Témoignage : Chef de Bureau opérations dans un régiment des forces de souveraineté en Guyane française (10)… A la découverte des populations amérindiennes.


Au cours de nos missions en forêt ou sur le fleuve Maroni, il nous est arrivé à diverses reprises d’entrer en contact avec les populations amérindiennes vivant en Guyane. Premiers occupants du territoire guyanais, les Amérindiens étaient au début des années 2000 estimés à environ 2500 individus se répartissant en plusieurs tribus (Arawaks, Galibis, Oyanas, Emerillons, Oyampis). Longtemps nomades, vivant de la chasse et de la pêche, ces populations s’étaient sédentarisées et étaient protégées.

 

Le billet qui suit reprend une partie de la fiche que j’avais rédigée à l’époque au CMIDOME, concernant ces populations et permettra de donner une première approche à ceux qui iront servir sur le Maroni...





  

11 - Les Amérindiens de Guyane française.


11) Les populations amérindiennes de Guyane relèvent de trois ensembles culturels.

Ces trois ensembles culturels se différencient par la langue mais aussi par leurs pratiques dans les domaines de la poterie, de la vannerie, de la fabrication des arcs… même si toutes ces populations vivent de la pêche, de la chasse, de la culture sur abattis et de l’artisanat.

Ces trois groupes sont globalement :

- l’ensemble linguistique des Galibi (ou Kalinia, Tileuyu) et des Wayana qui appartient à un groupe vivant entre l’Orénoque au Vénézuéla et l’Amazonie brésilienne ;

- l’ensemble des Arawak (ou Lokono) et des Palikur (ou Waliku, Palikuéné) lié au grand groupe Arawak dispersé dans tout le bassin de l’Amazone ;

- l’ensemble des Wayampi et des Emerillon (ou Teko) qui marque l’avancée la plus septentrionale des Tupi – Guarani venus du Paraguay et du Brésil.





12) Une nécessaire protection.

La fiche issue du Mémento du 9ème RIMa déjà cité et consacré à la vie et au combat en forêt équatoriale guyanaise dont je disposais, précisait que cette population très fragile et facilement influençable avait été considérablement décimée au cours des années passées pour cause d’alcoolisme et de prostitution au contact des orpailleurs.

La protection qui leur fut apportée, tant sur le plan santé (contre le risque de rougeole ou de grippe notamment...) que par le biais de la création d’une zone d'accès limité au nord de Maripasoula ont contribué à améliorer leur situation mais cette population subit une évolution rapide de son mode de vie. Comme partout, l’augmentation des contacts avec le monde moderne, ne serait-ce que pour trouver du travail, crée des besoins et favorise l’introduction de nouvelles pratiques, l’acquisition de nouveaux produits comme les moteurs hors-bord, la radio, l’ordinateur, les cellules solaires… Ces contacts avec l’extérieur, notamment sur la côte et à proximité des agglomérations, induisent une évolution des comportements avec en particulier l’augmentation des adultères pour cause de prostitution, de la consommation d’alcool, et des comportements individualistes qui rompent avec un fonctionnement traditionnellement communautariste…

Lors de nos rencontres avec les Amérindiens il était essentiel d’avoir une idée, non seulement des usages et des mentalités de ces populations, mais aussi de leur organisation coutumière. Pour communiquer il fallait en outre recourir à un interprète car tout le monde ne parlait pas le français, la langue traditionnelle étant en usage dans les villages.

Chez les Wayanas, où les traditions étaient les plus vivaces, il y avait ainsi un chef coutumier, le grand man, mais aussi un guérisseur, le chaman… Dans le domaine des pratiques traditionnelles, citons tout particulièrement la cérémonie de passage des adolescents à l’âge adulte, le Marake, et fait étrange pour nous, l’interdiction après leur disparition de prononcer le nom des personnes décédées, le culte des ancêtres n’ayant de ce fait pas cours... Bien mieux, lors du décès d’un chef de village, il était fréquent que le village soit déplacé et change de nom… ce qui ne facilitait pas on s’en doute le suivi des personnes…

A la différence des Wayanas, chez les Oyampis et chez les Emerillons, les traditions étaient beaucoup moins vivaces, voire avaient pratiquement disparu…

 

 

2 - Un renouveau de l’identité amérindienne perceptible mais un avenir incertain.


21) La prise de conscience d'une identité amérindienne.

En 1996, une rencontre internationale des communautés amérindiennes a plaidé pour l’adoption de plusieurs résolutions demandant la création d’une instance spécifique de défense des droits des Amérindiens au sein de l’ONU, la reconnaissance du droit coutumier à égalité avec le droit national ainsi que celle d’une autonomie et d’une souveraineté « relatives ».

La population amérindienne qui vit aujourd’hui dans la zone de responsabilité du 9° RIMa est essentiellement concentrée sur deux sites : 

- d’une part, le haut Maroni où vivent environ un millier de Wayana répartis sur les deux rives du fleuve ; à ceci il convient d'ajouter quelques dizaines d’Emerillons vivant sur la rivière Tampok bien que cette dernière composante de la population amérindienne, assez mobile, soit surtout implantée sur le Haut Oyapock, fleuve frontalier avec le Brésil ;

- d’autre part le littoral où l’on recense environ 300 Arawak installés dans la région de Saint Laurent, ainsi que plusieurs centaines de Galibi autour de Mana et de Cayenne.

Affirmant leur appartenance à l’ethnie amérindienne (par le biais de l’association des Amérindiens de Guyane), ils contrôlaient lors de mon séjour deux mairies. Exception faite des Émerillons, les autorités coutumières avaient conservé à cette époque une partie de leur prestige.


22) La communauté amérindienne rencontrait trois problèmes importants :

Parmi les problèmes observés on notait :

- la difficulté à contrôler une superficie de terre suffisante pour la chasse et la recherche de bois pour les canots compte tenu de l'augmentation des zones d'orpaillage;

- la nécessité de disposer d’écoles plus nombreuses avec un enseignement qui préserve la culture traditionnelle, notamment sur le littoral, tout en préservant leur fonds culturel ;

- la pratique d'activités permettant de s’insérer dans la vie guyanaise, ce qui pose le problème du développement d’un artisanat local et du rôle qu’ils doivent jouer dans la vie du futur parc naturel.

Enfin, conséquence directe de l’exploitation aurifère illégale, le déversement de substances chimiques dangereuses, notamment de mercure dans les cours d’eaux, aboutissant à une grave pollution environnementale qui par le biais des poissons contaminait les individus…


23) Une approche à mener avec discernement.

En termes de comportement à adopter, les consignes données lors de ces contacts insistaient sur le fait qu’il était nécessaire de conserver une certaine distance sans familiarité vis à vis d’eux car c’étaient généralement des gens discrets, hospitaliers, gentils bien qu’influençables… mais qui avaient tendance à se positionner rapidement en quémandeurs… 

En particulier il fallait éviter :

- de déranger ou d’avoir une attitude « en terrain conquis »; 

- de monter les couleurs en pays Wayanas car ces populations-là, fortement sédentaires, ne se reconnaissaient pas comme étant de nationalité française ; 

- d’offrir du vin ou des boissons fortes car habitués à boire seulement du cachiri, faiblement alcoolisé, ces populations étaient très sensibles aux effets de l’alcool ;

- de susciter des tentations inutiles en apportant des objets ou des produits de consommation nouveaux et enfin, d’essayer de se procurer des objets souvenirs type arc, qui du fait de la rareté de la matière première ou du travail exigé pour les réaliser, leur auraient fait défaut…

En revanche, il était conseillé de :

- proposer les services du médecin, de l’infirmier, du dentiste… du mécanicien pour réparer les moteurs de bateaux… sous réserve de l’accord du chef de village, préalable également indispensable pour les prises de vues et les films ;

- d’inviter si nécessaire les hommes à participer à nos missions en raison de leurs qualités de chasseurs, de guides et de leur connaissance du milieu ;

- d’organiser des matchs de football, sport qu’ils affectionnaient tout particulièrement. 

S'agissant de l'alcool et des effets du cachiri, cette boisson fabriquée à partir de pâte de manioc, j'ai eu l'occasion de voir quels étaient ses effets lors d'une fête dans un village amérindien, je crois du côté de Twenké... Je me souviens particulièrement bien d'un Amérindien couché dans un hamac à côté d'une touque de cachiri dans laquelle il puisait régulièrement qui finit à la longue par vomir sous nos yeux le contenu de ce qu'il avait ingurgité tout au long de l'après midi... Si j'en crois ce qu'on m'a dit, il semble que pour conserver le cachiri les Amérindiens mélangent le liquide obtenu après mastication et crachat de l'ensemble dans une jarre... à de l'urine de femme... Dans ces conditions, réalité ou simple ragot, on comprendra que je me sois contenté d'y tremper les lèvres en faisant mine de boire grâce au mouvement de ma glotte... Avec quelques années plus tard la "dégustation" d'un fafarou polynésien un peu "avancé", ce fut là l'une des corvée les plus désagréable de ma carrière de marsouin...



3 - Une expérience originale mais controversée : le village d’Antecume – Pata.


31) L'expérience tentée par André cognat.

Lors de nos missions sur Antecume Prat j'ai eu l'occasion de rencontrer le célèbre André Cognat, ex ouvrier métallurgiste originaire de Sainte Etienne, ayant décidé un jour de partager les vie des Amérindiens de Guyane et de les aider, qui est décédé fin 2021. André Cognat s’était en particulier attaché à défendre les Amérindiens contre les accusations de fainéantise, de vol et d’ivrognerie colportées par les Guyanais à leur encontre. Pour cela, dans ses livres il a mis en avant les réalisations auxquelles ils parviennent comme la réalisation d’abattis, le creusement de canots ou l’édification de carbets. Il a aussi souligné leur endurance à la fatigue à l’occasion des longues marches en forêt pour chasser et leur courage dans le franchissement des sauts. S’interrogeant sur le devenir de ces peuplades, il souligne aussi la nécessité de les protéger contre tous ceux qui les considèrent comme des bêtes curieuses plutôt que de vouloir leur dresser des statuts particuliers. Mettant en accusation la dérive des Emerillons qui vivent à proximité des Créoles et qui ont sombré dans la prostitution et l’alcoolisme, il plaidait pour une démarche d’aide et d’accompagnement à leur profit. Son exemple et celui de ceux qui l’assistent dans son projet de développement associé au sein du village d’Antecume Pata était significatif d'un engagement sincère...



 

32) Un idéal de vie impliquant un retour à la nature…

Comme il l’écrit lui-même : 

«  Il est encore temps, mais urgent toutefois, de se mettre face au problème et de tenter de le résoudre en tenant compte de la situation des Indiens et de leurs idées pour les amener à une vie meilleure. Pour cela il est indispensable que des hommes de bonne volonté s’occupent de ces Indiens en les conseillant, les aidant et en s’efforçant de les comprendre, sans rechercher avant tout un intérêt personnel. Point n’est besoin de gros moyens financiers (je précise même qu’il est indispensable qu’il ne soit pas question de gros moyens financiers), mais seulement de rôles obscurs, dont il ne faut attendre d’autres satisfactions que de sentir battre le cœur d’une petite peuplade ; mais c’est cela qui est le plus précieux.

Je pense que notre civilisation ne leur apportera pas forcément le bonheur, car elle va leur créer toute sorte de besoins, ce qui engendrera sûrement la fin de leur véritable liberté actuelle ; mais hélas ! le mouvement est irréversible… »

« J’ai choisi d’être Indien » – André Cognat (1967)

 

33) Un modèle toutefois très controversé…

Cette expérience ne plaisait toutefois pas à tout le monde... Les premières critiques que j’ai entendues à l’encontre d’André Cognat et de son expérience ne datent pas d’hier car elles figurent déjà dans le livre du Préfet Vignon… Le Préfet était en effet très sceptique tant au sujet de l'efficacité à long terme de cette expérience... et très réservé quant à la personnalité d'André Cognat dont le comportement personnel en terme de moralité avait semble t-il suscité bien des interrogations...

Outre sa personnalité... assez spéciale... qui faisait penser davantage à un gourou tenant sous son influence morale une population relativement docile, l'homme était à mon époque plus ou moins décrié par ses « voisins » métropolitains du fleuve. La raison en était que du fait de la médiatisation de son expérience, ils lui reprochaient de drainer vers Antecume Pata une grande partie des subsides versés par les autorités... Quant aux représentants de l’Etat il était évident qu'ils avaient du mal à accepter l'existence d'une "enclave administrative et humaine" échappant à leur contrôle, sachant que le fait qu'il accueillait ses visiteurs en tenue traditionnelle amérindienne contribuait en quelque sorte à le mettre "hors du temps"... pour ne pas dire "hors sol" en reprenant une expression aujourd'hui courante...

Une chose est toutefois certaine, lors de mes passages sur Antecume Pata j'ai pu constater de visu qu’André Cognat avait néanmoins réalisé des résultats impressionnants et incontestables… La propreté du village, la mise en œuvre d’un enseignement adapté jusqu’à la classe de seconde grâce au CNED, l’initiation à la bureautique, l’apprentissage des métiers du bois… attestaient de ce souci de concilier harmonieusement tradition et modernisme. Un élément significatif était ainsi le fait que si les enfants venaient en cours en tenue traditionnelle... sitôt la classe achevée, ils se changeaient pour s'affubler d'un tee shirt vantant une marque de sport ou de boisson...

Si les quelques métropolitains plus jeunes qui l’accompagnaient dans la réalisation de son projet, soit de façon permanente, soit de façon ponctuelle pour quelques mois étaient semble-t-il passionnés, on pouvait légitimement s’interroger cependant sur l’avenir d’Antecume Pata après la disparition d’André Cognat. Je ne sais donc pas ce qu'il adviendra dans le futur de cette expérience...

Le point positif à l'époque était que les relations entre la population d’Antecume et les militaires du 9ème RIMa étaient bonnes puisqu’en octobre 1999, un certain nombre d’enfants du village avaient été accueillis dans des familles du régiment à Cayenne dans le cadre du programme « Livre en fête ». 


        Malgré ces bonnes relations, ainsi que je le répétais, il était essentiel que chaque chef de détachement de Maripasoula continue à aborder le village avec la même prudence et la même réserve que s’il s’agissait d’une « propriété privée »…

 

(A suivre)...

 

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