Le 9ème RIMa, tout comme le 3ème REI, est un régiment qui à la différence de certaines autres formations stationnées outre-mer, œuvre dans un environnement naturellement « hostile » ce qui confère donc à chacune des activités terrain un caractère opérationnel indéniable. Une préparation à ces activités est donc indispensable…
A mon époque cette préparation débutait pour le nouvel arrivant au corps par une mise en condition initiale destinée à favoriser son acclimatement au milieu équatorial. Dans ce cadre, il était de rigueur que chaque nouveau muté subisse une initiation à la vie et aux déplacements en forêt équatoriale, initiation dont la durée était variable suivant la fonction occupée…
Pour le personnel servant en unité de combat, un stage en section constituée dit suivant le cas PREMIFOR (préparation aux missions en forêt) ou PREMIFLU (Préparation aux missions sur le Fleuve) qui durait de mémoire une semaine était programmé dès l’arrivée dans le département.
Pour le personnel dit sédentaire, c’est à dire employé en unité de soutien ou de maintenance, il y avait juste une sortie de 48 heures destinée à nous sensibiliser aux difficultés et aux dangers de la forêt équatoriale. En tant qu’officier de l’état-major régimentaire c’était donc dans cette catégorie que je m’inscrivais…
Ainsi que nous le disaient très justement nos moniteurs de la section CRAJ (Commandos de recherche et d’action en jungle), indépendamment du fait que nous pouvions être ponctuellement conduits à accompagner des sections sur le terrain, cette initiation était aussi destinée à nous préparer à nos sorties familiales du week-end en carbet afin que nous évitions de commettre ou de laisser commettre des « bêtises » graves par nos proches. Parmi les activités prévues au programme de cette initiation, il y avait bien entendu l’installation en bivouac avec le montage du hamac, la mise en œuvre des règles d’hygiène en fin de journée, la préparation du repas, etc. Cette sortie comprenait aussi, histoire de nous démontrer que la Guyane n’était pas le plat pays de Brel, un déplacement en terrain varié avec le transport du matériel forêt de base, notamment la tronçonneuse, son carburant et ses équipements de protection, qu’on hissait et descendait d’une colline à l’autre en franchissant à chaque fois un talweg généralement inondé ou pour le moins boueux… En même temps qu’on nous sensibilisait à propos des principaux dangers de la forêt équatoriale, à savoir la chute d’arbres et la turbidité de l’eau, un effort était porté sur la mise en garde contre l’un des dangers les plus graves qui soit, à savoir la perte d’orientation, sujets sur lesquels je reviendrai plus tard…. Question faune, afin de tordre le cou à certaines légendes qui veulent qu’un reptile venimeux se cache derrière chaque arbre, prêt à nous sauter dessus, on nous faisait faire ce que j’ai appelé pompeusement par la suite un « parcours de démythification du milieu », à savoir une progression au milieu de la boue avec des passages dans des buses ou des trous inondés. Le but était de nous convaincre qu’il ne se passait rien car le bruit de notre déplacement en journée faisait que les animaux, si tant est qu’il y en ait, se seraient enfuis… Le fait est qu’à la fin de ce parcours boueux, force était de constater qu’il ne s’était rien passé…
Ceci ne signifiait pas bien entendu qu’il ne fallait pas faire attention là où on mettait les pieds ou… les mains… car les scolopendres par exemple avaient parfois une fâcheuse tendance à fréquenter les troncs d’arbres auxquels on essayait de se raccrocher pour ne pas glisser dans la boue, sans parler des épineux qui nous tendaient « gentiment » leur branches pour nous aider à grimper les pentes, mais la réalité de la forêt était fort éloignée de celle véhiculée par le cinéma.
La première chose dont chacun était convaincu en sortant de la forêt c'est que sans tomber dans la paranoïa il nous fallait rester "modestes", très modestes... face au milieu naturel...
Lors de cette initiation je découvris à cette occasion que la forêt primaire était un milieu relativement bruyant du fait de la présence d’oiseaux invisibles dans les hauteurs et d’insectes et du bruissement des branches…., sombre car la lumière du soleil ne parvenait que de façon parcimonieuse au niveau du sol, les différentes espèces se livrant à une lutte pour conquérir les hauteurs, que l’air était pauvre en oxygène mais en revanche saturé de gaz générés par les végétaux en décomposition, ce qui ne favorisait pas la respiration lors des progressions… Tout ceci contribuait à susciter chez le nouvel arrivant un sentiment d’oppression du fait d’une menace informelle mais omniprésente imposant quelques jours d’acclimatement avant que le mental s’accoutumant nous cessions d’être sur le qui-vive permanent… et que le métabolisme du corps ne reprenne ses droits.
Alors que le sol de la forêt primaire était relativement dégagé de végétation, celui de la forêt secondaire était en revanche beaucoup plus dense du fait des repousses permises par l’ouverture à la lumière… les abords des routes et des layons devenant ainsi un mur quasiment infranchissable du fait de la densité de la végétation. Même s'il était tentant lors de nos marches de quitter pour des raisons de facilité de progression le couvert de la forêt afin d'emprunter un de ces layons, la chaleur qui y régnait et la réverbération du soleil sur la latérite montrait toutefois que cela revenait à s'y exposer au coup de chaleur... C'est là un élément que tout chef de détachement doit conserver en mémoire...
Le plus important au final c'est que très rapidement on comprenait qu’en fin de compte se déplacer en forêt n’était pas plus dangereux que de traverser la place de la Concorde à midi… Il suffisait juste de regarder où on allait et où on posait les pieds… et ensuite tout était nominal… pour reprendre un terme en usage au CSG…
Afin de conserver la mémoire du milieu, rôle autrefois dévolu à la 1ère compagnie dissoute à l’été 1998, une section composée d’engagés et de volontaires de recrutement local d’origine amérindienne ou brésilienne avait été mise sur pied. Cette section qui avait été dénommée CRAJ, pour Commando de recherche et d’action en jungle, avait globalement deux rôles : d’une part fournir des moniteurs destinés à encadrer les stages d’initiation au milieu ou de formation aux patrouilles en forêt ou sur le fleuve, d’autre part réaliser des actions à caractère particulier comme par exemple la recherche des bornes frontières avec le Brésil dans le cadre de missions dites profondes ou des reconnaissances sur les zones d’orpaillage. Disposant d’une tenue vestimentaire identique à celle des moniteurs du Centre d’entraînement en forêt équatoriale (CEFE) de Regina, le fameux treillis Tiger, et dotée d’un armement et d’équipements adaptés à ses missions, ses membres avaient tous reçu une formation technique pointue qui en faisait des spécialistes incontestés.
Si pour les cadres officiers et sous-officiers il y avait eu généralement un passage par l’un des centres de formation au combat en forêt équatoriale d’un des pays d’Amérique du sud, comme le célèbre centre de Manaus (CIGS), pour les gradés il y avait eu un stage moniteur effectué au CEFE de Regina armé par le 3ème REI.
Selon les années, certains sous-officiers ou officiers n’étaient pas formés au Brésil mais en Colombie, au Venezuela, au Belize… A la lecture des rapports de stage rédigés par les cadres qui rentraient de ces stages, je notais qu’il y avait plusieurs « écoles de la forêt »… A ce que j’appellerai l’école brésilienne s’opposaient d’autres approches, l’une d’entre elle héritée notamment de l’école anglo-saxonne forgée en Malaisie et à Bruneï … Dans la première approche l’effort était davantage porté sur l’intégration dans le milieu et la rusticité, ce qui conduisait par exemple à ne pas laisser de traces tant lors des déplacements que lors de la vie en campagne. Par opposition les autres approches mettaient davantage l’accent sur le combat en forêt, incluant ainsi parfois la lutte « anti subversivos » ou « anti narcos » dans leur programme. Dans tous les cas de figure, le réalisme de l’instruction conduisait à des prises de risques dont nous ne sommes pas familiers… Lors du stage CIGS au Brésil il y avait notamment une séquence où pendant plusieurs jours les stagiaires devaient vivre et se déplacer sans possibilité d’assistance extérieure immédiate dans un environnement naturel par essence hostile voire dangereux… Ainsi que me le dit un capitaine qui rentrait de ce stage, en cas de morsure de serpent graje pendant cette séquence, vu l’isolement et l’état de fatigue physique des stagiaires, l’issue de l’affaire aurait été plus qu’incertaine… En Colombie en outre, la présence des FARC faisait qu'à cette époque le « plastron » était bien réel et qu’une rencontre avec ce dernier lors des exercices terrain n’était pas à exclure… d’où la présence de munitions réelles.
Cette diversification des expériences était donc intéressante à un double titre : d’une part elle permettait un transfert à notre profit d'un savoir-faire différent et d’approches variées du milieu équatorial, d’autre part elle contribuait à faire rayonner notre armée et à la faire favorablement connaître à l’extérieur de la Guyane française par l’intermédiaire de son personnel. Sur un continent où la France est le dernier pays européen à conserver une possession « coloniale » et où le « machisme » n’est pas un vain mot… il était de bon ton de montrer ce que nos soldats avaient « dans le treillis »… Une façon locale en quelque sorte de se faire reconnaître dans un « milieu d’hommes »… qu’il ne faut surtout pas prendre à la légère… J’en veux pour preuve, une anecdote désagréable qui m’est personnellement arrivée… Lors d’une rencontre à Belem avec des officiers brésiliens, alors que tout le monde arborait une panoplie d’insignes et de brevets, dont pour l’un d’entre nous celui du CIGS de Manaus, le célèbre « Centro de Instrução de Guerra na Selva », j’avais omis de fixer sur ma tenue le brevet Instructeur commando obtenu à Mont Louis... Cette absence de signes extérieurs de « qualifications guerrières » fit que je me retrouvais vite au centre d’un certain nombre de plaisanteries à la limite de l’impolitesse, me donnant à penser que ma présence dans ce « milieu de Rambos » était incongrue… Je notais en outre le fait bien perceptible que sous l’apparente fraternité entre soldats, la présence française en Amérique latine n’était pas forcément une chose jugée comme tout à fait « normale »… et qu’à ma façon je servais d’arbre à griffes à l’expression d’un humour brésilien très particulier… ne pouvant décemment viser de façon ouverte mes chefs… Ayant eu un peu plus tard dans le cadre d’échanges ou de visites à me rendre en Équateur, puis quelques années après comme chef de corps du régiment du SMA de la Martinique à Haïti, au Panama et au Costa Rica, je n’omis plus jamais par la suite de m’équiper comme un arbre de noël avec tous les brevets possibles que je détenais, y compris mes brevets paras djiboutien et sénégalais, au mépris des règles limitant le nombre de brevets métalliques sur la tenue… Une fois m’avait servi de leçon… et j'espère que cet enseignement sera aussi utile à mes successeurs...
Nombre de cadres de la section CRAJ venaient d’unités parachutistes comme le 1er RPIMa ou avaient vocation à y retourner. Très souvent, ils étaient envoyés en formation dans l’année précédant leur mutation ce qui fait qu’ils passaient au régiment pour être équipés et mis en condition puis partaient effectuer leur stage en Amérique latine. A l’issue du stage, passablement amaigris et fatigués, doux euphémisme, ils repassaient chez nous pour être débriefés et se remettre un peu en condition avant le retour sur leur corps de métropole, histoire qu’on les reconnaisse… Le fait qu’à ma connaissance aucun stagiaire n’ait échoué à un de ces stages faisait que les intéressés subissaient une pression psychologique énorme et que personne n’avait envie d’être le premier à abandonner... même si c’était pour des raisons médicales, motif qui aurait été admis sans problème car on connaissait bien les conditions de déroulement de ces stages… Il y a eu suffisamment de reportages Tv à sensation montrant le quotidien de ces stages pour que je ne développe pas davantage ce sujet...
Si vivre en forêt est une chose, y combattre et y survivre en est une autre... Comme le disait sans son rapport "Lessons from Malaya" un colonel britannique ayant survécu aux combats menés avec son régiment contre les japonais en Malaisie :
" La guerre de jungle demande plus d'habileté qu'aucun autre genre de guerre. Déjà à l'entraînement on le voit aisément : la qualité gagne toujours et gagne dans des proportions incroyables.
Ce n'est qu'au bout de trois mois (d'entraînement au combat de jungle) que le soldat cesse d'être un poids mort pour son unité et au terme de six mois il devient vraiment efficace. Cette appréciation découle d'observations directes. La guerre de jungle est une guerre de spécialistes supérieurement entraînés où le facteur humain et quelques tactiques mineures d'infanterie sont les éléments prépondérants..." (Source Bernard Fall, Indochine 1946-1962, Ed. R. Laffont).
Si cette section CRAJ avait un haut niveau opérationnel, il n’en restait pas moins qu’en face d’elle, lors des contrôles de sites d’orpaillage clandestin, il y avait des types venus de Colombie, du Guyana, du Brésil... les garimpeiros... qui étaient tout sauf des enfants de cœur. Les imaginer nous voir détruire sans qu'ils réagissent les installations de vie qu'ils avaient bâties en pleine forêt pour travailler, leurs pompes, leurs quads, les réserves de carburants et de vivres qu’ils avaient acheminés… était une vue de l’esprit. Pendant mes deux années de séjour nous n’eûmes fort heureusement aucun incident à signaler mais il était inévitable qu’à terme un drame survienne… Quelques années plus tard, en juin 2012, lors d’un contrôle de placers effectué dans le cadre de l’opération Harpie dans la région de Dorlin, une fusillade intervint qui coûta la vie à un adjudant et à un caporal-chef du régiment et fit deux blessés chez les gendarmes. Sans prétendre jouer les Cassandre ceci était malheureusement prévisible de longue date… le caractère opérationnel des activités n'étant pas une figure de rhétorique...
En ce qui concerne les deux unités tournantes du régiment, la « compagnie forêt » et la « compagnie du Fleuve », elles avaient toutes les deux des missions propres.
La compagnie forêt, d’origine combat de mêlée, outre la garde des installations de Cayenne, était chargée des missions de présence en forêt. Ceci ajouté au stage d’aguerrissement effectué au CEFE de Regina faisait qu’à la fin de ses quatre mois de séjour cette unité revenait en métropole avec un niveau opérationnel et une cohésion interne indéniables, en dépit du fait que la pauvreté des installations de tir locales ne lui permettait pas un entretien de son niveau initial. Projetant en permanence une section sur le site du camp Lunier à Maripasoula, après son passage d'aguerrissement au CEFE, cette unité effectuait aussi une mission profonde avec un renfort de la CRAJ.
La compagnie du Fleuve, fournie par des régiments des armes d’appui ou de soutien et implantée à Saint Jean du Maroni, opérait sur le bassin du fleuve frontalier avec le Surinam, de Saint Laurent sur l’embouchure jusqu’au village amérindien d’Antecume Pata. Elle effectuait des contrôles de pirogues et de placers sachant qu’à partir d’Antecume Pata on entrait globalement dans la zone d’accès réglementé, c’est à dire soumis à une autorisation préfectorale préalable afin de préserver le milieu et les habitants.
Le renseignement terrain qui était ramené de ces missions en forêt ou sur le Fleuve Maroni était ensuite intégré dans la base de données régimentaire GEOCONCEPT. Mon prédécesseur, esprit brillant s’il en est, avait grâce à un financement de la mission Innovation et à un investissement personnel très marqué, doté le régiment de moyens numériques permettant d’intégrer sur un support cartographique toutes sortes de données, croquis terrain, photographies, vues aériennes, images radar, rapports de mission, etc. rapportées par les sections. Au lieu d’avoir une pile de documents dormant dans des armoires nous disposions ainsi d’une base de données vivante et enrichie en permanence qui permettait à chaque chef de mission de disposer d’une information de qualité sans cesse mise à jour. Quand on sait que la Guyane française, département représentant un cinquième de la superficie de l’hexagone, soit 90.000 km2, brille par la pauvreté de sa couverture cartographique dès qu’on quitte les zones littorales, un tel apport d’informations était plus qu’appréciable…
(A suivre)...
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