La Guyane étant une destination qui attire naturellement les inspections, même si c’est surtout lorsque les frimas sont de rigueur en métropole, nous étions fréquemment visités par des autorités extérieures venues de Paris.
Le déroulement de ces visites était quasiment immuable… Piquet d’honneur à la caserne Loubère, présentations en salle, visite des infrastructures, entretien avec le personnel… puis enfin embarquement dans les hélicoptères pour aller voir sur le terrain les unités. Cette dernière séquence consistait pour l’essentiel en un vol Puma avec trois tronçons nécessitant une heure de transit chacun afin de rejoindre au départ de l’aéroport de Rochambeau les sites de Maripasoula, puis de Saint Jean du Maroni, avant de regagner en fin de journée Cayenne. Lors de nos transits aériens nous avions l’obligation de partir avec une musette de sécurité destinée à nous permettre d’attendre l’arrivée des secours… du moins dans l’hypothèse où nous aurions survécu au crash… hypothèse à mon avis un brin optimiste... Vue du ciel la forêt guyanaise prenait en effet l’aspect d’un champ de brocolis… sans que nous puissions distinguer le sol. Au cours des années précédentes un certain nombre d’aéronefs avaient été perdus lors de transits, notamment des petits avions de tourisme, la voute des arbres se refermant comme un couvercle sur l’avion après sa chute sur la canopée… S’agissant des hélicoptères même si pour des raisons de sécurité il existait sur le parcours un certain nombre de zones de poser de secours qu’il fallait régulièrement défricher et remettre en état, il valait donc mieux utiliser des appareils bi-turbines.
A Maripasoula, au poser, il y avait systématiquement une présentation dans le carbet de la compagnie forêt face au fleuve, avec en fond de tableau sur la berge opposée, le Surinam. Cette présentation destinée à faire le point sur le contrôle des activités d’orpaillage illégal était immanquablement suivie d’un déjeuner. Étant souvent le moins gradé dans cette affaire, je me retrouvais pendant les vols relégué dans la queue du Puma, ce qui fait qu’au débarquement je sortais le dernier de l'appareil… puis me précipitais sous le regard hilare de mon chef dans la montée vers le carbet en dépassant en petites foulées la file de nos visiteurs souvent étoilés, avec sous le bras tous les documents nécessaires aux présentations… avant d’accueillir tout ce petit monde dans le plus pur style d’une maîtresse de maison recevant ses invités… et de proposer des rafraîchissements. Parfois il arrivait que les délais permettent à nos visiteurs d’aller faire un tour « en ville »… auquel cas, après un bref trajet en P4 sur une piste défoncée, nous leur montrions la réalité d’un village d’Amérique du sud avec un bref aperçu des boutiques de change où les orpailleurs généralement brésiliens apportaient leur poudre d’or et des établissements mi bars – mi bordels où ceux-ci venaient se détendre… et parfois régler leurs comptes… après des mois de travail dans la boue.
Outre le fait de représenter la commune française la plus étendue qui soit, Maripasoula était ce qu’il conviendrait d’appeler une ville interlope… l’une des plus violentes de France disait-on, où la légitimité de l’État français et des institutions de la République n’étaient reconnues que de façon… partielle et fluctuante… Avant mon arrivée, suite à l’arrestation d’une personnalité locale et en attendant l’arrivée de l’aéronef chargé de le transférer sur Cayenne, une partie de la population avait ainsi attaqué et incendié la gendarmerie pour libérer le prévenu… Par la suite il fut convenu que les moyens aériens d’évacuation seraient mis en place avant même l’interpellation de tout suspect, histoire de prendre de vitesse les éventuels émeutiers…
A l’issue de cette visite que j’assimilais à un exercice de style désormais bien rodé, c’était le décollage et la remontée vers le Nord en suivant le cours du Maroni, avec souvent un poser intermédiaire sur le poste de Nason et parfois une visite de site d’orpaillage en quad… qui laissait des traces boueuses sur les treillis… Au cours de ce transit nous survolions Papaichton, Grand Santi, Apatou avant de nous poser pour finir à Saint Jean du Maroni. Après la présentation qui y était effectuée par le capitaine commandant la compagnie du Fleuve, c’était la visite à la section fluviale composée de piroguiers locaux, essentiellement Bonis et Djukas… et un tour rapide du site pour voir les anciens bâtiments du camp de la relégation que nous restaurions et où logeaient nos hommes… C’était enfin pour terminer, le retour sur Cayenne à la tombée de la nuit.
Outre les visiteurs parisiens, il nous arrivait aussi de recevoir des autorités étrangères venant voir comment nous travaillions en milieu équatorial. Parmi celles-ci, il y eut notamment un officier général brésilien qui vint nous voir avec sa compagne, cette dame ne le lâchant pas d’une semelle, allant jusqu’à passer à ses côtés, main dans la main, la revue de la section d’honneur… Encore un peu et ils nous auraient faits des "petits" sur le front des troupes... mais à l'issue de cette visite il était incontestable que cet officier général était un vrai "macho" sud-américain...
Une autre visite, un peu plus classique et beaucoup moins haute en couleurs, fut celle d’une délégation de l’U.S. Marines pour laquelle je préparais un parcours de démonstration à tirs réels en forêt avec emploi d’hélicoptère, permettant ainsi de montrer la gamme de nos savoir-faire et de nos matériels. Malheureusement, à ma grande colère et à celle de mon chef de corps, l’état-major refusa cette démonstration qu’il jugeait trop risquée en raison des tirs à balle réelle effectuée en dehors d’un champ de tir officiel… Comme si les Brésiliens se gênaient eux pour tirer… Le moins qu’on puisse dire c’est que l’imagination n’était pas au pouvoir… aussi fallut-t-il rester dans le « classique »… et la frustration. A mon grand regret nous ne pûmes donc jouer la séquence du tir canon de 20 par le Fennec sur le campement simulé combiné à un assaut en pirogue, l'hélitreuillage Puma dans la foulée pour une Evasan avec la mise en oeuvre de nos moyens de transmissions, la mise en oeuvre d'explosifs pour nettoyer la zone, etc... j'en passe et des meilleures... Espérons qu'un de mes successeurs puisse le faire...
Un autre de mes grands regrets, au plan opérationnel, aura été de ne pouvoir effectuer une mission profonde aux côtés des CRAJ, mission qui durait alors plusieurs jours voire plusieurs semaines… Mes activités et surtout l’état physique de mon dos laissant à l'époque fort à désirer, je dus me contenter de petites sorties… Parmi ces missions profondes il y avait bien entendu la traditionnelle recherche des bornes frontières avec le Brésil sur les monts Tumuc Humac aux confins sud du département qu’il fallait retrouver et remettre en état après nettoyage et défrichage de la zone. Ces missions, auxquelles participaient parfois des géographes, étaient des aventures réelles car en règle générale la section agissait en quasi autonomie. Après une mise en place par pirogue jusqu’au point le plus extrême accessible, la section débarquait son matériel, ses vivres, ses explosifs… et entamait alors une progression en forêt pour atteindre son objectif. Dans les billets suivants, les extraits tirés du live "Le grand man Baka" permettront de se faire une idée de ce que représente ce type de progression...
A cet égard, le 3ème REI et le 9ème RIMa travaillaient à l’époque de deux manières différentes, correspondant bien à la culture propre à ces chacune de ces deux unités.
Les légionnaires avançaient à la boussole suivant l’angle de marche fixé en utilisant un topofil, sorte de fil d’ariane bien connu des topographes, qui déroulé au fur et à mesure de la progression permettait le soir de mesurer la distance parcourue et de se situer aisément, puisque la progression s’était faite suivant une direction de marche donnée avec des jalonneurs.
A l’inverse les marsouins ne progressaient pas à la boussole mais suivaient le nivellement grâce à aux croquis directement tirés de la base de données Géoconcept.
Dans le premier cas, si la précision du parcours était assurée, cette technique générait une grosse fatigue car la Guyane étant comme cela a déjà été dit un tapis de bosses, cela revenait à grimper puis descendre sans arrêt des mouvements de terrain en « sautant » à chaque fois le talweg marécageux qui les séparait… En outre, ce procédé de progression était très lent car il obligeait à scinder la section en plusieurs équipes : une équipe légère en tête avançant en marquant sommairement au coupe-coupe le parcours grâce aux indications de l’homme boussole et des jalonneurs, derrière une équipe chargée d’élargir le layon et enfin venant en queue de section une équipe lourde chargée des matériels et équipements, qui après avoir rejoint les éléments de tête, stoppait et attendait de repartir, ou prenait la relève.
Dans le second cas, le fait de suivre le nivellement réduisait l’effort physique des marsouins et comme il ne s’agissait plus de suivre un cap rigoureux, les techniques de jalonnement et de layonnage ne se justifiaient pas, ce qui représentait un incontestable gain de temps. Bien entendu, en milieu d’après-midi, la section se devait de replonger dans un talweg afin de retrouver l’eau indispensable à la toilette et à l’alimentation…
Si bien évidemment cette technique était plus hasardeuse, la mise en place récente des GPS permettait toutefois en fin de journée un recalage topographique... sous réserve d'accrocher le satellite...
Au-delà des avantages ou inconvénients de chacun de ces techniques, ces différences de procédé étaient logiques car elles reflétaient des approches différentes du milieu et surtout des cultures propres à la Légion d’une part, aux Troupes de marine d’autre part. Dans le premier cas de figure le degré d’initiative du chef de section était borné et sa responsabilité se limitait si l’on peut dire à la stricte application d’une méthode, dans le second cas le chef de section avait une totale initiative mais il ne devait pas se louper sous peine de mettre en danger ses hommes. Je ne porte absolument pas de jugement car ces différences, je le répète, découlent directement de la spécificité du recrutement interne et de la culture propre à chacune des deux formations.
Tout au long de la progression, en arrière de la section, le sous-officier adjoint répertoriait en permanence les zones de végétation moins fournies où en cas de besoin il serait possible d’ouvrir rapidement à grand renfort de tronçonnage et d’explosifs une zone d’hélitreuillage ou de poser afin de permettre une évacuation sanitaire urgente…
Pendant ces missions en forêt, l’arrêt de la progression intervenait relativement tôt car outre le fait qu’en zone équatoriale il n’y a pas de crépuscule, la durée du jour étant équivalente à celle de la nuit, la voute des arbres tend à filtrer considérablement l’éclairage diurne. Il fait donc nuit très tôt, globalement une heure avant l'heure normale et clair une heure plus tard... Entre le défrichement de la zone de bivouac, le montage des hamacs, la toilette et le lavage des effets, les soins à la personne pour réparer les petits bobos, la préparation du repas et le coucher il fallait bien compter deux heures… et encore sans perte de temps… et sans même intégrer les délais de transmission du compte rendu de progression journalier au PC du régiment.
Si le poids est comme chacun sait l'ennemi numéro un du fantassin ceci est encore plus vrai en forêt. Protégeant dans une touque étanche son couchage, le hamac forêt, le rechange et les sachets de nourriture préparés avant la mission à base de rations et de compléments, chacun transportait donc en complément de son armement, des explosifs, des transmissions et des équipements collectifs... un fardeau non négligeable... exigeant une constitution physique à toute épreuve... sur laquelle veillait le médecin rattaché à la section et l'infirmier.
Ces missions profondes auraient bien entendu pu être aisément remplacées par un poser en hélicoptère sur zone, voire un hélitreuillage si la repousse de la végétation était trop importante, mais elles permettaient néanmoins de conserver une mémoire des déplacements en milieu équatorial qu’il ne fallait surtout pas perdre...
Une fois par an intervenait à cette époque une mission profonde un peu particulière que l’on appelait l’échange de bassins. Partis l’une de l’Oyapock, l’autre du Maroni, une section de légionnaires et une section de marsouins s’élançaient à la rencontre l’une de l’autre par un itinéraire que l’on appelait le sentier des Emerillons car c’est par là que cette tribu d’Amérindiens effectuait autrefois ses migrations entre les deux fleuves. Une fois la jonction établie, le général COMSUP et les deux chefs de corps rejoignaient leurs hommes avec le ravitaillement nécessaire au retour et un repas en commun, bien fourni, était alors organisé…
Pendant mon séjour il se produisit une situation cocasse, conséquence des méthodes de progression différentes en vigueur dans les deux régiments… A l’issue de la jonction et de la visite d’autorités, chaque section poursuivit sa route en direction du fleuve d’où était partie l’autre. Une fois n’est pas coutume, les marsouins délaissant exceptionnellement leur progression au fil du nivellement empruntèrent « à grandes enjambées » si j’ose dire, le « boulevard » tracé à l’azimut par les légionnaires alors que ces derniers ne trouvant devant eux que la forêt, durent en pestant continuer leur défrichage au sabre d’abattis jusqu’au fleuve… chose qui les agaça passablement… ainsi que me le fit savoir mon homologue du 3ème REI.
Ce qui est certain, c’est que cela nous fit beaucoup rire… Échange de bassin, certes, mais aussi échange de techniques… du moins en ce qui nous concernait…
(A suivre)...

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