Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (11)… A la découverte des populations amérindiennes. (Suite)

        Dans son recueil de souvenirs le Préfet Vignon nous a relatés son sentiment relativement à la vie et aux problèmes rencontrés par les Amérindiens de Guyane. Son témoignage est donc particulièrement intéressant.


Le fait qu’il y ait depuis 1970 en Guyane une zone où l’accès est soumis à autorisation préfectorale et qui débute au sud d’une ligne reliant Camopi sur l’Oyapock à la confluence des criques Waki et du fleuve Maroni traduit un souci déjà ancien de préserver le style de vie et surtout la santé des populations autochtones :





« Dans un pays comme la Guyane, véritable désert, il était impossible de négliger un potentiel humain, si ténu soit-il. Indiens et Bonis maintenaient un peu de vie dans ce vaste territoire de l’Inini, si peu peuplé depuis le départ des orpailleurs et des coureurs de Balata. 

Je savais déjà qu’en cette matière deux théories s’affrontaient : celle des chercheurs, des ethnologues qui voulaient que ces populations soient farouchement protégées de tout contact extérieur, maintenues dans leur situation originelle et abordées par de rares spécialistes hautement qualifiés ; celle du bon sens qui s’opposait à ce que des individus soient conservés dans leur état moyenâgeux, des conditions de vie plus que rudimentaires, avec une espérance de vie de quarante ans.

J’inclinais en profane, d’instinct vers la seconde solution.

Certes il fallait être très prudent car il est évident que des contacts ma préparés pouvaient être très regrettables : les Indiens sont dangereusement exposés à des germes contre lesquels les Européens sont depuis longtemps immunisés.

Leur apporter la grippe, c’est condamner un village. Tous n’en mourront pas, certes, mais tous seront frappés. Et pour eux, cloués au fond de leur hamac, c’est l’absence de chasse, de pêche et, pour peu que l’épidémie dure, ce sont les récoltes du futur qui sont menacées. C’est la famine qui se prépare.

Malgré ce danger, il faut essayer de les aider. Leur alimentation est mal équilibrée, ils ne peuvent pêcher, ignorant l’hameçon, qu’en fléchant aux périodes de basses eaux, donc très peu de temps chaque année. »

 

Même si le 9ème RIMa n’est pas présent sur le fleuve pour permettre à son personnel de faire du tourisme vert, il serait incompréhensible de ne pas s’intéresser à la vie des populations locales lorsque les missions nous conduisent à entrer en contact avec elles. A mon sens et même sans être ethnologue, celui qui est incapable de cette sensibilité n’a rien à faire dans la Coloniale… Étant donné la brièveté des visites que feront ceux qui auront la chance de se rendre dans un village amérindien, en zone d’accès réservé, la lecture du récit de Robert Vignon permettra d’avoir un œil plus affuté et de noter de visu certains détails qui à défaut seraient passés inaperçus à un observateur peu aguerri. Pour preuve voici un coup de projecteur donné sur leurs réalisations :

« Les indiens sont plutôt des vanniers et des potiers ; ils ont des arcs lourds, rudes à bander, et de très longues flèches, presqu’aussi hautes qu’eux. Contrairement à celles des indiens de la côte, elles ne comportent pas de pointes en métal. Celles-ci sont entièrement en bois, le corps en un roseau léger, souple et robuste, les pointes en bois dur, quelque fois en os. Elles sont richement empennées de plumes d’aigle. »

 

Le témoignage du Préfet Vignon nous permet aussi d’en savoir plus concernant les procédés de chasse des Amérindiens :

« Certaines flèches sont empoisonnées. Leurs pointes sont amovibles. Trempées de curare, elles sont portées dans un étui de vannerie à la ceinture et mises en place au moment de l’emploi. Elles sont surtout utilisées contre les singes. Ceux-ci sont en effet très difficiles à abattre. Ils arrivent toujours à s’accrocher par une patte ou par la queue et même la mort ne desserre pas toujours cette ultime étreinte. Celle-ci est supprimée par le curare qui provoque une paralysie générale.

Ils ont aussi un grand talent pour apprivoiser les bêtes de la forêt. Ils les capturent au nid ou dans leur tanière, les nourrissent avec beaucoup de succès. Les animaux grandissent en leur restant fidèlement attachés et vivent sans entrave autour d’eux. Toute une ménagerie de singes, de perroquets, de toucans, d’agamis, de pécaris ou de cochons bois les accompagnent. Ils dressent aussi des chiens à la chasse. Ces animaux de petite taille sont toujours attachés et particulièrement agressifs. Eux aussi sont passés au roucou ce qui paraît-il les met à l’abri des griffes des tigres, c’est à dire des jaguars.

Les indiens sont d’étonnants chasseurs. Comme je l’ai déjà dit, ils ont la faculté de s’approcher de très près des animaux et ne tirent qu’à coup sûr. Ils ont donc des sens particulièrement aiguisés. Il n’y a ni myopes, ni sourds parmi eux. Et ils savent parler aux animaux, ou tout au moins à certains. Je les ai vu entamer de véritables conversations avec les couatas, ces grands singes noirs, du type araignée à la queue prenante.

Placé sous un arbre, le chasseur poussait quelques cris brefs. Les couatas des environs répondaient et un dialogue se poursuivait entre eux et l’homme. Bientôt, ils se rapprochaient et il était possible de les voir, courant au massacre, en se balançant d’une branche à l’autre au bout de leurs bras démesurés.

Il en est de même pour les agamis, échassiers de taille moyenne à l’étincelant jabot gris perle et aux ailes bleue marine. Ils vivent en vols nombreux et les indiens en s’aidant d’une feuille ou de la lame de leur sabre parviennent à les amener de très loin à portée de leurs flèches.

Ils pêchent également à l’arc. C’est un spectacle magnifique de les voir, dans les sauts, s’approcher avec précaution de l’eau, arc bandé. De la pointe de leurs flèches, ils suivent dans l’eau un poisson invisible pour nous. L’arc se détend, la flèche tourbillonne un instant dans l’eau. L’indien plonge pour la rattraper et ressort en brandissant calmement un magnifique coumarou traversé par son arme. Mais cette pêche ne peut se pratiquer qu’aux basses eaux ; la saison des pluies les rend affreusement boueuses et les poissons deviennent invisibles. /…/. 

 Ils ont une autre méthode de pêche, la nivraie. C’est une liane dont le suc, dégagé par broyage, a pour effet d’endormir le poisson. Ils répandent la nivraie en amont et n’ont plus qu’à ramasser le poisson intoxiqué en aval. Mais ce procédé n’est valable, lui aussi qu’en saison sèche ».

 

« Les arcs et les flèches sont très utiles à la chasse, mais impuissants à protéger les récoltes. Les cochons-bois, qui sont nos sangliers, et les pécaris, de moindre taille, vivent en bande de plusieurs dizaines d’animaux. Lorsqu’ils pénètrent dans un abattis, ils ont vite fait de le dévaster. Et les arcs et les flèches sont incapables de les effrayer, même si plusieurs bêtes sont victimes des redoutables flèches au curare. »



Pour en savoir davantage je renvoie donc aux livres d'André Cognat et de Jean Hurault concernant les populations amérindiennes... Il est temps à présent de s'intéresser à l'autre composante de population vivant sur le Maroni, à savoir les Noirs - Marrons...



(A suivre)...

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