est la démarche inverse qu'il faut s'obliger à faire.
Il est donc difficile de dégager une méthode dans l'étude de la psychologie africaine.
Nos méthodes occidentales cartésiennes ne conviennent pas à l'étude de ces peuples opposés par nature à toute ce qui est psychologique. La première constante à retenir c'est que l'Africain en tant qu'individu n'existe pas. Il est et se considère d'ailleurs comme une partie de la masse. L'Africain traditionnel ne se fait pas remarquer, de peur d'être remarqué par les esprits. Il agit et pense comme agissent et pensent ceux de sa tribu. Cependant les choses se compliquent quand on sait que tout change dès qu'on change de tribu.
2 - Les données physiques.
La situation même de l'Afrique l'a isolée pendant des siècles de toute influence extérieure. Au Sud c'était la mer, au Nord c'étaient les sables de la barrière saharienne. Les Africains sont restés prisonniers de leur continent, évoluant au ralenti sous l'influence presque exclusive des civilisations issues du Nil. De plus, les distances étaient immenses. Un climat tyrannique, véritable maître de la terre africaine assujettissait l'homme à un sol pauvre et exigeant. Les seuls échanges possibles se sont faits d'Est en Ouest, suivant les parallèles correspondant aux zones climatiques traditionnelles de l'Afrique. Aujourd'hui, la prospection du sous-sol est pleine de promesses et renverse les données traditionnelles. Autrefois, les préoccupations majeures étaient celles de l'eau, si mal répartie, des terres si riches ici mais constamment menacées par les oiseaux et les sauteriaux, ou si pauvres là, soumises à l'érosion constante due aux brûlis dévastateurs des feux de brousse et à leurs conséquences terribles : la création de la couche stérile de latérité ou de sel, la désertification.
Dans un tel contexte géographique il faut se représenter un Africain indissolublement assujetti à des éléments qu'il était incapable de dominer et qui l'obligeaient à adopter un comportement collectif pour survivre.
3 - Les données humaines.
Le peuplement de l'Afrique est très ancien, peut être même le plus ancien. Lucie est née en Ethiopie voici 3 millions d'années. En revanche, la répartition ethnique actuelle est récente. Il y a peu d'autochtones au sens précis du terme, mais un brassage de populations en migration permanente. Ce phénomène a sans doute été ralenti par l'action encore récente de l'administration européenne, mais il n'a jamais en fait été vraiment stabilisé.
Peut être cela explique t-il que les populations d'Afrique aient tout juste eu le temps de s'adapter au milieu physique dans lequel elles vivent mais pas encore celui d'y dominer vraiment la nature.
Deux grands groupements humains bien distincts, au point de constituer deux races spécifiques, peuplent l'Afrique et coexistent parfois difficilement sur deux vastes zones géographiques juxtaposées.
Les Arabo-berbères au teint clair et les Negro-africains au teint foncé, qui délimitent l'Afrique blanche et l'Afrique Noire.
Au sein de chacune de ces races, les ethnologues ont admis la notion de groupe ethnique, complexe caractérisé par des particularités linguistiques, anthropologiques, sociologiques, religieuses extrêmement confuses, mais dont "la réalité repose sur l'idée que les indigènes se font eux-mêmes de leur propre communauté et des liens qui les unissent" comme le dit si justement Richard Mollard.
4 - Les données sociologiques et psychologiques.
Le choc qui s'est produit entre la civilisation européenne et l'Afrique fut celui de deux civilisations très différentes mais également fortes : la première était fondée sur le progrès matériel, la force militaire et politique, la seconde sur l'appartenance à une une communauté puisant sa force dans les décisions des ancêtres et étroitement dépendante de la bonne volonté des Dieux.
Nous avons évoqué en introduction la difficulté qu'il y avait à analyser la psychologie de l'Africain que tout sépare apparemment de son voisin, pays, races, langues, tribus, coutumes... Pourtant, il y a possibilité de dégager des traits communs qui seront plus faciles à appréhender si nous essayons de nous faire une idée de ce qu'est la société africaine traditionnelle et des secousses qui l'ont bouleversée quand elle s'est trouvée brutalement confrontée aux courants extérieurs de la civilisation européenne.
5 - La société africaine traditionnelle.
Cette société se caractérise par ses genres de vie, ses structures, et son organisation hiérarchique, par ses religions et par ses croyances. On pourrait aussi bien évoquer ses langues comme c'est le cas par exemple pour l'arabe, langue inséparable de l'Islam, qui comme chaque langue nouvelle véhicule des idées nouvelles.
Les genre de vie différent suivant que l'on a affaire aux masses paysannes, aux groupes urbanisés ou aux élites intellectuelles.
La masse paysanne africaine représente de 75 à 80 % de la population totale de l'Afrique. Elle utilise des techniques agricoles archaïques, mais bien adaptées à la pauvreté des sols. Elle vit dans les villages, est soumise étroitement à la coutume et s'établit sur la base de la famille élargie.
Les groupes urbanisés diffèrent, selon qu'il s'agit de villes anciennes, comme le furent les cités royales de l'empire du Ghana, du Soudan et de l'ancien Bénin, et les cités religieuses de Chinguetti et de Tombouctou, d'où rayonnèrent dans toute l'Afrique les préceptes de l'Islam de Mahomet ou, qu'au contraire, l'on ait affaire à des peuplements urbains récents, issus de la colonisation, et soumis à un rythme rapide de détribalisation.
Les élites intellectuelles sont complexes à définir. Elles rassemblent en tout cas tous les individus formés aux disciplines occidentales, numériquement très peu nombreuses, politiquement déterminantes, vivant dans les villes, s'opposant aux castes traditionnelles des grandes familles ou des chefs religieux, et avides de posséder le pouvoir. Ces élites sont souvent encore inorganisées. Loin d'être homogènes elles sont déchirées par des rivalités inévitables entre personnes et aussi par leurs divergences idéologiques, dues aux différences de leurs formations, latine, anglo-saxonne ou même marxiste.
Les structures de la société négro-africaine sont celles de la famille élargie, unité religieuse et économique, placée sous l'autorité du plus ancien, et profondément attachée au culte des ancêtres et des génies du sol. Dans ce type de famille, l'individu ne s'appartint pas. Dans chacune des classes d'âge il trouve son rôle bien défini par la coutume. L'enfant y devient adolescent après un passage initiatique caractérisé par de rudes épreuves. C'est l'homme qui chasse, qui pêche et qui ouvre la terre. La femme ou les femmes, puisque la polygamie se trouve être pour longtemps encore l'un des fondements de la tradition du continent noir, ensemence la terre, pratique la cueillette et pourvoit aux besoins domestiques de la famille. Les Anciens président à la destinée du clan, en apportant une expérience qu'aucun membre de la tribu, si important soit-il par ailleurs, ne pourra ou n'osera même contredire.
L'organisation hiérarchique des sociétés africaines répond aux deux grands types de sociétés dites à clans sans chef et de sociétés avec chefferies.
Les sociétés à clans sont assez rares, surtout forestières. Elles se rencontrent par exemple chez les Pygmées où règne la même égalité entre les chefs de famille, très dépendants eux mêmes toutefois des Anciens du clan.
Les sociétés avec chefferies au contraire, comportent un chef de village, élu par le conseil des Anciens, lui-même soumis à l'autorité d'un chef de canton qui commande une petite unité territoriale. Autrefois existaient aussi des Rois et des Empereurs (dont le dernier fut le Morho Naba des Mossi) et des Sultans (comme le Lamido de Rey Bouba au Cameroun). Certains de ces grands chefs existent toujours, mais leur autorité n'a plus la même signification que par le passé.
Dans ces deux types de société, l'Africain n'avait pas à penser par lui même, puisque les Anciens et les Chefs le faisaient pour lui. Il puisait donc sa force dans le sentiment de sécurité qu'il gagnait à se fondre dans la masse et non dans le souci constant de prouver à quiconque sa valeur est son identité.
Cette société traditionnelle trouvait ses racines, et les trouve encore d'ailleurs, dans des croyances reposant pour la plupart sur l'animisme, véritable religion, qui constitue un essai de réponse aux mystères qui entourent l'homme, don de la terre, appartenant à la terre, et une tentative de communication avec un invisible qu'il est vital de se concilier. Dans ce type de relation avec les esprits, la coutume a institué une série de gestes et d'incantations particulières, dont le plus grand nombre échappent au simple individu et reviennent, de droit reconnu, au seul initié.
Le fétichisme, malheureuse déviation de l'animisme, reste un des fléaux de l'Afrique car il donne lieu à des rapts de jeunes garçons et surtout de jeunes filles. Ce qui vient d'être dit sur la soumission de l'Africain aux forces qui l'entourent nous amène à bien isoler un trait caractéristique de sa mentalité. Habitué à se conformer aux croyances, il craint d'indisposer les esprits à son égard et se fond dans la masse, en évitant tout prix de chercher à comprendre pour ne pas se faire remarquer des forces invisibles, mais terriblement présentes, qui l'entourent. Il suffit d'ouvrir un journal ou une revue destinés à l'Afrique pour voir comment peut croître et s'épanouir auprès des lecteurs superstitieux le succès de pratiques magiques de charlatans ayant depuis longtemps compris quel profit pouvait représenter pour eux cette disposition d'esprit propre au continent africain.
Face à cette société africaine traditionnelle, ancrée solidement durant des siècles à un inamovible système de structures et de croyances, une vague révolutionnaire se gonfle, amenant ce que les uns qualifient de progrès et les autres de catastrophe. Le phénomène est angoissant et semble se substituer très vite à des structures pourtant millénaires.
6 - Les nouveaux Dieux d'Afrique.
L'Afrique est en pleine crise de croissance. Elle subit une révolution culturelle et sociale qui s'accompagne de profondes modifications d'ordre spirituel. Les vieilles croyances traditionnelles sont remises en question ou sont menacées par les influences de la vie moderne apportées par le colonisateur et l'Africain revenant de l'étranger. Apparemment, parce que ni les anciens Dieux, ni celui que l'Islam ou le Christianisme ont apporté ne les satisfont, les Africains se cherchent aujourd'hui de nouveaux Dieux.
La coupure entre élites et masses est en passe de créer un traumatisme culturel grave. Cette coupure s'approfondit encore par la faute des élites elles-mêmes, qui parlent pourtant toujours dans leurs programmes de refonte du système éducatif et de progression des langues locales pour satisfaire leurs aspirations nationalistes, mais qui donnent l'exemple de l'incivisme et de l'inconséquence en envoyant leurs enfants étudier à l'étranger.
Pourtant, même si le patrimoine ancestral se dégrade sous les assauts répétés de l'esprit de lucre ou de la recherche de la rentabilité, le gadget remplaçant de plus en plus l'objet d'art qui possédait un sens, on assiste aussi, paradoxalement à une revalorisation du passé. Mais, cette revalorisation est malheureusement tintée d'une forte coloration polémique et politique qui s'avère stérile à la longue.
C'est ainsi que l'Africain se plaira à établir un parallèle entre la puissance militaire du passé en évoquant par exemple les empires du Mali et du Ghana et les faiblesses de la Gaule capétienne, ou à réhabiliter la médecine traditionnelle des guérisseurs et des sorciers au détriment de la médecine occidentale. Il est vrai que 50 % des maladies sont d'origine psychosomatique et peuvent être aussi bien soignées par les plantes que par les produits de la chimie moderne. Dans le même esprit, l'Africain s'attachera à réhabiliter la tradition orale, les grandes figures de l'histoire pré-coloniale, les usages hérités des ancêtres, l'art nègre, les noms de baptême africains et les concerts de tam-tam.
Mais en dépit de ces efforts, les influences étrangères persistent et se traduisent dans les distractions, le port des vêtements, la cuisine et le genre de vie de chacun. Balloté entre tant de tendances, l'Africain se sent détaché du groupe et cette soudaine obligation qu'il a de décider vers quel horizon il se tournera, lui cause un malaise difficile à surmonter.
L'Afrique est actuellement en proie à des mutations sociales inquiétantes. Comment tempérer en effet cette énorme explosion démographique qui entraîne un taux d'accroissement de 3,5 % ou la montée du phénomène d'urbanisation qui se traduit fatalement par l'existence des bidonvilles, de la délinquance, de la prostitution, de la drogue et de la criminalité et grève lourdement les budgets des Etats ? Ces phénomènes de déviation creusent encore le fossé qui sépare citadins et paysans et finissent par devenir des ferments de révolte. L'Africain moyen a bien du mal à accepter en effet de voir réussir le frère ou le cousin qui s'expatrient, le pouvoir des chefs coutumiers se réduire comme peau de chagrin, l'administration céder trop souvent au pouvoir de l'argent, les moeurs de la jeunesse se dégrader gravement et la contestation étudiante gagner la rue. Comment l'équilibre se fera t-il entre ces tendances mauvaises créées par le progrès et le raidissement des autorités africaines qui, pour combattre justement ces tendances, prônent un retour sans nuance aux structures anciennes ?
Le problème est d'autant plus grave que les handicaps sont énormes au plan de l'économie. La plupart des pays d'Afrique, endettés gravement, ne peuvent plus se suffire à eux mêmes. Au plan de la politique, les gouvernants soumis à des tensions internes permanentes, comme les rivalités tribales ou la montée de l'Islam militant, se tournent de plus en plus vers des solutions militaires pour régler leurs problèmes et s'enferment dans des sujétions extérieures, occidentales ou marxistes, qui génèrent l'édification future du panafricanisme ou de l'Afrique des Patries.
7 - Les incertitudes religieuses.
Les sentiments d'angoisse, de frustration et d'oppression qui agitent l'Africain confronté à tous ces problèmes le poussent à rechercher le secours de nouvelles religions au sein de nombreuses sectes d'inspiration islamique, chrétienne ou purement africaines. L'Africain est par nature même en effet essentiellement religieux, émotif et sentimental, donnant le plus souvent la primauté au coeur plutôt qu'à la raison. Quand la base religieuse vient à lui manquer, il se tourne vers les mythes modernes du marxisme, du matérialisme ou vers de nouveaux messies et prophètes fondateurs de nouvelles églises. Il est attiré alors aussi bien vers la magie et la superstition que vers les grandes religions révélées universelles.
Constamment déchiré entre le passé et l'avenir, l'Africain élevé à l'Européenne acquiert un statut que les illettrés n'ont pas. Formé à "l'image du Blanc, il se sent naturellement incliné à se comporter à l'égard des "indigènes" ses frères, comme un "maître" ou au contraire, à rejeter en bloc l'exemple européen pour retourner aux sources de sa race, ou militer au sein de l'Islam, religion qu'il identifie de plus en plus à l'âme africaine et qu'il peut facilement brandir contre l'envahissante culture occidentale et chrétienne.
8 - Le jeune Africain.
Le cadre dans lequel vit l'Africain d'aujourd'hui étant tracé, comment le définir lui-même et comment l'aborder ?
Nous savons qu'il est sensible et émotif, qu'il est doué d'un sixième sens qui lui fait sentir très exactement et d'instinct à qui il a affaire. Il devient extrêmement susceptible dès qu'il a l'impression que sa dignité est bafouée. Il recherche le prestige. Très coquet, il aime faire des dépenses somptuaires en vêtements, en parfums ou en bijoux ; mais il sait aussi faire de somptueux cadeaux qui rehausseront, croit-il, son importance. avant l'évènement, il est souvent fataliste et même inerte ; surtout quand cet évènement le dépasse.
Il aime à être très fermement commandé. Il se méfie du paternalisme qu'il a tendance à assimiler à une attitude coloniale. Il place une confiance totale en revanche en celui dont il aura jugé une fois pour toutes que c'était un chef.
Il aime le beau discours, proche de la palabre, où la magie du geste rehausse encore celle de la parole.
Il n'aime pas que devant lui soient évoquées avec scepticisme les croyances et pratiques traditionnelles dont il a été nourri et qui, même s'il semble publiquement s'en amuser, restent profondément ancrées en lui et relèvent du sacré.
Voilà donc ce que sera le jeune Africain qui va débarquer en France, comme étudiant ou stagiaire, dans l'une ou l'autre de nos écoles. Il fait partie bien sûr d'un groupe particulier, celui de l'intelligentsia et le fait d'avoir été choisi et ainsi privilégié, va lui donner un comportement particulier qu'il convient d'analyser.
Un peu grisé par le choix dont il bénéficie, il va avoir tendance à se persuader qu'il appartient sans conteste à une élite et attribuer cette distinction beaucoup moins aux circonstances qu'à son mérite. Il sera tenté d'en retirer une certaine vanité et de se montrer même arrogant. Passionné pour la politique mais possédant peu d'esprit critique, il va très vite courir le risque d'être pris en main par des gens de gauche ou d'extrême-gauche, qui trouveront là une proie facile, quand ils lui parleront des méfaits du colonialisme, du droit des peuples opprimés et des injustices de la société capitaliste à l'égard de l'Afrique.
Il ne faudra pas oublier que sommeille au fond de lui-même un sentiment d'humiliation refoulé car vivant à l'occidentale, il en veut à l'Occident de lui avoir montré que son père n'était autrefois qu'un "sauvage". Il lui restera toujours une sensibilité à fleur de peau, née d'un complexe racial transmis de père en fils, constamment exacerbé et que le moindre déboire fera rejaillir en surface sous forme de révolte ou de découragement.
Mais par dessus tout cela, ce qui vous frappera le plus souvent, ce sera la gaité de l'Africain, dévoué à ses amis, fidèle à ses chefs et pétri de bonne volonté.
Pour terminer, quels conseils donner à ceux qui auront à instruire des Africains ou à travailler en collaboration avec eux ?
Il faudra tout d'abord ménager leur dignité en leur faisant sentir qu'on les considère au même niveau que leurs camarades français.
S'intéresser à eux sur le plan personnel, en faisant périodiquement le point des connaissances acquises ou des lacunes constatées. Etre patient et toujours contrôler avant de passer au point suivant que le précédent a été assimilé, car ils prétendront souvent, par simple respect humain, avoir compris. Refuser avec certains qui en sont friands, les interminables palabres sur la politique, les problèmes raciaux, etc...
Etre ferme et autoritaire, mais ne jamais leur lancer devant les autres des remarques désobligeantes ou blessantes. Ne pas se gêner, en revanche, pour le faire en particulier, mais se rappeler que l'Africain, un peu comme les enfants, est extrêmement sensible à l'injustice.
Savoir que l'on peut garder avec lui la même attitude dans le service et hors service. Pour lui en effet, le chef reste toujours le chef. Il aime se sentir en confiance et le "ton souriant" est la meilleure manière de garder le contact avec lui.
Pendant les séances d'instruction, ne pas oublier de procéder le plus souvent par images et ne jamais s'engager dans l'abstrait sans lui donner de solides points de repères. Rester très progressif et lui consacrer du temps.
Ne jamais perdre de vue que le stagiaire se trouve brutalement déraciné. Les études qu'il a faites et qu'il continue de faire le classent d'avance à part dans une société où il sera ensuite appelé à mener sa vie professionnelle. Peut être est ce pour cela aussi que tant d'Africains répugnent à venir exercer au pays natal la profession apprise à l'étranger et que l'on assiste en Afrique à une telle hémorragie de cerveaux.
Peut-être y a t-il là un sujet de réflexion particulier pour les futurs instructeurs qui devront essayer de parfaire leurs connaissances générales sur le pays d'origine de leurs élèves et ses problèmes afin de les aider à mieux les résoudre. C'est toute la problématique de l'adéquation des études à un certain public qui est posée là...
Conclusion.
Je voudrais terminer sur les conseils que donnait, voici plus de vingt ans, un officier africain aux jeunes cadres européens appelés à servir dans les troupes coloniales. C'est un témoignage émouvant, tout à fait actuel et qui résume à mon sens ce qui vient d'être dit :
... Si l'Africain juge favorablement les paroles et les actes de son chef, il l'aimera, le suivra partout, et sera toujours prêt à se sacrifier pour lui (les anciens coloniaux peuvent en témoigner) ; si au contraire il n'apprécie pas son Chef, il fera juste ce qu'il faut pour n'être pas puni...
... Ne croyez pas que si vous vivez trop près d'eux, ils ne vous obéiront plus pendant le Service. Au contraire, plus vous êtes en contact avec l'Africain, plus il s'attache à vous, plus il vous aime et plus il vous obéit...
... laissez leurs responsabilités aux cadres africains, e ayez confiance en eux ; l'attention que vous leur porterez sera perçue comme un don du "grand frère" et vous sera rendue au centuple."
Auteur non déterminé

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