Témoignage : commander une unité de combat dans une formation prépositionnée en Afrique (2)… Le 23eme BIMa et le camp de Bel Air à Dakar.


Le 23eme BIMa dans lequel je suis arrivé en octobre 1987 était alors stationné au camp de Bel Air, situé au Sud-est de Dakar entre le port et la baie de Hann, une ancienne hydro base vieillissante de la Marine dont il restait encore les grands hangars rouillés de stockage des hydravions de l'époque qui nous servaient désormais de garages… Peu de gens le savent mais ce camp tirait son nom de l'enseigne de vaisseau Chouvel de Bel-Air mort en 1878 et dont le corps repose au cimetière de Bakel, bourgade située à 750 km de Dakar dans le Nord-est du Sénégal, aux côtés de 67 autres soldats français tombés ou morts de maladie (fièvre jaune, paludisme) pendant la conquête.

 

Le camp de Bel Air à Dakar, cantonnement du 23eme BIMa

 

Le bataillon était alors composée de trois unités : la compagnie de commandement et des services, la 1ère compagnie de combat que je commandais et le 2ème escadron, unité blindé mixte articulée en deux pelotons AML et deux sections de combat, le tout pour un effectif total d'environ 500 hommes.

L’insigne de l’escadron étant le rhinocéros, les mauvaises langues de mon unité disaient que le travail des deux sections de fantassins consistait en fait à laver le c… du rhinocéros…

Quant à la CCS, son insigne étant un baobab, certains expliquaient que cela donnait ainsi une idée de la taille du poil dans la main de son personnel, d’autres vu que le seul apport de cet arbre était de l’ombre, que cela représentait bien la valeur ajoutée de leur travail… 

Quant à la compagnie, il était évident que c'était la mecque de la rusticité et de la virilité... mais aussi de la débrouille... si l'on en croit certains anciens du 8eme RPIMa...

Passons sur ces traits d’humour de popote… bien caustiques... mais de bonne guerre entre camarades car source d'émulation...


Ce qui était évident d'emblée en y arrivant c'est que ce camp ce Bel Air constituait un cadre remarquable et verdoyant pour vivre et travailler. L'inconvénient était toutefois qu'à la différence de mon expérience précédente de l'AMT nous nous trouvions dans une situation d'enfermement derrière des barbelés, coincés sur trois côtés par l'océan Atlantique. Au bout du camp se situait une ancienne batterie d'artillerie côtière démantelée et devenue soute à munitions, le fort B, batterie qui dans le temps était dotée de pièces lourdes. Cette batterie avait eu son moment de gloire, si l'on peut dire, lors de la tentative avortée de débarquement des forces anglaises et gaullistes en décembre 1940, les canons de 240 mm de l'époque ayant ouvert le feu, de concert avec les pièces du fort A de l'île de Gorée et celles du cap Manuel, sur la flotte d'invasion. Parmi les vestiges de cette époque subsistait encore sur la falaise une sorte de blockhaus qui devait sans doute être à l'époque une casemate d'observation, aux murs épais, que l'on avait transformée après agrandissement des ouvertures en une habitation de célibataire... désormais traditionnellement dévolue au commandant de la compagnie puisque tout comme mes deux prédécesseurs, j'étais célibataire... Cette succession de célibataires bon vivants en ce lieu faisait d'ailleurs dire à certaines mauvaises langues que si le "pieu" de cette maison avait pu parler il aurait eu bien des choses à raconter... et il est probable qu'il l'aurait fait en langue Wolof... si vous voyez ce que je veux dire...

Si on ne peut pas dire que cette annexe digne de la ligne Maginot était vraiment un logement de standing… une chose est incontestable, elle offrait une vue imprenable sur la baie de Dakar et sur les chalutiers d'écoute russes qui y étaient ancrés à l'année... Quant à sa position un peu à l'écart, elle apportait une certaine intimité à ses occupants... Pour des raisons indépendantes de ma volonté, il semblerait qu'après mon départ et son occupation par un club féminin du bataillon, son appellation soit devenue sur le plan de masse du camp, la "villa Martin"... Je ne pensais certainement pas que mon passage laisserait des traces pour la postérité...


Le camp de Bel Air grâce à l'entretien qui y était réalisé et en dépit de sa vétusté était un cadre de vie et de travail privilégié, tout à la fois propre et sécurisé. Notre second chef de corps ayant lancé un concours d’embellissement des espaces verts doté d’une récompense financière, cela déboucha sur une compétition furieuse entre unités… En ce qui me concerne, j’avais imposé à chacun des permissionnaires rentrant en France de revenir avec des graines et des semences, toujours difficiles et chères à trouver localement… et ils avaient intérêt à ne pas oublier… Les plantations se multiplièrent donc… au détriment de la facture d’eau du bataillon… Dans sa grande sagesse le commandement conclut au vu des efforts des uns et des autres qu'il ne pouvait trancher et partagea donc la prime en trois parts égales... Pas de jaloux donc.

S'il n'y avait pas à l’époque de piscine, le camp disposait toutefois d'une petite plage, d'un club nautique, d'un stade, d'un cinéma, d'une garderie et même d'un club d'équitation... Cette plage située près de la villa du chef de corps était toutefois encombrée par de gros rochers qui rendaient malaisée la baignade… Aux dires des employés civils sénégalais du bataillon qui se marraient en évoquant l’anecdote, à intervalles réguliers un esprit plus éclairé que les autres avait systématiquement l’idée de faire enlever ces rochers qui gênaient les baigneurs… avant qu’on ne réalise un peu plus tard qu’en fait ils permettaient au sable de se fixer… Une fois le sable emporté par les vagues, deux ans plus tard, un nouveau venu proposait alors de mettre des rochers pour stopper l’érosion… et ainsi de suite… En bref une autre version du mouvement perpétuel ou de l’histoire sans fin, comme on voudra… 

 

L'inconvénient de cette situation d’enfermement était, je le redis, notre coupure d'avec la population locale. Nos contacts quotidiens avec les Sénégalais se limitaient à nos employés civils et aux vendeurs de journaux comme le fameux "Napoléon" qui nous revendait grâce à un réseau d'approvisionnement connu de lui seul les journaux récupérés dans les avions... et visiblement déjà lus… comme en témoignaient parfois les mots croisés déjà remplis... Je n'oublie pas non plus aussi le non moins célèbre  "Libanais-russe" qui pouvait tout nous procurer… du caviar sans doute apporté par les marins des chalutiers d'écoute jusqu’aux magnétoscopes... en passant par les vraies - fausses Rolex "tombées du camion"...

 

Pour des raisons de sécurité parfaitement légitimes, car on était ne l’oublions pas en Afrique, l’accès au camp était fortement réglementé et les " perles " tombaient comme à Gravelotte dès qu’il y avait un manquement aux ordres ou un non respect des consignes de sécurité. Indépendamment d’un acte de terrorisme toujours possible à une époque où notre pays était engagé au Proche Orient, la menace était celle des voleurs… mais pas seulement…

En effet, en avril 1989, de violents affrontements éclatèrent entre le Sénégal et la Mauritanie qui nous firent apprécier le positionnement géographique de notre bataillon… A l’origine de cette affaire il y avait eu des tensions entre des bergers mauritaniens et des paysans sénégalais sur fonds de différents frontaliers à propos d’îles situées dans le cours du fleuve frontière, puis la mise à sac de la cour des Maures, ce rassemblement d’orfèvres mauritaniens travaillant l’argent… A cet endroit bien connu, la foule chauffée à blanc par des meneurs déferla brutalement comme une vague en fin de matinée sur les malheureux Maures blancs qui y travaillaient… Lorsqu’elle se retira, seuls des corps sans vie jonchaient le sol… mais tout avait été pillé au passage… La rumeur comme toujours en Afrique se diffusant à la vitesse de l’éclair, ces pogroms se poursuivirent non seulement en ville mais aussi en brousse avec des assassinats  de Mauritaniens et le pillage de leurs boutiques, ces épiceries fort utiles où on trouvait de tout jusque dans les endroits les plus reculés… Pour faire bonne mesure, les deux pays se livrèrent aussi à des duels d’artillerie par-dessus la frontière… Le bilan des pertes fut élevé car on parle d’une soixantaine de morts mauritaniens, lynchés, décapités et même brûlés par la population locale… Le gouvernement sénégalais proclama fort heureusement l’état d’urgence et le couvre-feu afin d’éviter que la population sénégalaise n’extermine tous les ressortissants mauritaniens mais ce ne fut pas sans mal et sans éviter de nombreux affrontements des Dakarois avec les forces de l’ordre autour de la place de l’Indépendance.

Devant les risques de dérapage, à notre niveau ce fut donc un confinement total, la mise sur pied de guerre du bataillon et la préparation à l’accueil de tous nos ressortissants, Français ou bi-nationaux, dans le réduit de Bel Air… Fort heureusement, ces affrontements ne dégénèrent pas davantage et on évita par miracle la mise à sac des propriétés des toubabs et surtout des franco-libanais qui était probablement la prochaine étape en en cas de perte de contrôle par le gouvernement sénégalais… Bien avant les évènements d’Abidjan, ceci nous permit de comprendre la fragilité de notre situation et me fit apprécier en ce qui me concerne la sécurité offerte par ce camp…

 

En dépit de ces tensions du printemps, quelques mois plus tard le chef de corps ayant décidé d’organiser un bal et une tombola sur la place d’armes à l’occasion de la célébration du 14 juillet 1989, une certaine incompréhension gagna la troupe… et les cadres… Ce jour-là en effet, dans le cadre de ces portes ouvertes, on vit déferler sur le camp toute la communauté franco-libanaise de Dakar, sans qu’on puisse réellement exercer un contrôle sur qui était qui… Bien entendu la circulation était réglementée et canalisée mais il n’empêche que de nuit tout était possible… Fort heureusement tout se finit bien mais il n’en reste pas moins que nous fumes nombreux à nous interroger… à commencer par le marsouin de base ayant ''émargé'' pour ne pas avoir procédé un jour au contrôle d'identité correct d'un visiteur... Quant au patron, je suppose qu’il poussa un soupir de soulagement quand tout fut fini… mais bicentenaire obligeait...




A l’occasion de la tombola, les maisons Renault, Citroën et Peugeot… tenues par des Libanais…  offrirent trois voitures citadines de couleur Bleue, Blanche et Rouge… Dans l’espoir de remporter une de ces voitures… ce qui aurait permis ensuite d’alimenter notre caisse compagnie avec l’argent de sa location… nous achetâmes une masse incroyable de tickets de tombola… Le hic fut que les trois voitures livrées par des Libanais furent ensuite toutes remportées par des… Libanais… Un retour à l’envoyeur sommes toutes… qui prouve encore une fois qu'avec les "Levantins" il faut se lever de bonne heure pour réussir en affaires... Quant à la caisse du corps il semble qu’elle se remplit bien dans cette affaire avec la vente de casse-croutes et de boissons… ce qui permit ensuite au chef de corps de disposer d’une manne pour certains besoins ou pour des secours.

En plus de la déception procurée par cette tombola, c’est un brin dépité que le 15 juillet au matin nous revînmes tous sur la place d’armes en tenue de sport pour découvrir avec le jour se levant, le désastre à nettoyer qui nous attendait… Des centaines de gobelets, de serviettes, de cannettes de bière ou de coca roulant au gré du vent… jonchaient le sol au milieu des reliquats de merguez et de frites… et des chaises de campagnes éparpillées voire renversées… A croire qu’un attentat avait ravagé les lieux… Je fus quand même un peu surpris de ne pas voir de viande saoule dormant oubliée dans un coin… 

 

Cette troisième mi-temps sur fond de gueule de bois fut donc un grand moment… et nous ne sommes pas prêts d’oublier cette commémoration du bi-centenaire de la Révolution française…



(A suivre)...

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