Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (2)… Bienvenue dans « l’enfert vert ».


A mon débarquement en Guyane à l’été 1998, en même temps que le retour à une vie totalement différente de celle que j’avais menée au cours des années précédentes, je découvrais donc un environnement physique totalement nouveau... Bien qu'ayant longuement étudié les particularités de la géographie physique et humaine de la zone inter-tropicale dans le cadre de la préparation au concours d’admission à Saint Cyr, je n'avais en effet servi jusqu’alors qu’en Nouvelle Calédonie et en Afrique désertique ou sahélienne, sans jamais descendre au sud de la République Centrafricaine... La réalité de la zone équatoriale était donc un total mystère pour moi.






1 - « Le Grand Man Baka », un témoignage précieux à connaître.


Afin d’aider ceux qui un jour iront servir dans ce département d’Amérique du Sud, que ce soit au titre d’une affectation de deux ans ou que ce soit à l’occasion d’une mission de courte durée, et en vue de leur éviter les surprises initiales qui ont été les miennes, je vais donc m’efforcer d’apporter un témoignage qui je l’espère, malgré les changements intervenus depuis mon séjour, aidera les intéressés à mieux appréhender la réalité guyanaise. 

Si le terme de Guyane nous est familier, précisons d'emblée qu’entre 1930 et 1969, on distinguait administrativement deux territoires : d’une part la Guyane proprement dite qui correspondait à la bande côtière du pays, d’autre part le territoire de l’Inini qui recouvrait l’essentiel du territoire en dépit de son faible peuplement. 


Pour découvrir ce département si atypique, mais auquel on ne peut rester indifférent, parmi les nombreux guides et ouvrages disponibles sur le marché, il existe un document que j’estime incontournable, à savoir "Le grand man Baka", recueil de souvenirs rédigé par Robert Vignon, premier Préfet du département. Robert Vignon consacra en effet de nombreuses années de sa vie à la Guyane, d’abord comme tout premier Préfet de la République de 1947 à 1955, puis ensuite, après son départ de la Fonction publique d’État, comme sénateur de la Guyane de 1962 à 1971 et comme maire de Maripasoula de 1969 à 1976. Dans cet ouvrage il nous raconte sa découverte de ce territoire et l'évolution de ce dernier, depuis le changement de 1946 le faisant passer du statut de colonie à celui de département d'Outre-mer jusqu'aux prémisses de la création du centre spatial guyanais entre 1964 et 1968. 

Parcourant en tous sens le département et y laissant le souvenir vivace d’un grand commis de l’État, ayant « tout compris aux spécificités de ce territoire », sans doute le plus beau compliment qu’on puisse adresser à un « colonial », le Préfet Vignon nous a notamment ramenés de ses tournées de brousse un certain nombre de descriptions qui méritent d’être citées car elles illustrent parfaitement la vie et les déplacements en forêt ou sur les fleuves… Parmi ces tournées il y a en particulier celles qu’il fit respectivement à travers le territoire de l’Inini sur l’Oyapock afin d’inspecter la frontière avec le Brésil, sur l’Approuague et dans la région de Saül au centre du département et enfin sur le Maroni qui sert de frontière avec le Surinam. Outre les descriptions du milieu physique, ce témoignage nous permet une meilleure approche des populations locales.


Afin de pallier les difficultés qu’il y a à consulter cet ouvrage, sachant toutefois que nous en disposions d'un exemplaire dans notre bibliothèque du BOI, j’ai fait le choix de citer dans mes billets un certain nombre d’extraits significatifs permettant de mieux appréhender la vie et le travail sur ce territoire. Je m’efforcerai en complément de ces extraits de commenter modestement ce témoignage afin qu’il puisse être utile à ceux qui iront servir au 9ème de Marine. Je ne conçois pas en effet, qu’un officier ou un sous-officier chef de section puisse remplir correctement sa mission sans avoir pris connaissance des données léguées par nos anciens...

En ce qui me concerne, malheureusement je n’y ai eu accès, une fois de plus, qu’à l’occasion de mon séjour sur place, ce qui est fort regrettable car cela m’aurait permis d’appréhender sans délai tant le milieu physique et humain que les missions que nous devions remplir.




 

2 - Un département représentant le cinquième de la superficie de la France métropolitaine et presque entièrement recouvert par la forêt tropicale humide.


En dépit du fait qu'il faille parfois nuancer les écrits de ce fin connaisseur de la Guyane très attaché à ce pays, les mémoires de Robert Vignon constituent un remarquable témoignage encore criant de vérité à de multiples égards. 

S’agissant de la présentation de la Guyane voici la description que fait le préfet Vignon de ce département qui couvre environ 90.000 km2 soit approximativement un cinquième de la superficie de la métropole… 

« La limite Nord est représentée par la côte, dans son ensemble plate et marécageuse, formée de terrains sédimentaires récents dus à l’apport des boues de l’Amazone et des vastes fleuves qui, tous les quarante kilomètres, drainent les pluies de l’intérieur.. Chaque fleuve a un bassin représentant des caractéristiques propres. La flore, la faune, les coutumes de canotage et la population  changent d’un fleuve à l’autre. Si la côte est le domaine des palétuviers et des oiseaux aquatiques, l’intérieur est recouvert par la forêt équatoriale. C’est un désert. L’homme et la forêt sont incompatibles. Les arbres immenses tendent à quarante mètres au-dessus du sol un velum imperméable au soleil. L’homme ne peut vivre sans soleil. Il en a besoin pour respirer. Il en a besoin pour cultiver. Alors, il abat la forêt, mais celle-ci est d’une puissance redoutable, et dans la lutte qu’elle entreprend contre l’homme, ce dernier est toujours vaincu. »

Une chose est certaine, si on ne connaît pas le milieu physique dans lequel on intervient, non seulement on ne saurait être en mesure de remplir correctement sa mission mais en outre, dans le cas du théâtre guyanais, on risque de mettre en danger la vie des hommes que l'on commande... Ceci doit impérativement rester présent dans l'esprit de chacun...


Pour parler du milieu, quand on évoque la Guyane française, la première chose qui vient à l’esprit étant l’image de la forêt équatoriale aussi dénommée forêt tropicale humide, voici le tableau qu’en dresse le Préfet Vignon dans le grand man Baka :

« L’immense forêt amazonienne, qui s’étend pratiquement de l’Amazone à l’Orénoque, commence ici, à quelques kilomètres de la côte.

C’est une véritable force de la nature, pas vraiment hostile, pas vraiment dangereuse et pourtant hostile par son immensité. Malheur au chasseur qui s’égare, qui n’a pas la précaution de marquer son « tracé » par des coups de « sabre », par des repères précis. Il est condamné à tourner en rond dans cette forêt où deux ou trois étages de végétation ne laissent filtrer qu’une lumière mesurée et discrète. Il y a d’abord les grands arbres, aux fûts tout droits, de circonférence en général limitée, dont le feuillage, tendu loin au-dessus de soi arrête le soleil. Puis, un réseau de lianes plus ou moins dense. Et enfin le jet gracieux de palmiers de toutes variétés dont les branches font un nouveau dôme.

Le jour commence, en forêt, bien après le lever du soleil. La nuit y tombe une heure avant.

L’humidité y est effroyable. La pluie continue de s’égoutter des arbres bien après qu’elle ait cessé. Le sol est une éponge. L’homme y vit dans une sorte d’étuve, sans jamais pouvoir trouver un rayon de soleil pour sécher ses vêtements. Les obstacles y sont fréquents. Ce sont les marécages qui séparent les sempiternelles collines aux pentes glissantes. Ce sont les amas de « bois tombés ». Lorsqu’un géant de la forêt tombe, frappé par la foudre ou simplement vaincu par l’âge, il entraîne dans sa chute d’autres arbres. Il en résulte un effroyable entassement de troncs, de banches brisées, de lianes arrachées, de palmiers broyés.

Cette forêt est inhospitalière, elle offre peu de fruits ou de graines consommables. Elle est surtout très hétérogène, ne présente pas de grands peuplements. Elle ne peut être utilisée que par la coûteuse technique du « jardinage » qui consiste à aller chercher de droite et de gauche les bois de valeur dispersés.

Sous cette luxuriance se cache en fait, le plus souvent, un sol d’une grande pauvreté. Sous une mince pellicule d’humus apparaît le sable ou surtout, la latérite. Personne ne vit en forêt de façon continue, sauf quelques chercheurs d’or. La population de l’intérieur s’accroche aux fleuves qu’éclaire au moins le soleil. »

J'aurai l'occasion dans les billets suivants de développer davantage certains des points abordés dans cette description certes synthétique mais pour autant encore d'actualité...


Après la forêt, ainsi que l’évoque la couverture de cette célèbre bande dessinée de Hergé « Tintin et l’oreille cassée », quand on parle de la forêt amazonienne on est obligé de penser aussi aux cours d’eau qui sont les seules voies de pénétration naturelle permettant de s’enfoncer dans l’intérieur du pays… En Guyane, outre au « centre » du département l’Approuague et la Mana, il existe deux fleuves majeurs qui sont à l’Ouest le Maroni et à l’Est l’Oyapock. Ces deux fleuves constituent des frontières naturelles avec respectivement le Surinam, ex Guyane Hollandaise et avec le Brésil... 


Ma vision d'enfance de l'Amazonie...



Pour se faire une idée de ce que sont ces fleuves voici ce qu’en disait le Préfet Vignon :

« Le relief du pays est caractéristique d’un vieux continent : pénéplaine granitique très ancienne et très usée. Le terrain n’est jamais plat mais se présente comme un moutonnement confus de collines peu élevées aux pentes souvent raides. Ce relief, combiné avec un réseau hydrographique très complexe, en doigts de gants fortement imbriqués, semble exclure la possibilité de barrages de retenue des eaux. Les fleuves sont d’une navigation difficile, car avec une fréquence variable par bassin, les biefs navigables sont coupés par des sauts rapides provoqués par des dénivellations d’intensité diverse, étalées sur de longues distances.

Le niveau des fleuves se ressent évidemment de ces précipitations élevées, enregistre des variations de plusieurs mètres. En juillet les fleuves ne sont qu’un énorme tapis glauque se déplaçant rapidement. Trois mois plus tard, de vastes plages de sable, des rochers déchiquetés, aux formes dantesques, apparaissent dominant de haut le courant ralenti d’une eau beaucoup plus claire. La marée se fait sentir dans les fleuves jusqu’au premier grand saut, situé en général à cent kilomètres de l’embouchure. Les canotiers savent fort bien utiliser, pour leur déplacements dans cette partie du fleuve, le « montant » et le « perdant » qui diminuent leurs efforts.

Les fleuves et les rivières sont les éléments de base de la Guyane. »



3 - Une mosaïque humaine... marquée par l'histoire.


S'agissant de la géographie humaine, si aujourd'hui la population guyanaise est estimée à environ 280.000 individus, à l'époque du Préfet Vignon le recensement de 1947 annonçait juste 22.000 habitants pour la Guyane, dont cinq cents Indiens, sans que l'on sache toutefois si toutes ses composantes étaient comprises dans ce recensement notamment la, population dite "Noir-Marron" vivant à cheval sur le fleuve frontière Maroni...

Voici du reste le portrait que nous dresse le Préfet Vignon de cette population guyanaise composite  :

" Les "Créoles" sont en majorité. Ils représentent les 9/10ème de cette population. Un Créole est par définition un Européen né sous les tropiques. En Guyane, ce terme digne en réalité, des métis, dont la couleur de peau peut varier du plus beau noir au blanc parfait. Tous vivent, bien entendu, comme des Européens.

Les primitifs comprennent les Indiens descendants des branches guarani ou caraïbe. Ce sont les Galibis, les Arawaks, les Roucouyennes ou Oyabas, les Emerillons et les Oyampis. Les deux premières tribus vivent sur la côte à Iracoubo, Mana et Sait Laurent. Les autres sont implantés à l'intérieur dans les cours supérieurs des fleuves.

Les Bonis, esclaves fugitifs ayant repris une vie tribale sur les fleuves américains, en occupent le cours moyen.

Cette stratification a été imposée par le fait que les Noirs fugitifs, chassés par les Européens occupant les embouchures des fleuves, ont repoussé devant eux les Indiens avec lesquels ils ne voulaient pas partager les mêmes terrains de chasse et de pêche.

La faible population guyanaise compte une proportion assez importante d'étrangers, près de cinq mile, le sixième des habitants. ce sont surtout des Anglais originaires des Antilles anglaises, de Sainte Lucie notamment. La communauté de langue, de race et de religion a provoqué un courant d'immigration important. L'Orient et le Moyen-Orient son représentés dans l'agriculture par une poignée d'Indonésiens venus du Surinam. Toute l'épicerie de détail est tenue par les Chinois, dont les boutiques occupent maints coins de rue à Cayenne. Les Libanais, notables aisés, tiennent le commerce des tissus et de la nouveauté. "

Pour comprendre la répartition de cette population voici une carte descriptive tirée d'un mémento que le 9ème RIMa avait diffusé vers le milieu des années 90 :



Si les populations qui vivent sur l’Oyapock sont soit amérindiennes soit brésiliennes, s’agissant du Maroni, outre les Amérindiens, les créoles et quelques étrangers d’origine surinamaise, on trouve dans la partie inférieure du fleuve des populations dites Noir-marrons, descendants d’esclaves.

J’évoquerai ultérieurement plus en détail ces diverses populations car dans le cadre des missions du 9ème RIMa on est amené à traiter inévitablement avec elles… et il convient de bien déterminer "qui est qui" en raison des antagonismes existant entre les uns et les autres...

Au sein de cette population le passé de l'esclavage puis celui du bagne ont laissé des séquelles indéniables. Parmi ces séquelles il y a par exemple le mépris général pour le travail manuel hérité en partie du fait que les bagnards y étant astreints, il était infamant pour les créoles d'y être contraints... ou le mépris affiché des Noirs-marrons pour les créoles qui à la différence d'eux, ont attendu l'abolition de l'esclavage pour rompre leurs chaînes... Nous en reparlerons ultérieurement...


Sur ces bonnes paroles, il est à présent temps de partir à la découverte des missions du 9ème RIMa dans les années 90 - 2000... et de la réalité de la forêt guyanaise...



(A suivre)...

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