Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (1)… Une mutation inattendue.


En 1998, à l’issue d’une affectation de trois ans comme chargé d’études au Centre des Relations humaines de l’Etat major de l’Armée de Terre (EMAT / CRH), j’eus la surprise de me voir désigné pour poursuivre mes services outre-mer comme chef de Bureau Opérations – Instruction d'un régiment stationné en Guyane…




Quand je parle de surprise je ne fais pas allusion au fait d’être muté outre-mer, car c’était là une perspective que j’attendais depuis longtemps vu qu’il s’était écoulé neuf ans, soit une éternité, entre mon retour du Sénégal et cette mutation Pendant ces neuf longues années j’avais servi 3 ans comme rédacteur à l’état-major de la 9ème DIMa, puis suivi pendant 3 ans la scolarité de l’enseignement militaire supérieur avant d’être affecté encore pendant 3 ans comme chargé d’études à l’EMAT / CRH du fait de mon brevet technique de l'EMSST… La véritable surprise résidait dans le fait qu’en lieu et place du poste de commandant en second ou d’assistant militaire technique, voire de rédacteur en état-major outre-mer, que j’étais en droit d’espérer vu mon âge et mon ancienneté, c’était un poste de chef de bureau opération, fonction qui normalement échoit aux officiers sortant de l’École de guerre. Au moment de ma désignation mes camarades de promo du CID en avaient en effet déjà fini depuis un an avec ce type d’affectation qui est censée nous préparer à un temps de commandement de chef de corps, ce qui fait que je me retrouvais en quelque sorte comme je le disais à qui voulait l’entendre, le doyen de la profession… M’en étant étonné auprès de camarades affectés au bureau mêlée de la DPMAT, j’eus droit à une réponse pour le moins originale du style « Tu aurais dû nous en parler avant et nous dire que tu ne souhaitais pas un BOI… »… à croire que les fiches de desiderata que nous remplissions partaient à la poubelle sans être lues… Le fond de l’affaire, il faut être clair, c’est que personne parmi les cadres des Troupes de marine normalement réputés « volontaires pour servir outre-mer » n’avait très envie d’aller servir en Guyane, pays réputé comme chacun sait pour la « douceur » de ses conditions climatiques et pour sa « forte » rémunération… Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui mais le voile d’hypocrisie sur cette question était tel à cette époque qu’un inspecteur des Troupes de marine dut un jour se mettre en colère dans son éditorial de la revue "L'Ancre d'or - Bazeilles" contre ceux qui refusaient le service dans les départements et territoires d’Outre-mer et assimilaient un peu trop disait-il « l’Afrique au fric »… Le fait que nos camarades légionnaires qui étaient affectés au 3ème REI de Kourou semblaient en revanche ravis d’une telle opportunité et n’avaient pas les états d’âme des coloniaux, aurait dû pourtant nous faire honte…


Les Forces armées de Guyane que je me préparais donc à rejoindre étaient alors essentiellement composées d’un état-major interarmées stationné sur le site de la Madeleine, d’une base aérienne implantée sur l’aéroport de Rochambeau dotée avec l’Escadron de Transport Outre-Mer d’hélicoptères Puma et Fennec, d’une base navale au port de Dégrad des Cannes comptant notamment deux patrouilleurs P 400, La Gracieuse et la Capricieuse, et de deux régiments, le 3ème REI et le 9ème RIMa.

En termes d’implantation, la particularité de ces deux régiments prestigieux dont l’histoire était liée à l’Indochine était de ne jamais avoir été stationnés en métropole et d’avoir successivement connu l’Asie, puis l’Afrique pour l’un et Madagascar pour l’autre, et enfin l’Amérique du sud…

Le 3ème REI était ainsi autrefois le régiment de la zone frontière avec la Chine et de l’ex route coloniale 4 (RC4). A son retour d’Extrême Orient le régiment avait été installé à Madagascar puis à notre départ de la Grande île il avait été déménagé sur la Guyane, plus précisément sur Kourou où se bâtissait le Centre spatial guyanais (CSG) afin d’en assurer la protection. 

Le 9ème RIMa était pour sa part l'ancien régiment du Tonkin, sa portion centrale étant basée dans la citadelle de Hanoï. Ayant subi de plein fouet le coup de force japonais du 9 mars 1945, tant à Hanoï qu’à Lang Son, il fut dissous en 1945 lors du retour de nos forces au Tonkin. Par la suite il fut recréé pour l’Algérie, à nouveau dissous et recréé une seconde fois en Guyane en prenant la succession de la section d’Infanterie coloniale détachée des Antilles sur ce département. Le 9ème Régiment d’Infanterie de marine un temps appelé 9ème BIMa, avait été installé au chef-lieu du département à Cayenne.

 

Le 9ème RIMa qu’on appelait le Régiment de la forêt et du fleuve, était une petite unité en termes d’effectifs puisqu’elle ne comptait qu’une compagnie de commandement et des services, une compagnie de maintenance ayant pour charge le soutien technique des matériels des Forces armées en Guyane (FAG) et deux unités tournantes effectuant par rotation des séjours de quatre mois. La compagnie de combat permanente venait en effet d’être dissoute du fait de la suspension de la conscription, laissant la charge à une section d’engagés de perpétuer la mémoire du combat en milieu équatorial, section qui allait rapidement devenir le Commando de recherche et d’action en jungle (CRAJ) dont je reparlerai plus loin. En dépit des multiples demandes argumentées qui furent effectuées pour préserver l'existence de cette unité les efforts de nos prédécesseurs étaient restés lettre morte. Apparemment, ni eux ni nous qui avions repris ces demandes, ne comprenions parait-il la situation... La re-création bien des années plus tard de cette compagnie d'infanterie permanente me conduit donc à me demander s'il y avait réellement une vision à long terme de la part du haut commandement au regard de la situation et des problèmes que connait la Guyane... Défaire et refaire... Enfin, passons... 


S’agissant des deux unités tournantes, l’une qu’on allait appeler la "compagnie forêt" était composée de fantassins ; l’autre qui allait prendre l'appellation de "compagnie du fleuve" était d’origine Toutes Armes. Si la "compagnie forêt" avait vocation à mener des actions de présence ou de reconnaissance en forêt amazonienne, la "compagnie du Fleuve" en revanche avait pour mission le contrôle du fleuve Maroni, fleuve frontalier avec le Surinam anciennement Guyane hollandaise.


La Guyane étant découpée en deux arrondissements, à savoir l’arrondissement de Cayenne et l’arrondissement de Saint Laurent du Maroni, de façon paradoxale, le 9ème RIMa dont la portion centrale était à Cayenne remplissait une mission de présence dans l’Ouest du département en assurant le contrôle du bassin du Maroni, fleuve frontalier avec le Surinam, ex Guyane hollandaise, alors que le 3ème REI stationné à Kourou remplissait une mission identique... mais dans l’Est du département et sur l’Oyapock, fleuve frontalier avec le Brésil.

En termes d’implantation, le régiment occupait alors deux emprises à Cayenne : d’une part la vieille caserne Loubère qui hébergeait l’état-major, la CCS et la compagnie forêt, d’autre part le quartier Berthelin – Journey qui abritait la compagnie de maintenance. Sur le Maroni, nous disposions également d’une emprise dans l’ancien camp de la transportation de Saint Jean et d’un détachement dans le village de Maripasoula.


La caserne Loubère à Cayenne


Venant se rajouter à la déception qui était la mienne d'une part de partir pour la Guyane, car comme tout le monde je n'étais guère attiré par cette destination, d'autre part de prendre un poste que j'estimais trop tardif, y eut aussi la prise de contact avec mon futur patron qui fit que je partis avec une impression très mitigée... Cette prise de contact intervint en effet avant même mon départ à l’occasion d’un dîner parisien « avec épouses » et elle me laissa un goût plutôt amer… En effet, au cours de la soirée, mon futur chef de corps, de même grade que moi mais bien entendu plus ancien, se sentit obligé de me tenir d’emblée des propos que je qualifierais de maladroits et qui me blessèrent profondément en me disant en substance lors de nos échanges que s’il était un jour obligé de s’investir dans mon travail cela signifierait que je n’avais rien à faire dans son régiment… Inutile de dire que je ne suis pas prêt d’oublier cette « prise en main », tant par le fait qu’elle se fit dans un cadre familial qui ne se prête guère à ce genre de discours que pour son incongruité… Évoquant ces propos qui m’avaient blessé auprès d’un camarade, ce dernier m’expliqua ce qui m’échappait un peu sous le coup de l’émotion, à savoir que le but de cette affaire était de me montrer d'emblée mes limites car du fait de la similitude de grade la crainte de mon patron était de me voir empiéter sur ses prérogatives ou manquer de discipline intellectuelle à son égard… voire lui faire de l’ombre vis à vis de l’extérieur… En outre, le fait que je venais de servir pendant 3 ans dans un bureau de l'état-major chargé d'effectuer des études en sciences sociales faisait de moi un potentiel "intellectuel en chaise longue" dont il se méfiait par avance... Pour moi qui, je le redis, suis un adepte de l’obéissance d’amitié aux chefs, inutile de dire que j’avais le sentiment que l’affaire partait mal… très mal même… et c’est donc je le répète avec un mauvais pressentiment que j’embarquais pour Cayenne quelques semaines plus tard. Fort heureusement, l’avenir infirma mes craintes et une fois délimités nos périmètres respectifs, mon patron étant rassuré vis à vis de ma personnalité et de mon travail… ceci s’ajoutant au fait qu’il était inscrit pour le tableau d’avancement de colonel… tout se déroula parfaitement bien. Je fus donc récompensé à la mesure de mon travail les deux années d’affilée, mon patron ayant estimé que je méritais de prendre un jour prochain un corps de troupe et m’ayant poussé à cet effet, ce dont je lui suis extrêmement reconnaissant. Je lui sais gré en particulier des nombreux conseils qu’il me donna, conseils qui me furent fort utiles par la suite… ma plus grande satisfaction étant le jour de mon départ, en me remettant le livre du Régiment, de l’entendre me dire que nous nous étions bien complétés tout au long de ces deux années… Quelques années plus tard, alors que comme chef de corps je venais de recevoir la visite du CEMAT, il me fit savoir de Paris combien ce dernier avait apprécié le passage dans mon régiment… attention qui me fit chaud au cœur car je ne l’ai jamais oubliée... qu’il le sache bien s’il me lit…

 

A mon arrivée au 9ème RIMa je fus accueilli par mon prédécesseur, un camarade bien connu dans l’Arme car outre le fait qu’il était apparenté à une actrice d’origine alsacienne bien connue des cinéphiles dont il portait le même patronyme, c’était un des rares Polytechniciens à avoir choisi en sortant de l’X, les Troupes de marine. Après un temps de commandement particulièrement réussi à la tête d’une de nos plus prestigieuses formations parachutistes, il allait hélas quitter prématurément l’institution car c’était quelqu’un d’atypique, ce qui est bien dommage pour cette dernière… Inutile de dire qu’en succédant à ce camarade d’un niveau intellectuel, professionnel et physique que j’estime nettement supérieur au mien, la barre était placée très haut… En même temps que je découvrais un nouveau job, un environnement physique inconnu, j’héritais aussi d’une équipe d’adjoints particulièrement compétents qu’il avait formés à sa pointure et dans laquelle j’eu quelques difficultés initiales pour m’intégrer… Au terme de quelques « explications »réciproques, nous finîmes enfin par faire en sorte que la mayonnaise prenne mais ce ne fut pas facile… car mon expérience professionnelle antérieure ne m’apportait aucune plus-value sur ce terrain totalement nouveau pour moi. C’est donc sans aucune honte que je peux écrire que ce sont mes adjoints qui me formèrent non seulement à ces missions nouvelles pour moi, mais qui m’aidèrent à replonger dans la vie et le travail d’un corps de troupe, milieu que j’avais quitté neuf ans plus tôt… 

Du fait des dates de relève respectives, je ne vis arriver mon chef de corps qu’au terme d’une dizaine de jours de présence et entamais donc mon séjour sous les ordres de son prédécesseur, un personnage un peu particulier avec qui je ne sais pas si je me serais forcément entendu car je n’aime pas les gens qui donnent dans le théâtral… même si je suis persuadé qu’il avait un bon fond sous son air bourru. J’ai ainsi conservé le souvenir d’un coup de gueule qu’il vint un soir pousser dans mon bureau  peu de temps après mon arrivée en me demandant sur un ton de reproches et en présence de son successeur à qui il passait ses consignes, pourquoi un règlement de facture du BOI n’avait pas encore été effectué… alors même que cette affaire que j’ignorais aurait dû avoir été traitée depuis longtemps par mon prédécesseur… Tout occupé que j'étais à essayer de comprendre mes fiches de tâches et à prendre connaissance des dossiers laissés par mon prédécesseur qu'est ce que j'en savais moi de cette fichue facture… Disons le clairement, j’accepte les gueulantes lorsqu’elles sont justifiées suite à un oubli ou à une erreur de ma part, voire lorsqu’elles relèvent d’une forme de complicité entre supérieurs et subordonnés dont personne n’est dupe… mais certainement pas lorsqu’elles ont pour objet de se faire mousser devant une tierce personne, histoire de montrer qu’on tient sa boutique bien en main jusqu’au bout. Les comportements de chiffonniers, très peu pour moi… et à 40 balais passés, j’estimais que j’avais passé l’âge de ce genre de sortie … que l’intéressé a sans doute oublié mais pas moi…


En dépit de ces petits tracas initiaux ce séjour allait pourtant être parmi les meilleurs que j'allais faire tout au long de ma carrière... 


Dans les billets qui vont suivre sous le libellé Guyane je vais donc m'efforcer d'apporter un témoignage destiné à ceux qui iront servir dans ce département très particulier qu'est la Guyane. Même si pas mal d'années sont passées, même si les missions et les équipements, voire l'organisation du 9ème RIMa ont évolué, la Guyane reste la Guyane... et pas mal d'enseignements méritent d'être perpétués. Ce témoignage sera progressivement enrichi car vivant en Asie je n'ai pas ici sur place toute la documentation nécessaire, une partie restant dans mes cantines en France, aussi j'invite ceux qui s'y intéresseront à revenir sur ce blog pour les mises à jours successives. Ainsi que je l'ai dit aux jeunes officiers passant par l'EMSOME, je reste bien entendu à la disposition de ceux qui souhaiteraient approfondir certains points...


Sur ce en avant pour plonger dans "l'enfer vert"...



(A suivre)...

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