Depuis que Rambo a prononcé cette phrase devenue célèbre « Ce que vous appelez l’enfer, j’appelle ça chez moi ! » chacun sait que la forêt équatoriale peut dissimuler des dangers… mais paradoxalement ces dangers ne sont pas nécessairement ceux auxquels on pense au premier abord...
1 - En milieu amazonien, le vrai danger est de trois ordres…
En premier lieu il y a le risque en forêt de se faire écraser par une chute d’arbre ou de branche. La densité d’arbres est en effet telle que lorsqu’un arbre tombe ou est abattu pour créer par exemple une zone d’hélitreuillage, il est possible que se produise une chute en série d’arbres entremêlés à celui qu’on fait tomber… dans le plus pur style d’un strike au bowling…
Pour bien faire, on assiste aussi parfois lors de ces chutes, sous l’effet d’un coup de fouet, à des retours d’arbres imprévus renvoyés dans la direction inverse à la chute du premier… L’accroche au sol de ces arbres est en effet très réduite aussi ils ne sont pas toujours fortement enracinés ce qui les rend vulnérables… Leur tendance à monter vers la lumière du soleil fait en outre qu’ils atteignent des hauteurs parfois considérables, ce qui les fragilise encore davantage, notamment lorsqu'il se produit un coup de vent...
S’agissant des branches, elles peuvent se décrocher de la cime soit naturellement en tant que bois mort, soit tomber suite à un coup de vent. Quand on sait que la canopée se situe à une trentaine ou à une quarantaine de mètres du sol, on comprend aisément que l’impact d’une branche de plusieurs kilos, voire de plusieurs dizaines de kilos... ne soit pas anodin à l’arrivée… Pour s’en préserver un peu, notamment en hamac, on nous enseignait qu’il était important de disposer au-dessus de ce dernier une corde faitière suffisamment solide pour arrêter ou freiner une chute de branche et qui servirait en même temps de support à la bâche de protection contre la pluie.
Enfin, pour compléter ce tableau de la dangerosité du bois, il convient de préciser que du fait de leur densité, certains arbres peuvent se transformer en une mini bombe lorsqu’on les coupe, car ils éclatent parfois littéralement en projetant des éclats tout alentour. Avant de procéder à une coupe, il est donc prudent de savoir à quel type d’arbre on va s’attaquer… En raison de cette dangerosité, un effort tout particulier était donc consacré à la formation des tronçonneurs et à un niveau supérieur, à celle des bûcherons… Cela se traduisait non seulement par l’enseignement des techniques d’élagage et de tronçonnage en sécurité grâce à l’emploi d’équipements de protection, mais aussi par une instruction particulière dédiée à la connaissance des bois. Lors des missions en forêt, les soldats en charge des tronçonneuses ont en effet une grosse responsabilité car c’est à eux qu’incombent les ouvertures de criques pour permettre à une pirogue de progresser, ou la création de zones d’hélitreuillage à effectuer parfois dans l’urgence après un accident… Tout ceci ne souffre donc pas l’improvisation…
Un second danger, non négligeable, est représenté par l’eau… ce qui impose le port de la mae-west pour tout déplacement fluvial. Outre sa couleur qui rend la recherche d’une arme… ou d’un corps… difficile car on n’y voit pas au-delà de quelques dizaines de centimètres, elle recèle aussi parfois des dangers. Un de mes camarades, aujourd’hui disparu et qui était venu avec sa section des Antilles en stage d’aguerrissement, perdit ainsi un de ses marsouins lors d’une traversée de cours d’eau, peut être touché par une anguille électrique… La récupération du corps du malheureux marsouin ne fut pas aisée et nécessita de longues recherches car le noyé était resté coincé sous des arbres et des branches immergées.
Lors de nos patrouilles fluviales sur le fleuve Maroni il fallait donc rester très prudent, en particulier lors du franchissement des sauts, c’est à dire lors du passage de rapides marquant une rupture de terrain. Les plus célèbres de ces sauts, généralement situés à une centaine de kilomètres de l’embouchure, étaient le saut Hermina sur le Maroni, le saut Cafesoca sur l’Oyapock et le saut Grand Machicou sur l’Approuague. Fréquemment, sous le saut il y avait en effet une bonne profondeur d’eau due à l’érosion de la roche et des "marmites" s’étaient creusées un peu partout. Celui qui aurait été entraîné dans un de ces trous de profondeur variable et indéterminée, avait ensuite de fortes chances d’y rester bloqué sous la force du courant. La légende disait d’ailleurs qu’il y avait au niveau de ces sauts des quantités importantes d’or dus à des naufrages d’embarcations au cours des siècles précédents… mais à ma connaissance personne ne se risquait à vérifier si cette rumeur était ou pas fondée… Un de mes sous-officiers qui avait servi à la section fluviale du régiment me racontait que lors du halage des pirogues pour le franchissement d’un saut il lui arrivait de sentir passer entre ses jambes des « choses » dont il préférait ne pas connaître la nature… On le comprend aisément...
Du fait des différences de niveau du fleuve Maroni entre la saison sèche et la saison des pluies, le lit du fleuve s’en trouvait considérablement bouleversé d’un mois sur l’autre. Certains chenaux habituellement utilisés devenaient ainsi impossibles à emprunter le mois suivant… Indépendamment des variations saisonnières du niveau du fleuve il fallait aussi tenir compte en aval d’Apatou du phénomène de marée qui se faisait sentir assez loin de l’estuaire. A cet égard j’ai encore en tête le spectacle hilarant que nous découvrîmes un jour, à savoir une pirogue juchée environ deux mètre au-dessus de l’eau dans la fourche d’un arbre… Nos piroguiers nous expliquèrent, tordus de rire, que le pilote de cette embarcation avait sans doute par distraction laisser filer sa pirogue vers les arbres où elle s’était encastrée sans pouvoir la dégager … Le niveau du fleuve ayant ensuite fortement baissé du fait de la marée, ceci expliquait cette scène cocasse qui à coup sûr avait dû être colportée en un rien de temps par les mauvaises langues locales de Saint Laurent jusqu’à Maripasoula… surtout si le piroguier en question appartenait à une ethnie différente de la leur…
Le troisième danger contre lequel il convient de se prémunir, sans doute le plus important, est le risque de la perte d’orientation. L’impossibilité de voir le soleil, l’omni présence de la mousse sur toutes les faces des troncs d’arbre car la forêt amazonienne n’est pas vraiment la forêt de Fontainebleau où la mousse ne s’installe que sur la face ouest du tronc… tout ceci fait qu’il est vital de ne jamais sortir sans sa boussole en poche… et un coupe-coupe… Étant un adepte de la randonnée que je pratique souvent au Vietnam, j’avoue que j’ai gardé un certain nombre de réflexes lorsque je pars arpenter sur la frontière de Chine ce secteur autrefois bien connu qui est celui de l’ex RC4, la route coloniale numéro 4 de Cao Bang à Lang Son. Depuis mon affectation en Guyane j’ai en effet toujours pour habitude de conserver sur moi le kit de base indispensable pour le cas où j’égarerais mon sac à dos dans la verte, et c’est là quelque chose qui peut arriver très vite, surtout en forêt guyanaise où n’y a rien qui ressemble plus à l’arbre au pied duquel on a laissé son sac à dos qu’un autre arbre… Parmi les recommandations de nos moniteurs forêt il y avait donc celle qui consistait à toujours conserver sur l’homme le nécessaire de survie comprenant notamment un couteau et un coupe-coupe, de quoi faire du feu, des hameçons, un hamac filet pour s’isoler du sol pendant les phases de repos… et une boussole bien entendu…
Tout ceci était loin d’être inutile comme l’ont prouvé certaines situations… Ainsi pendant mon séjour, dans la région de Saul, le cuisinier d’un placer d’orpailleurs parti chasser pour améliorer l’ordinaire de son équipe se perdit sur un parcours de chasse qu’il connaissait pourtant très bien… Il fut retrouvé par miracle à la suite d’une véritable expédition de recherche, très amaigri et surtout très affaibli sur le plan psychologique… à un endroit où il était pourtant passé à de multiples reprises au cours des semaines précédentes. Ayant perdu tout sens de l’orientation il était désormais incapable de revenir à son campement. L'expérience montre que dans ce genre de situation la mort survient souvent plus par désespoir et abandon moral que par sous-alimentation ou déshydratation…
2 - La découverte d’une faune nouvelle
Bien entendu, le nouvel arrivant ne voit pas nécessairement la dangerosité de ces trois éléments, tout préoccupé qu’il est par l’appréhension de sa possible confrontation à une faune réputée dangereuse… du moins si l’on en croit le cinéma, les BD du style « Tintin et le secret de l’oreille cassée » et la rumeur publique…
S’il est évident que dans certains coins reculés, il était possible de faire des rencontres inappropriées… il ne faut surtout pas être traumatisé par « l’enfer vert »… sans pour autant faire n’importe quoi…
Puisqu’il faut tout de même en parler commençons donc par parler des serpents… Quelques années avant ma mutation en Guyane, le 9ème RIMa avait fait paraître une série de trois ouvrages que je m’étais procurés et qui présentait tout ce qu’il y avait à savoir à propos de ce pays. Dans l’un de ces ouvrages il y avait notamment toute une série de fiches consacrées aux serpents guyanais. Bien que pendant le séjour je n’en vis que fort peu, à la différence d’une mission de six mois effectuée en Guinée Conakry, tout au long de mon affectation je me suis efforcé de respecter un certain nombre de précautions élémentaires et de bon sens... Citons ainsi le fait de ne jamais sortir de nuit sans lumière dans le jardin, de ne pas enjamber une souche quand on pouvait la contourner, de ne pas mettre les mains n’importe où sans regarder avant, de tenir toujours propre le jardin sans laisser traîner des objets inutiles et encombrants susceptibles de servir d’abri aux reptiles, de secouer ses chaussures avant de les mettre, en bivouac de ne pas descendre du hamac sans inspecter au préalable le sol, de ne pas laisser de sac au sol, etc. Moyennant ces quelques précautions il n’arrive rien… Pour autant on n'est jamais à l'abri d'une surprise, surtout quand on part se promener au crépuscule : ainsi lors d'une promenade familiale en toute fin d'après midi sur le sentier du Rorota près de Montjoly, j'ai un jour marché par mégarde sur un serpent que je n'ai même pas vu personnellement mais qui aux dires des autres personnes qui étaient avec moi s'enfuit aussitôt dans les fourrés... Comme le montre cette anecdote, le fait de ne pas les voir ne signifie donc pas l’absence de serpents…
Beaucoup plus sérieusement, le sous-officier adjoint de la section CRAJ, lors d’une mission profonde, dut par exemple abattre un Graje grands carreaux posté sur l’itinéraire de progression, rencontre rarissime car ce serpent se rencontre surtout dans les régions reculées, mais dont la présence pouvait constituer un danger… L’animal lové et prêt à bondir, avait laissé passer le groupe sans que personne ne s’aperçoive de sa présence, alors qu'il n'était qu'à quelques dizaines de centimètres...
Encore une fois, sans tomber dans la phobie, il convient de ne pas faire n'importe quoi... Lorsque je suis arrivé au 9ème RIMa, une photo en format poster prise lors d’une mission profonde et affichée dans le couloir de l’infirmerie du régiment, montrait un aspirant médecin livide, tenant à la main devant les marsouins de la section un Graje grand carreaux qui venait de le mordre peu de temps auparavant ainsi qu’en témoignaient les traces encore visibles de sang sur son avant-bras… Le jeune médecin en question, féru d’herpétologie paraît-il, n’avait rien trouvé de mieux que de capturer et de manipuler à des fins de démonstration ce serpent qu’un des marsouins venait de trouver… jusqu'au moment où ayant relâché sa prise, le reptile finit par le mordre à la main… Un grand classique en somme de ce type d’accident qui rappelle le cas que j’ai déjà évoqué précédemment à propos de mon séjour à Djibouti… Fort heureusement pour ce garçon, l’EVASAN put être mise rapidement en œuvre et il fut évacué sans délai sur Cayenne pour y être soigné… Je ne sais pas si cette photo est toujours présente à l’infirmerie mais elle fut supprimée à ma demande de la maquette de la future plaquette d’information régimentaire… Comme dit le proverbe, "Ne parlons pas de la corde dans la maison du pendu"… car la Guyane a déjà suffisamment mauvaise réputation comme cela sans qu’on en rajoute encore…
Parmi les serpents de Guyane il y avait aussi bien entendu le célèbre anaconda popularisé par le cinéma à sensation. Communément appelée couleuvre en Guyane (!), l’anaconda qui vit généralement à proximité des cours d’eau, a une taille qui peut varier du format tuyau d’arrosage du jardin au quasi format film d’épouvante… Dans cette dernière catégorie, j’ai encore en mémoire la vidéo tournée par un sous-officier de la section CRAJ lors d’un stage bucheron qui nous rapporta les images d’un gigantesque anaconda juché sur une branche et qui à l’arrivée de la pirogue, moteur coupé pour essayer de ne pas le faire fuir, se laissa tomber dans le fleuve avec une gerbe d’eau impressionnante. Fort heureusement, ce genre de rencontre ne se fait que dans les secteurs un peu reculés de la forêt… Ailleurs les animaux sont généralement de taille plus modeste mais ceci ne signifie pas qu’ils ne soient pas présents… Ainsi par exemple, il était bien connu que sous le ponton du carbet du 9ème RIMa, logeait un petit anaconda… Comme je m’en étonnais, un de mes officiers adjoints, très philosophe, me déclara « Vous savez mon colonel, les anacondas en Guyane, c’est comme les rats dans nos campagnes, il y en a de partout… » Ceci résume bien la situation.
Indépendamment de la nécessaire relativisation de ce genre de rencontre je persiste à penser qu’il convient de respecter néanmoins certaines règles de prudence car ces animaux, lorsqu’ils doivent se nourrir, réagissent généralement en fonction d’un gabarit de chasse donné… Sans donner dans le dramatique j’ai toujours considéré que se baigner avec des enfants dans un cours d’eau revenait à mettre à l’eau des "appâts" virtuels et même s’il faut équiper ceux-ci d’un gilet de sauvetage, rien ne garantit l’absence de morsure d’anaconda. Sauf à rester en piscine, et encore... le risque zéro n’existe jamais de toutes façons…
Un gendarme parti chasser seul en forêt dans le secteur de l’aéroport de Rochambeau faillit ainsi y laisser sa peau lorsqu’en se penchant sur une mare il vit surgir du fond un gros anaconda qui se jeta sur lui pour essayer de l’entraîner dans l’eau. Fort heureusement, ayant eu le temps de s’écarter, l’intéressé échappa à l’animal mais ce fait divers vint rappeler que la prudence était de mise dès qu’on sort en isolé en forêt… car tout peut arriver.
La disparition tragique de Raymond Mauffrais en 1950 est d’ailleurs là pour nous rappeler qu’un individu seul, inexpérimenté, et mal équipé, n’a que fort peu de chances de survie en milieu amazonien…
Si personnellement je n’ai vu aucun anaconda en liberté j’ai par contre croisé à de nombreuses reprises ces sortes de sangliers que l’on appelle localement des cochons bois. Lors de nos marches en forêt il nous arrivait ainsi de passer dans des secteurs où une odeur âcre très forte stagnait encore dans le sous-bois, révélant que cet endroit avait hébergé ces animaux quelques heures auparavant… Leur tendance à se déplacer en harde et à débouler parfois sans crier gare au milieu d’un bivouac fait que lors du montage des hamacs on nous prescrivait de positionner ceux-ci suffisamment haut de façon à éviter à celui qui se retrouverait sur le passage de cette troupe d’avoir la colonne vertébrale fracturée… Cette précaution qui peut sembler anecdotique est à prendre très au sérieux quand on sait que le poids moyen d’un de ces animaux adultes peut atteindre les 100 kg et lancés à pleine course, leur impact en passant sous un hamac insuffisamment haut peut s’avérer plus que douloureux pour le dormeur… N’en déplaise aux défenseurs d’animaux, c’est là un gibier de choix à chasser ou ainsi que je l’ai vu à… pêcher lorsqu’on surprend une harde traversant un cours d’eau… sous réserve de disposer de pagaies suffisamment solides pour assommer l’un de ces animaux…
Après les anacondas et les cochons bois, parlons du seigneur de la forêt amazonienne, à savoir le jaguar… magnifique animal que je n’ai vu qu’à de rares reprises et jamais en liberté en forêt. Ma première rencontre, avec ce splendide animal, ainsi que cela le fut pour nombre d’entre nous intervint au Centre d’entrainement en forêt équatoriale du 3ème REI à Régina (CEFE) car nos camarades légionnaires y avaient un ou deux jaguars. J’eus par la suite l’occasion d’en admirer d’autres, notamment au zoo de Montsinery ainsi que lors d’une visite de jumelage effectuée au Bataillon de guerre en forêt de Belem au Brésil. Le commandant de bataillon avait en effet un magnifique jaguar enchaîné sur la terrasse de son bureau… sans doute en vue d’épater ses visiteurs... jaguar qui était toutefois sous la surveillance étroite d’un soldat amérindien. Cet animal dont le gabarit évoque plus celui du tigre, appellation sous laquelle on le désigne d’ailleurs localement, a tendance à fuir la présence de l’homme et ne se rencontre encore que dans certaines zones reculées de la forêt guyanaise… même si ces dernières années des visites de jaguar ont toutefois été signalées dans la proche banlieue de Cayenne, très précisément du côté de Remire – Montjoly. En règle générale, il suffit toutefois qu’un secteur ne soit plus fréquenté suite à la fermeture d’une crique pour que cet animal qu’on dit curieux se rapproche à nouveau de la civilisation… Du fait de cette curiosité, la rumeur disait d’ailleurs que lorsqu’une troupe progresse en file indienne, le jaguar qui l’a détectée a tendance à suivre le serre file… Moralité, même au fin fond de la forêt amazonienne, si l’on veut éviter les ennuis, il convient de garder des yeux derrière la tête… un peu comme dans le métro parisien en somme… A noter que comme l’anaconda, le jaguar a un gabarit de chasse et je me souviens parfaitement bien que lors de notre visite au zoo de Monsinéry le jaguar que nous observions dans sa cage ne quittait pas des yeux mon fils… Sans doute du fait de sa petite taille celui-ci correspondait il parfaitement au menu idéal…
Le jaguar suivant dans son périple quotidien, paraît-il, un parcours triangulaire reliant si ma mémoire est bonne son gite, le point d’eau où il se désaltère et la zone où il chasse, on nous expliquait que si on trouvait des traces de passage de jaguar, notamment les poils laissés dans la végétation, il suffisait de suivre ces traces pour arriver au petit cours d’eau où il va boire… Le petit cours d’eau se jetant comme chacun sait dans un gros cours d’eau… on en déduisait en toute logique qu’à terme l’égaré finirait forcément par arriver à la mer et serait ainsi sauvé… La plaisanterie n’étant jamais loin je profitais pour rajouter dans mes propos aux nouveaux arrivants que ce parcours de survie s’achevant si j’avais bien compris au port de Dégrad des Cannes, à la fin de son périple notre homme n’aurait ensuite qu’à aller boire une bière au mess de la base navale… en attendant d’être récupéré par un véhicule du régiment… tout ceci sous réserve bien entendu, de ne pas avoir croisé le dit jaguar en cherchant le fameux point d’eau… c’est évident…
Plus fréquente que les rencontres de jaguars, il y avait les prises de contact douloureuses avec les mouches à feu, sortes de guêpes guyanaises qui laissaient des souvenirs cuisants à ceux qui avaient un jour croisé ces insectes. Mon fils en fit d’ailleurs un dimanche l’expérience à Kourou… Ayant repéré des mangues dans un arbre, j’avais entrepris de les faire tomber au moyen de pierres… Le souci c’est que n’ayant pas vu que dans le prolongement des trajectoires de mes pierres il y avait un nid de mouches à feu, ces dernières énervées, se ruèrent à un moment donné sur notre groupe, provoquant une fuite éperdue dans tous les sens… Celui qui courut le moins vite fut le plus petit, en l’occurrence mon fils, et le résultat fut pour lui une série de piqûres aux oreilles qui lui donnèrent une apparence assez singulière pendant quelques heures… Fort heureusement, un épicier chinois vint à son secours avec du vinaigre, soulageant ainsi un peu ses brulures et aidant ses oreilles à retrouver une forme humaine… mais vingt ans après il s’en souvient encore très bien… Comme quoi, la gourmandise est vraiment un vilain défaut…
Dans la catégorie insectes, il y avait aussi bien entendu les moustiques, animaux les plus meurtriers qui soient sur la planète... L’endroit où j’en ai vu le plus a été incontestablement la plage des Hattes où ayant du bivouaquer à proximité de l’océan nous avons été littéralement assaillis par des myriades de moustiques particulièrement agressifs. Etant donné qu’en Guyane les moustiques ont contribué à véhiculer dans le temps des maladies très graves comme par exemple la fièvre jaune, certains endroits comme la montagne d’argent sont réputés encore de nos jours dangereux et insalubres... Bien qu’on ne soit pas dans la situation des pays africains, le paludisme constituait aussi alors une menace qu’on devait prendre au sérieux, notamment à proximité des villages sur le Maroni. Dormir à l'extérieur sous moustiquaire est donc un impératif.
On ne saurait dans ce bref passage en revue omettre de parler des fourmis… Lors des bivouacs, en complément du petit bout de cordelette placé aux deux extrémités de la corde de fixation du hamac et destiné à évacuer verticalement le suintement de l’eau de pluie (un peu comme la « goutte d’eau » d’un balcon…), on nous recommandait de disposer un peu de mousse à raser afin d’éviter l’irruption de fourmis dans notre hamac. Parmi ces dernières, les fourmis rouges étaient incontestablement les plus redoutées… J’ai ainsi le souvenir de n’avoir pas pu un jour entre Saint Jean et Saint laurent du Maroni finir de satisfaire un besoin naturel, car m'étant arrêté au bord de la route j’avais mis les pieds sur un nid… Ceci me permit de découvrir qu’en fait ces bestioles ne piquaient pas réellement mais qu’elles « arrachaient » des tous petits morceaux microscopiques de « barbaque »… Plaignons les bagnards attachés autrefois par leurs congénères sur des nids de fourmis rouges afin de les obliger à révéler où ils avaient caché leur argent… du moins s’il faut en croire Henri Charrière alias « Papillon »…
Pour terminer sur ce sujet des insectes, j’évoquerai enfin le danger de la leishmaniose cutanée, bien réel lors des bivouacs en forêt et qui peut toucher au crépuscule dans certains secteurs les imprudents, adeptes de la lampe frontale. Si les traces des piqûres interviennent essentiellement au niveau du visage, au point de donner à la peau l’apparence du terrain de Verdun, un de mes sous-officiers à la section CRAJ affichait pour sa part sur sa main une profonde crevasse due aux conséquences de ce fléau. Si certaines zones sont fortement marquées par la présence de la leishmaniose, d’autres non… mais dans le doute, à partir de 17 h en forêt il est essentiel de se couvrir entièrement le corps et de s’être passé une lotion anti moustiques sur le visage et les mains… raison supplémentaire pour avoir achevé ses ablutions et pris son repas bien avant la tombée de la nuit. En dépit des précautions recommandées pour éviter la leishmaniose je constate toutefois sur des vidéos consacrées à la Guyane que certains adeptes de tourisme vert continuent à utiliser la lampe frontale pour de nuit essayer de repérer des animaux… Enfin à chacun ses priorités… et ses "emmerdes"...
Pour compléter ce tableau non exhaustif de la faune guyanaise, car je pourrais aussi parler des magnifiques perroquets, des tamanoirs, des agoutis… il y a enfin les crocodiles dont la taille va du petit caïman d’un mètre de long que l’on trouve dans tous les cours d’eau, met savoureux s’il en est, au monstre de plusieurs mètres comme ceux qu’on trouve à Montsinéry et dans les marais de Kaw… Le Préfet Vignon cite ainsi l’existence de spécimens atteignant les 4 à 5 mètres de long. Le spectacle du repas du soir à base de poulets de ces animaux était à l’époque une attraction célèbre au zoo de Montsinery, zoo dirigé par un ancien légionnaire… un brin spécial… dont le parler et le comportement montrait de toute évidence qu’il n’avait pas été élevé chez les bonnes sœurs… Le spectacle était aussi dans la salle lorsqu'il jetait du poulet aux sauriens...
Du fait de l’existence de sites Internet particulièrement bien documentés et de la diffusion sur YouTube de vidéos présentant de façon remarquable cette faune, je ne développerai donc pas davantage ce sujet et je renvoie ceux qui veulent en savoir davantage à ces blogs ou sites… :
http://www.aventuresenguyane.com/
https://www.helloasso.com/associations/dans-les-forets-de-guyane
https://www.carnetderoute.fr/category/guyane/
Ce qui me surprend toutefois dans ces vidéos postées par des jeunes passionnés de faune et de flore guyanaise, dont je salue le courage et l’engagement, c’est je le répète la façon dont ils abordent la forêt en s’affranchissant de certaines précautions que je juge pourtant élémentaires… L’utilisation de lampes frontales, la marche jambes nues pour aller photographier des serpents de nuit me semblent ainsi totalement inappropriées. Même si l’événement s’est produit au Panama et non en Guyane, la morsure infligée à l’un d’entre eux par un bothrops à travers sa botte de caoutchouc et les suites qui s’en s’ont suivies montrent d’une part que c’est là un sujet à ne pas prendre à la légère, d’autre part qu’à trop banaliser l’environnement ambiant on en arrive à ne plus ou à mal percevoir le danger. Si une progression de jour n’offre en effet pas trop de risques, sous réserve de respecter certaines précautions, le même parcours effectué de nuit nous projette dans un contexte totalement différent car la nuit, la nature amazonienne vit, chasse, se nourrit… La morsure de serpent (sans doute pratiquement sèche) dont fut victime le célèbre aventurier Mike Horn qui pour gagner des délais dans son tour du monde « Latitude zéro » entreprit de marcher de nuit en forêt amazonienne, prouve que personne n’est à l’abri de ce genre d’ennui… y compris les stars de la survie… Quant aux sept décès consécutifs à des morsures de serpents recensés en Guyane au cours des 30 dernières années, le dernier étant survenu en janvier 2017, ils sont là pour nous rappeler que le risque zéro n’existe pas.
S'agissant de la morsure de cet herpétologie guyanais, voici le récit en vidéo :
https://www.youtube.com/c/vincentpremelVincent_Premel_photography
Enfin, pour ceux qui se demanderaient quel est le résultat d'une nécrose faisant suite à une morsure de serpent à la main voici une photo suffisamment parlante :
A chacun donc sa façon de vivre sa passion à titre privé mais sans pour autant tomber dans la paranoïa, je souhaite insister sur le fait qu'un chef de section, un chef de groupe se doivent de rester vigilant … et de sensibiliser leur personnel à l’importance que revêt à l’opposé une trop grande banalisation du milieu. Chacun est donc bien prévenu.
(A suivre)...

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