Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (1)… Le début d’un parcours atypique.


Ce nouveau billet sera consacré à un témoignage apporté en tant que commandant de compagnie de combat au sein d'une unité prépositionnée en Afrique de l'Ouest, en l'occurrence le 23ème Bataillon d'Infanterie de marine stationné dans la presqu’île du cap Vert, c'est à dire au Sénégal.. J'aborderai donc dans les lignes qui suivent tout à la fois cette expérience professionnelle et humaine ainsi que le regard que j'ai porté sur ce pays traditionnellement proche de la France... 

 




Mon temps de commandement de capitaine qui s'est déroulé de 1987 à 1989 est intervenu à une époque où le nombre d'unités élémentaires à commander outre-mer était encore très important car on était encore sous le régime de la conscription. De mémoire, indépendamment des unités de commandement et des services, il devait y avoir plus d'une vingtaine d'unités de combat au total…

 

Après deux années et demi d'officier adjoint au sein du 21ème RIMa et alors que j'étais prévu par le chef de corps pour prendre une unité du régiment, la DPMAT décida que je devais finalement aller commander outre-mer pour prendre la 2eme compagnie du RIMaP / NC implantée sur le camp de Nandaï en Nouvelle Calédonie. Inutile de dire que cette perspective de quitter un régiment professionnalisé ne m'enchantait guère, car après avoir galéré comme officier adjoint avec deux capitaines différents, je brûlais de faire enfin à mon tour mes preuves mais c'était ainsi... et il n'y avait pas à discuter... Quitte à repartir pour le Pacifique, j'avoue tant qu'à faire, que j'aurais quand même de loin préféré prendre la 3eme compagnie alors stationnée à Nouméa dans la caserne Gally-Passebosc. En tant que célibataire, la perspective de me retrouver pour deux ans dans un camp au milieu des lantanas et des niaoulis était en effet moins réjouissante que celle procurée par les possibilités offertes par Nouméa... et en matière d'isolement j'estimais avoir déjà bien donné lors de mon séjour en Assistance militaire technique (AMT).

 

Résigné, quelques mois plus tard, alors que je me trouvais au Tchad dans le cadre d'une intervention régimentaire, j'eus toutefois la surprise de recevoir un message de la DPMAT m'informant que j'étais en fait désigné pour commander une compagnie de combat au 23ème BIMa de Dakar... L'explication de ce changement tenait au fait qu'ayant envoyé mes vœux à mon ancien capitaine, devenu entre temps chef du BOI dans ce bataillon, celui-ci m'avait recommandé au chef de corps... Bien entendu ce changement me convenait, même si j’ignorais alors que la permutation allait s’effectuer au détriment d’un camarade de promo qui m’en voudrait un peu par la suite… injustement à mon sens, car cette permutation ne s’était faite que sur des prévisions d’affectation et non des désignations actées par ordre de mutation… Personnellement, bien qu’ayant été initialement prévu pour la 2eme compagnie du 21eme RIMa je n’en n’ai jamais voulu au camarade qui l’avait finalement prise et que j’accueillis avec plaisir au Sénégal lors d'une manœuvre Ndiambour… car nous savons tous que les desseins de la DPMAT sont parfois impénétrables.

Pour des raisons que j'ignore, la relève de commandement se situait en octobre, soit bien après la fin du Plan annuel de mutation, ce qui fait que je fus le dernier à arriver dans mon unité... Outre le sentiment d’être un invité de dernière minute, pour la seconde fois je débarquais donc en décalé outre-mer ignorant au passage qu'on allait me resservir quelques mois après le couplet du "vous venez d'arriver" au moment des notations... Je ne développerai pas davantage, chacun aura compris... mais par la suite comme chef de corps c'est là une excuse que je n'ai jamais utilisée pour justifier une absence de progression en première année d’affectation chez un subordonné.



A la différence de nombre d’officiers qui considèrent que cette période de leur carrière s’est déroulée de façon impeccable, le témoignage que je m’efforcerai d’apporter sera sans fard, incluant les bons mais aussi les moments plus difficiles de ces deux années car tout n’a pas toujours été parfait, loin s’en faut. Outre la nécessaire retenue à propos de certains évènements qu’il serait inutile de développer outre mesure et la discrétion qui m’impose de ne pas citer les noms des protagonistes de cette période, le seul reproche que l’on pourra m’adresser sera sans doute la faconde méridionale avec laquelle j’écris… mais j’assume bien volontiers ce travers.

Disons-le clairement, ce témoignage sera d'une part moins haut en couleurs que celui que j'ai rédigé à propos de mon premier séjour en Assistance militaire technique au sein de l'Armée nationale de la République de Djibouti, d'autre part il risque de décevoir certains car il correspond à une période de ma carrière qui n'a pas été pour moi celle où je me suis le plus éclaté, alors même que le temps de commandement de capitaine est censé être le moment le plus exaltant de notre vie professionnelle...

 

Ceci s'explique pour plusieurs raisons...

 

En premier lieu, avec le recul et par rapport à l'expérience précédemment engrangée en AMT, j'estime que je n'ai fait pendant ces deux années que " survoler " le pays et ses habitants... alors que l’intérêt majeur d’effectuer un commandement outre-mer résidait précisément dans l’opportunité de découvrir autre chose que les champs de manœuvre de la métropole… Cantonnés au camp de Bel Air et n'en sortant finalement qu’assez peu, je considère que je n'ai pas eu l'occasion d'appréhender correctement la population, ses usages et ses coutumes, ainsi que l'aurait méritée la richesse culturelle de ce pays. La réalité de l’Afrique de l’Ouest ne se limite pas en effet aux restaurants de la corniche, aux marchandages dans le marché Kermel ou dans le marché Sandaga… et encore moins aux achats de souvenirs exotiques effectués dans le village de Soumbedioune. Sans être un inconditionnel de l’Afrique, servir dans un pays étranger sans découvrir ou tout au moins en ne découvrant que de façon partielle ce dernier, ne correspond pas aux motivations pour lesquelles j'ai choisi la Coloniale...

 

La seconde raison pour laquelle j’ai conservé un souvenir un peu mitigé de cette seconde affectation tient au fait que je suis quelqu'un qui aime foncièrement obéir d'amitié à mes chefs… Dans ce domaine, je ne peux pas dire que les rapports que j'ai entretenus pendant deux années avec mes patrons du moment aient été exaltants... Même si avec le temps et l'âge j'ai appris à redécouvrir quelques uns de mes différents chefs que j'ai re-croisés par la suite, il n'en reste pas moins que pendant ces deux années je n'ai pas vraiment accroché avec certains, notamment mes deux chefs de corps successifs. J'ai bien entendu appris à leur contact nombre de choses qui m'ont par la suite été fort utiles lorsque je me suis moi-même retrouvé chef de corps, mais le désintérêt apparent de l’un d’entre eux et la rudesse du style de commandement de l’autre ont fait que j'ai longtemps regretté le climat relationnel que diffusait notre ancien commandant de régiment au 21ème RIMa... 

Sans polémiquer le moins du monde, ce qui serait déplacé, je dirais que j’ai conservé de mon premier chef de corps qui était divorcé l’image d’un homme isolé, un peu secret et ne communiquant pas beaucoup, incontestablement fin connaisseur de l’Afrique et des Africains, mais qui fut à mon sens injustement critiqué en haut lieu en raison de sa vie hors service car il était trop bien "intégré" au plan local… Le passage de l’Inspection des Troupes de marine, séquence qui ne se déroula pas semble-t-il comme il l’aurait fallu en raison d’un contentieux indépendant de nos prestations, fut toutefois pour nous les capitaines une occasion de serrer les rangs autour de notre chef, en vertu du principe « pommés mais groupés ». Indépendamment du fait qu’il ne me fit pas progresser en niveau de notation, donnée qui me fut étonnamment rappelée par le gestionnaire lors d’une visite d’avancement une quinzaine d’années plus tard (!), j’ai au fond de moi regretté que nous n'ayons pas été plus proches… même si je sais qu’au fil du temps il commença à m’apprécier davantage ainsi qu’en témoigna par exemple son attitude à mon égard lors du décès d’un de mes chefs de section…

En ce qui concerne mon second chef de corps, un patron incontestablement très dynamique, son commandement fut un peu trop brutal à mon goût et le fait que j’étais visiblement classé dans l’ancienne équipe, contribua à faire que je n’eus pas trop d’affinités avec lui pendant notre année commune… Si je salue ses qualités remarquables de bâtisseur, car il sut nous convaincre de nous bouger et de contribuer à l’embellissement de notre cadre de vie…, si j’ai apprécié le fait d’avoir été bien noté par lui avec des appréciations écrites ne reflétant pas la rugosité de nos rapports humains, je regrette toutefois qu’il nous ait donnés à sa prise de fonctions le sentiment que l’an I du bataillon débutait avec lui et qu’avant son arrivée nous nous étions tourné les pouces… Ceci était particulièrement blessant et frustrant pour tous ceux d'entre nous qui entamions une seconde année… Oubliant ses coups de gueule, je préfère donc conserver en mémoire les félicitations qu’il m’adressa à la suite d’un parcours de démonstration effectué à tirs réels avec ma compagnie devant le nouveau commandant des Forces du cap vert… félicitations d’autant plus inoubliables qu’elles étaient rares… ou les remarques parfaitement justifiées qu’il me fit à la suite d’un exercice conjoint avec les Sénégalais, exercice pendant lequel le moins qu’on puisse dire est que je n’avais pas fait effort sur l’esprit de coopération… C'est là une leçon que je n’ai jamais oubliée et qui me fut fort utile par la suite.

En dépit de ces regrets, merci en tous cas à ces deux chefs de corps (et à celui que j’aurai par la suite en Guyane), car le style de commandement très différent de ces patrons successifs et la nature de leur action respective m’ont aidé par la suite à élaborer et à mettre en œuvre ma propre façon d'être à la tête du Régiment du Service militaire adapté de la Martinique….

 

Enfin, indépendamment de mes rapports avec la hiérarchie du moment, il y avait aussi la nature de l'unité que je commandais, unité très spéciale de par sa composition très hétérogène, thème sur lequel je reviendrai en détail un peu plus loin, car le commandement d'une unité outre-mer confronte un jeune officier à des préoccupations et à des problèmes très différents à mon sens de ceux qu’il doit traiter en France dans une unité des forces où la durée d’affectation du personnel est plus longue et où la participation à des missions extérieures constitue un facteur naturel de cohésion...

 

De ce fait, je livrerai donc quatre réflexions personnelles…

 

En premier lieu, je dirai aux jeunes officiers qui peuvent avoir des tensions avec leur patron que c’est toujours au jeune officier de s’adapter à son chef et pas l’inverse, la hiérarchie devant être considérée « comme une science exacte » sinon on n’en sort pas… Comme me le dit un jour mon second chef de corps, on ne peut pas s’opposer à son chef… En d’autre termes, pour reprendre une expression consacrée, on se soumet ou on se démet… même si c’est parfois très difficile d’accepter de fermer sa gueule… Ce n’est là que du bons sens et du fait de mon tempérament passionné… j'avoue qu'il m’a parfois fait défaut…

 

Ma seconde observation sera relative au style de commandement… Il en existe de multiples formes, chacun agissant en fonction de sa personnalité, de son environnement, des circonstances… mais en ce qui me concerne et sans tomber, j’insiste sur ce point, dans la démagogie, j’ai toujours choisi de commander AVEC et pas CONTRE mes cadres… Il faut savoir rester naturel et ne pas forcer son tempérament ce qui ne signifie pas être faible. Pour moi, c’est l’adage « Obéir d’amitié » qui a toujours prévalu, n’en déplaise aux adeptes des coups de gueule générateurs de claquements de talons… et ce principe doit fonctionner autant avec le haut qu’avec le bas de la pyramide.

 

Par ailleurs, un élément à bien conserver en tête quand on doit exercer un commandement outre-mer où se produisent tous les deux ans des ruptures de mémoire significatives du fait des mutations, c’est qu’avant nous il n’y avait pas que des incapables et après nous que des « cons »… L’an 1 de la formation que l’on nous confie de façon momentanée, quel que soit son niveau, ne débute pas avec nous même si sa situation du moment présent n’est pas nécessairement reluisante.

 

Un tout dernier point à l’attention de ceux qui comme moi ont privilégié les temps de troupe outre-mer… En faisant ce choix il faut savoir qu’on se met souvent hors réseau ce qui fait qu’ensuite dans le meilleur des cas on est un inconnu pour les décideurs et les gestionnaires, dans le pire des cas on passe pour un exotique… voire un touriste ayant privilégié la qualité de vie… car c’est bien connu qu’outre-mer "on se les roule" pendant deux ans… Mais là encore, une chose est certaine : entre un jogging aux aurores sur fond de savane et de baobabs dans la brume du matin ou sous les cocotiers de Moruroa et un trajet en métro dans la grisaille parisienne pour rejoindre les bureaux de l’EMAT, de Lourcine… ou même la cuve de l’EMA je n'ai jamais regretté mes choix… même s'il y a eu un prix à payer.

 

Pour terminer, j’avoue qu’après cette expérience du commandement d’une unité élémentaire au Sénégal, quinze ans plus tard j’aurais ensuite beaucoup apprécié prendre la tête du 23ème BIMa… un corps qui n'aurait pas eu beaucoup de secrets pour moi... Malheureusement ainsi qu’on me l’expliqua, le  23ème BIMa figurait sur la liste des temps de commandement dits de 2ème niveau, en d’autre termes réservés à des officiers dits "méritants" et en général affectés au sein de la DPMAT, mais qui… en dépit de leurs qualités et de leurs mérites… avaient échoué au concours de l’enseignement militaire supérieur du second degré et n’étaient donc pas brevetés de l’École de guerre… Mais nous en reparlerons…

 

Je ne revins donc pas au Sénégal…

 

Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (2)… Le 23eme BIMa et le camp de Bel Air à Dakar.


Le 23eme BIMa dans lequel je suis arrivé en octobre 1987 était alors stationné au camp de Bel Air, situé au Sud-est de Dakar entre le port et la baie de Hann, une ancienne hydro base vieillissante de la Marine dont il restait encore les grands hangars rouillés de stockage des hydravions de l'époque qui nous servaient désormais de garages… Peu de gens le savent mais ce camp tirait son nom de l'enseigne de vaisseau Chouvel de Bel-Air mort en 1878 et dont le corps repose au cimetière de Bakel, bourgade située à 750 km de Dakar dans le Nord-est du Sénégal, aux côtés de 67 autres soldats français tombés ou morts de maladie (fièvre jaune, paludisme) pendant la conquête.

 

Le camp de Bel Air à Dakar, cantonnement du 23eme BIMa

 

Le bataillon était alors composée de trois unités : la compagnie de commandement et des services, la 1ère compagnie de combat que je commandais et le 2ème escadron, unité blindé mixte articulée en deux pelotons AML et deux sections de combat, le tout pour un effectif total d'environ 500 hommes.

L’insigne de l’escadron étant le rhinocéros, les mauvaises langues de mon unité disaient que le travail des deux sections de fantassins consistait en fait à laver le c… du rhinocéros…

Quant à la CCS, son insigne étant un baobab, certains expliquaient que cela donnait ainsi une idée de la taille du poil dans la main de son personnel, d’autres vu que le seul apport de cet arbre était de l’ombre, que cela représentait bien la valeur ajoutée de leur travail… 

Quant à la compagnie, il était évident que c'était la mecque de la rusticité et de la virilité... mais aussi de la débrouille... si l'on en croit certains anciens du 8eme RPIMa...

Passons sur ces traits d’humour de popote… bien caustiques... mais de bonne guerre entre camarades car source d'émulation...


Ce qui était évident d'emblée en y arrivant c'est que ce camp ce Bel Air constituait un cadre remarquable et verdoyant pour vivre et travailler. L'inconvénient était toutefois qu'à la différence de mon expérience précédente de l'AMT nous nous trouvions dans une situation d'enfermement derrière des barbelés, coincés sur trois côtés par l'océan Atlantique. Au bout du camp se situait une ancienne batterie d'artillerie côtière démantelée et devenue soute à munitions, le fort B, batterie qui dans le temps était dotée de pièces lourdes. Cette batterie avait eu son moment de gloire, si l'on peut dire, lors de la tentative avortée de débarquement des forces anglaises et gaullistes en décembre 1940, les canons de 240 mm de l'époque ayant ouvert le feu, de concert avec les pièces du fort A de l'île de Gorée et celles du cap Manuel, sur la flotte d'invasion. Parmi les vestiges de cette époque subsistait encore sur la falaise une sorte de blockhaus qui devait sans doute être à l'époque une casemate d'observation, aux murs épais, que l'on avait transformée après agrandissement des ouvertures en une habitation de célibataire... désormais traditionnellement dévolue au commandant de la compagnie puisque tout comme mes deux prédécesseurs, j'étais célibataire... Cette succession de célibataires bon vivants en ce lieu faisait d'ailleurs dire à certaines mauvaises langues que si le "pieu" de cette maison avait pu parler il aurait eu bien des choses à raconter... et il est probable qu'il l'aurait fait en langue Wolof... si vous voyez ce que je veux dire...

Si on ne peut pas dire que cette annexe digne de la ligne Maginot était vraiment un logement de standing… une chose est incontestable, elle offrait une vue imprenable sur la baie de Dakar et sur les chalutiers d'écoute russes qui y étaient ancrés à l'année... Quant à sa position un peu à l'écart, elle apportait une certaine intimité à ses occupants... Pour des raisons indépendantes de ma volonté, il semblerait qu'après mon départ et son occupation par un club féminin du bataillon, son appellation soit devenue sur le plan de masse du camp, la "villa Martin"... Je ne pensais certainement pas que mon passage laisserait des traces pour la postérité...


Le camp de Bel Air grâce à l'entretien qui y était réalisé et en dépit de sa vétusté était un cadre de vie et de travail privilégié, tout à la fois propre et sécurisé. Notre second chef de corps ayant lancé un concours d’embellissement des espaces verts doté d’une récompense financière, cela déboucha sur une compétition furieuse entre unités… En ce qui me concerne, j’avais imposé à chacun des permissionnaires rentrant en France de revenir avec des graines et des semences, toujours difficiles et chères à trouver localement… et ils avaient intérêt à ne pas oublier… Les plantations se multiplièrent donc… au détriment de la facture d’eau du bataillon… Dans sa grande sagesse le commandement conclut au vu des efforts des uns et des autres qu'il ne pouvait trancher et partagea donc la prime en trois parts égales... Pas de jaloux donc.

S'il n'y avait pas à l’époque de piscine, le camp disposait toutefois d'une petite plage, d'un club nautique, d'un stade, d'un cinéma, d'une garderie et même d'un club d'équitation... Cette plage située près de la villa du chef de corps était toutefois encombrée par de gros rochers qui rendaient malaisée la baignade… Aux dires des employés civils sénégalais du bataillon qui se marraient en évoquant l’anecdote, à intervalles réguliers un esprit plus éclairé que les autres avait systématiquement l’idée de faire enlever ces rochers qui gênaient les baigneurs… avant qu’on ne réalise un peu plus tard qu’en fait ils permettaient au sable de se fixer… Une fois le sable emporté par les vagues, deux ans plus tard, un nouveau venu proposait alors de mettre des rochers pour stopper l’érosion… et ainsi de suite… En bref une autre version du mouvement perpétuel ou de l’histoire sans fin, comme on voudra… 

 

L'inconvénient de cette situation d’enfermement était, je le redis, notre coupure d'avec la population locale. Nos contacts quotidiens avec les Sénégalais se limitaient à nos employés civils et aux vendeurs de journaux comme le fameux "Napoléon" qui nous revendait grâce à un réseau d'approvisionnement connu de lui seul les journaux récupérés dans les avions... et visiblement déjà lus… comme en témoignaient parfois les mots croisés déjà remplis... Je n'oublie pas non plus aussi le non moins célèbre  "Libanais-russe" qui pouvait tout nous procurer… du caviar sans doute apporté par les marins des chalutiers d'écoute jusqu’aux magnétoscopes... en passant par les vraies - fausses Rolex "tombées du camion"...

 

Pour des raisons de sécurité parfaitement légitimes, car on était ne l’oublions pas en Afrique, l’accès au camp était fortement réglementé et les " perles " tombaient comme à Gravelotte dès qu’il y avait un manquement aux ordres ou un non respect des consignes de sécurité. Indépendamment d’un acte de terrorisme toujours possible à une époque où notre pays était engagé au Proche Orient, la menace était celle des voleurs… mais pas seulement…

En effet, en avril 1989, de violents affrontements éclatèrent entre le Sénégal et la Mauritanie qui nous firent apprécier le positionnement géographique de notre bataillon… A l’origine de cette affaire il y avait eu des tensions entre des bergers mauritaniens et des paysans sénégalais sur fonds de différents frontaliers à propos d’îles situées dans le cours du fleuve frontière, puis la mise à sac de la cour des Maures, ce rassemblement d’orfèvres mauritaniens travaillant l’argent… A cet endroit bien connu, la foule chauffée à blanc par des meneurs déferla brutalement comme une vague en fin de matinée sur les malheureux Maures blancs qui y travaillaient… Lorsqu’elle se retira, seuls des corps sans vie jonchaient le sol… mais tout avait été pillé au passage… La rumeur comme toujours en Afrique se diffusant à la vitesse de l’éclair, ces pogroms se poursuivirent non seulement en ville mais aussi en brousse avec des assassinats  de Mauritaniens et le pillage de leurs boutiques, ces épiceries fort utiles où on trouvait de tout jusque dans les endroits les plus reculés… Pour faire bonne mesure, les deux pays se livrèrent aussi à des duels d’artillerie par-dessus la frontière… Le bilan des pertes fut élevé car on parle d’une soixantaine de morts mauritaniens, lynchés, décapités et même brûlés par la population locale… Le gouvernement sénégalais proclama fort heureusement l’état d’urgence et le couvre-feu afin d’éviter que la population sénégalaise n’extermine tous les ressortissants mauritaniens mais ce ne fut pas sans mal et sans éviter de nombreux affrontements des Dakarois avec les forces de l’ordre autour de la place de l’Indépendance.

Devant les risques de dérapage, à notre niveau ce fut donc un confinement total, la mise sur pied de guerre du bataillon et la préparation à l’accueil de tous nos ressortissants, Français ou bi-nationaux, dans le réduit de Bel Air… Fort heureusement, ces affrontements ne dégénèrent pas davantage et on évita par miracle la mise à sac des propriétés des toubabs et surtout des franco-libanais qui était probablement la prochaine étape en en cas de perte de contrôle par le gouvernement sénégalais… Bien avant les évènements d’Abidjan, ceci nous permit de comprendre la fragilité de notre situation et me fit apprécier en ce qui me concerne la sécurité offerte par ce camp…

 

En dépit de ces tensions du printemps, quelques mois plus tard le chef de corps ayant décidé d’organiser un bal et une tombola sur la place d’armes à l’occasion de la célébration du 14 juillet 1989, une certaine incompréhension gagna la troupe… et les cadres… Ce jour-là en effet, dans le cadre de ces portes ouvertes, on vit déferler sur le camp toute la communauté franco-libanaise de Dakar, sans qu’on puisse réellement exercer un contrôle sur qui était qui… Bien entendu la circulation était réglementée et canalisée mais il n’empêche que de nuit tout était possible… Fort heureusement tout se finit bien mais il n’en reste pas moins que nous fumes nombreux à nous interroger… à commencer par le marsouin de base ayant ''émargé'' pour ne pas avoir procédé un jour au contrôle d'identité correct d'un visiteur... Quant au patron, je suppose qu’il poussa un soupir de soulagement quand tout fut fini… mais bicentenaire obligeait...




A l’occasion de la tombola, les maisons Renault, Citroën et Peugeot… tenues par des Libanais…  offrirent trois voitures citadines de couleur Bleue, Blanche et Rouge… Dans l’espoir de remporter une de ces voitures… ce qui aurait permis ensuite d’alimenter notre caisse compagnie avec l’argent de sa location… nous achetâmes une masse incroyable de tickets de tombola… Le hic fut que les trois voitures livrées par des Libanais furent ensuite toutes remportées par des… Libanais… Un retour à l’envoyeur sommes toutes… qui prouve encore une fois qu'avec les "Levantins" il faut se lever de bonne heure pour réussir en affaires... Quant à la caisse du corps il semble qu’elle se remplit bien dans cette affaire avec la vente de casse-croutes et de boissons… ce qui permit ensuite au chef de corps de disposer d’une manne pour certains besoins ou pour des secours.

En plus de la déception procurée par cette tombola, c’est un brin dépité que le 15 juillet au matin nous revînmes tous sur la place d’armes en tenue de sport pour découvrir avec le jour se levant, le désastre à nettoyer qui nous attendait… Des centaines de gobelets, de serviettes, de cannettes de bière ou de coca roulant au gré du vent… jonchaient le sol au milieu des reliquats de merguez et de frites… et des chaises de campagnes éparpillées voire renversées… A croire qu’un attentat avait ravagé les lieux… Je fus quand même un peu surpris de ne pas voir de viande saoule dormant oubliée dans un coin… 

 

Cette troisième mi-temps sur fond de gueule de bois fut donc un grand moment… et nous ne sommes pas prêts d’oublier cette commémoration du bi-centenaire de la Révolution française…



(A suivre)...

Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (3)… Un style de commandement adapté.


Cette compagnie dont je prenais le commandement se composait globalement pour un tiers de cadres et d'engagés provenant de la 11ème Division parachutiste (DP) et de la 9ème Division d'Infanterie de Marine (DIMa) et pour deux tiers de volontaires service long outre-mer (VSLOM) ayant souscrit un engagement de 18 à 24 mois pour servir dans les DOM/TOM ou en Afrique. Quelques appelés locaux, soit franco-sénégalais, soit Français d’origine libanaise, étaient aussi incorporés pour effectuer leur service national.


Insigne de la 1ere compagnie de combat que je commandais



En ce qui concerne l'encadrement, exception faite de quelques rares camarades connus auparavant, dont mon officier adjoint qui venait lui aussi du 21eme RIMa et avec qui j’allais encore par la suite travailler car nous allions nous retrouver au CMIDOME puis au SMA, tous les visages étaient nouveaux pour moi. Si parmi les cadres beaucoup provenaient du 8eme RPIMa ou du 3eme RIMa, d’autres venaient aussi du 3eme RPIMa ou du 2eme RIMa...

Dans tous les cas de figure, c'étaient tous de fortes personnalités à commencer par les chefs de section... Pendant le round d’observation qui suivit mon arrivée à l’unité, très rapidement je constatais que le problème majeur à résoudre serait de donner une âme à cette unité, de la souder. Én effet, étant donné que ses cadres provenaient de régiments à forte identité et où chacun espérait revenir, une affectation de deux ans dans ma compagnie ne représentait pour eux qu'une brève parenthèse dans leur vie de marsouin... parenthèse où tout en faisant leur boulot normal ils ne comptaient pas, soyons clairs, s'investir plus que de rigueur... En outre, au plan familial, pour un certain nombre d'entre eux cette affectation correspondait aussi à une période sans opération extérieure leur permettant de profiter d'une vraie vie de famille et aussi pour certains de récupérer physiquement... Si chacun était bien entendu heureux de bénéficier d'un séjour agréable dans des conditions de vie et de rémunération fort appréciées, tout en faisant très correctement leur travail, force était de constater que la plupart ne se sentaient que de passage... Dans ce type d'unité où le personnel était renouvelé par moitié tous les deux ans le problème majeur, je le répète, était de développer une cohésion interne qui en temps "normal" dans les régiments professionnalisés se créait à l'occasion des interventions extérieures...

Pour comprendre l’ambiance générale qui prévalait dans cette compagnie, prenez des individus souvent avancés dans leur carrière et provenant d'unités et de subdivisions d'armes de culture différentes, mélangez les pour un temps que l'on sait d'emblée limité... vous parviendrez certes à les faire travailler et vivre ensemble mais il n'est pas certain que vous en fassiez tous des gens passionnés par ce que vous avez à leur offrir et à leur demander... Pendant leurs premiers mois d’affectation et indépendamment de l’intérêt porté au pays dans lequel ils viennent d’arriver, leurs pensées resteront tournées vers leur ancien régiment et vers leurs camarades restés en métropole… puis au fur et à mesure qu'approchera l'échéance du retour en France, leur intérêt glissera progressivement de l'unité que vous commandez vers celle où ils espèrent retourner et dont ils se disent communément les "fils".... Quand on sait que cette attente est motivée par le fait qu'ils y ont parfois leur résidence, un travail pour l'épouse, un réseau relationnel... on ne peut que les comprendre mais c'est quand même frustrant pour un chef de sentir que ses hommes lui échappent... 

La première manifestation du fait que beaucoup vivaient leur affectation du moment comme une parenthèse limitée dans le temps était perceptible par exemple au niveau des tee-shirts parfois arborés... La première mesure à prendre fut donc de bannir en service les tee-shirts des unités de provenance en prévenant que je m'emploierais à faire tout mon possible pour empêcher un retour des intéressés dans ces unités s'ils persistaient à ne pas tourner la page et à refuser de s'intégrer. Peu à peu les choses rentrèrent dans l'ordre au fur et à mesure que le séjour avançait mais même si les talons claquèrent, je ne suis pas pour autant bien certain que les esprits aient suivi... C'est d'ailleurs là un problème auquel je fus confronté à nouveau bien des années plus tard en tant que chef de corps mais j'étais alors mieux armé pour y faire face...

 

S'agissant de nos jeunes marsouins, la différence était importante par rapport aux engagés que j’avais fréquentés quelques semaines auparavant… Logés dans des bâtiments vieillissants qui ne faisaient pas de ce séjour une villégiature et pris dans un emploi du temps chargé et répétitif, le quotidien du Sénégal se révélait pour nombre d’entre eux souvent décevant... La vie à Dakar était chère, l'emploi du temps marqué par l'importance des services ou par des activités de garde à proximité de l'aéroport, les loisirs limités. Contrairement aux attentes, les possibilités de baignade étaient sommes toutes réduites compte tenu de la pollution des eaux sur place et de la dangerosité des immenses plages popularisées par l'arrivée du rallye Paris - Dakar en raison de la présence de la barre... Beaucoup d'entre eux étaient donc amers car les attentes nées lors de leur formation initiale de VSLOM à Fréjus ou à Perpignan ne se concrétisaient pas... La jeunesse de caractère de ces garçons, l'éloignement familial et parfois les soucis laissés en France faisaient que ce n'était pas réellement là une population stable... Quelques-uns parmi les plus désappointés se tournaient donc pour oublier leur quotidien vers l'abus de marijuana et de cannabis, substances aisées à se procurer à la sortie du camp. S’agissant de la marijuana on avait beau expliquer que son usage en était prohibé, que les revendeurs, souvent des « taxi-men » étaient en cheville avec des policiers locaux pour racketter les éventuels acheteurs… rien n’y faisait… et en dépit des sanctions disciplinaires, le ''pakalolo'' continuait à circuler. 

Dans ma compagnie, en ce qui concerne les utilisateurs de stupéfiants, l’affaire se termina mal pour l’un d’entre eux car après des mélanges explosifs faits un soir avec de l’alcool, il finit à la morgue de Dakar, son compagnon de beuverie ne s’en sortant que par miracle au terme d’un solide lavage d’estomac… La famille du défunt ayant souhaité quelques mois plus tard voir les conditions de vie de leur fils avant son décès, je dus alors affronter les reproches de la mère qui avait du mal à comprendre qu’en dépit de nos mises en garde et de nos sanctions nous n’avions hors service qu’une influence limitée sur le comportement de leur progéniture… Dans sa détresse cette femme alla même jusqu’à me reprocher indirectement l’attitude des Sénégalais qui la harcelaient pour des achats dès qu’elle mettait les pieds dans la rue…  C’est dire son désarroi…

 

Parmi les déçus du séjour, certains se mirent en absence irrégulière, d'autres essayèrent même de déserter... Ainsi, après une absence de plusieurs jours, un de mes marsouins fut interpellé par la police sénégalaise dans la région de Saint Louis du Sénégal, tout près de la frontière mauritanienne, alors qu'il essayait de regagner la France par la route ou plutôt par la piste. L’intéressé, vendu par un passeur local, avait  négligé le fait qu'entre le Sénégal et la France il y avait la Mauritanie, le Maroc, le détroit de Gibraltar, l'Espagne... et accessoirement la présence des Sahraouis quelque part dans les sables... Un autre disparut pendant plusieurs jours et sans quitter le camp de Bel Air partit se cacher dans les rochers près de la digue, n’en sortant que la nuit pour rapiner de la nourriture… alors qu’on pensait qu’il se trouvait en ville…

Dans le domaine des comportements inadaptés, la palme revint toutefois à un marsouin qui finit par commettre à mon encontre un acte que je qualifierais de désespéré pour essayer de faire rompre son contrat… Ainsi, un lundi matin, lors des couleurs du bataillon qui étaient suivies une fois par mois d'un exercice de défilé en armes, en attendant que mon tour vienne de mettre en place mon unité, je remarquais en passant dans les rangs un marsouin non rasé, qui venait d'être sanctionné peu de temps auparavant pour absence irrégulière. Ayant appelé son chef de section afin qu''il constate l'état négligé de son marsouin, au moment précis où je me retournais vers lui, ce garçon décrochant son Famas équipé d'une baïonnette tenta de m’en donner un coup au niveau de la poitrine. Ayant détourné la lame du plat de la main dans un geste réflexe, celle-ci finit par toucher légèrement à la cuisse le chef de section qui arrivait… Aussitôt maîtrisé par ses camarades, le jeune VSLOM fut incarcéré puis après des tests qui ne conclurent pas à la démence, renvoyé sur la France pour y être jugé… 

La seule motivation invoquée pour justifier cette « rébellion avec arme » qui allait lui valoir une peine  d'emprisonnement significative fut qu’il voulait faire avancer les choses… car aucune de ses demandes répétées pour rompre son contrat n’avait été agréée… chose que l’on comprend car le bataillon n’était pas une annexe du Club Med que l’on décidait de quitter quand on en avait marre… En l’absence de raison impérieuse, notamment d’ordre familial ou sanitaire, il était exclu de céder à ce type de demande car à ce jeu-là nos effectifs auraient fondu comme neige au soleil… Avec le recul je me dis cependant que j’aurais sans doute dû être plus perspicace et me douter que la fragilité de certains garçons nous exposait à des gestes parfois désespérés pouvant conduire à des drames… C’est en tous cas une leçon que je retins et que par la suite je fis passer à mes subordonnés… L’ayant recroisé quelques mois plus tard entouré de gendarmes lors d’une audition chez le juge d’instruction du TPFA de Reuilly Diderot, ce garçon se mit spontanément au garde à vous en me voyant ce qui me fit de la peine car on aurait sans doute pu éviter cette connerie… en ne le retenant pas lors de son incorporation au 4ème RIMa.

 

Un élément qu'il ne faut pas négliger dans l'approche de ces jeunes résidait aussi dans le style de commandement à adopter vis à vis d'eux, donnée que je n'ai pas intégré d'emblée mais dont j'ai mieux perçu l'importance un peu plus tard alors même qu'affecté au Centre des relations humaines de l'EMAT, j'eus à conduire une étude sur cette population afin de déterminer s'il n'y avait pas là un vivier pour la professionnalisation à venir de l'Armée de terre... Du fait de leur statut ce n'étaient pas réellement des engagés... donnée que certains cadres un peu rustiques avaient tendance à oublier un peu facilement et qu'il me fallait contrôler... Un de mes chefs de section, un sous-officier bien connu au 8eme RPIMa qui portait un nom de peintre de la Renaissance... et que j'ai beaucoup apprécié car il avait un cœur énorme et était d'une rare compétence, était pourtant affligé d'une grande gueule qui le desservait un peu... Ayant une légère tendance (!) à rudoyer verbalement ses marsouins en les traitant à tout bout de champ de "babouins"... ce qui me "gonflait"... c'était pourtant un type formidable... J'ai mis longtemps à accrocher avec lui et il a fallu que je perce un jour l'abcès pour que je comprenne mieux sa personnalité... et pour accrocher enfin avec lui… S'il me lit ou si certains l'ont reconnu, qu'il sache que je l'estime beaucoup... Pour commander ce type d'homme il n'y a que le langage du cœur qui passe aussi ne faut-il pas hésiter pour se les concilier à leur apporter une aide dans des domaines qu'ils ne maîtrisent pas toujours comme par exemple l'instruction d'une fastidieuse procédure administrative d'adoption...

Outre les VSLOM, il y avait aussi dans la compagnie quelques appelés locaux franco-libanais ou franco-sénégalais qui avaient été incorporés pour accomplir leur durée légale de service national. En ce qui concerne les franco-libanais, ils nous étaient très utiles grâce à leur réseau relationnel et à leurs bonnes adresses. C'étaient vraiment les rois de la "démerde"...

S'agissant des franco-sénégalais, c'étaient généralement des garçons venant d'un milieu très modeste et ne posant aucun problème de discipline. L'un d'entre-eux qui travaillait comme "apprenti", c'est à dire comme aide d'un conducteur de mini bus, m'avait demandé à passer le permis de conduire de façon à trouver un boulot de conducteur mieux rémunéré... Le demande fut malheureusement rejetée par le BRH du bataillon car l'intéressé ne remplissait pas, parait-il, les conditions... et je ne pus donner suite à ses attentes, ce que je me reproche encore aujourd'hui. Mon tort fut en effet de ne pas taper sur la table du chef du BRH car si cette demande avait été agréée, nous aurions sorti un garçon sans histoire de la misère... Tout ceci est bien regrettable et plus de 30 ans après je me le reproche encore...

 

Au sujet des conneries, le moins qu'on puisse dire c'est que les VSLOM n’en n'avaient pas le monopole au bataillon… car certains EVAT leur livraient aussi dans ce domaine une concurrence effrénée…

Ainsi par exemple, l’un de mes caporaux chefs infirmiers, viré un soir avec pertes et fracas d’un bar de nuit de Dakar, ne trouva rien de mieux à faire que d’y revenir une heure après... mais équipé cette fois ci d’une hache pour défoncer la porte du bouge et d’un bidon d’essence pour y mettre le feu à titre de représailles… Histoire de gagner du temps, il avait aussi emprunté pour ce faire une méhari du camp… Fort heureusement comme je le fis remarquer à l’OSA, il y avait pour moi un point positif dans cette affaire, c’est que la Méhari en question n’était pas celle de la compagnie… Je n’eus toutefois pas le sentiment qu’il apprécia ma boutade car lui aussi selon ses dires, prenait un peu trop souvent à son gout par la faute des commandants d’unité le « parachute ascensionnel » … 

Un autre de mes caporaux EVAT d’origine wallisienne et alcoolique chronique, invité au mess par un sergent, s’enivra et se retrouvant enfermé pour plaisanter par ses camarades dans les toilettes du mess, sans doute un peu claustrophobe, paniqua et se jeta par la fenêtre du premier étage pour s’échapper… Atterrissant quelques mètres plus bas sur un appentis où était installé le groupe électrogène du mess, il traversa dans sa chute le toit en fibrociment sans s’empaler miraculeusement  sur les piquets de la grille métallique entourant le groupe et après s’en être extirpé en rampant au milieu des débris, partit sanguinolent se coucher comme si de rien n’était… Le lendemain après avoir décuvé, il avait bien entendu tout oublié…

Mon unité n’était fort heureusement pas la seule à défrayer la chronique… Ainsi à l’escadron, à la fin d’un pot, deux caporaux-chefs plus que légèrement éméchés basculèrent en chahutant par-dessus la rambarde du premier étage, finissant comme des crêpes sur le bitume… avant d’être évacués en ambulance vers l’infirmerie de garnison… 

Quant à la CCS, elle se fit aussi remarquer entre autres dès les premières heures de commandement du nouveau chef de corps par un scandale lié à une tentative d’organisation sur la corniche par certains de ses membres, d'une activité relevant du plus vieux métier du monde … scandale qui revint au chef de corps par le biais des autorités judiciaires sénégalaises… chose qu’il apprécia grandement on s’en doute… Sans doute le coût de la vie locale avait-il donné l’envie à certains et certaines d’arrondir leurs fin de mois…

 

Inutile de dire dans ces conditions que certains grands rapports étaient particulièrement saignants et je ne peux que comprendre la colère du chef de corps certains matins, même si nous trouvions parfois que ses coups de sang auraient dû être un peu mieux ciblés… Lors de ces grands rapports, étant placé juste à sa droite à la table de réunion, j’avais en effet droit systématiquement aux premiers coups de réglage de la salve qui allait s’abattre sur les commandants d’unité, que ma compagnie soit ou pas à la source d’un des événements de la semaine… A la force cela devenait un peu usant et pour moi une source d’acouphènes… Mes camarades par contre s’en sortant beaucoup mieux du fait de leur éloignement géographique… et de la loi de la dispersion naturelle des coups…

 

Parmi les nombreuses tornades que nous eûmes à affronter, j’ai en particulier conservé le souvenir de celle survenue dans la première semaine de commandement de mon second chef de corps… A l’issue des tous premiers jours, le chef de corps décida de nous réunir pour nous donner ses premières directives au vu de ce qu’il avait constaté… Bien qu’étant parti en stage nautique avec mon unité dès le lendemain de la passation de commandement, je dus revenir sur Dakar avec mon président des sous-officiers pour écouter la bonne parole… A mon arrivée, hilare, je découvris la tête de mes camarades commandants d’unité qui venaient de se faire étriller et qui faisaient grise mine… Le capitaine de la CCS venait en effet d’être confronté au problème que j’ai évoqué à propos des activités nocturnes de certains de ses hommes sur la corniche et celui de l’escadron avait découvert que le premier piquet d’honneur présenté par son unité au nouveau patron avait, à sa grande surprise et en dépit des efforts déployés, été jugé digne de l’armée Bourbaki… Étant donné que mon unité avait quitté le camp juste à l’issue de la cérémonie de prise de commandement, je pensais donc naïvement avoir été épargné par la bourrasque… enfin jusqu’au moment où à l’issue de son discours aux cadres, le chef me demanda de venir le voir dans son bureau car il avait « quelque chose » à me dire… Lors d’une entrevue un brin orageuse j’appris qu’un de mes conducteurs, un EVAT wallisien, revenant de livrer du matériel au camp nautique et séparé par la circulation routière du reste du convoi n’avait rien trouvé de mieux à faire pour recoller à ses camarades que de dépasser pied au plancher la file de voitures civiles qui l’en séparaient … voitures parmi lesquelles il y avait du fait de la Loi bien connue de l’emmerdement maximum (L.E.M.) …. celle du COMTERRE qui s’en revenait lui en ce dimanche soir de la plage de la Saumone… Cerise sur le gâteau, précisons en outre que ce « camion fou », pour reprendre l’expression du Comterre lui-même qui se fit un plaisir d’appeler dans la foulée le nouveau chef de corps pour lui relater les faits, avait toutes ses bâches qui s’étant détachées volaient au vent de la vitesse… En somme un spectacle digne de Mad Max… Inutile de préciser que si j’étais rentré en souriant dans le bureau, je n’avais plus du tout envie de rire en en sortant… et là pour le coup, c’étaient mes copains qui étaient pliés… car comme le dit l’un d’entre eux, une avoinée bien partagée ne faisait de mal à personne… Sans que nous nous en rendions compte, les trois capitaines avions donc épuisé en moins de 48 heures notre droit à l’erreur…  Moralité, grâce à ces petits incidents, en un week end la prise en main des capitaines par le nouveau chef de corps… mais aussi celle du nouveau chef de corps par le Comterre était achevée… une façon comme une autre de gagner du temps si on veut...

Histoire de nous remonter le moral, le commandant en second, un officier d’origine guinéenne remarquable de sagesse pour qui j’ai toujours eu le plus grand respect mais qui pour des raisons politiques vit malheureusement son séjour injustement écourté à la demande des autorités sénégalaises…, nous prit alors à part pour boire un coup… Ainsi qu’il nous le dit, si nous ne voulions pas nous gâcher le séjour il y avait intérêt à se ressaisir… Nous ne demandions qu’à le croire…

 

Malgré nos efforts, au cours des mois suivants nous sentîmes tous à tour de rôle passer le vent du boulet de très près… En ce qui me concerne ce fut pour une histoire de fusibles de VLRA, fourniture en rupture d’approvisionnement à cette époque… Jamais à court d’idées les marsouins du bataillon avaient résolu le problème des fusibles qui grillaient régulièrement avec du papier aluminium, solution qui si elle dépannait mettait toutefois en danger le circuit électrique du véhicule… La rumeur ayant circulé que des marsouins d’une autre unité s’étaient fait remonter les bretelles par le chef de corps sur ce sujet, les miens avaient donc compris que cette option était devenue tabou... Vint le jour où le chef de corps passant en revue mon piquet de garde se trouva face à un conducteur de VLRA… 

Question du chef de corps : « Et toi, quand tu as un problème de fusible grillé, est ce que comme tes camarades tu mets du papier chocolat…  ? »

Réponse du marsouin : « Ah non mon colonel, le capitaine a dit que c’est interdit… Moi je mets des trombones pour faire contact… »

Là encore, inutile de détailler le regard du chef se tournant vers moi… Il y a des moments où on aimerait disparaître sous terre… preuve comme chacun sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions…

La conclusion du patron fut : « Un nouveau cas de trombone ou de papier alu dans une unité c’est le conducteur qui prend… deux c’est le chef de section… trois c’est le capitaine… Compris ?»

Message reçu cinq sur cinq !!!

La rupture de stock de fusibles ayant pris fin comme par miracle quelques jours plus tard, au niveau des commandants d’unité nous en conclûmes que ce débat kafkaïen dans lequel nous étions plongés, à savoir marcher à pied ou rouler et émarger, s’était réglé à l’occasion d’un « tête à tête » particulier entre le chef de corps et le chef des Services techniques… Là encore, une fois de plus certaines "choses" bien partagées ne font de mal à personne… la preuve…

 

On le voit, la vie d’un commandant d’unité outre-mer était parfois loin d’être un fleuve tranquille…



(A suivre)...

Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (4)… Un rythme d’activités assez soutenu.


Pour en revenir à mon unité, sa composition était un peu particulière, car avec de mémoire environ 150 hommes elle s'articulait en une section de commandement, trois section de combat montées soit sur VLRA pour deux d'entre elles, soit sur SUMB pour la troisième, chacune équipées d'une mitrailleuse de 12,7 sur véhicule, et une section d'appui à base de mortiers de 81 mm. 


Le VLRA, un outil incomparable...


Deux des sections de combat étaient commandées par des lieutenants d’active et une par un sous-officier venant du 8eme RPIMa. La section mortiers par contre était commandée pendant ma première année par un ancien des combats d'Ati, un sous-officier réunionnais au patronyme normand doté d’une grande gueule mais que j’ai beaucoup apprécié tant pour sa compétence que pour son loyalisme et que je salue ici s’il me lit… Sa tendance un brin usante à me rappeler régulièrement qu’en cas de mise sur pied de guerre les plans prévoyaient qu’il pouvait passer pour emploi direct auprès du commandant des Forces françaises du Cap Vert, faisait qu’en gros, lorsque je donnais mes ordres pour un exercice il y avait d’une part les ordres aux sections de combat… et d’autre part les ordres au « chef de l’artillerie des FFCV »... ce qui amusait prodigieusement les premiers…

Opinant du chef et insensible aux ricanements des autres chefs de section, le « ComFeu des FFCV » était alors content de la considération qui lui était portée et me fichait ensuite une paix royale… comme quoi il en fallait peu pour le satisfaire… Force est toutefois de constater que l’ancien d’Ati se sortit de chaque prestation ou campagne de tir avec les honneurs de la guerre car sa section était parfaitement opérationnelle et bien drillé. Son successeur, un sous-officier au calme olympien que j’appréciais lui aussi beaucoup en raison de sa personnalité et de son professionnalisme, mais nettement moins haut en couleurs, sut préserver cet héritage et être lui aussi toujours au rendez-vous pendant les parcours à tir réels ou les démonstrations de feu. 

Disposant de VLRA adaptés grâce à un renfort de caisse, la section mortiers pouvait mettre en œuvre ses pièces sans les débarquer, directement à partir de la plate-forme du véhicule ce qui était bien pratique pendant les manœuvres. Cette section d'appui était donc un magnifique outil qui à la fin de mon commandement fut renforcé par un groupe antichar Milan afin de nous apporter une allonge des feux appréciable et parfaitement adaptée à la configuration sahélienne de notre théâtre d'engagement.

 

Ayant pris mon commandement un vendredi soir, nous débutâmes une manœuvre dans la foulée avec nos camarades sénégalais dès le lundi matin... Ceci fait que je démarrais donc mon temps de commandement sur les chapeaux de roues... sans même connaître mon personnel, exception faite des chefs de section que j'avais à peine rencontrés... Plus que ma compagnie, j'avais donc un peu le sentiment de commander une troupe de manœuvre un peu à la façon dont on le pratique en école... En dépit de cette méconnaissance, il semble que l’affaire se déroula de façon correcte si je me fie aux observations positives qui me revinrent du PC... L'examen de passage fut d'autant plus réussi en interne qu'un de mes chefs de section ayant perdu une lunette de LRAC lors de la traversée d'un village sénégalais, je récupérais celle-ci lors de mon passage et la lui restituais sans état d'âme ou commentaires particuliers... Le fait de traiter cette affaire comme une banalité qui pouvait arriver à n'importe qui permit de montrer à mes cadres quel était mon caractère, à savoir que je ne m'affolais pas pour rien... 

Lors de cet exercice conjoint dans le Siné Saloum j'avais toutefois bien noté que les différences d'équipement en véhicules pénalisaient à divers titres la section sur Sumb car la consommation, l'autonomie et les capacités d'emport de cette dernière étaient loin de celles des sections sur VLRA. La nature sablonneuse des sols dans une grande partie du Sénégal faisait en outre que dès qu'on attaquait le hors-piste, la température et la consommation des véhicules essence devenait ahurissante... Dès le retour au camp de Bel Air je procédais donc à un remaniement en enlevant à la Commandement et aux deux sections sur VLRA un de leurs véhicules que je remplaçais par un SUMB d'allègement ce qui fait que chacune des sections de combat avaient désormais ses trois groupes de combat sur VLRA et sa logistique, notamment l'incontournable glacière chargée de bières FLAG, dans un Sumb chargé en outre d'un fut de 200 l de carburant... ce qui en faisait quand même un peu une bombe roulante... Il y eut bien entendu des grincements de dents et je fis semblant de ne pas remarquer que le véhicule cédé n'était pas nécessairement celui en meilleur état... mais au bout du compte l'affaire fut acceptée par tous... et la mobilité de la compagnie s'en ressentit grandement.

 

Un second examen de passage fut quelques mois après ma prise de commandement la préparation du contrôle technique et là, j'avoue que le boulot fait par tout mon monde fut largement à la hauteur... Mon regret fut cependant que les résultats obtenus, supérieurs à ceux des autres unités, ne furent pas mieux pris en considération par mon premier chef de corps, ceci en dépit des éloges du chef des Services techniques... Comme évoqué précédemment, ainsi qu'il me le dit quelques temps après, je venais d'arriver au bataillon donc paraît-il, il n'avait pas encore eu vraiment l'occasion de se faire une idée... Pour compenser mon amertume et récompenser le travail fourni je ne pus qu'inviter quelques un des cadres qui avaient contribué aux excellents résultats à boire le Champagne à l'hôtel Teranga, établissement de luxe de la corniche... L'addition fut à la hauteur de leur investissement mais ainsi va la vie... et c'est ce qui fait que ces moments sont mémorables...

 

En termes d'activités, du fait des accords de coopération, nous ne disposions pas d'une grande marge de manœuvre pour notre entraînement. Hormis les manœuvres franco sénégalaises qui nous permettaient de sortir de la presqu'île du Cap Vert, nous ne pouvions que nous rendre au champ de tir de Thiès à une soixantaine de kilomètres en suivant un itinéraire normé longeant la route et la voie ferrée... Entre Dakar et Thiès nous avions fort heureusement dans le secteur de Sébikhotane une zone où nous pouvions faire du combat et même bivouaquer, mais au bout de quelques mois nous en avions fait le tour... L'intérêt majeur était toutefois que dans cette zone il y avait le village de William Ponty qui avait été autrefois une sorte de campus pour la formation des futurs cadres administratif de l'Afrique de l'Ouest... Bien que cette école soit désormais plus ou moins en ruine, elle offrait un bon emplacement pour du combat en localité avec de vrais maisons, des égouts et des terrasses... A force de persuasion je finis un jour par convaincre mon camarade qui commandait l’escadron de me prêter une de ses AML 90 pour faire du combat rapproché anti-char dans le style de celui qu’on pratiquait autrefois à Mont Louis… Toujours soucieux de réalisme et trouvant que les éponges marqueuses des LRAC de 89 faisaient un peu léger pour affirmer notre supériorité sur la blindaille, nous ajoutâmes dans le parcours des tirs de grenades à fusil inertes mais effectués avec des cartouches à blanc… Le résultat fut incontestablement à la hauteur de nos espérances puisque l’affaire se solda par la mise hors d’état d’un tuyau d’échappement de l’AML… et le jet de l’éponge si j’ose parler ainsi… de la part du chef de char qui jugea plus prudent d’arrêter là les frais…

 

La présence de cadres TAP qui ne me parlaient que de leurs crapahuts passés à travers la Montagne Noire fit que je décidais un jour de les prendre au mot, question rusticité, et de faire un retour de compagnie à pied dans la nuit depuis Thiès après une séance de tir, mais avec tout l'armement de dotation sur le dos, y compris bien entendu les mortiers de 81 mm portés à dos d'homme... Lorsque je fis exécuter ce retour de compagnie sur Dakar depuis le champ de tir de Thiès avec tout le matériel, dont les fameux mortiers pour lesquels il fallut débloquer les chasubles et autres impedimenta prévus pour le transport des différents fardeaux, inutile de détailler l'hilarité générale des « fantassins » à la vue des « artilleurs » transformés en bêtes de somme… La configuration du sol, essentiellement sablonneuse, la chaleur ambiante firent que ce ne fut pas vraiment une partie de plaisir d'autant que pour des raisons de sécurité à l'arrivée sur Dakar les 20 derniers kilomètres durent s'effectuer en marchant en fin de nuit le long de la plage... Ce crapahut sur une longue distance ne fut pas le seul et par la suite nous eûmes d'autres occasions de parcourir la savane de nuit... notamment dans le Saloun.


S'agissant des mortiers, afin d'éviter l'ennui de son personnel pour qui jusqu'à présent les exercices de combat se limitaient à des mises en batterie et à des préparations de tir jamais effectués... je fis ressortir des losfelds. En positionnant la section derrière un mouvement de terrain on pouvait ainsi déclencher réellement des tirs réduits sans voir l'objectif et même faire effectuer des réglages par un observateur placé en avant...


Position de tir mortier de 81 mm

 

Deux fois par an nous partions pour une campagne de tir effectuée à Dodji, dans la région de Linguère, à environ 300 km au nord-est de Dakar, dans un camp militaire saisonnier installé au cœur du Ferlo, région semi-désertique soumise une grande partie de l'année à l'harmattan, ce vent brûlant et desséchant.

Une épidémie de fièvre jaune dans la région du Fleuve nous ayant conduits à annuler une première campagne de tir ce n'est qu'un certain nombre de mois après mon arrivée que je pus enfin découvrir ces paysages sahéliens de la région de Dodji qui à certains égards rappelaient ceux de Moussoro et de Kalaït que j'avais connus quelques mois plus tôt, car nous n'étions pas très loin de la frontière mauritanienne. 

Ayant découvert avant ma prise de commandement les contraintes liées aux parcours à tirs réels dans des camps comme La Courtine, je fus un peu surpris de voir que nous disposions là d'une grande latitude pour monter et effectuer nos parcours, sous réserve globalement de nous assurer que l'espace était dégagé de la présence de nomades et de troupeaux, que nous tirions sur la capitale de tir prévue et que nous respections en interne les mesures de sécurité adéquates... S'agissant des nomades, ces derniers étaient suffisamment au fait des choses pour évacuer prudemment les lieux bien avant notre arrivée... Quant au reste, en dépit du vallonnement du paysage sahélien ce n'était pas très compliqué... mais encore fallait-il faire attention pour ne pas se laisser imprudemment griser par la latitude d'action qui nous était accordée car la catastrophe peut survenir très vite. Ainsi par exemple, me retrouvant à la fin d'un parcours à tirs réels avec une des mines éclairantes que nous avions mis en place pour améliorer la visibilité en fin d'après-midi et qui avait fait long feu, pour gagner du temps je cédais à la tentation de la détruire sur place avec les explosifs utilisés pour le parcours... Tout se passait très bien... jusqu'au moment où mon adjoint et ami se penchant vers moi me dit d'une voix détachée : "Voyons, mise en œuvre d'explosifs n'appartenant pas au lot réglementaire de destruction, de nuit, sur des objets métalliques par du personnel non habilité et avec absence d'abri de protection à proximité... Est-ce bien raisonnable" ?... En un instant les paroles de mon adjoint me firent prendre conscience du fait que nous venions d’enclencher la spirale qui conduit souvent à l'accident... Bien évidemment je fis aussitôt stopper cette destruction sauvage et fit venir à grands coup de gueule l'artificier du bataillon, furieux de quitter sa guitoune à cette heure indue... c'est à dire à l'heure de l'apéro ou de la douche. Une chose est certaine, trente ans après je te remercie Bertrand de ce rappel qui fut salutaire et que j'ai gardé en tête pour la suite des évènements !... 

On ne le redira jamais assez, il est essentiel lorsqu'on mène une action donnée de toujours conserver en réserve un observateur, c'est à dire quelqu'un de non impliqué dans la dynamique de l'affaire en cours et de ce fait capable de garder la tête froide... Lui seul est capable d'avoir du recul.

Compte tenu des interdictions de tir par-dessus troupe que nous devions respecter, il m'arrivait parfois pour pallier ce problème de monter des parcours section, voire compagnie, non pas en progression comme on le fait généralement, mais au contraire en reculant. Sur le thème du combat retardateur, après avoir fait tirer une section, je la repliais et dès qu'elle était passée au niveau du recueil, ce dernier ouvrait à son tour le feu en même temps que les mortiers et ainsi de suite, suivant le procédé classique du repli en tiroir ou en perroquet... C’était réellement passionnant car une fois le système rôdé, tout fonctionnait à merveille.

La nature du sol, si elle rendait difficile la marche, permettait toutefois à moindre effort la réalisation de remarquables positions de combat enterrées que ce soit pour les fantassins comme pour les pièces mortiers, positions en tous points conformes aux prescriptions des règlements d’aménagement du terrain.

 

Ces séjours à Dodji furent donc des moments de grande satisfaction mais aussi parfois de déception… En deuxième année de commandement, à la veille d'une nouvelle campagne de tirs, il fut en effet décidé que je serais soumis à un contrôle opérationnel lors de notre montée vers le Ferlo… Après la mise sur pied et le contrôle des dotations de mon unité au quartier, séquence qui se passa sans problème, nous primes la route du Nord-est pour remplir une mission de combat. Suivant le thème fixé, après avoir gagné une zone de déploiement, il me fallait prendre le contact avec un élément ennemi venu du nord puis le freiner progressivement… Le souci fut d’une part que mon contrôleur n’était pas le chef du Bureau opérations-instruction, quelqu’un que je respectais profondément et bien connu dans l’Arme, mais un officier avec qui je ne m’entendais pas du tout à cette époque…, d’autre part que la mission reçue n’était adaptée ni au terrain ni à mes moyens, car je ne disposais pas d’arme anti-chars, exception faite de mes LRAC de 89 mm… S’agissant du terrain, plat comme la main, aucune des lignes d’arrêt qui m’avaient été fixées n'était valables... Ainsi que je le fis remarquer un peu vivement à mon contrôleur, à part m'accrocher au carroyage de la carte je ne voyais pas très bien ce que je pouvais faire... Je ne suis pas certain qu'il apprécia mon coup de gueule...

Pour rajouter un malus de plus au dossier, le destin fit en outre que lors de notre montée vers le Nord, en pleine nuit, sur le coup des 2 ou 3 heures du matin, un de mes VLRA fut percuté par un camion civil transportant des oranges qui lui à l’inverse roulait vers le Sud et dont le conducteur s’était endormi… Que fichait sur cette route déserte ce camion isolé en pleine nuit, chargé d’oranges et surtout venant de Mauritanie qui n’est pas comme chacun sait une région productrice d’agrumes… c’est là un grand mystère que je n’ai jamais pu percer… A croire que c’était là un tour des djinns… En outre, alors que le bahut en question aurait pu dévier de sa route n’importe quand sur cette ligne droite de plusieurs dizaines de kilomètres et déserte à cette heure-là, il avait fallu qu’il attende de croiser mon VLRA pour cela… Sous le choc presque frontal, la roue avant gauche du VLRA se replia sous le moteur, ce qui permit à celui-ci de glisser sans dévier de sa trajectoire sur la route et surtout sans faire de tonneaux… Nous n’eûmes donc fort heureusement aucune victime à déplorer… 

Ce qui est cocasse par contre, c’est que s’agissant du camion civil, du fait que la route était un peu en surplomb, il disparut littéralement après l’impact et s’évanouit dans la nuit en allant se vomir avec son chargement de fruits une centaine de mètres plus loin dans les broussailles… Réveillés en sursaut, ni les marsouins de la caisse ni le chef de groupe ne comprenaient ce qui s’était passé… d’autant que les explications du conducteur du VLRA, bégayant car encore sous le choc, étaient pour le moins aussi embrumées que son esprit… Il avait beau parler d’accident avec un camion, personne ne voyait d’autre véhicule à proximité, certains facétieux se demandant s’il n’avait pas rêvé… Pour un peu on aurait en effet presque pensé à une illusion… Ce n’est en fait qu’en retrouvant des oranges dispersées sur la route puis en suivant leur éparpillement sur le sable que l’on finit enfin par retrouver la carcasse éclatée de ce maudit bahut civil et son conducteur, sonné mais fort heureusement indemne… Le traitement final de cette affaire fut assuré par les services techniques du bataillon mais comme me le dit ensuite mon chef de corps, c’était 200 litres d’eau bénite qu’il y avait dans le réservoir du VLRA…

Ceci s’ajoutant au reste, cette affaire de contrôle opérationnel se passa donc mal… et j’eus même des mots avec mon contrôleur… Ce n’est finalement qu’après m’être rétabli sur le camp de Dodji pour y achever ce contrôle par un parcours à tir réel défensif et de nuit que nous pûmes enfin donner la mesure de notre savoir-faire… L’exercice commença enfin à devenir intéressant avec l’exécution de tirs repérés de nuit, l’utilisation de mines éclairantes et d’obus de mortier éclairants pour une pièce sur quatre…  Malheureusement, le verdict final fut qu’en raison de notre faible investissement moral dans cette affaire, il nous faudrait recommencer… Le fait que personne ne prit le soin d’évaluer la qualité des tirs d’infanterie et de mortiers, pourtant remarquables, et le caractère injustifié de cette sanction en partie à mettre au compte du « coup de pied de l’âne », provoqua chez l’ensemble de mes cadres de la colère et un réflexe de cohésion autour de ma personne. A défaut de fêter des éloges, après avoir expliqué le pourquoi du comment avec une transparence qui surprit quelque peu certains au PC… nous fîmes donc un pot histoire de célébrer collectivement cette « cagade », décidâmes que ce serait désormais « mort aux cons » pour tous les emmerdeurs… et entamâmes une campagne de tir qui nous fit oublier ce désagrément… même si intérieurement j’en avais "gros sur la patate"…

Ce que j’ignorais, c’est que dans une réaction de solidarité mes cadres décidèrent au retour au camp de boycotter toutes les activités de cohésion du corps à venir qui seraient organisées hors service… M’étant rendu à un loto, ce fut un de mes lieutenants qui vendit la mèche car il s’étonnait de voir que j’avais mis fin à ce boycott... dont je ne soupçonnais pas l’existence… Tout redevint à la normale mais inutile de dire qu’il me fallut dissiper le malentendu en « haut lieu » car l’affaire commençait à irriter et à tourner au vinaigre… beaucoup pensant que j'en étais l'instigateur. En tous cas si cette attitude de mes cadres me fit chaud au cœur… il était temps que les choses rentrent dans l’ordre.

Ce fut d’ailleurs à des fins d’apaisement que je dus aussi modifier la devise de l’unité… Un de mes lieutenants qui avait dans sa section un VSLOM tailleur de pierre avait fait réaliser par ce dernier une magnifique rangers, histoire d’affirmer notre identité rustique face à nos camarades de l’escadron blindé, avec comme inscription sur sa stèle la devise « Snoc Xua Trom ». L’affaire en serait restée là si le chef de corps passant par-là à l’issue de son sport ne m’avait appelé un jour pour me demander si cette devise était dédiée… à nos visiteurs... Je ne vous dis pas quelles furent mes explications un brin embarrassées… Dans la foulée je la fis donc disparaître et nous la remplaçâmes à la satisfaction générale par la devise « Etre jeune » et par un poème qu’on attribue traditionnellement au général Mac Arthur… 


La stèle évoquant la rusticité de la compagnie... avec la devise du scandale


Quelques semaines plus tard nous refîmes sans difficulté un second exercice sensiblement identique au premier dans la région de Thiès, sur un terrain incontestablement mieux adapté et avec une progression à pied suivi de tirs de combat, histoire de montrer au passage ce que nous avions dans le ventre et dans les chargeurs… sous le suivi cette fois ci du chef de BOI qui était à mon sens l’une des seules autorités qualifiées pour ce type de contrôle… L’affront reçu fut donc lavé sans souci, mais près de 40 ans après et même si je me suis rabiboché depuis avec mon premier contrôleur que j’allais retrouver à l’état-major de la DIMa, j’en garde encore au fond de moi une profonde blessure… Le destin toujours aussi facétieux fit par ailleurs que deux ans plus tard, alors que j’étais au bureau Emploi de la DIMa, c’est moi qui fus chargé de vérifier le dossier de mon ancien chef de BOI dans le cadre d’un contrôle opérationnel de son régiment… 


Là encore inutile de dire ma gêne... et notre amusement commun…



(A suivre)...

Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (5)… Un effort impératif à mener sur la cohésion interne.


Quand on est affecté outre-mer, la pratique des activités sportives est souvent plus intense qu’en France, peut-être du fait des conditions climatiques mais aussi sans doute en raison de la nécessité qu’il y a à se trouver des loisirs… Il est évident en effet que ces activités contribuent grandement à souder les individus et aident à faire passer le temps…







S’agissant de ces défis sportifs, j’en ai conservé en particulier trois en mémoire…

 

Le premier défi physique que nous menâmes à bien pendant ma première année de commandement, fut une traversée à la nage un samedi matin entre la plage du camp de Bel Air et l’île de Gorée ce qui représentait environ 4 kms… Si la distance n’était pas excessive pour des nageurs normaux, surtout compte tenu de notre condition physique d’alors, la difficulté résidait toutefois d’une part dans le fait que notre parcours traversait le chenal d’accès au port, d’autre part dans la hauteur de la houle d’Ouest qui pouvait être parfois significative…  Né comme souvent le sont nombre de défis de ce type, c’est à dire au bar du mess, un verre à la main et à une heure un peu avancée… cela reste bien des années après un super souvenir. Nous ne fumes en fait qu’une quinzaine de cadres à effectuer cette traversée, seulement équipés de palmes et de masques, ce qui facilitait quand même pas mal la flottaison et la progression, avec pour toute sécurité deux zodiacs. Garant moral de son bon déroulement et responsable de cette affaire puisque j’étais le plus haut en grade, j’avais confirmé au chef de corps que nous serions encadrés par des embarcations de sécurité… Si les zodiacs étaient effectivement présents, je suis contraint de dire aujourd’hui qu’entre la dispersion des nageurs… car certains contrairement aux consignes n’avaient pu résister à l’envie de se tirer la bourre… et la houle, après le départ je n’en vis aucun… La seule chose que je vis en fait entre deux vagues, c’était de temps en temps au loin l’île de Gorée ce qui me permettait de garder mon cap… Je n’ai même jamais aperçu la navette reliant l’île au continent, c’est dire… Un des nageurs par contre vit de très près celle-ci et trouva un peu long le temps pendant lequel elle le frôla… Ainsi qu’il le dit ensuite, la coque du Blaise Diagne c’est long… En ce qui me concerne, à un moment, grâce au masque, je vis passer sous moi un bestiau que je n’ai jamais identifié mais dont la forme allongée m’incita fortement à accélérer le palmage… 

Au bilan tout se passa bien fort heureusement et si je finis bon dernier de ce parcours nautique, le meilleur moment de cette traversée fut néanmoins le pastis que m’apportèrent mes cadres au moment où, encore dans l’eau jusqu’à la taille, je prenais pied sur le sable de Gorée près du fort d’Estrées… Exception faite d’un Ricard accompagné de glace que je bus un jour dans les sables brûlants de Kalaït au Tchad, ce pastis fut sans doute l’un des meilleurs de ma vie… Je ne sais pas si cette attention était une manifestation de cohésion... ou une façon de m’inviter à passer à table rapidement… mais une chose est évidente, le repas qui suivit fut très apprécié…

Ayant appris quelques temps plus tard que la zone comprise entre le port de Dakar et l’île de Gorée était fréquentée par pas mal de requins, dont des requins marteaux… d’un commun accord nous décidâmes de ne pas renouveler l’expérience l’année suivante… et personne n’insista outre mesure… chose aisément compréhensible… Il faut savoir se modérer parfois...

Malgré cela, le BOI ayant décidé de nous programmer sur le camp de Bel air un stage nautique, nous dûmes par la suite nous remettre à l’eau à diverses reprises… et même de nuit… Je me souviens tout particulièrement de cette séance nocturne où nageant aux côtés de mon adjoint le long de la digue de Bel Air, celui-ci pince sans rire me demanda si je savais où nous étions… Devant mon ignorance, il me rétorqua en riant que cela s’appelait une passe aux requins… Repensant à mon visiteur de la traversée de Gorée, je finis le parcours en marchant littéralement sur les eaux…

 

Une seconde activité mémorable intervint pendant ma seconde année de commandement… A l’issue d’un séjour au camp de Dodji, je fus autorisé par mon chef de corps à effectuer un retour sur Dakar en courant dans le cadre d’un relais de compagnie, activité qui m’avait été refusée l’année d’avant par son prédécesseur qui m’avait dit en substance que cette activité serait mal vue des Sénégalais, très jaloux de leurs prérogatives, car elle ne s’inscrivait pas dans la zone d'évolution prévue par les accords de coopération… 

Dans le cadre de ce challenge sportif le défi que nous nous étions fixé était d’effectuer un retour en relais de section sur 300 km en moins de 24 heures jusqu’à Dakar, en bas de treillis et rangers… Compte tenu de la chaleur et afin de ne pénaliser aucune de mes sections, j’organisais donc la course en deux parties : une spéciale opposant simultanément en fin de journée toute les sections sur un parcours de 30 km nous menant du camp à l’aérodrome de Linguère, puis ensuite dans la foulée des étapes de section pour rejoindre Dakar avec prise de relais pour chacune d’entre elle à un endroit déterminé… La longueur de chaque tronçon était laissée aux choix de chaque chef de section. Le but de la spéciale était de déterminer en fonction des ordres d’arrivée à l’aérodrome le choix du tronçon par chaque chef de section car du fait du terrain et de la température les conditions ne seraient pas identiques… Attendant mes sections au niveau de la manche à air, assis sur le capot de ma jeep, j’eus la surprise de voir arriver à tour de rôle et à seulement quelques minutes d’intervalle les unes des autres, ces dernières en provenance pratiquement des quatre points cardinaux… la première arrivée étant celle qui avait pris un guide local et qui avait coupé à travers la brousse…  L’affaire se passa ensuite sans souci et en moins de 24 heures, à quelques minutes près, le contrat fut rempli…

 

Enfin, un troisième défi sportif, bien sympathique, fut notre participation à un triathlon sportif organisé entre la baie de Ngor et le phare des mamelles, tout au bout de la presqu’île du Cap Vert… On pouvait concourir pour cette épreuve soit en individuel, soit en équipe de six, comprenant deux nageurs, deux cyclistes et deux coureurs à pied. Mon officier adjoint, mes quatre chefs de section et moi même nous nous groupâmes au sein de cette équipe. En dépit de nos efforts, notre temps d’arrivée à cette épreuve fut supérieur à celui d’un sous-officier, adepte du triathlon qui enchaîna seul les trois disciplines… L’important fut toutefois de participer et surtout de festoyer ensemble ensuite…

 

A tout ceci s’ajoutaient bien entendu les séances de sport réglementaires, prévues dans notre emploi du temps… Dans une ville aussi encombrée et polluée que Dakar, il était bien agréable de faire son jogging dans le camp en suivant globalement de l’intérieur du camp l'enceinte, sans risquer de terminer en figure de calandre d’un car boubou ou d'avoir à enjamber des ordures, voire des carcasses d'animaux morts dont les effluves vous remontaient l’estomac... Là encore, mon nez a gardé la mémoire olfactive des poubelles de la baie de Hann qui faisaient qu’un jogging section du lundi matin s’achevait parfois en dégueuloir de masse…


Carte de voeux avec... mon ''orchestre sud-américain''



Pour terminer, j’évoquerai enfin les séances de saut en parachute organisées pour le personnel inscrit en 2eme section des Troupes aéroportés. Bénéficiant de ce dispositif depuis mon passage à l’AMT de Djibouti, je sautais régulièrement avec mes cadres, ce qui était une façon à la fois de me faire plaisir mais aussi de me rapprocher d’eux… Régulièrement prévenu par le patron de la "section des babouins" que j’ai déjà évoqué qui d’une voix de stentor gueulait en passant devant le bureau « Les hommes, demain il y a saut… Je vous inscris mon capitaine ? »… je ne manquais aucune séance. Étant donné que nous sautions alors près du lac Rose en bordure de l’Atlantique, la sortie de l’avion se faisait souvent au raz des vagues et parfois même au-dessus de la barre… le vent nous ramenant ensuite vers la terre ferme… Si à ma connaissance personne ne s’est mouillé les pieds, beaucoup finirent une fois en arrivant directement sur les tôles ondulées du village de Niaga… En ce qui me concerne, après avoir survolé une rangée de puits qui se rapprochaient un peu trop vite à mon goût, j’atterris ce jour-là sur un tas de fumier au milieu des volailles…

Pour mon dernier saut, qui fut sanctionné par la remise du brevet para sénégalais, nous eûmes enfin droit à un saut sur plan d’eau dans la baie de Hann… J’en ai gardé un souvenir assez mitigé car au départ, lors de l’instruction préalable à ce type de saut, nos moniteurs ne parvinrent pas à se mettre d’accord sur les modalités de croisement des sangles sous-cutales avec le type de parachute en dotation dans l’armée sénégalaise que nous utilisions… Le débat s’acheva donc en gros par un « Démerdez-vous !… » sans qu’une décision n’ait été prise. Ayant opté avec quelques autres pour la formule du croisement des sangles, pendant la descente qui dura un certain temps car on nous largua à 700 m au-dessus de l’eau, mais craignant de passer au travers de ma fessière, je retardais le plus possible le moment de me déboucler… Étant particulièrement concentré sur ma crainte, je ne me souciais guère en fait de savoir où j’allais arriver ce qui fait que dans la phase finale je ne passais que de justesse au-dessus de la digue de pierres pour aller me vomir dans la mer, une cinquantaine de mètre plus au large… Le résultat final fut que j’atterris encore harnaché dans l’eau et que du fait du vent, je fus remorqué un long moment par mon parachute sous la surface… découvrant du même coup ce qu'est l'effet de cavitation... Ceci me permis de constater que s’il y avait bien là encore deux zodiacs de sécurité par sauteur, je n’étais pas prioritaire… Étant enfin parvenu à me déharnacher j’attendis patiemment ma récupération… 

 

Enfin, une chose est certaine tout ceci reste un super souvenir…


(A suivre)...