Témoignage : chef de corps d'un régiment du Service militaire adapté aux Antilles (4)... Une nécessaire reformulation de la mission.


        Une fois établi le constat initial, constat réalisé lors d'un bref séjour de reconnaissance sur place que j'avais effectué à l'occasion d'une visite de commandement du général commandant le CMIDOME que j'accompagnais, il était temps de s'attaquer à l'action... Pour établir ce plan d'action et en même temps pour rester inscrit dans un cadre d'ordre qui nous était familier, je rédigeais donc celui-ci suivant la contexture d'un ordre d'opérations classique...





Après l'exposé de la situation fait précédemment, voici à présent la mission...


Dans ce contexte pour le moins difficile, la mission principale que je devais remplir était de favoriser par une formation adaptée dans un cadre militaire, l'insertion dans la vie active de jeunes hommes et jeunes filles qui étaient sortis du système scolaire sans qualification.
A cette mission principale s'ajoutaient aussi deux autres missions annexes, à savoir :
1) contribuer par le biais des chantiers d'application à la mise en valeur du département
2) participer en cas de besoin à l'exécution des plans de défense, de secours et d'aide au service public, en cas de crise ou de catastrophe naturelle, aux côtés des pouvoirs publics, sur réquisition des autorités civiles ou militaires.

S'agissant de mon intention de manoeuvre, et pour rester dans un schéma de communication qui nous était familier, je repris le cadre d'un ordre initial et l'exprimais donc de la façon suivante : 
"En vue de contribuer à l'action de développement socio-économique du département principalement assurée par les pouvoirs publics et les collectivités locales, je veux réaliser l'insertion sociale et professionnelle  d'au - moins 80 % de nos volontaires ; à cet effet :
- Phase préliminaire : m'appuyant simultanément sur un recrutement sélectif et une mise en condition préalable de l'encadrement ;
- Phase 1 : apporter une formation militaire initiale de qualité destinée d'une part à initialiser un processus de resocialisation fondé sur l’adoption de normes de comportement et de valeurs citoyennes, d'autre part à préparer le personnel à un engagement éventuel ;
- Phase 2 : assurer une formation professionnelle adaptée aux besoins locaux, diplômante ou qualifiante, complétée soit par des stages en entreprise, soit par des chantiers d'application, débouchant sur l’obtention d’un emploi ou sur l’intégration dans un cursus complémentaire suivi en milieu civil ;
- en mesure d'intervenir sur ordre et avec court préavis dans le cadre des plans de secours et d'aide au service public ou des plans de protection et de défense en cas de situation d’urgence."

 

Comme tout chef de corps ayant à commander une population réputée "difficile" et un brin sensibilisé par les difficultés que j'avais rencontrées de par le passé comme jeune lieutenant au contact des appelés Antillais vivant en métropole, ceux que l'on appelle les "négropolitains", je m'empressais de préciser un certain nombre de choses concernant le commandement et la pédagogie à mettre en oeuvre dans la conduite des activités...


En premier lieu il était essentiel que chacun s'approprie bien l'esprit de la mission qui nous incombait :

Les trois priorités qui devaient guider notre action tout au long de ces deux années devaient être :

- la mise en œuvre quotidienne d’un commandement tout à la fois ferme et humain, seule condition pour mener à bien la formation de nos jeunes et leur re-socialisation ce qui impliquait en conséquence le plus grand respect des hommes et des femmes placés sous nos ordres. Dans ce domaine il n’y aurait ni avertissement, ni circonstances atténuantes ;

- un souci permanent de la responsabilité vis à vis des hommes, des matériels et des installations qui nous étaient confiés. En terme d’accident, la fatalité n’existe pas et le respect des mesures de sécurité se devait d'être une exigence permanente ;

- un effort permanent d’intégration dans ce département d’outre-mer, ce qui nous permettrait d’une part de mener à bien l’entreprise qui nous était confiée, d’autre part de nous enrichir au contact des différences.


Notre mission nous conduisant à participer à l’action générale de l’Etat pour éradiquer le chômage et lutter contre l’exclusion sociale, chacun devait donc être bien convaincu que ces deux actions contribuaient à développer la citoyenneté dans nos départements et territoires d’outre-mer et y garantissaient à la fois l’ordre public et le bien être auquel chacun était en droit d’aspirer légitimement.

Les jeunes volontaires du SMA n'étaient plus les recrues d’il y a quelques années, représentatives de l’ensemble de la société créole... Désormais issus des milieux défavorisés ou sortis démunis du système scolaire et éducatif, il étaient pour la plupart à la recherche d’une identité et d’une reconnaissance qui ne leur était pas apportée par la société ambiante. Dans un environnement général où chacun aspirait à occuper un poste dans le secteur tertiaire, la majorité de nos stagiaires était malheureusement destinée, faute d’un niveau général et d’un bagage intellectuel suffisants, à s’orienter vers des métiers d’exécution pas nécessairement prisés par leurs concitoyens. Avant même de faire acquérir les rudiments techniques d’une profession, il était donc essentiel de commencer par démythifier certains métiers comme en particulier ceux de la terre qui rappelaient trop le passé esclavagiste de l’île… 


Pour un cadre affecté au RSMAM, le problème de fond à résoudre n’était donc pas contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord la difficulté à faire acquérir un métier, mais c’était de parvenir à redonner à un individu sans repère, des normes de comportement et un système de valeurs à respecter qui lui permettraient de trouver une place dans la société locale. Pour reprendre un terme en usage dans notre méthode de raisonnement tactique, l’effet à atteindre était donc de stopper puis d’inverser cette spirale de l’échec dans laquelle nos volontaires stagiaires étaient enlisés depuis des années. Cela n’était réalisable que s’ils reprenaient confiance en eux, (re) trouvaient le goût de l’hygiène, le respect des horaires et de la hiérarchie, le souci du travail bien fait…



    Le problème à traiter était donc d'ordre social voire sociétal, avant d'être technique...


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire