En prenant mon commandement un soir de Juillet 2002, le premier constat que je faisais était que la situation n'était guère réjouissante... Nous étions en effet au creux de la vague en termes budgétaires, pour ne pas dire sous assistance respiratoire, car les finances étaient en berne... Une partie de notre fonctionnement était d'ailleurs assurée grâce à des aides venues d'autres unités plus riches comme le 4eme RSMA de la Réunion...
S'agissant de ce plan d'action qui résume la conception que je me faisais de mon travail et de mon style de commandement, l'honnêteté intellectuelle m'oblige toutefois à dire que je ne "pondis" ce papier qu'au terme de plusieurs mois de commandement, une fois achevé le tour du propriétaire et largement débuté le "décrassage de la machine" pour faire tourner la boutique... car c'était là un exercice de style que je trouvais un peu artificiel lorsqu’on s’y attelait trop tôt... Ainsi que je le dis un jour à mes commandants d'unité, le fait qu'ils n'aient pas eu d'emblée le plan d'action n'était pas très grave en soi car à défaut de plan ils avaient eu l'action en lieu et place... Mon successeur en revanche débarqua lui d'emblée avec un plan d'action à mettre en œuvre dans les plus brefs délais comme s'il y avait eu le feu à la maison... Apparemment la séquence intellectuelle du nécessaire constat préalable à la rédaction d'un plan d'action devait correspondre dans son esprit à une grave perte de temps... Enfin, passons…
Le régiment du SMA de la Martinique qui venait de m'être confié pour deux ans était pour ceux qui n'ont jamais servi au SMA une formation militaire relevant du ministère de l'outre-mer et qui œuvrait depuis plus de quarante ans en vue d'améliorer la formation professionnelle et l'insertion sociale des jeunes Martiniquaises et Martiniquais en difficulté. Avec une quinzaine de filières de formation professionnelle et un taux d'insertion d'environ 80 % pour ceux qui achevaient leur contrat, cette unité représentait l'un des acteurs majeurs du département dans ce domaine…
L’affaire n’était pas simple… Les années écoulées avaient vu s’opérer une refondation en profondeur du système SMA qui avait remplacé un recrutement fondé sur la conscription, plus riche car représentatif de l’ensemble de la société locale des DOM, par un recrutement fondé sur le volontariat composé exclusivement de jeunes non insérés et sortis démunis du système scolaire et social.
Si la réussite des jeunes volontaires stagiaires et techniciens qu'il comptait dans ses rangs passait par l'acquisition d'une formation professionnelle et d'une expérience complémentaire, il importait que les cadres soient bien conscients qu'à terme une telle démarche resterait vaine si elle ne s'accompagnait pas pour la majorité d'entre eux d'une action de re – socialisation. Cette dernière, véritable fondement sur lequel nous devions bâtir notre programme d'enseignement avait pour objet de redonner à ces jeunes volontaires des normes de comportement et des références que leur vie familiale ou scolaire ne leur avait pas nécessairement apportées jusque-là, normes qui permettraient par la suite aux entrepreneurs qui les embaucheraient de disposer de personnels de qualité. Tout ceci allait donc beaucoup plus loin que la simple formation au jardinage ou à la maçonnerie, image réductrice de notre action.
Un handicap résidait toutefois dans le fait que beaucoup de métiers que nous enseignons étant des « métiers d’exécution », notre action se situait par conséquent à contre - courant des aspirations d’une société ultra marine et insulaire, où beaucoup espéraient travailler dans le secteur tertiaire et de préférence dans la fonction publique...
Le nombre élevé de stagiaires en difficulté scolaire (dont 21 % d’illettrés) nous contraignait en outre à orienter préalablement à toute formation une partie des candidats vers des classes préparatoires et à faire suivre des cours de remise à niveau pour la grande majorité en complément des apprentissages ce qui induisait une perte de temps pour la formation technique.
Par ailleurs, le maintien d’un partenariat avec les organismes de formation professionnelle civils, nécessaire à la crédibilité de notre action, à la reconnaissance des titres professionnels octroyés à nos stagiaires et à la mise en commun d’infrastructures ou d’équipements, nous imposait aussi de suivre des référentiels de formation pas toujours adaptés aux capacités de nos candidats.
Au plan budgétaire, la situation n'était guère brillante à cette époque car l'arrivée des remboursements prévus par les Fonds structurels européens (FSE) pour aider aux développement des régions ultra périphérique de l'Union et qui auraient dû normalement permettre peu à peu de disposer d'une marge de manœuvre pour moderniser nos équipements et notre infrastructure se faisait attendre en Martinique...
Le régiment devait donc avec un budget réduit, faire face à un double besoin :
- maintenir en condition un parc matériel vieillissant, constitué pour l’essentiel de véhicules de type civil devant atteindre en moyenne leur limite d’espérance de vie dans les 2 à 4 ans qui arrivaient sans parler des engins de travaux publics qui auraient amplement mérité leur place au musée des Ponts et chaussées…
- entretenir et rénover avec la maigre enveloppe octroyée qui ne couvrait que 40 % des besoins annuels d’entretien courant une infrastructure importante mais vétuste, s’étendant sur trois sites.
Dans le domaine économique, le RSMAM devait remplir sa mission dans un département où sur les 390.000 habitants on recensait alors près de 45.000 chômeurs, soit 26,3 % d'une population active s'élevant à 167.000 personnes ; le gros souci était qu’à la différence de la plupart des formations du SMA, notamment de la Réunion et de la Guadeloupe, nous ne bénéficions pour des raisons d'orientation politique d’aucun appui du conseil régional alors aux mains de l’indépendantiste Alfred Marie-jeanne.
Notre action de formation professionnelle s'inscrivait en outre dans un contexte général caractérisé par un contraste très marqué opposant à un secteur tertiaire fortement développé, d'une part une agriculture longtemps centrée sur la filière canne – sucre – rhum et sur la production de banane qui s'essoufflait, d'autre part un secteur industriel réduit et fragilisé. L'absence d'adéquation entre le monde du travail et l'économie martiniquaise induisait donc pour nous une situation difficile à gérer...
Vis à vis des partenaires civils dont beaucoup avaient une vision dépassée du SMA autrefois pourvoyeur de routes et de travaux gracieux, les directives diffusées par le général COMSMA insistaient régulièrement sur le fait "qu'il fallait en tout premier lieu faire prendre conscience partout de la mutation que le Service Militaire Adapté venait de vivre et qui n'était pas encore achevée, voire réussie partout."
Si vu de Paris la transmission du message semblait aisée, il n’en n’allait pas de même sur le terrain face aux élus locaux et au Préfet de région.
Les premiers évoquaient régulièrement le temps où le SMA ouvrait gratuitement des routes, construisaient des infrastructures dans les communes… et ne comprenaient pas (ou refusaient de comprendre) que ce temps était révolu.
Le second attendait de nous que nous fassions la démonstration de l’engagement de l’État au profit du développement local et ne comprenait pas d’une part que nos engins n’étaient plus en mesure d’effectuer des chantiers spectaculaires, d’autre part que les contraintes de temps et de budget nous interdisaient de nous disperser en termes d’emploi du temps.
Quant au COMSUP il aurait bien vu pour sa part que nous menions un effort plus marqué en matière d’instruction militaire de façon à améliorer l’efficacité opérationnelle des forces armées aux Antilles en cas de crise…
Bref chacun voyait midi à sa porte…
Dans le domaine humain l’encadrement relativement réduit du régiment pour cause budgétaire (16 officiers, 62 sous-officiers, 6 EVAT, 21 EVSMA et 16 personnels civils) constituait une population aux statuts variés et aux cultures différentes, placée pour emploi par le ministère de la défense auprès du ministère de l’outre-mer. Le paradoxe était qu'en dépit du fait que nous devions prendre en compte une population difficile, le taux d’encadrement, plus faible que celui des Forces, nous contraignait à des cumuls de responsabilité contraignants...
Nos 350 jeunes volontaires stagiaires garçons et filles étaient majoritairement issus de milieux socialement défavorisés et appartiennent pour 60 % d’entre – eux à des familles mono – parentales. La plupart étaient en situation d'échec scolaire, manquaient de repères et faisaient preuve d’une grande immaturité.
Les 102 volontaires techniciens qui les encadraient étaient en ce qui les concerne à la recherche, soit d'une voie, soit d'une expérience professionnelle. Généralement sérieux et efficaces dans leur fonction de soutien et d’aide moniteur, ils avaient parfois du mal à s’imposer sur le plan disciplinaire vis-à-vis de leurs camarades stagiaires.
A ces difficultés s'ajoutait enfin la nécessaire adaptation du style de commandement des cadres... Comme la plupart des Antillais, d’une façon générale nos garçons étaient extrêmement fiers, ne toléraient pas l’injustice, surtout quand ils s’estimaient victimes d'une décision infondée ou inappropriée, adoptaient facilement un comportement machiste et provocateur lorsqu’ils étaient en groupe mais restaient individuellement bon enfant ce qui les rendait très attachants en règle générale. Adorant la fête et le jeu, ils pratiquaient volontiers le sport (à condition qu’il ne soit pas imposé), de préférence le foot-ball, la musculation et parfois les arts martiaux. Attachés aux manifestations bruyantes, détestant la solitude ils faisaient preuve de convivialité, de générosité et étaient prêts à rendre service dès lors que le courant passait avec leurs cadres et que ces derniers faisaient les premiers pas pour se rapprocher d’eux.
Ayant très souvent vécu au sein d’un environnement féminin entièrement à leur dévotion, ils éprouvaient un profond respect pour la femme âgée, voire de la vénération pour leur mère, phénomène que nous devions impérativement intégrer dans notre action.
Le taux de féminisation élevé de nos stagiaires (environ 20 %) était certes un atout car il est bien connu que traditionnellement la femme martiniquaise, très dynamique, joue un rôle moteur dans la société locale, mais hélas aussi un handicap dans la mesure où les installations dont nous bénéficions et les métiers que nous enseignons n'était pas nécessairement adaptés à ce type de recrutement.
Une chose était évidente d'emblée, vis-à-vis de nombreuses familles martiniquaises le SMA des années 2000 continuait à incarner encore l’Armée, celle de la conscription où l’on devenait adulte et responsable en apprenant la discipline qui avait parfois fait défaut à la maison en raison de l’absence du père, phénomène commun dans une société martiniquaise matrifocale. En nous adressant leurs enfants, nombreux étaient donc ceux qui attendaient que nous nous chargions des responsabilités d’éducation… qu’ils n’avaient jamais réellement assumées…
C'était donc un peu la quadrature du cercle... mais le faire savoir à mon autorité de tutelle revenant à lui mettre le nez sur des insuffisances dont il était conscient ce qui ne pouvait que l'irriter, il ne me restait plus qu'à me "démerder" tout seul et à me retrousser les manches...

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