Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (1)… Le début d’un parcours atypique.


Ce nouveau billet sera consacré à un témoignage apporté en tant que commandant de compagnie de combat au sein d'une unité prépositionnée en Afrique de l'Ouest, en l'occurrence le 23ème Bataillon d'Infanterie de marine stationné dans la presqu’île du cap Vert, c'est à dire au Sénégal.. J'aborderai donc dans les lignes qui suivent tout à la fois cette expérience professionnelle et humaine ainsi que le regard que j'ai porté sur ce pays traditionnellement proche de la France... 

 




Mon temps de commandement de capitaine qui s'est déroulé de 1987 à 1989 est intervenu à une époque où le nombre d'unités élémentaires à commander outre-mer était encore très important car on était encore sous le régime de la conscription. De mémoire, indépendamment des unités de commandement et des services, il devait y avoir plus d'une vingtaine d'unités de combat au total…

 

Après deux années et demi d'officier adjoint au sein du 21ème RIMa et alors que j'étais prévu par le chef de corps pour prendre une unité du régiment, la DPMAT décida que je devais finalement aller commander outre-mer pour prendre la 2eme compagnie du RIMaP / NC implantée sur le camp de Nandaï en Nouvelle Calédonie. Inutile de dire que cette perspective de quitter un régiment professionnalisé ne m'enchantait guère, car après avoir galéré comme officier adjoint avec deux capitaines différents, je brûlais de faire enfin à mon tour mes preuves mais c'était ainsi... et il n'y avait pas à discuter... Quitte à repartir pour le Pacifique, j'avoue tant qu'à faire, que j'aurais quand même de loin préféré prendre la 3eme compagnie alors stationnée à Nouméa dans la caserne Gally-Passebosc. En tant que célibataire, la perspective de me retrouver pour deux ans dans un camp au milieu des lantanas et des niaoulis était en effet moins réjouissante que celle procurée par les possibilités offertes par Nouméa... et en matière d'isolement j'estimais avoir déjà bien donné lors de mon séjour en Assistance militaire technique (AMT).

 

Résigné, quelques mois plus tard, alors que je me trouvais au Tchad dans le cadre d'une intervention régimentaire, j'eus toutefois la surprise de recevoir un message de la DPMAT m'informant que j'étais en fait désigné pour commander une compagnie de combat au 23ème BIMa de Dakar... L'explication de ce changement tenait au fait qu'ayant envoyé mes vœux à mon ancien capitaine, devenu entre temps chef du BOI dans ce bataillon, celui-ci m'avait recommandé au chef de corps... Bien entendu ce changement me convenait, même si j’ignorais alors que la permutation allait s’effectuer au détriment d’un camarade de promo qui m’en voudrait un peu par la suite… injustement à mon sens, car cette permutation ne s’était faite que sur des prévisions d’affectation et non des désignations actées par ordre de mutation… Personnellement, bien qu’ayant été initialement prévu pour la 2eme compagnie du 21eme RIMa je n’en n’ai jamais voulu au camarade qui l’avait finalement prise et que j’accueillis avec plaisir au Sénégal lors d'une manœuvre Ndiambour… car nous savons tous que les desseins de la DPMAT sont parfois impénétrables.

Pour des raisons que j'ignore, la relève de commandement se situait en octobre, soit bien après la fin du Plan annuel de mutation, ce qui fait que je fus le dernier à arriver dans mon unité... Outre le sentiment d’être un invité de dernière minute, pour la seconde fois je débarquais donc en décalé outre-mer ignorant au passage qu'on allait me resservir quelques mois après le couplet du "vous venez d'arriver" au moment des notations... Je ne développerai pas davantage, chacun aura compris... mais par la suite comme chef de corps c'est là une excuse que je n'ai jamais utilisée pour justifier une absence de progression en première année d’affectation chez un subordonné.



A la différence de nombre d’officiers qui considèrent que cette période de leur carrière s’est déroulée de façon impeccable, le témoignage que je m’efforcerai d’apporter sera sans fard, incluant les bons mais aussi les moments plus difficiles de ces deux années car tout n’a pas toujours été parfait, loin s’en faut. Outre la nécessaire retenue à propos de certains évènements qu’il serait inutile de développer outre mesure et la discrétion qui m’impose de ne pas citer les noms des protagonistes de cette période, le seul reproche que l’on pourra m’adresser sera sans doute la faconde méridionale avec laquelle j’écris… mais j’assume bien volontiers ce travers.

Disons-le clairement, ce témoignage sera d'une part moins haut en couleurs que celui que j'ai rédigé à propos de mon premier séjour en Assistance militaire technique au sein de l'Armée nationale de la République de Djibouti, d'autre part il risque de décevoir certains car il correspond à une période de ma carrière qui n'a pas été pour moi celle où je me suis le plus éclaté, alors même que le temps de commandement de capitaine est censé être le moment le plus exaltant de notre vie professionnelle...

 

Ceci s'explique pour plusieurs raisons...

 

En premier lieu, avec le recul et par rapport à l'expérience précédemment engrangée en AMT, j'estime que je n'ai fait pendant ces deux années que " survoler " le pays et ses habitants... alors que l’intérêt majeur d’effectuer un commandement outre-mer résidait précisément dans l’opportunité de découvrir autre chose que les champs de manœuvre de la métropole… Cantonnés au camp de Bel Air et n'en sortant finalement qu’assez peu, je considère que je n'ai pas eu l'occasion d'appréhender correctement la population, ses usages et ses coutumes, ainsi que l'aurait méritée la richesse culturelle de ce pays. La réalité de l’Afrique de l’Ouest ne se limite pas en effet aux restaurants de la corniche, aux marchandages dans le marché Kermel ou dans le marché Sandaga… et encore moins aux achats de souvenirs exotiques effectués dans le village de Soumbedioune. Sans être un inconditionnel de l’Afrique, servir dans un pays étranger sans découvrir ou tout au moins en ne découvrant que de façon partielle ce dernier, ne correspond pas aux motivations pour lesquelles j'ai choisi la Coloniale...

 

La seconde raison pour laquelle j’ai conservé un souvenir un peu mitigé de cette seconde affectation tient au fait que je suis quelqu'un qui aime foncièrement obéir d'amitié à mes chefs… Dans ce domaine, je ne peux pas dire que les rapports que j'ai entretenus pendant deux années avec mes patrons du moment aient été exaltants... Même si avec le temps et l'âge j'ai appris à redécouvrir quelques uns de mes différents chefs que j'ai re-croisés par la suite, il n'en reste pas moins que pendant ces deux années je n'ai pas vraiment accroché avec certains, notamment mes deux chefs de corps successifs. J'ai bien entendu appris à leur contact nombre de choses qui m'ont par la suite été fort utiles lorsque je me suis moi-même retrouvé chef de corps, mais le désintérêt apparent de l’un d’entre eux et la rudesse du style de commandement de l’autre ont fait que j'ai longtemps regretté le climat relationnel que diffusait notre ancien commandant de régiment au 21ème RIMa... 

Sans polémiquer le moins du monde, ce qui serait déplacé, je dirais que j’ai conservé de mon premier chef de corps qui était divorcé l’image d’un homme isolé, un peu secret et ne communiquant pas beaucoup, incontestablement fin connaisseur de l’Afrique et des Africains, mais qui fut à mon sens injustement critiqué en haut lieu en raison de sa vie hors service car il était trop bien "intégré" au plan local… Le passage de l’Inspection des Troupes de marine, séquence qui ne se déroula pas semble-t-il comme il l’aurait fallu en raison d’un contentieux indépendant de nos prestations, fut toutefois pour nous les capitaines une occasion de serrer les rangs autour de notre chef, en vertu du principe « pommés mais groupés ». Indépendamment du fait qu’il ne me fit pas progresser en niveau de notation, donnée qui me fut étonnamment rappelée par le gestionnaire lors d’une visite d’avancement une quinzaine d’années plus tard (!), j’ai au fond de moi regretté que nous n'ayons pas été plus proches… même si je sais qu’au fil du temps il commença à m’apprécier davantage ainsi qu’en témoigna par exemple son attitude à mon égard lors du décès d’un de mes chefs de section…

En ce qui concerne mon second chef de corps, un patron incontestablement très dynamique, son commandement fut un peu trop brutal à mon goût et le fait que j’étais visiblement classé dans l’ancienne équipe, contribua à faire que je n’eus pas trop d’affinités avec lui pendant notre année commune… Si je salue ses qualités remarquables de bâtisseur, car il sut nous convaincre de nous bouger et de contribuer à l’embellissement de notre cadre de vie…, si j’ai apprécié le fait d’avoir été bien noté par lui avec des appréciations écrites ne reflétant pas la rugosité de nos rapports humains, je regrette toutefois qu’il nous ait donnés à sa prise de fonctions le sentiment que l’an I du bataillon débutait avec lui et qu’avant son arrivée nous nous étions tourné les pouces… Ceci était particulièrement blessant et frustrant pour tous ceux d'entre nous qui entamions une seconde année… Oubliant ses coups de gueule, je préfère donc conserver en mémoire les félicitations qu’il m’adressa à la suite d’un parcours de démonstration effectué à tirs réels avec ma compagnie devant le nouveau commandant des Forces du cap vert… félicitations d’autant plus inoubliables qu’elles étaient rares… ou les remarques parfaitement justifiées qu’il me fit à la suite d’un exercice conjoint avec les Sénégalais, exercice pendant lequel le moins qu’on puisse dire est que je n’avais pas fait effort sur l’esprit de coopération… C'est là une leçon que je n’ai jamais oubliée et qui me fut fort utile par la suite.

En dépit de ces regrets, merci en tous cas à ces deux chefs de corps (et à celui que j’aurai par la suite en Guyane), car le style de commandement très différent de ces patrons successifs et la nature de leur action respective m’ont aidé par la suite à élaborer et à mettre en œuvre ma propre façon d'être à la tête du Régiment du Service militaire adapté de la Martinique….

 

Enfin, indépendamment de mes rapports avec la hiérarchie du moment, il y avait aussi la nature de l'unité que je commandais, unité très spéciale de par sa composition très hétérogène, thème sur lequel je reviendrai en détail un peu plus loin, car le commandement d'une unité outre-mer confronte un jeune officier à des préoccupations et à des problèmes très différents à mon sens de ceux qu’il doit traiter en France dans une unité des forces où la durée d’affectation du personnel est plus longue et où la participation à des missions extérieures constitue un facteur naturel de cohésion...

 

De ce fait, je livrerai donc quatre réflexions personnelles…

 

En premier lieu, je dirai aux jeunes officiers qui peuvent avoir des tensions avec leur patron que c’est toujours au jeune officier de s’adapter à son chef et pas l’inverse, la hiérarchie devant être considérée « comme une science exacte » sinon on n’en sort pas… Comme me le dit un jour mon second chef de corps, on ne peut pas s’opposer à son chef… En d’autre termes, pour reprendre une expression consacrée, on se soumet ou on se démet… même si c’est parfois très difficile d’accepter de fermer sa gueule… Ce n’est là que du bons sens et du fait de mon tempérament passionné… j'avoue qu'il m’a parfois fait défaut…

 

Ma seconde observation sera relative au style de commandement… Il en existe de multiples formes, chacun agissant en fonction de sa personnalité, de son environnement, des circonstances… mais en ce qui me concerne et sans tomber, j’insiste sur ce point, dans la démagogie, j’ai toujours choisi de commander AVEC et pas CONTRE mes cadres… Il faut savoir rester naturel et ne pas forcer son tempérament ce qui ne signifie pas être faible. Pour moi, c’est l’adage « Obéir d’amitié » qui a toujours prévalu, n’en déplaise aux adeptes des coups de gueule générateurs de claquements de talons… et ce principe doit fonctionner autant avec le haut qu’avec le bas de la pyramide.

 

Par ailleurs, un élément à bien conserver en tête quand on doit exercer un commandement outre-mer où se produisent tous les deux ans des ruptures de mémoire significatives du fait des mutations, c’est qu’avant nous il n’y avait pas que des incapables et après nous que des « cons »… L’an 1 de la formation que l’on nous confie de façon momentanée, quel que soit son niveau, ne débute pas avec nous même si sa situation du moment présent n’est pas nécessairement reluisante.

 

Un tout dernier point à l’attention de ceux qui comme moi ont privilégié les temps de troupe outre-mer… En faisant ce choix il faut savoir qu’on se met souvent hors réseau ce qui fait qu’ensuite dans le meilleur des cas on est un inconnu pour les décideurs et les gestionnaires, dans le pire des cas on passe pour un exotique… voire un touriste ayant privilégié la qualité de vie… car c’est bien connu qu’outre-mer "on se les roule" pendant deux ans… Mais là encore, une chose est certaine : entre un jogging aux aurores sur fond de savane et de baobabs dans la brume du matin ou sous les cocotiers de Moruroa et un trajet en métro dans la grisaille parisienne pour rejoindre les bureaux de l’EMAT, de Lourcine… ou même la cuve de l’EMA je n'ai jamais regretté mes choix… même s'il y a eu un prix à payer.

 

Pour terminer, j’avoue qu’après cette expérience du commandement d’une unité élémentaire au Sénégal, quinze ans plus tard j’aurais ensuite beaucoup apprécié prendre la tête du 23ème BIMa… un corps qui n'aurait pas eu beaucoup de secrets pour moi... Malheureusement ainsi qu’on me l’expliqua, le  23ème BIMa figurait sur la liste des temps de commandement dits de 2ème niveau, en d’autre termes réservés à des officiers dits "méritants" et en général affectés au sein de la DPMAT, mais qui… en dépit de leurs qualités et de leurs mérites… avaient échoué au concours de l’enseignement militaire supérieur du second degré et n’étaient donc pas brevetés de l’École de guerre… Mais nous en reparlerons…

 

Je ne revins donc pas au Sénégal…

 

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